Selon le cosmos

cosmos

J’ai traduit encore des passages sublimes, et compris des choses sublimes. Mon pauvre vieux dictionnaire tombe en ruines, à force de servir. N’empêche je sens la lumière de ses pages réfléchir sur mon visage, quand il est penché sur lui. Traduit hier plus de cent vingt vers. Littéralement portée par le texte. Si je tiens un bon rythme, j’aurai fini avant l’été. J’y ai pensé ce matin en courant dans le jardin : rythme et persévérance ! Ulysse est d’abord fort à l’arc, mais il est aussi très bon à la course.

J’écris à l’oreille, avec pour seule contrainte formelle d’imposer à mes vers libres de se contenir entre douze et quinze pieds. Pour le reste, le chant du verbe se joue selon les accords que l’oreille perçoit et définit à mesure. Tantôt en teinte continue, tantôt haut en couleurs. J’ai parlé l’autre jour du parler odysséen « kata moiran », selon la moïra, selon la juste part des choses ; odysséen aussi, le faire « kata cosmon », selon le cosmos, selon le bon ordre. Justement ce que j’ai trouvé est lié au cosmos. Et j’ai découvert ce qui est sans doute la plus grande invention d’Homère (non au sens de fiction, mais au sens de découverte). C’est pour ça que le temps n’a pas avalé les très grands textes : parce que nous n’avons pas fini de les lire, de les comprendre.

La beauté que je ne peux plus trouver depuis un an en allant par exemple à la montagne ou à Édimbourg ou en Grèce, je la trouve en traduisant Homère. J’aime la beauté. Mais ce n’est pas seulement cela. Homère me dit mon histoire, la sienne. Et il me guérit de ses horribles passages. Il me guérit des attaques de la mort, il me permet de l’annuler, en me donnant sa tête à manger, avec ce verbe grec, « terpô » qui signifie à la fois rassasier et réjouir. Je ne veux pas être la seule à en profiter.

J’ignore si je tiendrai le rythme d’une centaine de vers par jour pour terminer d’ici juillet, et je ne m’y forcerai pas car c’est le texte qui commande. Je ne relâche absolument pas ma traduction à mesure que j’avance, au contraire il me semble qu’elle s’améliore, ce qui est bien normal. Une fois au bout il faudra bien sûr tout revoir et rédiger le commentaire, et c’est très bien. J’aurai bien mérité, ensuite, mon repos de la guerrière, par exemple deux semaines de marche sac au dos dans des paysages splendides et des nuits à la belle étoile avec O, comme l’été dernier. Et surtout, je pourrai me remettre à mon propre grand roman, mon propre grand poème, fortifiée par l’ambroisie homérique. (Si je ne me lance pas dans une autre grande traduction, celle de l’Iliade par exemple, ou dans l’apprentissage d’une nouvelle langue pour explorer d’autres univers littéraires). Et puis j’apporterai mon dictionnaire à un relieur, afin qu’il lui rende une nouvelle jeunesse, après tant de service.

L’image en vignette est une capture d’écran d’une belle photo d’Alan Novelli trouvée ici

Journal du jour, et Homère vu par Lamartine

lamartine

21-3-21 : c’est le jour du neuf, aujourd’hui. J’ai changé la règle (souple) de mon quotidien afin de pouvoir consacrer davantage de temps à la traduction et à la lecture. Résultat, 59 vers du Chant VIII traduits ce matin – et la journée n’est pas finie, et j’ai eu le temps de consacrer aussi une heure au yoga dans la même matinée. Et j’écoute beaucoup de musique, Bach, De Visée, Mozart, Purcell, Stravinsky, Haydn, Satie, Chopin, Dvorak, Hildegarde de Bingen, la BO de Ghost Dog, etc. Sans compter celle qui se joue en direct dans la pièce d’à côté, par exemple ce matin une répétition d’une chanson de Chris Isaak qui nous accompagne dans notre amour depuis notre rencontre il y a plus de trente ans, O et moi. A voyagé avec nous. Est maintenant jouée par l’un de nos enfants, qui l’a tant entendue dans notre splendide temps qui fut celui de son enfance. Du coup je me rends compte que j’ai négligé de publier la suite de mon journal de jeune femme, « Ma vie douce », alors qu’on en était encore à Montréal il y a trente ans. Mais rien ne presse. Si le passé avec O fut splendide à vivre, le présent l’est aussi. Mort, où est ta victoire ?
Pour continuer avec Homère, voici deux passages du beau texte que lui consacra Lamartine, comme une peinture du poète éternel et absolu :

