« De son intimité s’échappait un suave parfum »

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Hokusai, 36 vues du Mont Fuji : le Mont Fuji rouge

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« De son intimité s’échappait un suave parfum. La croupe était appétissante, rebondie à la perfection et d’une blancheur de neige. Blanc comme neige… La neige vient du ciel, et il ne fait pas de doute que l’expression elle aussi a son origine dans l’empyrée ! Oui, se disait-il, ce qui est impossible ici-bas devient réalisable dans l’au-delà, ainsi le miracle des arbres qui donnent des mochi ! Tout en se réjouissant à l’idée de découvrir à l’intérieur des cuisses un chausson fourré à une pâte exquise, Yorimasa plissait les yeux de volupté anticipée et il murmura : « Si mon vassal Hayata a transpercé de plusieurs coups de sabre le monstre à tête de singe, corps de tigre et queue de serpent après l’avoir capturé, pour ma part, je vais vous enfoncer mon glaive autant que vous voudrez ! Que dites-vous de ça ? Est-ce bon ? » Et il ne relâchait pas son étreinte. Il la prit par-derrière, puis par-devant, enfin ils jouèrent les acrobates avec accompagnement de musique. Trois fois, elle connut l’extase. À peine avait-elle joui qu’il tentait à nouveau de la transporter au septième ciel… Elle exhalait des soupirs et son souffle était suave et mélodieux. Son visage avait les nuances du soleil couchant. Elle cria « Je viens ! Je viens ! » et s’envola au paradis, mouillant de l’eau céleste ses cuisses et sa robe. »

Ryûtei Tanehiko, Le livre des amours galantes (traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu)

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« La fille se leva et s’approcha de son hamac »

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Douanier Rousseau, Le Rêve

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« La fille se leva et s’approcha de son hamac. Il posa la main sur son épaule et elle tressaillit ; en même temps, elle l’observait d’un regard hardi et possessif. Laissant courir ses doigts de sa tempe jusqu’à sa petite oreille délicate, il s’émerveilla de la fraîcheur de sa peau moelleuse comme du caoutchouc ; elle paraissait élastique. Elle pouffa et posa sa tête sur sa poitrine, puis mit doucement les doigts sur son bas-ventre, explorant la toison rude.

« Tsindu », marmonna-t-elle d’un ton ravi, en fronçant le nez. Les Niarunas avaient tout le corps pratiquement vierge de poils, qu’ils considéraient comme la preuve indiscutable de mœurs dissolues. Dans la mesure où ils associaient les poils aux guhu’mi, les démons de la forêt, ils avaient d’abord pensé que cette particularité était susceptible d’accentuer son auréole surnaturelle, mais leur ligne de démarcation entre le sacré et le profane était plutôt incertaine. Déjà ils adoptaient un ton plus familier avec Kisu-Mu et le taquinaient, non seulement au sujet des poils de son pubis, mais encore de ses pieds tendres, de sa terrible maladresse à l’arc et aussi de sa répugnance à manger des poux. Dès le début, ils s’étaient montrés bien plus intrigués par le revolver, par son poids et son éclat, qu’ils ne l’avaient jamais été par l’avion ou le parachute, qui dépassaient totalement leur entendement.

Sortant par la porte latérale, il entraîna Pindi parmi les arbres, où il lui fit l’amour. Les enfants accoururent pour profiter du spectacle ; il les chassa, mais quelques-uns revinrent furtivement pour encourager le couple de leurs cris. À moins de les tuer, il n’y avait pas d’autre solution, Pindi refusant de coucher avec lui une fois la nuit tombée. Le jour, Kisu-Mu était inoffensif et pouvait être traité comme un homme, mais la nuit, lorsque rôdaient jaguars et fers-de-lance, chauves-souris vampires et guhu’mi, il était dangereux de dormir avec les esprits. Le crépuscule et la nuit étaient sacrés. Qui pouvait assurer Pindi que Kisu-Mu ne se transformerait pas en Homme-Anacouda, et qu’elle ne donnerait pas naissance à des serpents ?

Ils se séparèrent brusquement et restèrent étendus sur le dos, savourant le soleil sur leur peau nue et la langueur qui leur alourdissait les jambes. Puis Pindi l’accompagna à la rivière, qu’ils appelaient le Tuaremi, et délaissant la pirogue à laquelle ils travaillaient, les autres Niarunas les suivirent. Elle entra dans l’eau en même temps que lui, les enfants s’y précipitèrent à leur tour, et tous se mirent à s’éclabousser. »

Peter Mathiessen, En liberté dans les champs du Seigneur, trad. Maurice Rambaud

« Shamhat défait sa robe et s’en va s’allonger… »

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illustration de Ludmila Zeman

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Et si nous lisions ou relisions, jour après jour pour cet été, quelques scènes d’amour de la littérature du monde ? Commençons avec une pièce très très ancienne et très très sensuelle, ce passage de l’Épopée de Gilgamesh – l’un des plus anciens écrits du monde – où la prêtresse Shamhat va civiliser le sauvage Enkidu en lui apprenant l’amour.

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« Shamhat défait sa robe et s’en va s’allonger
Tout près, humide et nue, les jambes écartées.
Enkidu hume l’air, il observe son corps,
Approche peu à peu Shamhat qui se caresse,
Elle frôle sa cuisse – elle étreint son pénis,
Elle use de son art et lui coupe le souffle,
Déjà il ne voit plus que ses hanches offertes,
Son bassin qui ondule et sa bouche entr’ouverte –
Il lui donne son souffle, écorché de baisers,
Et Shamhat lui apprend ce que c’est qu’une femme.
Lui reste en érection pour six jours et sept nuits,
Et ils refont l’amour, sans répit. »

(traduit par Aurélien Clause depuis la traduction de Stephen Mitchell en anglais du texte sumérien)

Impuissance et sadisme

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Photo AFP/Bulent Kilik

Seize soldats français accusés d’avoir violé, sodomisé des enfants affamés en Centrafrique. L’archevêque de Bangui s’empresse de minimiser l’affaire en parlant de seulement un ou deux soldats et de voler au secours… des enfants ? Non, de l’armée.

