L’homme est libre

L’eucharistie n’est pas une récompense, elle n’est pas non plus le signe du pardon de Dieu, elle est (ou devrait être) le signe que Dieu se donne à tous. Parce que telle est la pure vérité, que nous pouvons constater partout et toujours. Dieu se donne continûment, dans toute sa création, dans toutes ses créatures. L’eucharistie est là, comme l’incarnation par le Christ, pour nous faire prendre conscience de cela. Du don qui nous est fait, entièrement gratuit, et de la responsabilité qu’il nous donne : qu’en faisons-nous ? Voilà pourquoi le Christ donne son corps à tous et à chacun. Et ceux qui le reçoicent, ils doivent savoir que leur responsabilité n’en est que plus grande. Parce que, le recevant, leur conscience est réveillée. Doit être réveillée. Avant le Christ, c’est la Loi qui éveille les consciences, rappelant où est le bien et où est le mal. Avec le Christ, la Loi s’incarne, trouve son accomplissement dans la vie : suivre l’exemple du Christ, c’est accomplir la Loi bien mieux, plus sûrement et plus finement qu’en suivant des préceptes. Le Christ se donne à tous, même à Judas. Mais qui, après avoir reçu le Christ, se comporte comme Judas, doit savoir à quoi s’attendre. Ce n’est pas le Christ qui le punit, c’est lui-même qui entre dans une contradiction fatale. L’eucharistie engage la conscience de l’homme, c’est pourquoi elle est à la fois bonne et redoutable, redoutable comme tout ce qui engage notre salut et qui est en vérité une grâce, et c’est pourquoi elle doit être donnée à tous ceux qui la désirent. C’est ainsi que la justice de Dieu s’accomplit.

Voyons cela d’une autre façon. Un enfant vous est annoncé, un enfant vous vient. Voilà une grâce, voilà une eucharistie. Mais c’est aussi une responsabilité. La façon dont vous accueillez cette nouvelle et cet enfant, voilà ce qui peut faire entrer votre âme dans la béatitude, ou dans la mort. À vous de voir.

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Écriture

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image Alina Reyes (12 août 2012)

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Je l’ai raconté dans Ma vie douce, il y a très longtemps je fis ce rêve où j’étais une bienheureuse baleine blanche. D’un bateau des chasseurs se mettaient à me lancer des harpons, en vue de m’attraper. Alors je plongeais très profondément, aux profondeurs où ils étaient loin de pouvoir accéder, et là, indemne, me disant qu’ils n’avaient rien pu attraper de plus, en me transperçant, que quelques frites de baleine, je riais, riais, riais, dans un sentiment de plénitude lumineuse, dont je sais maintenant qu’il correspond au mot hébreu amen, au mot arabe amin, que l’on prononce après la prière.

Dans la Voie, songes et paroles sont libérés du temps. Ce qui a été écrit ou rêvé dans le passé arrive aussi bien dans le présent et dans l’avenir. Joseph un jour rêva que le soleil, la lune et onze étoiles se prosternaient devant lui (Genèse 37, 9 et Coran 12, 4). Jaloux, ses frères le précipitèrent alors au fond d’un puits (Genèse 37, 24 et Coran 12, 15). Cependant, des années plus tard, son rêve prophétique allait se réaliser (Genèse 43, 28 et Coran 12, 100).

Le mot employé dans le Coran pour dire les profondeurs invisibles du puits est Ghayb, qui désigne le Monde Invisible. C’est de ce monde, celui du mystère, que Joseph reviendra avec la science de l’interprétation des songes. À la « génération mauvaise » qui lui réclame un signe, Jésus répond qu’il ne lui sera donné d’autre signe que celui de Jonas (Luc 11, 29), qui passa trois jours et trois nuits dans la baleine avant de réapparaître.

« Alors ils regarderont vers moi, celui qu’ils ont transpercé », dit le Seigneur (Zacharie, 12, 10). « En effet, tout cela est arrivé pour que s’accomplisse l’Écriture : Pas un de ses os ne sera brisé. Il y a aussi un autre passage de l’Écriture qui dit : Ils verront celui qu’ils ont transpercé », confirme l’Évangile de Jean (19, 36-37). Je suis la vivante baleine Écriture, matrice inviolable dans le Monde Invisible, dont le Vivant va revenir. « Voici, il vient au milieu des nuées, et tout œil le verra, et même ceux qui l’ont transpercé » (Apocalypse 1, 7).

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La nuit d’Al-Qadr

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tout à l’heure au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

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La nuit d’Al-Qadr vaut mieux que mille mois, dit le Coran (97, 3). Mille mois qui bien sûr ne comporteraient pas de nuit d’Al-Qadr, précisent les savants. Lesquels rappellent aussi que dire qu’elle est meilleure que mille mois n’exclut pas qu’elle soit meilleure que beaucoup plus que mille mois. La nuit d’Al-Qadr revient à chaque Ramadan, mais personne ne sait quand. Le Coran n’aime pas donner ce genre d’indication. Rappelons-nous la longue nuit où furent plongés les dormants de la Caverne (sourate 18). Dieu seul sait, nous est-il dit, combien de siècles et de jours elle dura, et même combien furent ces endormis dans la mort qu’Il ressuscita. Le Coran rappelle à l’homme ce qui le dépasse. Et qui pourtant le guide avec miséricorde.

N´as-tu pas vu comment ton Seigneur étend l´ombre? S´Il avait voulu, certes, Il l´aurait faite immobile. Puis Nous lui fîmes du soleil son indice,

puis Nous la saisissons [pour la ramener] vers Nous avec facilité. (25, 45-46)

« Son indice » peut aussi se traduire « celui qui guide vers elle ». Créatures, nous sommes ombres du Seigneur, et nous nous repérons à Lui, notre soleil. Mais ce qui est ici dit, c’est que c’est Lui qui nous conduit à nous-mêmes, tout en nous guidant, en nous mouvant, jusqu’au moment où Il nous ramène à Lui.

Mille mois sans nuit d’Al-Qadr, cela n’existe pas, puisqu’elle a eu lieu. Elle a eu lieu en Dieu, donc de toute éternité, ou dès le commencement, c’est pourquoi on ne peut la dater. Elle est la descente de l’Être, de la Lumière sur la terre, où elle projette ses ombres. Tout à la fois descente de la Lumière, Parole de Dieu, et matrice de toutes ses ombres, formant nuit. Puissance, mesure, destin. Telles sont, dans l’ordre, les significations de Qadr. Elle est ce que nous pouvons éprouver dans la nuit de ce monde : la puissance de Dieu qui, en descendant, donne à notre être sa mesure, son destin.

La nuit d’Al-Qadr vaut mieux que mille mois sans nuit d’Al-Qadr. Or mille mois sans nuit d’Al-Qadr n’existent pas, sont néant. La nuit d’Al-Qadr vaut mieux que le néant. La nuit d’Al-Qadr sort l’homme du néant comme Dieu sortit les justes de leur longue nuit dans la Caverne. Dans la nuit d’Al-Qadr Dieu vient à la rencontre de l’homme comme au zénith le soleil saisit l’ombre pour la ramener vers le Seigneur. Nous sommes en Dieu, c’est pourquoi il en est ainsi. Voici la mesure et voici le destin, en Dieu.

Dans la nuit d’Al-Qadr, Dieu fit descendre le Coran d’un bloc, de sa matrice au premier ciel. De là l’Esprit Saint, Ar-Ruh (97, 4), l’ange Gabriel, le révéla progressivement au Prophète, vingt-trois ans durant. Mais où demeurait-il, avant d’être entièrement révélé aux hommes ? Que sont cette matrice et ce premier ciel où il était gardé ? Respectivement, la Puissance et le En puissance de Dieu. Matrice où se trouve et se crée la mesure de tout, et d’où descend notre destin, écrit en puissance, c’est-à-dire avec toutes ses virtualités, où nous pouvons puiser toute liberté et tout accomplissement. Le Coran fut cet écrit en puissance, avant d’être écrit, puis le temps d’être écrit. Et une fois écrit, il demeure en puissance, comme lecture.