« L’homme est le miroir pensant de la nature. Tout s’y retrace, tout s’y anime, tout y renaît par la poésie. C’est une seconde création que Dieu a permis à l’homme de feindre en reflétant l’autre dans sa pensée et dans sa parole ; un verbe inférieur, mais un verbe véritable, qui crée, bien qu’il ne crée qu’avec les éléments, avec les images et avec les souvenirs, des choses que la nature a créées avant lui : jeu d’enfant, mais jeu divin de notre âme avec les impressions qu’elle reçoit de la nature ; jeu par lequel nous reconstruisons sans cesse cette figure passagère du monde extérieur et du monde intérieur, qui se peint, qui s’efface et qui se renouvelle sans cesse devant nous. Voilà pourquoi le mot poésie veut dire création.
(…)
le grand poète, d’après ce que je viens de dire, ne doit pas être doué seulement d’une mémoire vaste, d’une imagination riche, d’une sensibilité vive, d’un jugement sûr, d’une expression forte, d’un sens musical aussi harmonieux que cadencé ; il faut qu’il soit un suprême philosophe, car la sagesse est l’âme et la base de ses chants ; il faut qu’il soit législateur, car il doit comprendre les lois qui régissent les rapports des hommes entre eux, lois qui sont aux sociétés humaines et aux nations ce que le ciment est aux édifices ; il doit être guerrier, car il chante souvent les batailles rangées, les prises de villes, les invasions ou les défenses de territoires par les armées ; il doit avoir le cœur d’un héros, car il célèbre les grands exploits et les grands dévouements de l’héroïsme ; il doit être historien, car ses chants sont des récits ; il doit être éloquent, car il fait discuter et haranguer ses personnages ; il doit être voyageur, car il décrit la terre, la mer, les montagnes, les productions, les monuments, les mœurs des différents peuples ; il doit connaître la nature animée et inanimée, la géographie, l’astronomie, la navigation, l’agriculture, les arts, les métiers même les plus vulgaires de son temps, car il parcourt dans ses chants le ciel, la terre, l’Océan, et il prend ses comparaisons, ses tableaux, ses images dans la marche des astres, dans la manœuvre des vaisseaux, dans les formes et dans les habitudes des animaux les plus doux ou les plus féroces ; matelot avec les matelots, pasteur avec les pasteurs, laboureur avec les laboureurs, forgeron avec les forgerons, tisserand avec ceux qui filent les toisons des troupeaux ou qui tissent les toiles, mendiant même avec les mendiants aux portes des chaumières ou des palais. Il doit avoir l’âme naïve comme celle des enfants, tendre, compatissante et pleine de pitié comme celle des femmes, ferme et impassible comme celle des juges et des vieillards, car il récite les jeux, les innocences, les candeurs de l’enfance, les amours des jeunes hommes et des belles vierges, les attachements et les déchirements du cœur, les attendrissements de la compassion sur les misères du sort : il écrit avec des larmes ; son chef-d’œuvre est d’en faire couler. Il doit inspirer aux hommes la pitié, cette plus belle des sympathies humaines, parce qu’elle est la plus désintéressée. Enfin, il doit être un homme pieux et rempli de la présence et du culte de la Providence, car il parle du ciel autant que de la terre. Sa mission est de faire aspirer les hommes au monde invisible et supérieur, de faire proférer le nom suprême à toute chose, même muette, et de remplir toutes les émotions qu’il suscite dans l’esprit ou dans le cœur de je ne sais quel pressentiment immortel et infini, qui est l’atmosphère et comme l’élément invisible de la Divinité.

Tel devrait être le poète parfait ; homme multiple, résumé vivant de tous les dons, de toutes les intelligences, de tous les instincts, de toutes les sagesses, de toutes les tendresses, de toutes les vertus, de tous les héroïsmes de l’âme ; créature aussi complète que l’argile humaine peut comporter de perfection.