Luz déclare qu’il ne dessinera plus « Mahomet » car il ne l’intéresse plus. Ce qui l’intéressait, c’était de pouvoir, à travers « Mahomet », exercer son sadisme – comme le dit Norman Finkelstein, « Charlie Hebdo is sadism, not satire ».

D’où viennent les armes de Daech ? D’Europe, des États-Unis, de Russie, de Chine… Comme le dit par euphémisme Courrier International, « la position de certains États qui combattent l’organisation terroriste devient inconfortable. »

Les religieux et le sexe, ces jours-ci

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Scènes érotiques du temple de Khajurâho en Inde

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Le Vatican regorge de prélats pédophiles ou homosexuels mis dans des placards dorés quand il y a eu scandale ou simplement faisant leur vie comme tout le monde. Mais voilà plus de trois mois que le pape refuse d’entériner, si je puis dire, le nouvel ambassadeur français, parce qu’il est homosexuel. Bien entendu ce n’est pas dit, rien n’est dit, pas même le refus, dans ce royaume du sous-entendu, de l’hypocrisie et de la lâcheté. Il n’empêche que c’est une incroyable saloperie.

L’ouverture annoncée d’un sex-shop hallal à La Mecque fait sourire. Il ne s’agira pas de vendre des sex-toys, mais des bougies parfumées (dont chacun fera ce qu’il voudra, je suppose), des huiles de massage et autres lubrifiants. Mais c’est très bien ! Si seulement cela pouvait contribuer à enlever un peu de leur hypocrisie à tous ces religieux, dans des pays où l’homosexualité se pratique autant qu’ailleurs mais sans le dire (du moins ce n’est pas un motif pour refuser des ambassadeurs) et où il y a grand besoin, comme au Vatican, d’avoir un peu moins peur des femmes. Remontons un peu plus loin encore en Orient, et nous aurons le Kamasutra. Ou l’art de vivre le sacré sans œillères.

De certains médecins et autres abuseurs

Après l’histoire de la fresque porno – représentant un gang bang, plusieurs hommes sur une femme – dans une salle d’internes, voici maintenant l’histoire des touchers vaginaux faits sur des patientes sous anesthésie générale. Sans leur permission, et qu’elles soient là pour une opération gynécologique ou autre. « Curieusement, pendant mes études, on m’a souvent proposé de faire des examens gynécologiques, mais jamais de faire un examen de la prostate… », dit Martin Winckler, très opposé à cette pratique apparemment courante, « dans le seul intérêt du médecin- qu’il soit “pédagogique” ou purement et simplement pervers ». Eh bien, il n’emploie certainement pas ces mots par hasard. À propos de pervers, j’ai été opérée il y a quelques semaines sous anesthésie générale, et je sais seulement ce que m’a dit l’anesthésiste à mon réveil, alors que j’étais encore incapable de répliquer ni de me souvenir de sa tête : qu’il y avait un risque de mourir pendant la phase de réveil. L’infirmière en était toute gênée, elle m’a dit son désaccord avec son comportement. C’était pure perversité de sa part, car je le précise pour ceux qui auraient à subir une anesthésie générale, les salles de réveil préviennent ce genre de risques, il n’y a pas à s’inquiéter.

Il y a deux ans, j’ai découvert sur internet qu’une petite compagnie de théâtre avait joué un spectacle adapté de mon roman Le Boucher. Je leur ai écrit gentiment pour leur demander de m’informer, s’ils comptaient le refaire. Ils m’ont répondu qu’en fait le spectacle n’était pas adapté de mon livre. Bien. Ce n’était pas correct de leur part, mais je n’ai pas voulu insister, ce n’est qu’une petite compagnie. Avant-hier, je découvre que le spectacle va de nouveau être joué à Paris, et qu’il est toujours annoncé, tant sur les sites de la compagnie, du théâtre, des journaux et des centrales de réservation, comme adapté de mon roman. Je leur écris de nouveau, ils me répondent encore une fois qu’il s’agit d’une erreur, que le spectacle n’est pas une adaptation de mon livre. Je leur fais alors remarquer que dans tous les cas, leur démarche est ambiguë et même malhonnête : soit le spectacle est adapté de mon livre, et ils doivent m’en prévenir (et je n’aurais pas donné mon accord pour un spectacle visiblement contraire à l’esprit de mon livre, d’après ce qu’ils en annoncent), soit il n’est pas adapté de mon livre et ils n’ont pas à annoncer qu’il l’est, sans doute pour faire davantage d’entrées – et avec une actrice coiffée comme je l’étais lors de la parution du livre – sans respecter mes droits, ni humains ni légaux.

J’évoquais dans la note précédente ceux qui confondent sexualité réelle et sexualité virtuelle. Il faudrait préciser : ceux qui abusent d’autrui en s’imaginant avoir son consentement, que ce soit parce que cet autrui est plongé dans une anesthésie ou parce qu’il est bien réveillé mais sans défense aussi, sur internet. C’est tellement plus confortable quand on est à l’abri et entre copains comme cochons. La veulerie de certains est sans fond.

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Sexe et leurres


Une conférence de l’an 2000 toujours d’actualité… résumé et détails sur cette page

et cette petite vidéo sur l’un de mes anciens romans… toujours d’actualité aussi si l’on songe à ceux qui confondent sexualité réelle et sexualité virtuelle…
http://youtu.be/s2GDtFJLbMU
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Masculin-féminin, féminin-masculin : miroir et communion

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L’anatomie le dit, le sexe de la femme et celui de l’homme sont singulièrement comparables, à ceci près que l’un est externe, l’autre interne. Le clitoris n’est que la partie immergée d’un membre de semblable longueur et largeur que le membre viril, corps également caverneux et érectile qui borde et double le vagin.