Toute nuit est en puissance nuit d’Al-Qadr. Qui veille dans la nuit d’Al-Qadr, comme les bergers dans la nuit de Noël, voit le ciel s’ouvrir et entend les anges annoncer la bonne nouvelle du salut (Luc 2, 7-21). Une nuit, de sa matrice, le Coran descendit dans une grotte sur le cœur d’un homme attentif au Ciel. Une nuit, de la Vierge Marie, annoncé par l’ange Gabriel, un homme naquit dans une grotte, et c’était le Messie. Je n’établis pas d’équivalence, je lève un peu le voile sur ce qui se passe. Le Coran continue d’être révélé dans le cœur des hommes, le Christ aussi, dans le cœur du monde. La nuit de Noël et la nuit d’Al-Qadr continuent d’être, et d’être Paix jusqu’à l’aube qui va bientôt paraître (Coran 97, 5).

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Épée

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image Alina Reyes (juin 2012) (« procession des hommes/procession des anges »)

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Je l’ai raconté dans Ma vie douce, toute jeune je rêvai une nuit que, ayant trouvé un petit miroir où je me regardai, j’y vis L’homme à l’épée.

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11 C´est Nous qui, quand l´eau déborda, vous avons chargés sur l´Arche

12 afin d´en faire pour vous un rappel que toute oreille fidèle conserve.

13 Puis, quand d´un seul souffle, on soufflera dans la Trompe,

14 et que la terre et les montagnes seront soulevées puis tassées d´un seul coup ;

15 Ce jour-là alors, l´Evénement se produira,

16 et le ciel se fendra et sera fragile, ce jour-là.

17 Et sur ses côtés [se tiendront] les Anges, tandis que huit, ce jour-là, porteront au-dessus d´eux le Trône de ton Seigneur.

18 Ce jour-là vous serez exposés; et rien de vous ne sera caché.

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Sourate 69, Al-Haqqa, La Vérité, à écouter, lire en arabe, en phonétique et en français ici.

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Le verbe haqqa, d’où vient le mot Haqqa, qui est l’un des noms de Dieu et donne son titre à cette sourate (La Vérité, L’Inéluctable… L’Heure ou Le Jour de vérité), signifie d’abord : venir chez quelqu’un. Où nous voyons que messianisme et vérité sont intimement liés. Ce verbe signifie aussi : frapper quelqu’un au milieu du crâne, ou  sur le creux de la nuque. Et : faire juste, tomber, frapper juste. Et : devoir absolument arriver. Et : savoir avec certitude. Le mot comporte les sens de justesse, et aussi de justice.

Tout étant lié, quand le ciel est fendu et la terre frappée, c’est que la vérité vient frapper à notre tête.

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Ordre

 

« Ils t’interrogent au sujet de l’Esprit (al-Rûh). Réponds-leur : l’Esprit procède de l’Ordre de mon Seigneur et vous n’avez reçu que peu de science [à son sujet]. »
Coran, sourate 17, Al-Isra, Le Voyage nocturne ou les Enfants d’Isrâ’il, verset 85, traduction AbdAllah Penot.

Pèlerins d’Amour, hommes et femmes, voyageurs du jour et de la nuit, pareils aux anges, pareils aux abeilles, aux papillons, humains sortis de leur cocon, essaimant dans le monde la divine miséricorde.

Transportant le pollen de tout ce qui fut écrit, depuis le premier mot de la Genèse jusqu’à la dernière parole du Coran, réalisant ce qui fut dit dans le Messie. C’est aujourd’hui que ce qui fut raconté arrive. Et ce qui fut annoncé, nous l’assumons.

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Plénitude, enfantement, éternité

 

Passé une bonne partie de l’après-midi à lire le Coran, dans la traduction agréable (autant que le format du livre, en édition bilingue, chez Alif Éditions) d’AbdAllah Penot. Arrivée au verset 120 de la sourate An-Nahl, Les Abeilles, je lis : « Ibrâhim constituait à lui seul une communauté ». Cette phrase me remplit de joie. Quelle meilleure façon de dire la plénitude ? Je regarde le texte arabe, il dit : « Voici, Abraham était une oumma ». André Chouraqui, toujours au plus près des mots, traduit : « Ibrâhim était une matrie ».

Justement, un peu plus tôt, j’avais songé à la Vierge Marie, en lisant un passage (Coran 13, 39) où était évoquée Oum al Kitab, la Mère du Coran, le prototype du Livre au ciel, qui, dit le Coran, est auprès de Dieu, lequel y écrit comme il veut. Oum al Quran est aussi un nom de Al Fatiha, L’ouvrante, la première sourate, dont les sept versets contiennent l’ensemble du Livre. Ouvrant mon dictionnaire, je vois que la Vierge Marie est appelée Oum an Nûr, Mère de la Lumière.

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Exode et Ramadan

 

« Qui suis-je ? », demande à Dieu Moïse. « Je suis avec toi », lui répond Dieu, déplaçant le je (Exode 3, 11-12). Dieu est « Je suis », Moïse est celui avec qui Dieu est. Voici l’Alliance, valable pour tous les prophètes qui traversent le temps par mon corps et mon sang, tous les prophètes jusqu’à, très vivement, Mohammed. Tel est l’être de tout croyant.

Ramadan est le temps de l’exode du je humain. Le temps où l’homme est privé de nourriture et de boisson durant toute la traversée du jour, le temps où il est privé de lui-même à travers cette privation, dans laquelle il peut entendre cette réponse de Dieu : « Je suis avec toi ».

Merci Seigneur pour Ta présence. Préserve-nous de nous goinfrer de nous-mêmes, le soir venu. À la fin de la nuit la manne tombera et à chaque jour elle suffira, comme Tu suffis.

 

Le grandiose succès

 

Au verset 112 de la sourate At-Tawba, As-Sa’ihuna peut se traduire par « les itinérants, les voyageurs, les pèlerins, ceux qui parcourent la terre », ou bien par « ceux qui pratiquent la vie spirituelle », « les jeûneurs ». À eux, ainsi qu’à ceux qui pratiquent la prière et les lois de Dieu, le Prophète est chargé d’annoncer la bonne nouvelle de la sublime félicité, le grandiose succès.

Voyager, c’est aussi pratiquer la vie spirituelle et jeûner. Ces sens sont contenus dans le même verbe comme Jésus est contenu dans le berceau, Al-Mahdi, d’où il parle (Cor 3, 46 ; 5, 110 ; 19, 29-30).

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Ramadan : ici, et à suivre.

Lecture de Quarante Hadîths authentiques de Ramadân, choisis et commentés par le Dr Al Ajamî : ici.

 

Onzième lecture

 

Qu’est-ce qu’on peut entendre comme bêtises. Des gens qui confondent tomber et descendre. Non, ce n’est pas du tout la même chose, c’est même tout le contraire. Dieu descend, le diable tombe. Des gens qui disent « on retombe tout le temps, c’est ça qui est merveilleux ». Non on ne retombe pas tout le temps, on peut tomber, se relever et ne plus retomber. On peut aussi ne jamais tomber, même si le pied trébuche souvent sur les chemins. Et pour ceux qui retombent tout le temps, cela n’a rien de merveilleux, c’est terrible, pour eux-mêmes et pour ceux qui sont autour d’eux. Des gens qui disent que Lazare est le symbole du « mourir à soi-même ». C’est complètement faux. Mourir à soi-même est bon et ne pue pas. Mourir à soi-même exhale un parfum de roses innombrables. Ce qui est arrivé à Lazare, c’est de se laisser gagner par la mort. C’est tout autre chose.