Aussi qu’une fois cet homme apparaisse sur la terre, déplacé, par sa supériorité même, parmi le commun des hommes, l’incrédulité et l’envie s’attachent à ses pas comme l’ombre au corps. La fortune, jalouse de la nature, le fuit ; le vulgaire, incapable de le comprendre, le méprise comme un hôte importun de la vie commune ; les femmes, les enfants et les jeunes gens l’écoutent chanter en secret et en se cachant des vieillards, parce que ces chants répondent aux fibres encore neuves et sensibles de leurs cœurs. Les hommes mûrs hochent la tête, et n’aiment pas qu’on enlève ainsi leurs fils et leurs femmes aux froides réalités de la vie ; ils appellent rêves les idées et les sentiments que ces génies inspirés font monter à la tête et au cœur de leurs générations ; les vieillards craignent pour leurs lois et leurs mœurs, les grands et les puissants pour leur domination, les courtisans pour leurs faveurs, les rivaux pour leur portion de gloire. Les dédains affectés ou réels étouffent la renommée de ces hommes divins, la misère et l’indigence les promène de ville en ville, l’exil les écarte, la persécution les montre du doigt ; un enfant ou un chien les conduit, infirmes, aveugles ou mendiant de porte en porte ; ou bien un cachot les enferme, et on appelle leur génie démence, afin de se dispenser même de pitié !

Et ce n’est pas seulement le vulgaire qui traite ainsi ces hommes de mémoire ; non, ce sont des philosophes tels que Platon, qui font des lois ou des vœux de proscription contre les poètes ! Platon avait raison dans son anathème contre la poésie ; car si l’aveugle de Chio était entré à Athènes, le peuple aurait peut-être détrôné le philosophe ! Il y a plus de politique pratique dans un chant d’Homère que dans les utopies de Platon !

Homère est cet idéal, cet homme surhumain, méconnu et persécuté de son temps, immortel après sa disparition de la terre. »

Alphonse de Lamartine, Vie d’Homère texte entier

Et allez voir les deux derniers livres de celle à qui l’immortel Homère donna sa tête à manger !

Lumière chez Homère, et ailleurs

grece--athenes--tetradrachme--athena--chouette,

Je suis de plus en plus amoureuse du texte, et ma traduction devient de plus en plus belle. J’en suis toute éblouie. Sans doute réviserai-je ma traduction des premiers chants, mais peut-être pas tant que ça, peut-être laisserai-je monter ainsi la beauté dans ma traduction, de chant en chant, afin que celles et ceux qui la liront puissent éprouver comme moi cette montée. Ou peut-être essaierai-je de tout reprendre pour harmoniser la beauté partout. Nous verrons.

Ma compréhension du texte ne cesse d’augmenter, elle aussi, et le paysage devient de plus en plus ouvert et splendide sous mes yeux. Je vois que d’autres traducteurs et exégètes s’interrogent sur tel ou tel moment qui leur paraît obscur, et qui s’éclaire étonnamment devant moi, comme si Athéna avec ses yeux de chouette qui voient dans la nuit me précédait et à mesure de mon avancée inondait la voie de lumière. Et ce ne sont pas seulement des passages qui paraissent obscurs qui s’éclairent, mais aussi ceux qui paraissent clairs, si clairs qu’on les a à peine vus, en vérité.

J’ai appris hier en écoutant une conférence de Pierre Judet de La Combe, très talentueux traducteur de l’Iliade, que Philippe Brunet, après avoir traduit l’Iliade en aède, préparait lui aussi, depuis un certain temps, une traduction de l’Odyssée. Je ne doute pas qu’elle sera très belle aussi et je me réjouis de toute cette actualité d’Homère appelée à durer loin dans le temps (contrairement, heureusement, aux impostures subventionnées de Sylvain Tesson, payé par France Inter et par Arte pour parler d’Homère alors qu’il ignore même à quelle époque il a vécu et se trompe dans les noms de ses personnages, et d’Arte, qui commet avec François Busnel une série falsificatrice d’Homère, présentée comme fidèle).

« La capacité de goûter de nouveau Homère est peut-être la plus grande conquête de l’homme européen, mais elle a été payée cher », dit Nietzsche, cité en exergue des Essais sur Homère de Marcel Conche. Nietzsche a raison, et il faut mettre sa remarque au présent. Certains continuent à essayer de faire payer de plus en plus cher la capacité de savoir Homère, de la faire payer au peuple et au poète lui-même, qu’ils assassinent, dans leur volonté de conserver le vieux monde inique et mourant. Facile d’assassiner un mort, ont-ils dû penser, allons-y. Mais quand le mort est Homère, impossible. Toutes ces nouvelles traductions, ces nouvelles études, dans lesquelles je m’inscris, le prouvent : Homère est toujours là, à ouvrir la route devant nous comme derrière nous. « Il n’y a aucune misogynie chez Homère », dit avec justesse Marcel Conche dans le même ouvrage, dont je ne partage pas, loin de là, toute l’analyse. La misogynie des siècles a beaucoup abîmé beaucoup de femmes et d’hommes, et beaucoup de sociétés. Il n’y a aucune misogynie chez Homère : par là passent nécessairement le bonheur, le salut.