Le sexe de la femme est le miroir de celui de l’homme. C’est là qu’il veut et ne veut pas se voir en sa virilité. “Posséder une femme”, comme il s’imagine le faire en la pénétrant, c’est pour lui affirmer et renforcer la possession de son propre sexe. Or comment possèderait-on quiconque, si l’on ne se possède soi-même ? La pleine possession de soi vient au moment où, parvenu à la source, on accepte de s’y mirer et de s’y reconnaître. De voir le Même en l’Autre.

Bien entendu, cette affaire de chair, et sa mécanique, sont aussi et avant tout une affaire d’esprit. On a longtemps douté que la femme ait une âme, et plus encore qu’elle ait un esprit, un esprit capable de pensée, d’invention, de création et de sublimation comme celui de l’homme. Posséder un phallus, c’est ne plus être seulement objet mais aussi sujet du désir, accéder à la jouissance et à l’ordre du symbolique, au statut d’”homme”, d’être humain à part entière.

Mais nul n’existe sans l’autre, et nul n’est complet, ni complètement libre, si l’autre ne l’est pas. Si quelque chose me manque, ou si j’apparais à l’autre comme manquant de quelque chose, l’autre ne pourra jamais me satisfaire, l’autre me semblera toujours manquant – et réciproquement. D’où les reproches que s’adressent mutuellement hommes et femmes.

Le propre de l’homme (de l’être humain) est d’être aussi bipède dans sa tête : dépassant sa prédestination biologique par ses choix culturels, il se déplace sur deux pieds, le masculin et le féminin. Que l’un des deux soit amputé ou abîmé, et il boite. Force est de constater que l’homme et la femme ont à peu près toujours boité.

Dans l’une des six tapisseries qui évoquent le chemin initiatique de la Dame à la licorne, la Dame tend un miroir à la si particulière figure, surmontée de son appendice phallique. La licorne s’y réflète, mais contrairement à ce que prétendent beaucoup de commentaires, ce n’est pas elle qu’elle regarde, mais la Dame. La licorne se voit dans la Dame, dès que cette dernière lui révèle avec grâce et douceur son image.

Ce qui signifie tout à la fois que la Dame prend paisiblement conscience de sa propre virilité spirituelle, qu’elle fait entrer dans son miroir ; et que l’animal phallique accepte avec le sourire la force et le courage de la Dame, sens premiers du mot virilité

Deinonô, épouse de l’un des disciples de Pythagore, dit un jour cette phrase profonde :

« La femme doit offrir un sacrifice à l’instant même où elle quitte le lit de son époux. »

Un sacrifice d’action de grâce, de remerciement pour l’acte charnel d’amour qui actualise tout à la fois la communion et l’autonomie de l’homme et de la femme, de la femme et de l’homme.

Nymphes et fées, les femmes taboues

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Plutarque rapporte que les nymphes pouvaient vivre jusqu’à 9620 ans, toujours jeunes et belles, car elles buvaient l’ambroisie des dieux. Elles étaient si ravissantes dans leur vie naturelle que plus d’un dieu, plus d’un homme rêva de les ravir. Ainsi Daphné, convoitée simultanément par le mortel Leucippe et Apollon en personne. Avant qu’elle ne fût changée en laurier suite à l’entêtement malheureux du dieu solaire, la jalousie de ce dernier donna lieu à un tableau de nu des plus féroces. Le joli Leucippe, pour mieux s’approcher de sa belle, imagina de se déguiser en fille et de se joindre au charmant groupe des nymphes de la montagne. Soucieux de se débarrasser de son rival, le dieu souffla aux jeunes filles d’aller se baigner nues toutes ensemble, afin de vérifier qu’elles étaient bien entre femmes. Aussitôt qu’elles découvrirent l’anomalie flagrante sur le corps de l’éphèbe, ces gracieuses vierges le mirent en pièces. Il est vrai que “Daphné”, même si son allure ne le laisse nullement deviner, signifie “la sanguinaire”…

Nymphes et fées sont par excellence les femmes nues et interdites. Nues en tant qu’émanation directe de la nature, même si elles sont habillées. Évoluant aux environs des grottes et des sources, de tempérament amoureux, ces belles passent leur temps à filer, à chanter. Magiques, bienveillantes parfois, dangereuses souvent. Pourquoi interdites et pourquoi dangereuses ? Parce qu’elles sont l’incarnation de la jouissance féminine. Ce mystère, cette brèche par où elles échappent aux hommes. Et qui les confronte confusément au sacré : “pourquoi pas, dit Lacan, interpréter une face de l’Autre, la face de Dieu, comme supportée par la jouissance féminine ?”

On connaît l’histoire de Mélusine, la très belle fée dont le bas du corps se changeait en queue de serpent tous les samedis. Elle avait épousé le seigneur Raymondin à la condition qu’il n’essaierait jamais de la voir nue ce jour-là. Mais bien sûr, la curiosité du mari finit par l’emporter. Si elle se réfugiait chaque semaine dans sa haute tour où elle refusait toute visite, n’était-ce pas parce qu’elle y recevait un amant ? Un jour donc, en dépit de sa promesse, il ne résista pas à la tentation d’aller épier sa femme. Quand par le trou de la serrure il la découvrit seule et nue dans sa chambre, il ne put réprimer un cri d’horreur au spectacle de la longue queue qui serpentait à partir du ventre de son épouse. Se sachant découverte, la fée déploya ses ailes et, poussant à son tour un cri déchirant, s’envola par la fenêtre étroite, pour ne plus jamais revenir.