Tout cela dit en quelques minutes à la télévision. Par des auteurs de livres sans doute tout aussi pleins de faussetés. Et personne pour entendre combien c’est faux, combien on assomme les hommes de parole fausse. Partout, tout le temps. Le mal que cela fait, le mal que cela propage, le mal dont cela couvre la terre comme une énorme pollution dont on peut se demander s’il est encore possible de la sauver. Après le dernier enfant, « les hommes seront pareils à des bêtes », dit Ibn Arabî. Voilà où mènent les bêtises. Et Michel Chodkiewicz, à la toute fin de son livre Le Sceau des saints, ajoute :

« Alors aussi le Coran, qui est le « frère » de l’Homme Parfait, sera en l’espace d’une nuit effacé des cœurs et des livres. Vide de tout ce qui reliait le ciel à la terre, un univers glacial et dément s’enfoncera dans la mort : la fin des saints n’est qu’un autre nom de la fin du monde. »

Lisez bien cela, avant de dire n’importe quoi. Ignorants qui paradez dans le monde. Abrutis qui ne comprenez rien à rien. Vicieux qui vous trompez tout le temps. Pourris qui paradez dans les maisons de Dieu. Maniganceurs, fourbes et rusés qui vous posez en vrais. Inclinez-vous donc vraiment devant Ce qui est tellement plus grand que vous, inclinez-vous devant l’enfant dont la bouche dit la vérité, et servez-le plutôt que d’en faire le dernier.

En lisant « Le Sceau des saints », de Michel Chodkiewicz (10 et fin)


cet après-midi, sortie de la prière du vendredi par le Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

 

J’y étais aussi, selon la demande pressante qui m’a été faite en rêve cette nuit. Après qu’il m’avait été demandé de rester plusieurs semaines sans prière rituelle, ni islamique ni chrétienne, pour faire le point.

L’islam c’est la lumière, l’évidence du vrai, la perfection. L’accomplissement de la paix. Ibn Arabî dit qu’à la fin des temps, Jésus revient, apporter la paix dans le monde, et suivant la règle de Mohammed. C’est ce qui se passe. Je ne suis pas Jésus, mais je suis de lui, je suis chrétienne, il vient à travers moi, musulmane. Comment l’expliquer, c’est bien plus fort que tout, il est impossible qu’il en soit autrement, voilà tout. Sans doute est-ce difficile pour beaucoup de monde, c’est pourquoi il faut plus que jamais avoir la foi, être sûr que Dieu va tout guider pour qu’il en soit selon Sa volonté, en gardant à chacun de ses peuples son charisme, tout en œuvrant pour les unir tous, réunir tous ses enfants.

Le point est fait. Terminons notre lecture de ce livre (éd tel gallimard) sous-titré Prophétie et sainteté dans la doctrine d’Ibn Arabî. Voici le chapitre 10, intitulé La double échelle.

C’est écrit dans Voyage, cela y fut écrit bien avant que je n’entre à la mosquée : la fête d’avenir, c’est celle de tous les saints. Le ciel veut la sanctification de la terre. Ensuite il emportera la planète et nous tous au lieu où nous sommes attendus.

« Comment devient-on un saint ? Si elle s’inscrit nécessairement dans une économie spirituelle qui en régit les formes et en distribue les fonctions, la sainteté est d’abord le fruit d’une quête personnelle et toujours sans précédent : « À chacun de vous Nous avons assigné un chemin et une voie » (Cor. 5 : 48). Ibn Arabî insiste constamment sur l’irrépétabilité absolue des théophanies et donc des êtres, des choses, des actes. Jamais deux « voyageurs » (sâlik) ne passeront par la même route. L’aventure de l’un ne sera jamais l’aventure de l’autre.
Il n’en reste pas moins que tout voyage initiatique, quelles qu’en soient les particularités, connaît des étapes et des périls dont la nature et la répartition se conforment à un modèle à défaut duquel, d’ailleurs, la notion même de « maître spirituel » n’aurait aucun sens. Cet itinéraire type, enrichi d’innombrables variantes, fait partie des topoi de la littérature du soufisme. Comme ailleurs, mais plus qu’ailleurs parce que, en Islam, le mi’râj du Prophète est une référence majeure, il se présente souvent comme la description d’une ascension. » (pp 151-152)

Michel Chodkiewicz décrit ensuite le voyage spirituel d’Ibn Arabî, en suivant son ouvrage L’Épître des Lumières (Risâlat al-anwâr), sous-titré « Sur les secrets qui sont octroyés à celui qui pratique la retraite cellulaire ». Nous n’en reprendrons pas ici le détail, mais notons ces passages :

« Une autre formulation de ce passage, celle relative à la « circularité » des chemins, peut paraître énigmatique. Ibn Arabî en éclaire le sens dans un chapitre des Futûhât où il représente symboliquement la manifestation par une circonférence dont le point initial (l’Intellect premier, ou le Calame, qui est la première des créatures) et le point final (l’Homme Parfait) coïncident. Le « chemin » qui conduit du Principe à l’ultime frontière de la création (« le plus bas de l’abîme » : asfal sâfilîn, Cor. 95 : 5) reconduit de cette limite extrême au lieu originel (symbolisé dans la même sourate par le « Pays sûr » – al-balad al-amîn) dont les âmes ont la nostalgie. (…) en raison de l’infinitude divine, qui exclut toute répétition, le retour [à Dieu] ne peut être une simple inversion du processus d’éloignement : les créatures ne reviennent pas sur leurs propres pas. C’est la courbure de l’espace spirituel où elles se meuvent qui les ramènent à leur point de départ. » (pp 166-167)

« C’est, dit Ibn Arabî, parce que Moïse était à la recherche d’un feu, comme le mentionnent ces versets [Cor. 28 : 29-30], que la Voix de Dieu a surgi pour lui d’un arbre en feu. Chaque fois que nous nous représentons ce dont nous avons – matériellement ou spirituellement – besoin c’est, que nous le sachions ou non, une représentation de Dieu que nous nous formons car « tout besoin est besoin de Dieu ». Celui qui désire une chose pour sa beauté, c’est la Beauté divine qu’il aime en elle. Mais il ne connaîtra de la Beauté divine que ce que cette chose peut en contenir. (…) les théophanies seront à l’image et à la mesure de nos désirs. » (pp 170-171)

« La perfection spirituelle implique la hayra – la stupéfaction, la perplexité, un éblouissement perpétuel accordé au renouvellement incessant des théophanies dont chacune apporte une science nouvelle qui n’est jamais le nec plus ultra. «  (p. 173)

« … la différence entre le walî  [saint, rapproché] et l’homme ordinaire est tout entière dans le regard qu’ils portent sur les choses. (…) Cette cécité de celui qui regarde les théophanies sans les voir est la racine du péché et la substance même de son châtiment. Seul y échappe celui qui connaît « sa propre réalité », son haeccéité éternelle (ayn thâbita) » (p.176)

« Le walî, s’il a su, à chaque étape successive, résiter à la tentation de s’arrêter en chemin – chaque paragraphe de l’Épître s’ouvre sur un rappel lancinant de ce péril -, est donc parvenu à la « station de la Proximité » (maqâm al-qurba), à la sainteté plénière, que Jésus scellera à la fin des temps. (…) L’homme, au terme de ce mi’râj, se réduit à l’indestructible secret divin sirr ilâhi) déposé en lui au commencement des temps par l’insufflation de l’Esprit (nafkh al-rûh) dans l’argile adamique. (…) Cependant, si l’ « arrivée » à Dieu (al-wusûl) est le point final de l’ascension, elle n’est pas, pour les plus parfaits, la fin du voyage. Le mi’râj, en arabe, est un mot qui peut se traduire par « échelle » : mais il s’agit, en l’occurrence, d’une échelle double. Parvenu au sommet, le walî doit redescendre par des échelons distincts mais symétriques de ceux qu’il a gravis. (…) Mais les choses auront « d’autres formes » car ce qu’il regardait « par l’œil de son ego » (bi ayn nafsihi), il le contemple « par l’œil de son Seigneur » bi ayn rabbhi). À chaque stade de la descente, il reprendra cette part de lui-même qu’il y avait laissée. Cette récupération progressive de ce qu’il avait abandonné derrière lui n’est cependant pas une régression : selon une belle image qu’emploie le commentateur, chaque « tunique » dont il s’est défait à l’aller a été par là même retournée comme une robe qu’on enlève en la saisissant par le bas. Ainsi ce qui était à l’envers est devenu l’endroit, ce qui était caché est devenu apparent. Le walî se « revêt » au retour de tous les éléments constitutifs de son être qu’il avait initialement restitués à leurs mondes respectifs, mais ces éléments ont été métamophosés par cette rétroversion. » (pp 177-179)

« Ibn Arabî identifie l’Homme Parfait à l’arbre « dont la racine est ferme et la ramure dans le ciel » (Cor. 14 : 24) (…) il est l’ « isthme » (barzakh) des « deux mers ». S’il est le garant de l’ordre cosmique, et donc éventuellement l’instrument de la Rigueur divine, sa fonction, quel que soit son rang dans la hiérarchie initiatique, est d’abord d’être l’agent de « la Miséricorde qui embrasse toute chose » (Cor. 7 : 156) : c’est pourquoi sa « génération héroïque » (futuwwa) s’étend « aux minéraux, aux végétaux, aux animaux et à tout ce qui existe ». (p.184)

À bientôt.