« Enseigner la lecture, non pas seulement pour connaître la langue, mais pour connaître comment l’esprit humain dans l’Histoire a travaillé sur lui-même, s’est enrichi, parfois s’est oublié, est revenu… comment l’histoire humaine est une invention permanente… et si on veut ne pas se laisser fasciner par les discours dominants, qu’ils soient les discours nationalistes, racistes, ou les discours religieux fanatiques, mais aussi les discours technocratiques, qui sont quand même les discours les plus forts maintenant, il faut passer par une compréhension de l’histoire de l’esprit humain ; et ça, c’est à travers les grands textes… l’Iliade, Shakespeare, les grands textes philosophiques, les grands textes scientifiques… il faut apprendre à les lire pour inventer du nouveau », dit Pierre Judet de La Combe dans la conférence à laquelle j’ai fait référence. Voilà précisément l’ambition de mes deux derniers livres, bien sûr le vaste panorama d’Une Chasse spirituelle mais aussi, à sa petite mesure, Yogini, qui réfléchit avec les textes de la pensée indienne.

Traverser

meditation

yogini;Et voici mon nouveau livre, un tout petit vademecum de méditation associée au yoga, écrit sur le ton du quotidien mais avec des références sérieuses aux textes de la tradition yogique et une réflexion personnelle appuyée sur ma pratique, mes lectures, mon expérience. Un vrai bonheur de le publier en autoédition, en fait – en toute liberté, et enfin débarrassée des pesanteurs multiples et variées de l’édition classique. Allez le découvrir sur Amazon.

Continuant à repérer maintes manifestations de sexisme de la part des traducteurs de l’Odyssée, qui qualifient les femmes de chastes quand Homère les dit sages, avisées, ou de sages quand, clairement, il les dit intelligentes, ou de bonnes quand il les dit courageuses, etc. (alors que lorsque les mêmes adjectifs sont appliqués à des hommes, ils les traduisent correctement). On finirait par penser que les activistes qui veulent que les traductions soient faites par des personnes culturellement proches n’ont pas complètement tort. Pas complètement parce qu’il est clair là que les traducteurs hommes, du fait d’être des hommes sexistes, ont tous eu une vision faussée des femmes dans l’Odyssée.
Mais ces activistes ont grandement tort quand même car moi qui suis une femme je traduis un poète dont j’ignore s’il était homme ou femme mais qui était plus probablement homme, et très éloigné de moi dans le temps – ce qui ne m’empêche pas de le comprendre, de comprendre chez lui des choses que d’autres n’ont pas vues, comme son absence de sexisme malgré la culture patriarcale dans laquelle il écrit et dans laquelle ses héros et héroïnes sont plongées. L’esprit n’a pas de frontières – même si beaucoup l’ont borné. Et il faut savoir regarder un texte de très près, mais aussi de très loin, pour pouvoir y discerner ce qui y est ; comme il faut savoir regarder, pour comprendre le vivant et ses lois, vers l’infiniment petit et vers l’infiniment grand.

Mon âme est en parfaite paix.

Le destin dans l’Odyssée : tisser la juste part

ulysse et sirenes

Ulysse et les sirènes sur un vase grec, image wikimedia. Cette image qu'on montre aux enfants des collèges sans jamais les faire réfléchir à son sens. Ulysse se fait attacher pour ne pas succomber, voilà tout ce qu'on dit. Quand j'ai dit, à l'institut de formation des profs, qu'il faudrait aller plus loin, personne n'a compris de quoi je parlais, et quand je l'ai précisé brièvement, l'instructrice m'a répliqué qu'on n'avait pas le temps de discuter de ça avec les élèves. La formation des profs de français : une formation à tuer l'intelligence des élèves, comme l'édition et la télévision tuent l'intelligence des gens de tout âge, par bêtise