Qu’est-ce donc que cette queue de serpent qui périodiquement pousse à Mélusine ? Bien sûr, comme la queue de poisson aux sirènes, le symbole de son rattachement au monde animal, à la puissance et au mystère du monde naturel. Mais cet appendice qui les ferme à l’homme ne serait-il pas aussi une sorte de clitoris fantasmatique, justement rendu géant par le fantasme de celui qui voudrait le voir, en une boucle de cause à effet précisément rendue par la symbolique du serpent ? Ne serait-il pas le signe mortel d’une auto-jouissance de la femme qui renverrait le sexe de l’homme au rayon des objets inutiles, autrement dit le signe de la castration de l’homme ? “Dans les sociétés archaïques, rappelle le psychanalyste et philosophe Roger Dadoun, la femme ne doit pas jouir, c’est un tabou très fort.” D’où découle explicitement la tradition de l’excision. Dans les campagnes françaises, mais sans doute aussi ailleurs, on craignait les vouivres, ces nymphes aquatiques qui attiraient les hommes, prodiguaient aux baigneurs nus une fellation qui s’achevait en noyade. Douceurs trompeuses par lesquelles elles attiraient irrémédiablement leur victime au fond du lac ou de la rivière.

Si fées et nymphes sont partout présentes sur la planète, c’est bien sûr parce qu’elles existent. Universellement, elles existent dans l’imaginaire des êtres humains, quelle que soit leur culture. Le mot “nymphes” désigne les petites lèvres de la vulve, mais aussi la chrysalide. “Fée” en latin veut dire “destin”. Le destin de l’homme ne passe-t-il pas par ces nymphes d’entre lesquelles il est venu au monde, et où l’instinct lui ordonnera de retourner pour à son tour se reproduire ? Et ces fragiles et secrètes portes ne sont-elles pas celles d’un laboratoire mystérieux où la vie se transmue en vie, de même qu’à l’abri du monde l’insecte s’apprête à devenir papillon ?

Or, rappelons-nous la sentence d’Héraclite, “la nature aime à se cacher.” Et c’est pourquoi surprendre une femme dans sa nudité provoque toujours un frisson de sacrilège. Comme si le regard était déjà un viol, et menaçait donc son auteur d’un châtiment majeur. Comme si le regard pouvait même être déjà un meurtre, ainsi que dans l’histoire de Mélusine, condamnée à disparaître en tant que femme, à fuir définitivement le monde humain sous sa forme de démon ailé – en cela semblable à Lilith après son éviction de l’Eden.

Mais le sacrilège attise le désir, et l’histoire indéfiniment se répète. “Tu dois retourner à l’origine”, rappelle Angelus Silesius. “Au lieu où l’eau jaillit, elle est pure et limpide ; Qui ne boit à la source en danger met sa vie.” Mais ce retour à la source, nécessaire pour préserver de la mort spirituelle, est aussi, paradoxalement, une aventure dangereuse. Qui requiert conscience et désir de vivre une initiation qui exclut toute tricherie. Souiller la source serait l’empoisonner, et boire le poison par la même occasion. Vouloir s’en approcher et en jouir par traîtrise, ainsi que le firent Leucippe avec Daphné, Raymondin avec Mélusine, ainsi que le font la Technique et le Marché avec la Nature, c’est encourir une fin tragique. Tel apparaît alors le sens du péché d’Ève et d’Adam : ne pas avoir croqué la pomme comme les autres fruits du Jardin, “naturellement”, mais pour savoir et jouir en transgressant l’ordre naturel. Grandeur et risque de la condition humaine.

Vérité nue et idéologies falsificatrices

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Le poète Horace le premier parla de “la vérité nue”. Mais la question du voile d’Isis, de la nature qui “aime à se cacher”, selon les mots fameux d’Héraclite l’Obscur, a occupé les philosophes depuis la plus haute Antiquité. Toute femme est une Isis dans l’idéologie de l’Eternel féminin, un mystère dont l’homme rêve de soulever le voile… et que tout dénudement, paradoxalement, rend encore plus « mystérieux ».

La vie humaine n’est que désirs, l’homme (ou l’animal)ne peut vivre sans désirer, car il ne peut vivre sans s’aimer, et cet amour étant infini, il ne peut jamais être satisfait”, écrit Leopardi. Singulière remarque… Sans amour de soi, pas de conservation possible ? Et qu’est-ce que cet amour de soi qui implique le désir ? Désirer à l’infini… Ou désirer l’infini… Mouvement de l’âme qui implique l’insatisfaction, condition du retour du désir, croit-on, donc de la poursuite de la vie.

Voilà ce qui rendrait nécessaire et même vital le tissage mental d’un voile autour de l’objet du désir, afin que jamais il ne puisse tout à fait s’atteindre. Et dans la double pulsion de vie et de mort à l’œuvre dans tout être, voilà ce qui rendrait fatale la tentation de la mise à nu comme échappatoire à l’épuisant éternel retour, modalité de l’infini à laquelle on rêve de substituer une lucidité définitive, un arrachage du voile une fois pour toutes. Rêve de repos du guerrier, trouver l’infini dans le fini.

Or toujours le désir passe, et revient. Tant qu’il revient, la vie demeure. Tant qu’il ne s’apaise, la guerre reprend. Cercle vicieux. Ainsi était-il fatal que la femme, objet du désir, devienne fatale. Pas d’insatisfaction sans culpabilisation de la femme.

Le Seigneur Dieu appela l’homme et lui demanda : “Où es-tu ?” L’homme répondit : “Je t’ai entendu dans le jardin. J’ai eu peur, car je suis nu, et je me suis caché.” –“Qui t’a appris que tu étais nu ? (…) “C’est la femme…” (Genèse, 3, 9)

Voilà. L’homme est nu, lui aussi. Et lui aussi se cache. Parce qu’il a vu, et qu’il pressent le danger d’en savoir trop. Sa nudité soudain lui est apparue. Sujet de lui-même, il découvre que le roi est nu. Choc violent, aussi violent qu’une vision, une révélation venue de l’autre monde. Aussi compacte et pourtant surréelle qu’une statue. Aussitôt sa nudité il s’en décharge sur sa femme. Premières Vénus préhistoriques, taillées dans la pierre, à même la grotte et résumées en symbole, telle la vulve rouge géante de Gargas. Ou sculptées en statuettes, dont un paléontologue a émis l’idée qu’elles aient pu servir d’objets sexuels, de supports visuels aux fantaisies solitaires des hommes.