 

En lisant « Le Sceau des saints », de Michel Chodkiewicz (7)

Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

 

Poursuivons notre lecture avec des passages du septième chapitre (Le degré suprême de la walâya), sur dix,  de ce livre (éd tel gallimard) sous-titré Prophétie et sainteté dans la doctrine d’Ibn Arabî.

En commençant à lire ce soir ce septième chapitre, il m’est venu à l’esprit que l’œuvre d’Ibn Arabî était, plutôt qu’une gnose, une œuvre d’exercices spirituels, tels qu’on peut en trouver dans la lecture de saint Jean Climaque, ou bien encore de saint Jean de la Croix, ou de sainte Thérèse d’Avila, et même de saint Ignace de Loyola. Tout est question de regard, de lecture. Chez Ignace de Loyola par exemple, dont je lus il y a longtemps les Exercices spirituels, je goûtai beaucoup le caractère effectif de cette parole, qui n’est pas une spéculation détachée du réel, mais au contraire plonge le lecteur au cœur du réel, transforme le lecteur en acteur (du moins s’il la lit bien). Et c’est exactement le sentiment que j’éprouve en lisant cet excellent exposé de Michel Chodkiewicz sur la sainteté dans le regard d’Ibn Arabî. Je pourrais aussi rapprocher cette lecture de celle que nous avons faite de La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. Dans les deux cas il s’agit d’un pèlerinage sur les chemins de l’esprit, soit incarnés dans l’homme, soit incarnés dans l’histoire – ce qui revient au même, à l’Unique vers où vont les chemins incarnés de l’esprit, lesquels, à la fin, ne font qu’un.

Toutes les catégories spirituelles recensées par Ibn Arabî sont en vérité, non des réalités figées, mais des états d’esprit en marche. « … Le même homme peut être présent dans plusieurs catégories à la fois. (…) L’exemple du Pôle est particulièrement significatif : du point de vue de la fonction, il se trouve appartenir à la catégorie de la qutbiyya (dont il est l’unique représentant) mais aussi à celle des awtâd, des abdâl, etc (et en outre peut, ou non, détenir simultanément la khilâfa extérieure). Il relève d’autre part, comme tout saint, d’une « famille » prophétique : il est mûsawî, ibrâhimî, shu’aybî, etc (et, éventuellement, tout cela en même temps). Il cumule « tous les états (ahwâl) et toutes les stations (maqâmât) » (…) Nous le retrouvons enfin, très logiquement, dans une dernière catégorie qui va être étudiée maintenant et qui représente le degré suprême de la walâya, celle des afrâd, des « solitaires ». » (p.111)

La sainteté, c’est-à-dire la proximité de Dieu, est réalisée au plus haut point chez les afrâd, qui sont eux-mêmes de plusieurs catégories. De l’exposé qui en est ici fait, retenons par exemple cette citation d’Ibn Arabî : « Il n’y a rien de plus haut dans l’homme que la qualité minérale al-sifa al-jamadiyya) » ; car il est de la nature de la pierre de tomber lorsqu’elle est abandonnée à elle-même « et c’est là la véritable ubûdiyya ». Le malâmî  est un caillou dans la main de Dieu. » (p.116) Saint Ignace n’eût-il pas proposé à partir de ce constat un bel exercice spirituel pour le successeur de celui que Jésus renomma Pierre ? Ibn Arabî dit encore des afrâd qu’ « ils agissent sans agir, comme le Prophète à qui il est dit, dans un verset paradoxal puisqu’il affirme et nie à la fois l’attribution de l’acte à celui qui en est l’agent apparent : « Ce n’est pas toi qui as lancé [la poussière] lorsque tu as lancé, mais c’est Dieu qui a lancé » (Cor. 8 : 17) » (p.117) Ici notre chemin se joint aussi à celui de l’agir sans agir du Tao, tout en demeurant purement musulman, et tout en arrivant aussi au même point, au même pont, que doit être Pierre, emmené même où il ne voudrait pas et par un autre que lui, comme le lui annonça le Christ.

« Pour ceux-là encore, les signes de Dieu sont discernables en toute chose ; ou, pour mieux dire, toutes les choses sont à leurs yeux des signes de Dieu et ne sont que cela. (…) Ils descendent vers les créatures après avoir achevé l’ascension vers le Créateur, ils retournent à la multiplicité après être parvenus à l’Unité. » (p.118) Descente douloureuse, « exil sacrificiel » au service des hommes, mais qui n’est pas pour autant un éloignement de Dieu, et garde au redescendu ce qu’il a acquis dans l’ascension. Tel est « le degré suprême de la sainteté » (p.119).

 

Dialogue du salut. En lisant « L’Islam et l’Occident », de Michel Lelong


Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

 

« Quand on parle de la religion musulmane, en Occident, on pense trop exclusivement à tel ou tel de ses porte-parole dont parlent nos journaux et nos télévisions, mais on oublie que l’islam c’est d’abord et surtout ces centaines de millions d’hommes et de femmes, jeunes et adultes, intellectuels, ouvriers et paysans, pour lesquels le message coranique constitue le fondement des valeurs éthiques, la lumière de leur vie, et la source de l’espérance au-delà de la mort. (…) au-delà de la politique, la communauté musulmane d’est aussi et d’abord des hommes et des femmes qui croient et qui prient, en s’efforçant de vivre les valeurs dont parle le Coran : équité, patience et miséricorde. »

Michel Lelong, L’Islam et l’Occident, éd. Albin Michel

Le P. Lelong cite aussi ces paroles du général de Gaulle (rapportées dans Le Monde en 1972) :

« Voyez-vous, il y a de l’autre côté de la Méditerranée, les pays en voie de développement, et il y a aussi chez eux une civilisation, une culture, un humanisme, un sens des rapports humains que nous avons tendance à perdre dans nos sociétés industrialisées et qu’un jour nous serons probablement très contents de retrouver chez eux. Eux et nous, chacun à notre rythme, avec nos possibilités et notre génie, nous avançons vers la société industrielle. Mais si nous voulons, autour de la Méditerranée, accoucheuses de grandes civilisations, construire une civilisation industrielle qui ne passe pas par le modèle américain et dans lequel l’homme serait une fin et non un moyen, alors il faut que nos cultures s’ouvrent très largement l’une à l’autre. »

Ce livre publié en 1982 reste tout à fait pertinent aujourd’hui, avec ses rappels historiques et ses analyses sur les trois religions abrahamiques et leurs relations. Le père Lelong, artisan de toujours du dialogue inter-religieux, ayant vécu vingt ans en terres d’islam possède aussi une connaissance approfondie des hommes et des croyants de ces religions, de leurs rapports qui ne sont pas aussi simples qu’on ne les présente en Occident. Il sait montrer les atouts des uns et des autres, et aussi leurs manquements, de chaque côté de la Méditerranée. Sans oublier de rappeler la grande richesse et la grande diversité de l’islam, notamment asiatique et africain.