Ulysse et les sirènes sur un vase grec, image wikimedia. Cette image qu’on montre aux enfants des collèges sans jamais les faire réfléchir à son sens. Ulysse se fait attacher pour ne pas succomber, voilà tout ce qu’on dit. Quand j’ai dit, à l’institut de formation des profs, qu’il faudrait aller plus loin, personne n’a compris de quoi je parlais, et quand je l’ai précisé brièvement, l’instructrice m’a répliqué qu’on n’avait pas le temps de discuter de ça avec les élèves. La formation des profs de français : une formation à tuer l’intelligence des élèves, comme l’édition et la télévision tuent l’intelligence des gens de tout âge, par bêtise


En grec moïra signifie part (portion) ; et parler selon la moïra signifie parler avec justesse, en faisant la juste part des choses. Moïra s’utilise aussi, secondairement, pour exprimer le destin dans le sens « part qui a été attribuée à chacun », que la part soit considérée comme bonne ou non. D’où j’en suis dans ma traduction de l’Odyssée, au chant VII, je constate que Homère emploie très peu le mot moïra, et quand il l’emploie c’est plutôt dans l’expression parler selon la moïra, qui ne fait pas référence au destin mais à la justesse de vue.

Pour ce qui est du destin, il emploie le plus souvent le mot kère, qui signifie d’abord la mort. Qui peut contester que la mort soit le destin de chacun d’entre nous ? Cette subtilité dans les mots grecs est détruite en français du fait que nous employons le mot destin dans le sens d’existence déterminée à l’avance dans toutes ses tribulations, alors que les mots grecs laissent beaucoup plus de champ à l’interprétation de ce que peut être le destin.

Chez Homère, le destin se tisse, surtout. Souvent nous devons traduire en français par destin ou sort ce qui, chez Homère, est contenu dans les seuls verbes du filage et du tissage. Quand il parle des Fileuses, il dit les Fileuses plutôt que les Moires. Mais, Parques ou autres, ces divinités ne sont pas les seules à filer et à tisser, Homère ne les évoque qu’en dernier lieu, comme image ultime d’un sens du destin quand il devient pesant. Dans la vie courante, les humains tissent, les dieux aussi. Au sens propre et au sens figuré. Mais ils tissent le plus souvent au moment de l’action, ou juste avant. Là aussi, nous avons une ouverture dans le temps et dans le champ des possibles. Égisthe est dit avoir bafoué le destin parce qu’il a épousé la femme de son demi-frère, ou cousin, Agamemnon – qu’il a donc agi contre la juste part des choses. Il en est puni, mais voilà un exemple mortifère, parmi d’autres innombrables, de relativisation du destin.

Le destin n’est pas un décret des dieux attribuant absurdement telle ou telle existence à tel ou tel, mais une façon de vivre selon la juste part des choses. Le destin, chez Homère, n’est pas une fatalité mais une négociation avec le réel, de la part de l’humain comme de la part du divin, en vue d’un juste discernement sur la conduite à tenir – à tisser. C’est ainsi que le héros est dit, au chant V, « Le divin Ulysse, réchappé de la mort et du sort ».

Homère tisse, comme Pénélope, et il est subtil, comme Pénélope et Ulysse. La subtilité qui permet de réchapper de la mort et du sort consistant à savoir tisser et détisser les liens entre l’humain et l’humain – mais pas seulement, car se contenter de l’humain c’est, comme le Cyclope, ce simili-dieu qui en bouffe (de l’humain), n’avoir qu’un œil, sombrer dans le crime et la stupidité. Il faut donc toujours tisser et retisser l’histoire et les liens entre le terrestre et le céleste, entre l’humain et le divin, entre la contingence et la liberté. En fin de compte, la liberté se trouve dans la juste part – à trouver, à tisser, à suivre.

L’odyssée de l’Odyssée. Cinéma, Ku Klux Klan, faux et vrais penseurs

2001 l'odyssee de l'espace

Postérité d’Homère dans l’œuvre de grands artistes. Je pense notamment à Kubrick avec bien sûr 2001 l’Odyssée de l’espace mais aussi avec Eyes wide shut, où il s’agit de se débarrasser des illusions mortifères. Et puis O’Brother des frères Coen, avec son Homère aveugle en draisine sur une voie ferrée, et son faux Homère, le politicien prénommé Homer, très populaire et sur le point de remplacer le gouverneur Ménélas – Homer, faux Homère qui s’avère en fait être un membre du Ku Klux Klan – comme le faux Homère d’Arte, fascistement idéologisé contre toute culture autre que celle de vieux et caricaturaux XVIIe et XVIIIe siècles français. La réussite des frères Coen dans ce film est surtout l’omniprésence des chansons : l’Odyssée n’est-elle pas toute composée de chants ? Beaucoup d’habileté dans leur film réjouissant, mais une vision de l’œuvre d’Homère souvent superficielle et peu fidèle à l’esprit du texte (mais il ne prétend pas l’être contrairement à la bouse d’Arte, et donc n’abîme pas le texte), contrairement aux visions de Kubrick, beaucoup plus profondes et puissantes, dans ses deux films précités.