Déjà la statue de la déesse n’est pas seulement un objet solide et figé, mais une manifestation de la divinité, un éphémère à chaque instant perpétué par l’exultation créée par la rencontre des deux mondes, celui-ci et l’autre, soudain matérialisés, réunis en une figure à la fois étrange et familière, cette statue, ce corps, cette image que nous n’en finissons pas de ne pas pouvoir étreindre, et qui n’en finit pas de nous sidérer.

Après le siècle des Lumières, au cœur duquel Sade et la guillotine figurèrent l’appel du trou noir, le XIXe, siècle des Ombres, fit naître chez les poètes une quête d’”illuminations”, pour reprendre le terme de Rimbaud. Et manifesta un besoin répété de lueurs qui prirent, selon les sphères sociales, la forme d’appel aux esprits – les tables tournèrent beaucoup – ou d’apparitions insistantes de la Vierge. Laquelle s’annonçait très souvent sous la forme de statuettes que l’on trouvait miraculeusement, un beau matin, près d’une source ou dans l’église du village… Et que l’on s’empressait de croire venues du ciel.

La bonne dame en ses blancs voiles consolait bien des peines et faisait naître bien des rêves. L’homme, la femme, l’enfant, écrasés par une société qui leur interdisait tout moyen d’échapper à leur condition, pouvait du moins vénérer une image féminine généreuse, capable de parler directement dans le cœur de chacun, aimant chacun comme s’il était unique, jusqu’au plus humble.

Puis vint le siècle des Ténèbres. “En termes historiques, nous vivons à l’âge de fer, dont le dernier acte est la barbarie… en termes moraux, nous vivons à l’âge de la boue”, écrit Octavio Paz. “Le déclin de notre image de l’amour serait une catastrophe plus grande que l’effondrement de nos systèmes économiques et politiques : ce serait la fin de notre civilisation.” Et il précise : “Je ne me réfère pas au sentiment mais à une vision du monde… une éthique et une esthétique.”

Et Denis de Rougemont : “Toute idée de l’homme est une idée de l’amour.”

Pour savoir si les ténèbres gagnent en vous-mêmes, regardez les corps et demandez-vous ce qu’est la beauté, et ce qu’est une âme.

Érotique de l’art

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À la base de l’art : travail, technique, observation, recherche. Mais Éros est là comme un fantôme que chacun essaie de saisir. Il faut apprendre et chercher, beaucoup chercher. Jusque au moment où la main qui sculpte, joue, peint ou écrit n’est plus que l’instrument d’un corps qui ne vous appartient plus, un corps entièrement possédé par l’Esprit comme une chair par l’amour, avec ces vagues, ce mouvement, cette intensité, cette force-là, au sens à la fois sexuel et spirituel où l’on peut “posséder la vérité dans un âme et un corps” dans un état de jouissance complète.

La pulsion érotique est aussi une pulsion mystique et poétique. L’art veut quelque chose de sauvage, d’originel, il lui faut trouver, toucher et expérimenter la vérité primordiale et secrète du corps pour l’amener à la transcendance.

Cette pure vérité que l’art nous montre, que nous voulons et ne voulons pas voir, voilà ce qui peut nous entraîner dans le vertige, nous procurer un vertige à la place d’un autre. Et il se peut alors que le substitut fantasmé se révèle plus vertigineux que la réalité. Une réalité qui ne serait pas fantasmée ne saurait faire jouir. En somme, toute réalité pour être désirable doit être mise en représentation par quelque moyen que ce soit, peinture, sculpture, photographie, cinéma, ou bien sûr et d’abord littérature. Toute apparence, toute apparition n’étant que la projection imaginaire ou plastique d’un langage, qu’il soit explicite ou inconscient.

Pas de plaisir sans imagination au sens fort du terme, c’est-à-dire faculté de créer une image à partir de ce néant qu’est la réalité.

“Dès l’enfance, écrit Aristote, les hommes ont, inscrites dans leur nature, à la fois une tendance à représenter, et une tendance à trouver du plaisir aux représentations.”

C’est pourquoi les femmes, dans toute société où elles ont été longtemps réduites aux fonctions de leur corps et aux tâches purement matérielles, ont plus de difficultés à atteindre leur jouissance que les hommes, habitués, autorisés et encouragés comme par une loi naturelle (mais si elle ne l’était pas les oiseaux n’auraient pas de si belles plumes), à trouver l’excitation par le regard.

Que les mystiques et les artistes usent du regard intérieur n’est qu’une affaire de degré dans la vision. Le regard de l’homme est désir, projection anticipatrice de la projection physiologique qui accompagnera l’acmé du plaisir, et c’est cette projection, cet appel au jeté hors de soi qui est prière.

“J’ai vu un ange dans le marbre et j’ai seulement ciselé jusqu’à l’en libérer”, dit Michel-Ange. Ainsi procède tout regard profond. Voir avant de faire paraître. Il y a des anges dans la lumière, des formes, et on peut aussi la ciseler pour les en libérer. Pas de vraie photo sans lumière consciente, pas de réalité sur le papier sinon sculptée par le regard.

Phidias était à la fois architecte et sculpteur. Le corps glorieux des Grecs s’élève dans l’espace non pour l’occuper mais pour le révéler en le pénétrant, comme les colonnes du temple. Le mot grec agalma qui désignait les statues a pour origine un mot qui signifie joie, exultation. Nous ne sommes pas là dans la matière, mais dans une révélation toujours renouvelée, aussi bien pour l’être qui se manifeste par la statue que pour celui qui la contemple.