« Juifs et musulmans ont un sens de l’obéissance à la Volonté de Dieu, de la communauté, de l’hospitalité et de la fraternité, on pourrait dire aussi un sens du corps, de la nourriture et de la terre, que nous avons tort de méconnaître et qui peuvent être un remède à nos propres insuffisances ou excès. »

Inciter à la rencontre et à la paix par et pour la connaissance réciproque, tel est l’objectif de ce livre qui devrait être lu de nouveau aujourd’hui. Pour développer encore ce que le cardinal Duval, archevêque d’Alger, appelait  le « dialogue du salut », grâce auquel, dans une « atmosphère de respect et d’amitié », les hommes « peuvent s’aider les uns les autres à répondre aux desseins de Dieu et à lutter contre le péché, c’est-à-dire tout ce qui, dans les manifestations de la vie tant individuelle que collective, est un obstacle au plan de Dieu. »

M. Lelong cite aussi Mohamed Talbi, lequel se référant au Coran qui « accepte et respecte la diversité » appelle l’islam à « défendre le droit à la différence », et écrit à propos des religions : « Leurs empires réciproques, aux limites si longtemps figées, s’écroulent de l’intérieur et de l’extérieur ; le mouvement a remplacé l’immobilité ; les frontières bougent ; quelque chose de nouveau est en gestation ; et dans le plan de Dieu, cela ne peut pas être, en définitive, un mal. (…) Enfin, et de toute façon, l’homme qui est habité par la foi sait que la vie terrestre n’est pas éternelle. Après cette mutation suprême qu’est la mort, sous une forme supérieure, la vie continuera pour l’individu ; elle continuera aussi, après la disparition de notre support terrrestre, pour l’espèce entière dans la plénitude de la vision du visage de Dieu. Cela, en principe, devrait suffire pour nous inspirer modération, sagesse et une confiance infinie en Dieu et en l’homme. »

Il peut paraître que depuis plus de trente ans que ces paroles ont été écrites, la situation n’a pourtant pas évolué, sinon vers le pire. Mais plus de trente ans sont beaucoup (l’âge du Christ) et peu dans le temps de Dieu, et les puissantes ressources spirituelles et humaines dont témoigne cet ouvrage humble et clair permettent de dépasser les apparences et de rendre plus vivante que jamais l’espérance, pour, comme le conclut Michel Lelong, « la liberté spirituelle de l’homme et la paix entre les peuples ».

 

Son regard

Un musulman français m’a dit un jour que beaucoup de jeunes se tournaient vers l’islam parce que l’islam leur apportait un cadre moral et un apaisement de leur vie, sans pour autant les culpabiliser en leur parlant sans cesse de leurs péchés. Beaucoup d’anciens catholiques m’ont dit s’être coupés du catholicisme à cause de cette insistance du clergé à parler aux fidèles de leurs péchés. Ces personnes qui rejetaient cette forme d’abus et avaient quitté l’Église, souvent en gardant beaucoup d’amertume à son égard, étaient-elles pour autant plus pécheresses que celles qui continuent à aller à la messe tous les dimanches, répéter en chœur qu’elles ont péché en parole, en pensée, par action et par omission ? Pas du tout. Les musulmans sont-ils plus pécheurs que les catholiques ? Pas du tout. Les laïcs sont-ils plus pécheurs que le clergé ? Pas du tout. Les athées sont-ils plus pécheurs que les croyants ? Pas du tout. J’ai passé au moins quatre décennies à ne connaître quasiment que des athées (non par ostracisme, simplement parce que les croyants ou les pratiquants sont rares) et c’est quand je me suis tournée vers des catholiques que j’ai expérimenté, de beaucoup d’entre eux, à quel point l’homme peut être fourbe et mauvais envers son prochain. Comme s’ils avaient un besoin irrépressible d’être méchants pour ensuite se délecter de penser que de toute façon le Christ est là, sur sa croix, pour endosser le mal qu’ils font. Proposer la confession c’est bien, la réclamer ce n’est pas bien. Jésus demandait-il aux gens de confesser leurs péchés ? Pas du tout. Il dénonçait le mal et le chassait, mais il ne demandait à personne de dire ses péchés – et surtout pas aux enfants, ce qui constitue un sérieux abus. Il débusquait le mal, et sans autre formalité il guérissait les hommes qui se présentaient à lui. Demanda-t-il à Zachée ou à la femme adultère de confesser leurs péchés ? Pas du tout. Il donne la voie à suivre, celle de l’humilité, de la sincérité, de la fidélité, il dénonce les mauvaises voies et les mauvaises actions, mais sans chercher à faire plier l’échine des gens. En les redressant au contraire de sa parole incisive et en les laissant debout, la conscience éveillée, face à Dieu – libre à eux de soutenir Son regard.

Alors, pour ceux qui s’y abandonnaient, venait l’émerveillement, la grâce.

 

En lisant « Le Sceau des saints », de Michel Chodkiewicz (3)

 

Poursuivons notre lecture à partir d’un passage du troisième chapitre (La sphère de la walâya [sainteté, « rapprochement »]) de ce livre (éd tel gallimard) sous-titré Prophétie et sainteté dans la doctrine d’Ibn Arabî.

Ibn Arabî « distingue clairement la walâya âmma, la walayâ [sainteté] au sens le plus large, qui consiste dans le fait pour les créatures de s’entraider, (…) et la walâya khâssa, la walâya au sens restreint : cette dernière consiste dans la capacité qu’ont les saints d’accueillir, selon les circonstances, l’autorité et le pouvoir de tel Nom divin ou de tel autre et de réverbérer tantôt la Justice et tantôt la Miséricorde, tantôt la Majesté et tantôt la Beauté conformément à ce que requiert l’état des choses à un moment donné. Parmi ces saints, il convient aussi d’établir une autre distinction : celle qui sépare les ashâb al-ahwâl, les êtres qui sont gouvernés par leurs états spirituels, des ashâb al-maqâmât qui conquièrent les « stations » en restant maîtres de leurs états et qui sont « les plus virils des hommes de la Voie ». Les premiers sont relativement imparfaits mais leur walâya est visible pour le commun des hommes. La walâya des seconds est, d’une certaine manière, plus évidente encore mais son éclat même la dérobe aux regards : « Ils se manifestent dotés des attributs divins (bi-sifât al-haqq) et, en raison de cela, sont ignorés. » » (p.67)

J’ai longtemps contemplé la splendeur et le mystère auxquels ces phrases nous disent que l’homme est appelé. Réverbérer les Noms divins, tel ou tel de Ses Noms selon l’heure, comme l’eau réverbère la lumière, en toute grâce et obéissance, comme elle lui vient. Et j’ai pensé à une petite sainte dont la sainteté demeure très méconnue, une petite sainte immense : Bernadette qui, par dix-huit fois, à Lourdes, réverbéra ce Nom de Dieu : Immaculée Conception.

La sainteté de Bernadette n’est pas visible comme celle d’autres saints. Celle de Thérèse de Lisieux par exemple est évidente, mais comme celle de bien d’autres saints évidents, elle est de celles qu’Ibn Arabî décrit comme propre aux saints qui sont gouvernés par leurs états spirituels, soumis à des temps de sécheresse ou de nuit de la foi.

Souvent on cherche chez Bernadette les signes et les marques de cette sainteté « classique », cette belle sainteté visible dont la visibilité exalte les croyants. Pour cela, on se penche sur ses maigres écrits de religieuse, on lui fait prendre des poses ad hoc devant les photographes, voire on trafique un peu les photos pour lui donner cet éclat tantôt doloriste, tantôt lumineux, par lesquels nous sommes accoutumés à identifier la sainteté. Mais la sainteté réelle de Bernadette est encore plus éclatante en vérité, et c’est pourquoi on ne la voit pas. Sa sainteté est celle de l’eau qui reflète la lumière comme elle est, au moment où elle est et vient, sans que cette réflexion ne puisse être en rien troublée par ses états spirituels. Pas de séparation en elle entre ce qu’elle vit et ce qu’elle voit, entre ce qu’elle voit et ce qu’elle transmet. Nulle nuit ne peut saisir la lumière qu’en la recevant elle manifeste.

