Albert Camus, se donner à la terre et faire avancer l’histoire

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jeanne d'arc fluctuat nec mergiturune image pour illustrer l’accord de Paris sur le climat, rejeté par Trump : « Fluctuat nec mergitur » ; ces jours-ci à Paris, photo Alina Reyes

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Dans son discours à Stockholm, lors de la remise de son prix Nobel en 1957, Albert Camus déclarait que la tâche la plus grande de sa génération était d’ « empêcher que le monde ne se défasse. » Il s’agit là du même appel que celui que sa voix fait entendre ici : celui de se donner à la terre, à la dignité des vivants – un appel qui reste d’une grande urgence dans l’écologie de la nature comme dans celle des esprits : refus de la culture de l’abus, du viol, de la destruction, du trafic, de la domination, du mensonge ; respect et amour de la vérité, de la vie, et courage de les défendre et de les cultiver.

Dans l’entretien avec Jean Mogin, il dit se considérer d’abord comme un artiste, parle de l’importance du style et de la composition, rappelle la possible fécondité du sentiment de l’absurde et affirme qu’ « il y a un chemin qui passe entre la servitude et la folie, et c’est celui que les intellectuels, en particulier, ont pour mission de repérer, au moins ». Puis il lit un passage de son livre L’homme révoltéje donne après la vidéo les dernières phrases de sa lecture, écrites.

 

« L’obsession de la moisson et l’indifférence à l’histoire, écrit admirablement René Char, sont les deux extrémités de mon arc. »

Si le temps de l’histoire en effet n’est pas fait du temps de la moisson, l’histoire n’est qu’une ombre fugace et cruelle où l’homme n’a plus sa part.

Qui se donne à cette histoire ne se donne à rien et à son tour n’est rien. Mais qui se donne au temps de sa vie, à la maison qu’il défend, à la dignité des vivants, celui-là se donne à la terre et en reçoit la moisson qui ensemence et nourrit à nouveau.

Pour finir, ceux-là font avancer l’histoire qui savent, au moment voulu, se révolter contre elle aussi.

Cela suppose une interminable tension et la sérénité crispée dont parle le poète. Mais la vraie vie est présente au cœur de ce déchirement. Elle est ce déchirement lui-même, l’esprit qui plane sur des volcans de lumière, la folie de l’équité, l’intransigeance exténuante de la mesure.

Ce qui retentit pour nous aux confins de cette longue aventure révoltée, ce ne sont pas des formules d’optimisme, dont nous n’avons que faire dans l’extrémité de notre malheur, mais des paroles de courage et d’intelligence qui, près de la mer, sont même vertu.

Aucune sagesse aujourd’hui ne peut prétendre à donner plus.

La révolte bute inlassablement contre le mal, à partir duquel il ne lui reste qu’à prendre un nouvel élan.

L’homme peut maîtriser en lui tout ce qui doit l’être. Il doit réparer dans la création tout ce qui peut l’être.

Après quoi, les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite.

Dans son plus grand effort, l’homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. Mais l’injustice et la souffrance demeureront et, si limitées soient-elles, elles ne cesseront pas d’être le scandale.

Le « pourquoi ? » de Dimitri Karamazov continuera de retentir ; l’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme. »

Albert Camus, L’Homme révolté

Trumpettes de la révélation

Je suis désolée d’avoir à employer le mot de clown pour parler d’un porc. Un vrai clown est un artiste. Mais les faux clowns menaçants ne hantaient pas l’Amérique pour rien, ces derniers temps. Il faut lire un peu attentivement ce qui se passe dans un corps social.

Voilà que déjà les effrayés de l’élection enfilent un nez rouge de circonstance eux aussi, et puisque la mode est à la clownerie, n’y trouvent finalement pas tant que ça à redire. Après tout ils sont blancs, bien logés, bien nourris, bien assurés – ils peuvent se permettre de ne pas trouver si grave une nouvelle victoire de la philosophie du fric. Le fric rend porc en série, il faut croire. La collaboration se met en place, et sans tarder. Business must go on.