Intense, jubilatoire échange entre l’oeuvre et son spectateur, comme entre l’artiste et son modèle. Il s’agit de saisir l’instant de vérité, et de s’y jeter. “Tout à coup un peu de nature se montre, dit Rodin, une bande de chair apparaît et ce lambeau de vérité donne la vérité tout entière, et permet de s’élever d’un bond jusqu’au principe absolu des choses.”

Érotique de la poésie

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à ma fenêtre, photo Alina Reyes

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« La chair est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres… »

Le vers de Mallarmé semble plus que jamais d’actualité. Encore que, si manifestement la chair est aujourd’hui bien triste, masochiste, torturée, mécanique, médicalisée, normalisée, ghettoïsée, tabouïsée, bref ennuyeuse au possible, il semble de plus en plus difficile de trouver quelqu’un qui puisse ajouter « et j’ai lu tous les livres »…

Si la chair est devenue triste, c’est que souvent les livres le sont devenus aussi. L’amour est à réinventer, dit Rimbaud, et pour cela il faut réinventer la poésie, la littérature. La vivre, en faire l’expérience active, la mettre en œuvre dans son propre corps. L’amour comme le verbe étant une alchimie qui nécessite de savants mélanges de substances.

André Breton a dit que « la poésie se fait dans un lit, comme l’amour ». S’il ne l’avait fait avant moi, j’aurais pu l’écrire aussi. Je me suis toujours mise en condition de laisser advenir en moi la poésie (par la lecture ou par l’écriture) dans des lieux également propices à l’amour : au lit bien sûr, dans toute pièce close, ou encore dans ma voiture, ou dans un coin intime de nature, un ermitage… Lieux de recueillement, car je savais par intuition que la pulsion poétique était de la même essence, venait du même corps, et répondait à un semblable désir de communion ou de transcendance que la pulsion érotique.

L’humanité a commencé par de grands livres (et je comprends dans les grands livres les textes de tradition orale, ceux qui furent ensuite fixés par écrit comme ceux qui ont pu se perdre – on a conservé de la Préhistoire un magnifique art rupestre, mais nous ne saurons jamais rien des formules, récits et mythes de la même époque), des livres et des textes sacrés qui ont d’abord servi à établir, entretenir et développer les liens entre le monde des hommes et l’autre monde, celui des esprits, ou des dieux, ou d’un Dieu unique selon les cultures.

Livres fondateurs ou incantations chamaniques, ces textes disent entre les lignes toute l’histoire de l’Homme, qui est celle d’un questionnement du monde, et d’une négociation avec les forces mystérieuses de l’univers. Et ces textes sont de puissants poèmes. En proie à toutes sortes de forces qui la dépassent, l’humanité a besoin de puissants poèmes où trouver à la fois le sentiment de sa grandeur et le moyen de canaliser des pulsions chaotiques et destructrices.

La poésie est la création par excellence, celle qui rapproche l’homme de Dieu. « Au commencement était le Verbe ». C’est pourquoi je considère comme poème toute œuvre qui ne présente pas seulement une mise en scène et un point de vue sur la société, la condition humaine, etc, mais qui par le seul pouvoir de la langue crée, met au jour, un univers aussi neuf que l’enfant qui vient au monde.

La poésie est donc, dès l’origine, apparentée à la spiritualité. Elle raconte la genèse du monde, en règle et en définit les enjeux. Ce faisant, elle fait du poète lui-même un démiurge. Il est l’homme qui par le pouvoir de son verbe vous emmène dans le monde non pas tel qu’il existe dans l’univers visible, mais tel qu’il est dit. Le poète entre en contact avec l’univers invisible, mais il est aussi celui qui crée cet univers, puisque nous n’y avons accès que par ses mots.

Et ce qui est grave aux yeux du commun des mortels, c’est que le poète est mû par une impulsion vitale profondément jouissive, la recherche d’instants fabuleux et absolument intimes, le poète est un esprit désirant qui par la puissance de son désir va obtenir l’illumination, l’extase, comme un corps désirant va obtenir l’orgasme. Le poète va obtenir ce bondissement hors de la médiocrité humaine, cette jouissance venue de loin qui va très loin, il va l’obtenir par l’esprit et le corps rassemblés en un même élan, il va, selon les termes de Rimbaud, « posséder la vérité dans une âme et un corps ».

Du bon amour qui nous passe par le corps et la tête comme le printemps passe par le jardin et la forêt

couple au cerisier en fleur,

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C’est bon de penser à l’amour. On ne peut pas toujours le faire, mais y penser, personne ne peut encore nous en empêcher. Je dis encore parce que s’ils ne trouvent pas suffisant d’espionner nos ordinateurs et nos téléphones, ils finiront peut-être par se brancher directement sur notre cerveau ? Si on en vient là, je vous recommande le mien, vous ne vous ennuierez pas ! Regardez, pas besoin de pinces croco sur mon crâne ni de puce électronique dessous, je vous le livre ici tout cru, comme ça vient. Je ne vous parle pas ici du sexe morbide, vicieux, mauvais. Je vous parle du bon amour qui me passe par le corps et la tête comme le printemps passe par le jardin et la forêt.

Dans la nuit du lit, sous la couette, j’évolue lentement, intensément. Je suis au début du monde, aux frontières d’un trou noir qui contient toute la lumière et l’expulse pour donner la vie, je suis au fond de l’océan où les premières cellules se rencontrent et s’assemblent, je suis dans la grotte où naissent et se réfugient les petits et les grands animaux, et parmi eux ceux qui deviennent des hommes. Je suis au lieu de la sexualité, de la particularité qui fait de chacun de nous un être unique, et non un être reproductible en série, comme c’est le cas des bactéries qui se multiplient sans sexualité, toutes identiques, comme ce serait aussi le cas dans les rêves aberrants de ceux qui, par renoncement face aux difficultés de la sexualité, voudraient que les êtres humains puissent se reproduire par clonage, et ainsi abandonner leur condition d’être humain, et même d’animal, pour celle de vulgaire assemblage de matériau biologique sans personnalité. Je suis au lieu où fut décidé, et où se décide toujours, le fait d’être.