Bernadette, pauvresse illettrée, serait-elle donc de ceux qui ont « conquis les stations » ? Comment serait-ce possible ? Par la grâce de Dieu. Cependant la grâce ne signifie pas l’inconnaissance ni l’absence de chemin, au contraire. La grâce signifie que Dieu lui-même a enseigné ces saints « les plus virils ». Dès leur naissance ou même, pour la Vierge Marie, dès sa conception, ils ont appris à aimer, souffrir et se réjouir sur sa Voie. Dès le début ils sont entrés en transformation, de cette transformation invisible aux yeux des hommes mais qui en vient toujours, virilement (c’est-à-dire non sans connaître des états d’âme mais en n’étant pas soumis à leurs états spirituels, en demeurant des piliers immuables du oui), à soutenir et générer la transformation du monde.

 

Sous un autre jour

 

Dans le mot grec proseuchè, qui signifie prière, nous entendons :

pros : qui signifie face à (c’est aussi le préfixe de prosternation)

eu : qui signifie bien, bon

chéo : qui signifie verser, répandre

Ainsi est-il possible d’entendre dans la relation des trois syllabes de ce mot tout à la fois l’attitude de l’orant et celle de Dieu. Ainsi en est-il de l’attitude des derviches tourneurs, qui lors de leur prière dansée, bras en croix (et la tête couverte d’une coiffe signifiant la mort de l’ego), tiennent une main tournée vers le ciel pour recevoir la grâce qui en descend, l’autre tournée vers la terre pour l’y reverser. (C’est aussi l’attitude de l’arbre qui fait la couverture de Voyage).

Le bienheureux Charles de Foucauld écrivit en 1901 : « L’Islam a produit en moi un profond bouleversement. La vue de cette foi, de ces âmes vivant dans la continuelle présence de Dieu, m’a fait entrevoir quelque chose de plus grand et de plus vrai que les occupations mondaines ». J’ignorais quasiment tout de lui lorsque, « par hasard », j’allai un jour à Tamanrasset, et au désert – où je le compris d’un coup, tant cet endroit, avec ses habitants, sédentaires et nomades, me captura d’amour : Dieu Y est.

Ce père du désert écrivit aussi : « Avoir vraiment la foi, la foi qui inspire toutes les actions, cette foi au surnaturel qui dépouille le monde de son masque et montre Dieu en toutes choses ; qui fait disparaître toute impossibilité ; qui fait que ces mots d’inquiétude, de péril, de crainte, n’ont plus de sens ; qui fait marcher dans la vie avec un calme, une paix, une joie profonde, comme un enfant à la main de sa mère ; qui établit l’âme dans un détachement si absolu de toutes les choses sensibles dont elle voit clairement le néant et la puérilité ; qui donne une telle confiance dans la prière, la confiance de l’enfant demandant une chose juste à son père ; cette foi qui nous montre que, « hors faire ce qui est agréable à Dieu, tout est mensonge » ; cette foi qui fait voir tout sous un autre jour … »

 

Don et libération

Alina Reyes

 

Le Coran comme l’Évangile porte une parole qui libère. Tous les interdits pesant sur les païens ou les juifs y sont remis en question, réordonnés, allégés dans le sens de la raison, de la justice, de l’égalité de droits entre hommes et entre hommes et femmes. Si certains interdits ou certaines sanctions portés par le Coran sont mal lus, ce n’est pas la faute du Coran. Pas plus que ce ne serait la faute de l’Évangile si l’on prenait à la lettre la parole de Jésus commandant de se couper la main si elle incite au péché, ou celle de Paul commandant aux femmes de se voiler et de se taire. Paul n’est pas Jésus, ses paroles ne viennent pas toutes du ciel. Mais Jésus et le Coran viennent du ciel, il y a donc lieu de leur accorder foi absolument. Et pour cela, d’apprendre à les lire. « Lis ! », telle est la première parole dite par l’Esprit à Mohammed, qui ne savait pas lire. Cette première parole, il faut savoir la lire elle-même. Car la parole venue du ciel est un don total, tout à la fois graine jetée en terre, et la pluie et la lumière qu’il faut pour l’arroser, afin qu’elle grandisse et se développe, et devienne, de graine, plante, arbre, fleur et fruit bon à nourrir.

« Lis ! », jeté en terre, signifie : « si tu es illettré, apprends à lire ». Mais ensuite, car la croissance de la graine ne s’arrête pas là : « une fois que tu sais lire, déchiffrer les lettres, apprends à déchiffrer le sens de ce que tu lis ». La parole de Dieu n’est pas terre à terre comme celle de l’homme. La parole de Dieu est ciel à terre, et tout ce que Dieu fait descendre sur la terre, il attend que cela y remonte, transformé par Son action, avec le concours des jardiniers. Et le sens de la parole de Dieu, qui monte bien plus haut que le plus grand arbre, n’en finit jamais de croître. Ceux qui veulent le figer, le rabougrir comme un bonsaï, sont pires que les païens. Au contraire, veiller sur sa croissance, c’est reconnaître l’infini et permettre d’y entrer, à sa suite.

« Et maintenant, je vous confie à Dieu et à sa parole de grâce, qui a le pouvoir dynamique de construire l’édifice et de faire participer les hommes à l’héritage de tous ceux qui ont été sanctifiés. Argent, or ou vêtements, je n’ai rien attendu de personne. Vous le savez bien vous-mêmes : les mains que voici ont pourvu à mes besoins et à ceux de mes compagnons. Je vous ai toujours montré qu’il faut travailler ainsi pour secourir les faibles, en nous rappelant les paroles du Seigneur Jésus, car lui-même a dit : Il y a plus de béatitude à donner qu’à recevoir. » Paul (Actes des Apôtres 20,32-35)

 

Lumière en Voyage

La beauté de Voyage fait mourir de joie. Je n’y suis pour rien, c’est la beauté de Dieu.

Le livre n’est plus comme il est sur ce site, sa forme a complètement changé et il est beaucoup plus complet , accompli. Je réfléchis à la façon dont je vais, selon la volonté de Dieu, le faire paraître au monde.

Le livre vous jette dans le cœur Lumière, je suis sa première lectrice, je peux vous renouveler la Promesse. Il n’abolit aucune religion, il les exalte. Le Pèlerin d’Amour, fidèle absolu de Dieu, n’est inféodé à aucune, et amoureux de toutes. Il est lui-même leur lien d’amour, et ainsi sera-t-il, par sa vie.

 

 

Une page est tournée

à Paris aujourd'hui, photos Alina Reyes

 

J’ai vécu intimement les Écritures, j’ai prié en chrétienne, j’ai prié en musulmane, il le fallait pour pouvoir donner la parole que j’avais à donner. J’ai fait tout ce que j’ai pu, malgré les trahisons, le mépris, le rejet que les uns et les autres m’ont manifesté durant ces derniers mois ou ces dernières années. Empêchée de publier dans la presse ou dans l’édition, j’ai été très active sur facebook, j’y ai fait ce que j’avais à y faire et maintenant c’est fini. Je ne désire pas davantage m’imposer que me laisser imposer quoi que ce soit. Une société dont les spiritualités sont moribondes est en danger de mort. Le catholicisme et l’islam sont en crise aiguë, les églises se vident, les mosquées se construisent mais comme des abris antiaériens, durables le temps de la guerre seulement. Le sens et le cœur les fuient, les croyances s’en vont vers des formes dégénérées (évangélisme, salafisme…), les uns cherchent à se réfugier dans le voile de leur mère, les autres hurlent de peur qu’on leur arrache la famille papa-maman, les esprits s’arc-boutent dans des postures victimaires et le refus de la vérité, de la vie, de son mouvement. Dans ce monde figé le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. Il en est ainsi pour Voyage, et pour moi avec. Et c’est la preuve que nous sommes vrais. Le travail accompli n’est pas vain, loin de là, même si le livre ne peut encore paraître. Cela viendra. Le Pèlerin d’Amour que je suis poursuit son chemin, libre de tout système et de toute religion, face à Dieu, qui fera germer les graines de l’esprit qu’il a semées.