Je continue à avancer dans la traduction avec un bonheur ineffable. Et à découvrir des choses. Je me dis que ce que j’aurai montré de l’Odyssée, quand je l’aurai publié, pourra aussi aider d’autres artistes à renouveler leur lecture de ce texte, et donc à s’en inspirer comme je le ferai peut-être aussi, pour d’autres œuvres, avec une nouvelle vision, une nouvelle profondeur. L’odyssée de l’Odyssée continue, et continuera aussi longtemps qu’il y aura des humains, sur terre ou ailleurs. Je donnerai mon travail une fois qu’il sera terminé seulement, à un éditeur si à ce moment-là je peux enfin recommencer à publier librement, ou sinon en ligne – peu importe, cela dépasse mon humble existence et l’essentiel est que le travail soit fait, et qu’il ne tombe pas dans certaines de ces mauvaises mains qui sont en mesure de défigurer et falsifier les œuvres, qui sont capables de piétiner Homère, d’assassiner en groupe le Poète réel dans des séries tape-à-l’œil et iniques comme des cérémonies du KKK. Pour ceux-là, ni compassion ni pardon, ni la moindre conciliation, ni au présent, ni à l’avenir. Jamais. Pour ne pas laisser s’étendre le mal qui s’acharne pendant des années, le mal qui s’incruste et qui est incapable de se désincruster, il n’y a qu’une solution : « tuer » tous les prétendants, et leurs complices.

Je souris souvent en pensant à toutes les approximations et idées reçues que j’ai entendues sur ce texte depuis que j’ai commencé à le traduire et que j’écoute ici ou là telle ou telle intervention, conférence ou autre, pas seulement de grossiers bluffeurs comme Tesson, mais aussi d’historiens ou philosophes plus ou moins renommé·e·s qui visiblement parlent du texte sans l’avoir lu, ou des Grecs en général en mélangeant un peu tout. Par exemple en évoquant un soleil grec prétendument omniprésent dans l’Antiquité, alors que les personnages d’Homère n’arrêtent pas de se revêtir de manteaux, de se réchauffer au coin du feu quand ils sont à terre, et quand ils sont en mer d’essuyer de glaciales tempêtes. Même en arrivant chez les Phéaciens, Ulysse craint de mourir de froid s’il reste dormir au bord du fleuve. J’ai entendu aussi des considérations philosophiques qui loupaient si spectaculairement l’évidence pour qui a lu le texte qu’il est décidément clair que plus les intellectuels sont médiatisés, plus ils ont leur petit devant de la scène, moins ils sont crédibles. Alors que d’autres universitaires discrets, dont je lis les travaux, m’apportent beaucoup : même si je ne partage pas toujours leur point de vue, le fait qu’il soit fondé sur la réalité des textes et sur une connaissance approfondie de leur sujet est une aide précieuse pour forger une pensée sérieuse.

L’épopée d’Homère a « imposé une vision religieuse qui a convaincu les Grecs pour tous les siècles païens à venir », dit Maria Daraki. Reste à savoir ce qu’est ce paganisme en vérité, ce qu’il fut et ce qu’il est aujourd’hui, puisque Homère est toujours là. Ce qu’il contient et ce qu’il signifie, tel la pierre noire au début de 2001, l’Odyssée de l’espace.

L’Odyssée. La magnifique adaptation de Franco Rossi, série complète

Screenshot_2021-03-11 L’ODYSSEE THE ODYSSEY - 2 4 - (Franco Rossi, 1968), V F, English subtitles - YouTube

Il faut prendre le temps d’entrer dans cette grande coproduction européenne de 1968, pour ensuite connaître, au cours des six heures de la série, beaucoup de moments d’émerveillement et d’émotions, par la beauté des images et l’humanité de l’adaptation. Bien sûr cela reste une adaptation, les détails de l’histoire n’y figurent pas tous ou sont parfois légèrement modifiés en fonction des nécessités ou des contraintes cinématographiques. Mais l’ensemble reste remarquablement fidèle au texte. (Pour ma part, alors que je suis en train de traduire le texte, je regrette que la présence d’Athéna soit dans le film très atténuée, ou certains détails comme le fait que le regard du réalisateur sur Hélène soit plus dur que celui d’Homère, mais cela ne défigure pourtant pas l’œuvre). Les comédiens, hommes et femmes, sont excellents et charismatiques à souhait, le ton est juste, l’ambition noble, élevée, et en même temps extrêmement accessible à tous publics, comme en témoignent les commentaires enthousiastes et émerveillés sur Youtube. Une prouesse à saluer.