L’excitation

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L’excitation a-t-elle quelque chose à voir avec la mort ? Avec l’envie de se fourrer ou se faire fourrer dans la matière ? Pourquoi le sang accourt-il sous la peau, à cette idée de pénétration ? Alors que nous pleurons aux enterrements.

Certains cherchent sans cesse l’excitation, d’autres passent leur temps à la fuir. La cause de leur comportement est la même : la peur de mourir. Rechercher ou refuser le sexe leur sert de conjuration. Vaine. Rechercher ou refuser le sexe ne fait qu’entretenir la mort tout au long de la vie. Ne fait qu’entraîner la hantise de la vie par la mort. Ce qui libère la vie de la mort, ce n’est ni la quête ni la fuite du sexe, mais sa connaissance.

Ici nous sommes dans le domaine de la connaissance du sexe. Et comme toute connaissance particulière, elle conduit à la connaissance générale et entière.

J’ai entendu un jour un auteur de littérature pleine de sexe dire qu’elle n’était « pas là pour faire bander les lecteurs ». Comme beaucoup de ses confrères, comme les curés tripoteurs, elle n’assumait pas ce qu’elle faisait. Je sais que mes lecteurs et lectrices peuvent bander, et je veux en les faisant bander les enseigner. Que leur bandaison ne leur soit pas salissure ni perdition, mais éclaircissement. Une parole assumée, par l’auteur et par le lecteur, n’est pas néfaste mais faste, fête du corps et de l’esprit.

S’il n’y avait pas de sexe il n’y aurait pas de chant, pas de langue, pas de religion, pas d’art, pas de philosophie, pas d’homme. Il y aurait des mathématiques, mais personne ne les aurait découvertes. Ceux qui, d’une façon ou d’une autre, dénient le sexe, dénient toute l’histoire de l’humanité. Ils restent privés de ses bienfaits, sans pouvoir se libérer de ses méfaits.

La virilité

point reyes lighthouse,

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C’était une fête dans un quartier chic de Paris. Dans l’immense salon d’un immense appartement donnant sur un grand jardin invisible de la rue. Un orchestre latino-américain avait été engagé. Des invités mondains, du milieu des médias, des intellectuels, des politiques, que sais-je encore. Sur ce qui faisait piste de danse, près de moi l’un d’eux se dandinait avec une mollesse repoussante. Je me suis écartée, j’ai passé le reste de la soirée avec les musiciens, les seuls parmi tous ces gens qui fussent virils et vivants.

Il n’y a pas de virilité dans les milieux d’argent et de pouvoir. Des coucheries, des obsessions, des histoires ambiguës, voire des viols, mais tout cela dans une extraordinaire mollesse morale. Vir signifie homme parce que cela signifie aussi, à la racine, force et courage. Des qualités qui physiquement, musculairement, sont plus visibles chez l’homme, mais moralement, mentalement, appartiennent tout autant à la femme.

Ces gens ne tiennent que par leurs réseaux. Individuellement ils ne tiennent pas, ils sont lâches, impuissants, fuyants, menteurs, dissimulateurs, fourbes souvent. C’est pourquoi ils intègrent toutes sortes de systèmes fonctionnant comme des mafias. Ils ne peuvent agir qu’en s’appuyant sur leur organisation. Sur la négation de ce qui fait que l’homme est unique.

La virilité, c’est de pouvoir dire « je » en vérité. C’est-à-dire que ce je parle et agisse lui-même. Et non pas que sa parole soit une répétition plus ou moins frauduleuse de celle des autres, ni que ses actes tiennent aux autres, à un réseau. Virilité et vertu ont la même racine. La virilité est une vertu des femmes aussi bien que des hommes. La virilité, c’est la franchise, et la franchise, c’est la liberté.

Des fantasmes et du mal

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Les fantasmes sont comme les rêves, certains semblent venir du paradis. D’autres, de l’enfer. On est bien obligé de parler du mal, quand on parle du sexe. Ou de n’importe quoi d’autre. Le mal est toujours là comme option. Une option que certains choisissent en connaissance de cause, délibérément. Mais où la plupart d’entre nous tombons de temps à autre par ignorance.

Le mal nous vient de loin, de moins loin que le bien mais de loin, il s’inscrit dans les âges, nous traverse comme il traverse les siècles. Au Moyen Âge, famines, guerres, croisades, épidémies, installent le diable et l’enfer sur les tympans des églises. Quoique banal, le mal est encore extraordinaire. Dante, Giotto, Fra Angelico, Bosch voient au Jugement Dernier et en Enfer des goules dévorantes. La Renaissance arrive, Dürer montre le lien entre ces trois figures, Le Chevalier, la Mort et le Diable – où le Chevalier peut se résumer à l’Homme, fatalement poursuivi et menacé par le mal.

Au XVIème siècle, Signorelli peint un antichrist chuchotant comme un amoureux à l’oreille de l’homme. Un antichrist terriblement humain, comme ailleurs sa figure du diable. Chez Michel-Ange il est une bête aux traits humains, à moins qu’il ne s’agisse d’un homme singeant la bête. Le diable continuera son chemin en se pliant aux époques, aux modes baroque puis romantique. Mises en scène, obscènes, de sa beauté.

Au vingtième siècle le Mal est là, de ce monde et en ce monde, les artistes ne prennent plus la peine d’en faire une figure de l’autre monde, ils peuvent même s’interdire de le figurer, comme ce fut le cas pour la Shoah. Ou bien c’est une figure fantastique que combattent des super-héros mais qui est pleinement implantée sur cette terre.