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La source de la grâce infinie

 

Ma main juste sous ma clavicule, contre le grand pectoral, par un mouvement de vagues produit un chant. Un chant infime, qui rappelle très humblement celui d’un oiseau. Par un semblable mouvement il doit se former dans sa gorge, nous venons tous du même lieu, du même ordonnancement.

De même que Dieu a fait descendre le Coran, le Coran nous fait descendre au fond du puits en nous, où veille la source. « Il est le Premier et le Dernier, l’Apparent et le Caché ; Il est l’Omniscient. » (Coran 57,  3) « Je suis le Premier et je suis le Dernier, à part moi il n’y a pas de dieu » (Isaïe 43, 6). « Je suis l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier, le Principe et la Fin » (Apocalypse 22, 13).

Le Coran est la grâce, le Christ est la grâce, l’Univers est la grâce : le Verbe de Dieu, reçu dans l’Esprit, tourne autour de la Source en nous comme la danse d’un soufi, le rituel des pèlerins, la valse des planètes et des astres. Et la Source toujours de nouveau flue dans son Verbe, et elle est Lui. « Car Dieu est le Maître de la grâce infinie » (Coran 57, 29)

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« Voici, je viens, Dieu, faire ta volonté ». Et Romano Guardini, « Le Seigneur »

photo Alina Reyes, 10 juin 2010

 

Je suis une joyeuse et sereine petite mendiante de Dieu, et s’il fait passer des choses qui nous dépassent à travers moi, c’est juste parce que je suis une joyeuse et sereine petite mendiante de Dieu. Enfant, je voulais être écrivain, mais c’était si sacré à mes yeux que je le gardais secret – en fait, le sacré de la chose, c’était l’Écriture qui m’attendait. Et pauvre moi-même, tout en envoyant mon peu d’argent aux pauvres et aux prisonniers, je disais : je veux être cosmonaute et président de la république – expressions enfantines du destin vers lequel je me sentais portée, au service du peuple mais à la façon du ciel plutôt qu’à la façon terrestre.

Que les uns ou les autres aient existé ou non, qu’ils se soient comportés de telle façon ou d’une autre façon, ne change rien au plan de Dieu. Dieu dès avant ma naissance a conçu en même temps que moi ma mission, rien ne pouvait empêcher qu’elle soit accomplie. Il aurait seulement mieux valu, pour les hommes eux-mêmes, qu’ils ne répètent pas encore le mal qu’ils firent déjà il y a longtemps. Romano Guardini, dans Le Seigneur, a écrit : « Nous ne devons pas faire comme si c’était dans l’ordre que le Christ a été rejeté et qu’il a souffert. Ce n’est pas dans l’ordre. La Rédemption ne devait pas se faire ainsi. Qu’il en soit advenu de la sorte, a été de la faute de la présomption humaine et les conséquences en sont entrées dans l’existence chrétienne. Nous n’avons ni l’Église qui aurait pu être jadis, ni celle qui sera un jour. Nous avons l’Église qui porte sur elle les stigmates du second péché originel. »

Les livres des prophètes sont toujours hantés par des violences parce qu’autour d’eux, de leur mission, de la parole qui leur vient, les hommes font violence, essaient de détourner l’œuvre de Dieu en train de s’accomplir, sa parole en train d’advenir.

Tout ce dont les hommes ont besoin pourtant, ce sont de rapports francs, ouverts, simplement compassionnels, purs de tout calcul. Ce dont les hommes ont besoin, c’est de pouvoir échanger un sourire sans craindre que l’autre ne cache une matraque dans son dos.

Voici, façon de faire un point, l’excellent chapitre VI du deuxième tome de Le Seigneur, de Romano Guardini (dont j’ai déjà cité un extrait du tome premier). Plutôt que d’y ajouter des commentaires, j’ai surligné en gras quelques phrases particulièrement importantes à mes yeux.

« Qu’est-ce que Jésus a trouvé dans la ville sainte, quand il y est entré avec la prétention suprême ? Quelles puissances y étaient à l’œuvre ? Quelles étaient les dispositions des hommes à son égard ? Comment est-il entré lui-même dans cette situation tendant à sa fin ? (…)

Il y a d’abord ceux qui s’appellent eux-mêmes « les purs », les Pharisiens. Au point de vue du caractère comme au point de vue politique, c’est le groupe le plus décidé et le plus fort ; ce sont les vrais mainteneurs des traditions (…) Voici le groupe des Sadducéens (…), des cosmopolites, qui ont jeté par-dessus bord les traditions de leur peuple, des hellénistes distingués, cultivés, s’intéressant à tout, soucieux de jouir de la vie. (…) Le peuple lui amène ses malades, lui fait part de ses misères, l’écoute, est charmé par ses paroles, bouleversé par ses miracles, mais n’arrive pas à prendre nettement position. (…) Hérode, souverain de Jésus, est un despote voluptueux, gouvernant, dans le cadre de son impuissance réelle, capricieusement. Il n’est pas entièrement fermé au monde religieux, comme le montrent ses relations avec Jean-Baptiste (…) Au reste, il a dû être un diplomate rusé, puisque Jésus l’appelle « ce renard ». (Luc 13, 32) Pour ce qui est du représentant officiel du pouvoir en Palestine, le procurateur impérial, il ignore Jésus totalement. (…)

Voilà le monde, dans lequel entre Jésus. Il annonce son message. Il fait les miracles, que les besoins des hommes et la nécessité spirituelle du moment lui suggèrent. Il exhorte, appelle, secoue. Il veut faire comprendre que c’est une réalité sainte qui frappe à la porte. Il ne veut pas seulement exposer une doctrine, inculquer une discipline morale, montrer un chemin de Salut, annoncer une nouvelle conception du royaume ; mais faire prendre conscience de ceci : c’est maintenant l’heure. Le royaume de Dieu est maintenant devant les portes de l’histoire. Il est prêt à y pénétrer. Dieu s’est levé. Tout est mûr. Tournez-vous de ce côté ! Faites place à la plénitude des temps ! Entrez dans le monde nouveau ! Marchez avec lui !

Tout cela, on le voit vite. Mais, en regardant de plus près, on trouve autre chose encore dans l’attitude de Jésus. Il met toute son énergie dans l’accomplissement de sa mission. Il va au-devant des hommes, les bras ouverts, et le cœur ouvert. Il ne pense pas à lui-même. Il ne connaît ni jouissance, ni commodité, ni peur, ni compromis. Il est absolument et exclusivement Messager, Prophète et plus que Prophète. Malgré cela, nous n’avons pas l’impression qu’il y a là un homme qui vise un but précis, et qui cherche vaillamment à l’atteindre par son travail… Peut-être, répondra-t-on, que ce dont il s’agit est trop grand, pour qu’on puisse l’enfermer dans de semblables concepts ; qu’on ne peut pas « travailler » pour un but pareil, que celui-ci arrive lui-même, se déploie, tandis que Jésus l’annonce et lui donne de l’espace. (…) Jésus apporte le message des messages, mais en faisant corps avec lui. Il ne pèse pas sur ses épaules, il ne le pousse point ; il est Lui. Il est vrai qu’il lui tarde que tout soit accompli ; mais c’est là la poussée intérieure et personnelle vers la consommation de sa tâche ; ce n’est pas le poids d’un devoir imposé de l’extérieur… Ou bien Jésus serait-il un lutteur ? On a tendance à le représenter sous ce grand et noble aspect. Mais lutte-t-il vraiment ? Je crois que non. Assurément, Jésus a des adversaires, mais il ne les considère et ne les traite jamais comme tels. Ce contre quoi il se dresse réellement, c’est l’état du monde, et Satan, qui l’entretient contre Dieu. Mais Satan lui-même n’est pas pour lui un ennemi, au sens propre du mot. Jésus ne lui reconnaît aucune égalité avec lui. En dernière analyse, il ne lutte pas ; son attitude est pour cela trop sereine.