« Francheval », qui a mis les vidéos en ligne il y a huit ans, précise : « J’ai fait moi-même le montage entre la bande-son française et l’image remasterisée du DVD italien, il y a quatre ans. C’était laborieux, mais pour moi, la série en valait la peine. Arte s’est montré un moment intéressé par mon travail, et considérait d’éditer un DVD, mais ne l’a finalement pas fait. J’ai donc décidé de mettre cette version à la portée du plus grand nombre. »

Qu’il en soit grandement remercié. Qu’Arte ait renoncé à ce projet et produit plutôt sa désastreuse et traîtresse série actuelle n’en est que plus lamentable. Mais profitons de ce qui est. Si vous n’avez jamais lu l’Odyssée, vous en aurez une excellente idée, et sans doute, envie de la lire ; si vous l’avez lue, vous aurez bonheur à la retrouver sous cette forme, qui vous donnera peut-être aussi envie de la relire. Prenez le temps de regarder (voire d’enregistrer, pour le cas où les vidéos seraient finalement supprimées par quelque ayant-droit), et soyez heureux.
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Traduire Homère, toujours

odyssee

Encore trouvé quelque chose de fantastique dans l’Odyssée. Chaque fois, j’exulte, je ris, je reste bouche bée, je suis dans tous mes états de joie, il faut que je me lève, que je bouge. Là j’écris debout, tant je suis excitée. Quelle merveille que cette œuvre. Le peu qui en est parvenu à nos regards, à notre compréhension, est déjà immense et lui a suffi à traverser indemne 2700 à 2800 ans. Pour l’éclairer, comme je l’ai déjà dit ma traduction n’y suffira pas, j’y joindrai mon commentaire. L’enthousiasme m’emporte de plus en plus vite et de mieux en mieux dans l’avancée de la traduction, je pourrais avoir fini bien plus tôt que je ne pensais, enfin on verra. J’ai vu Ulysse en rêve il y a quelques nuits, mais sous une autre apparence – j’ai oublié laquelle, comme si Homère, me visitant une nouvelle fois, voulait agir sur mon esprit de façon subtile, sans y imprimer une forme définitive de son héros, sans en faire une idole, pourrait-on dire.

Admirer Homère

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Extraordinaire. Ce que je découvre en avançant dans ma traduction de l’Odyssée, sur l’ensemble ou sur des points précis, me laisse transportée d’étonnement et de joie. Einstein ne devait pas être plus heureux quand il a trouvé que E=mc2, ou Archimède quand il a crié Eurêka ! Ce n’est pas seulement parce qu’il a raconté une belle histoire que le génie d’Homère a traversé les millénaires. Son texte est truffé de sens qui lui confèrent une profondeur inouïe, ressentie même quand on ne la déchiffre pas, comme lorsqu’on regarde la Joconde. On ne sait pas pourquoi ni quoi, mais CELA est là. Et moi je suis en train de voir plus précisément ce qu’est CELA.

Plus j’avance, plus je suis absorbée par le texte, au point d’avoir du mal à m’en détacher. Après une découverte fulgurante hier, je m’y suis arrachée pour aller courir, il le fallait. Mais avant, je suis restée longtemps, longtemps sur le vers en question, à éplucher encore et encore le dictionnaire, à vérifier, à repenser dans le contexte, à n’en pas croire mes yeux, et finalement à admettre. Cela fait, je suis allée dépenser mon corps stupéfait.