On peut se rappeler Lunar Park, de Bret Easton Ellis, roman dans lequel, notais-je, « tout le monde est fou, plus rien n’a de sens, mais l’argent et les médicaments maintiennent un semblant de vie dans ce corps social en état de décomposition avancée. »

À quoi sert d’avoir les meilleures universités du monde si c’est pour avoir en même temps un peuple inculte et abruti ? Voit-on le danger de ce modèle où l’intelligence est réservée à une élite – aujourd’hui fort déconfite, car ce n’est pas l’élite qui fait le peuple, mais le peuple qui souffre et vote comme il peut en espérant alléger ses souffrances que les élites ne connaissent pas, ni dans leur chair ni dans leur tête ni dans leur cœur. De quoi ont l’air tous ces artistes ou intellectuels du show-biz avec leur botox et leur luxe, leur faux perpétuel, à déplorer que le peuple en vienne à voter pour des populistes ? Ce n’est pas le peuple qui porte la porcherie au pouvoir, ce sont ceux qui brillent, par leur fric, leur accès aux médias, leurs privilèges, dont ils écrasent ceux qu’ils ont volés et spoliés, ceux sur lesquels leurs pères et eux-mêmes ont marché pour gagner leur position.

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Démocrates vs démocratie (actualisé)

J’actualise cette note de temps en temps, voir à la fin.

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11 septembre 2016, après-midi

Hillary Clinton évacuée dans une espèce de corbillard après un malaise persistant. Pourquoi cette femme dont la carrière politique est largement suspecte (notamment par ses choix dans les relations internationales, l’affaire des e-mails…), est-elle la candidate des Démocrates ? Parce qu’elle a bénéficié de financements énormes, indécents, et parce que, comme le dit Bernie Sanders, 75 % des pauvres aux États-Unis ne votent pas. Ainsi donc, grâce aux puissances de l’argent, une personne compromise et à la santé chancelante se retrouve être la seule alternative à un fou dangereux pour les prochaines présidentielles d’un pays qui passe pour être le gendarme du monde. Comment est-ce possible ? La question est la même en France avec la candidature de Sarkozy. Comment cette insulte à la démocratie qu’est le retour d’un homme impliqué dans d’énormes scandales financiers et l’assassinat d’un président étranger qui fut de ses financeurs, est-elle possible ? Tandis que Sarkozy et à sa suite Hollande ont aliéné leur pays aux États-Unis et à l’OTAN, il est temps de regarder la farce lugubre en cours outre Atlantique, et l’urgence de se réveiller, de faire en sorte de ne pas s’engager dans la même voie morbide.

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12 septembre à une heure du matin : la presse française, longtemps après la presse américaine, finit par dire que le médecin d’Hillary Clinton annonce qu’elle a une pneumonie. Le Monde, après avoir hier prétendu qu’elle était en bonne santé, parle d’un « bref malaise ». Or elle a été évacuée parce qu’elle se sentait mal, et loin que son malaise passe une fois sortie de la foule, elle a été prise devant la voiture qui venait la chercher de quelque chose qui pourrait ressembler plus à un accident cérébral qu’à un évanouissement. La presse devrait cesser de mentir par idéologie.

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12 septembre, matin

Tant qu’il y aura du mensonge, les détracteurs de Clinton auront beau jeu de lui prêter diverses maladies, de dire par exemple qu’elle est atteinte de la maladie de Parkinson, sachant que la pneumonie en est fréquemment l’une des conséquences, ainsi que les épisodes de toux et de déséquilibre. Plus la vérité est occultée, plus les spéculations peuvent se multiplier. Sortir de ce cercle vicieux.
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13 septembre

« à « l’habitude du secret » de la candidate démocrate et à sa « culture de la dissimulation. » Le lourd silence de Clinton… » à lire, une analyse de Stéphane Trano sur son blog Marianne

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