Et cela continue au troisième millénaire. Les figures du mal sont sur tous les écrans, spectaculaires, comme si le fait de l’être les rendait irréelles, comme si la mise en scène les conjurait, les tenait à distance. Mais le spectacle se poursuit et se dépasse lui-même, la révélation – mot qui se dit en grec apocalypse – déborde, voici que le mal se montre non plus seulement dans la fiction, dans des sectes ou dans des expressions artistiques nihilistes, mais possédant ceux-là même qui gouvernent le monde, les empires “du bien”, les États démocratiques que de simples citoyens, lanceurs d’alerte tels Julien Assange ou Edward Snowden, montrent nus et ridicules comme le roi de la fable.

Le sexe est mise à nu. Révélation. Nudité. Celle du serpent, et celle de la vérité. C’est le travail de toute la vie, d’apprendre à identifier ce qui est mauvais, afin de l’éviter, de le rejeter, de s’en défendre. Pour cela il faut aussi savoir reconnaître ce qui est bon. Ceux qui insinuent par exemple : « le sexe est mal », ce sont ceux-là qui poussent des gens à choisir délibérément le mal. Puisqu’ils leur ont fait croire que c’est le seul moyen d’être contenté.

On ne peut pas dire non plus « le sexe est bien » – ce serait oublier ou justifier le mal qu’on peut y faire. Le sexe est comme tout le reste. Comme la peinture, la cuisine, les plantes… Il y en a de bonnes et il y en a de mauvaises, ou de toxiques. Ce qui nous rend heureux et rend l’autre heureux, voilà ce qui est bon. Ce qui rend malheureux ou sans cœur, voilà ce qui est mauvais. C’est bien simple, mais ce sont des choses simples qu’il faut toujours rappeler, parce que ce sont des questions de vie ou de mort.

Certaines personnes semblent être en perpétuel état de frustration sexuelle. De ne « penser qu’à ça ». Nous sommes en train d’y penser, mais cela ne signifie pas que nous en sommes obsédés. Il est bien naturel que cela fasse partie de ce à quoi nous pensons, c’est tout. Savoir y penser nous aide à ne pas avoir peur des fantasmes, d’où qu’ils viennent. À ne pas être leur esclave.

Fantasme et fantôme sont le même mot. Je ne sais plus quel auteur a écrit cette petite histoire d’un homme qui voit entrer un fantôme dans sa chambre, la nuit. Et qui se rendort tranquillement. Vexé, le fantôme lui demande : « Je ne te fais pas peur ? » Et l’homme lui réplique qu’il aurait des raisons de s’inquiéter si un homme en chair et en os s’était introduit chez lui. Un brigand pourrait l’agresser. Mais un fantôme, que pourrait-il lui faire ?

Ni les fantômes ni les fantasmes ne peuvent nous nuire, sauf si nous nous mettons à vouloir les suivre comme des somnambules. Que ceux qui sont bons nous réjouissent. Quant à ceux qui font des grimaces de diables, qu’ils grimacent tout seuls. Fantôme de merde, sale pute de ta mère, tu pourriras en enfer. Voilà pour l’adversaire. Ils n’auront rien de moi à se mettre sous la dent tant qu’ils baiseront ses bagues de mafieux.

Sexualité, amour, pureté

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Un journaliste, Denis Robert, qui a beaucoup enquêté sur des affaires de corruption, a aussi écrit un livre érotique racontant les rendez-vous dans une chambre de deux personnes qui ont choisi de rester des inconnues l’une pour l’autre. Je n’ai pas lu le roman, qui paraît-il est très bon, mais ce qui m’intéresse c’est le rapport entre l’activité anti-corruption de cet auteur, activité très poussée qui lui a valu beaucoup de problèmes, et son fantasme, réalisé ou non, d’une pure rencontre des corps.

Quelle pureté trouva-t-il en-deçà des noms ? Qu’est-ce que la corruption ? Comment un livre peut-il contrebalancer le monde ? En-deçà des noms : la musique et le silence, qui lui appartient. En-deçà des noms : la peinture, celle qu’on trouve dans les grottes de la préhistoire comme celle d’un Van Gogh. Laver dans un livre la langue salie par des hommes qui ont corrompu le nom d’homme. Lui rendre la pureté de la musique, de la peinture, de la logique. Mathématique de l’écriture, de la lecture, comme opération de rachat de l’homme.

Compléter sa lutte contre la corruption dans la principauté virtuelle de l’argent, en écrivant l’histoire de deux êtres humains qui se rencontrent réellement, corps à corps. Mise à l’écart des identités sociales comme rejet de tout ce qui n’est pas expression directe de l’être à l’être. Voilà ce qui se passe, dans la nuit du lit. Le jour est occupé par des fantômes, les statuts et les existences des uns et des autres. Qu’ils falsifient leur nom et leurs comptes ou qu’ils se cachent derrière, ils font des uns et des autres des idoles. Des paravents du néant. Derrière lesquels il n’y a pas de chair. Pas de personne qui assume. Pas de face à face. Pas d’épreuve de la vérité. Pas de vérité.

Dans la nuit du lit, à la recherche concrète du trésor enfoui dans l’île, voici que nous sommes nus dans la vérité. Voici l’homme. La découverte du corps de l’autre vaut celle d’un Nouveau monde. Découverte, déshabillage. Une terre inconnue est toujours une terre vierge, puisqu’elle nous est inconnue. Comme on dit dans la Bible, Adam (« le Terreux ») connut Ève (« la Vivante »). Mais avant qu’il la connût, elle était vierge. Nous sommes vierges pour chaque être qui ne nous a pas encore connus.

Un corps inconnu est toujours une terre (« adama ») vierge pour qui le découvre. Même si mille autres l’ont connu auparavant. Et une fois connu, un corps, un être, restent toujours inconnus. Comme le dit Héraclite, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Parce que l’eau du fleuve change perpétuellement. Et celui qui s’y baigne aussi. Tout en restant le même, comme le fleuve. Le corps à la rencontre duquel je vais dans la nuit du lit peut être le même depuis de nombreuses années – il est pourtant toujours nouveau, toujours autre, toujours inconnu, à découvrir. Exactement comme son âme, qui y habite.