Nous ne pénétrons plus avant dans l’âme du Seigneur, que si nous observons ses actions et son comportement au point de vue central, situé en dehors du monde. Dès que nous rangeons son être sous une des catégories qui nous sont familières, toute connaissance vraie s’évanouit.

Après un premier temps de plénitude, dans la prédication et l’action apostolique, nous avons vu que la crise se prépare. Puis, à Jérusalem d’abord, en Galilée ensuite, la décision intervient contre lui. Alors, sans être poussé par la nécessité intérieure, le désespoir ou une anticipation quelconque de la catastrophe elle-même, il va, tranquillement et résolument, à Jérusalem, ce qui, d’après ses propres paroles était aller à une mort certaine. (Luc 9, 51)

Son entrée dans la ville, nous l’avons dit, a la valeur d’une Révélation. (…)

L’image que nous nous faisons du Christ et de sa vie de Rédempteur, s’inspire tout entière du terme. Parce que celui-ci a été sanglant et signifie simplement le Salut pour nous, nous avons tendance à le regarder comme nécessaire et à tout apprécier en fonction de lui. Mais, en faisant ainsi, nous détruisons la réalité vivante des événements. Assurément, les choses « ont dû » en arriver là finalement, mais cette nécessité a une source plus profonde que nous ne pouvons soupçonner. En fait, il n’aurait pas fallu que l’issue fût telle. Si elle l’a été, cela est dû à l’action combinée de la culpabilité humaine et de la volonté divine, que nous ne pouvons pas démêler. Pour secouer la routine, posons-nous cette question : Qu’aurait fait, dans une situation pareille, un homme ayant profondément conscience de sa mission ? Il aurait pu emplyer tous les moyens, pour imposer la vérité au dernier moment. Il aurait donc parlé avec les prêtres, les docteurs de la Loi, les hommes influents parmi le peuple ; il aurait utilisé l’Écriture pour leur expliquer la situation ; leur aurait montré la source de leur erreur ; leur aurait dévoilé les aspects plus profonds de la Révélation et lutté avec eux pour trouver le vrai sens des prophéties messianiques. Il aurait cherché à agir sur le peuple, lui montrant sans se lasser, en employant des images saisissantes, adaptées à sa vie et à sa manière de penser et de sentir, la réalité essentielle et l’amenant à changer de point de vue.

Tout cela est-il fait ? Non, Jésus prêche la vérité sans doute, avec force, grandeur, insistance, mais jamais en faisant les efforts que nous attendrions. Par-dessus le marché, il le fait d’une manière qui n’est rien moins que persuasive, ayant plutôt quelque chose d’intransigeant et de provoquant. Quelqu’un qui veut, à la dernière minute, imposer par tous les moyens sa manière de voir, parle autrement que Jésus.

L’homme dont nous parlons aurait pu se dire aussi : le temps des discussions est passé, il faut agir à présent. Les adversaires insensibles à la force des arguments, doivent être affrontés sur leur propre terrain ; la force doit s’opposer à la force. Il aurait donc pris les différents groupes par leur point faible, aurait fait tantôt le jeu des Pharisiens contre les Sadducéens, et tantôt l’inverse. Il se serait adressé au peuple, lui aurait dénoncé les agissements de ses chefs, l’aurait mis en garde, stimulé, poussé à l’action. Trouve-t-on quelque chose de ce genre dans l’attitude de Jésus ? Pas la moindre trace. Et cela, non pas parce qu’il n’aurait pas la force de le faire, mais parce que ce serait opposé au but poursuivi par lui…

Peut-être l’homme en question, reconnaissant l’impossibilité d’aboutir, prendrait-il la fuite. Jésus en aurait la possibilité. Les Pharisiens s’y sont déjà attendus. Quand il dit : « Là où je veux aller, vous ne pouvez me suivre », ils demandent : « Où veut-il aller ? Peut-être dans la dispersion ? » (Joh. 7, 34-35) C’est ce que ferait cet homme. Il irait à Alexandrie, ou à Rome, sûr d’y trouver audience et gardant l’espoir de revenir un jur dans son pays avec des chances de succès. Cette pensée est tout à fait étrangère à Jésus… Il resterait une dernière hypothèse. Cet homme considèrerait la partie comme perdue, et suivant le cas, mourrait en désespéré, en homme lassé ou bien fièrement. Peut-être se jetterait-il de lui-même dans l’abîme, mystérieux antipode du succès, spéculant sur l’alternance logique de la mort et de la vie, de la catastrophe et du renouveau. Rien de tout cela n’arrive dans le cas de Jésus. On a voulu expliquer son attitude dans ce sens, au temps où « l’eschatologisme » était à la mode. Dans cette perspective, Jésus, voyant tout perdu, aurait misé « sur le succès de l’insuccès », sur une intervention mystique de Dieu. Il aurait espéré que sa mort deviendrait la source du renouvellement de toutes choses. On a voulu interpréter dans ce sens des mots tels que celui-ci : « Je vous le dis en vérité, plusieurs de ceux qui sont ici présents, ne goûteront point la mort, qu’ils n’aient vu le Fils de l’homme, venant dans l’éclat de son règne. » (Math. 16, 28) Il n’est pas question de cela. Jésus ne capitule pas ; on chercherait vainement chez lui la trace d’un effondrement, et il est faux de parler seulement d’une « catastrophe ». Quant à la métamorphose mystique de l’insuccès en un anéantissement créateur et fécond, elle n’existe point. Cette explication relève d’une psychologie irréelle, et, étant donné ce dont il s’agit, courte. Il y a ici autre chose.

Mais quoi ? Si nous évoquons l’attitude de Jésus, telle que la décrivent les récits évangéliques sur les fins dernières, nous y trouverons la confirmation décisive de ce que nous avons dit plus haut sur la manière d’être du Seigneur, en général. Il n’y a rien chez lui de la poursuite tendue d’un but ; rien du travail fébrile, rien d’une « lutte » au sens propre du mot. L’attitude de Jésus est infiniment sereine. Il dit ce qu’il doit dire, sans rien mitiger, mais tout à fait objectivement. Il ne cherche pas à produire un effet, mais s’exprime comme la nécessité interne le demande. Il n’attaque pas, mais ne se détourne pas davantage. Il n’espère rien de purement humain, et, en conséquence, n’a rien à craindre. S’il est dit, qu’à cause de ses ennemis, il se rend le soir à Béthanie pour rester auprès de ses amis, il ne s’agit pas là d’une fuite ; il se réserve simplement parce que son heure n’est pas encore venue, d’après son sentiment intérieur. Il n’y a pas de crainte dans l’âme de Jésus. Et cela, non seulement parce qu’il est naturellement courageux, mais parce que le centre de son être est au delà de tout ce qui pourrait être craint. Pour cette raison, on ne peut pas le qualifier non plus d’audacieux au sens humain du mot. Il est seulement libre, entièrement libre, pour ce qui doit être accompli à chaque instant. Et il l’accomplit avec un calme souverain et incompréhensible. Nous pourrions continuer longtemps ces distinctions. Le résultat ne ferait que confirmer ce qui apparaît déjà : c’est que les mesures humaines sont insuffisantes pour apprécier ce qui se passe ici. Tout y est pensé par un esprit humain, il est vrai ; voulu par une volonté humaine, vécu par un cœur ardent, magnanime, tendre, mais surgi d’une origine et accompli avec une force qui sont situées au delà de ce que nous pouvons dire d’humain, et lui donnent un caractère pareillement surhumain.

La volonté de Dieu est accomplie et Jésus veut cette volonté tandis que les actions des hommes s’y opposent. Le second péché de l’humanité se prépare, la seconde chute originelle, commise par les hommes que voici, en cet instant précis, mais solidairement avec tous les êtres humains, et nous accablant tous. La manière dont il est commis, ce péché, impose la forme sous laquelle la volonté salvifique du Père sera réalisée. Or Jésus est d’accord avec cette volonté. Il a l’attitude que l’épître aux Hébreux a essayé d’exprimer dans le texte que nous avons mis en exergue à ce chapitre*. »

*« Voici, je viens, Dieu, faire ta volonté » (He 10, 7)

à suivre