Ceux qui mettent en doute le fait qu’un·e auteur·e, appelé·e Homère, a composé seul·e ses poèmes, témoignent en fait de la difficulté que nous avons à imaginer que d’aussi grands génies aient pu exister – ne met-on pas en doute aussi, parfois, le fait que Shakespeare a composé seul ses pièces ? Bien sûr il a pu se produire qu’au cours des tout premiers siècles, tant que les œuvres n’étaient pas écrites, le texte ait connu quelques variations ici ou là. Il est certain aussi que les œuvres d’Homère comme celles de Shakespeare reposent sur des fonds précédents, un peu, quoique très certainement beaucoup moins, comme le Kalevala composé par Elias Lönnrot. Mais les matériaux des fondations ne sont pas la maison. Et à traduire le texte, on ne peut qu’être pénétré de son unité, comprendre qu’un seul être en est l’auteur, et que les aèdes qui l’ont transmis d’abord à l’oral l’ont fait avec beaucoup de respect et de fidélité à l’original. Et moi aussi j’aborde le texte original, tel que le temps nous l’a fait parvenir depuis sa création au VIIIe siècle avant notre ère, dans un esprit de respect, de fidélité, et une immense admiration.

Intelligence et poésie

old boy

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Screenshot_2021-03-06 Alexis Kauffmann ( framaka) TwitterRegardé hier soir Old Boy, le beau et poétique film de Park Chan-Wook. Ma scène préférée, véritablement jouissive : celle du combat du héros dans le souterrain contre toute une bande de méchants qu’il dégomme à mains nues les uns après les autres et tous ensemble, avec cette fin de scène admirable de l’ascenseur. Nous sommes loin, très loin, en France, d’avoir un cinéma qui arrive seulement à la cheville du cinéma asiatique. La Corée du Sud, le pays de Park Chan-Wook, est le pays où les élèves sont de loin les plus forts en mathématiques, avec, juste après, le Japon ; inutile de préciser que la France, où le niveau en maths ne cesse de baisser, se situe très loin derrière. Quel rapport entre les maths et l’art ? L’intelligence.

Terminé les trois tomes de Millenium, le personnage de Lisbeth Salander me reste. Comme dans Old Boy, l’héroïne ou le héros solitaire qui combat contre des forces obscures est en partie l’héritage de L’Odyssée. Les forces obscures opposées à Ulysse sont celles de Poséidon, père du Cyclope, force obscure dont Ulysse a dévoilé l’obscurantisme et la bêtise en crevant son unique œil. Forces obscures dont le héros d’Homère sort vainqueur grâce à la guidance d’Athéna aux yeux brillants de chouette, qui voient aussi la nuit et dans la nuit.

Je traduis couramment une trentaine de vers par jour. Un bonheur sans pareil. À mesure que j’avance la traduction avance plus vite, le vocabulaire me revient et je reconnais évidemment mieux la langue homérique, un grec difficile car très ancien, empruntant à divers parlers du monde grec, et bien sûr poétique, répondant aux exigences du vers. Si je le traduis en vers libres de douze à quinze pieds, c’est pour rendre aussi en français cette part de contrainte qui rend singulière la langue poétique, qui y ouvre des espaces par où passer dans d’autres dimensions de l’univers.

Qui a falsifié Homère ?

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En novembre 2000, j’ai donné dans le cadre de l’Université de tous les savoirs une conférence que j’ai intitulée « 2001, l’Odyssée d’Éros. Entre monts et merveilles, répression et régression ». J’y comparais le destin de l’humanité en ce début de vingt-et-unième siècle au voyage d’Ulysse dans un monde comparable à notre univers dit virtuel. Quelques années plus tard, alors que j’avais une relation virtuelle avec Philippe Sollers, je lui parlai de l’Odyssée. Il réagit par l’ironie – c’était sa façon de ne pas accepter que je puisse penser, de se placer très au-dessus tout en me rabaissant comme, je le compris beaucoup plus tard, il l’avait déjà fait à mon insu en embauchant des copains et copines pour dénigrer mon travail dans la presse ou à la radio (notamment pour Au corset qui tue, Quand tu aimes, il faut partir, Lilith, Ma vie douce, La Vérité nue…). Sur le moment j’ai laissé pisser, les vanités de certains bonshommes me faisant plutôt sourire, sans vraiment m’atteindre. Mais aujourd’hui je ne souris plus en songeant que le bonhomme en question pourrait bien se tenir, par l’idée, non seulement derrière Sylvain Tesson et son livre ni fait ni à faire sur Homère, mais aussi derrière cette série d’Arte qui falsifie complètement le sens de l’œuvre du poète, comme je l’ai montré hier.

Il y a très longtemps que je me désintéresse du triste Sollers, n’ayant que trop vu ce qu’il y avait derrière la façade. Mais le soupçon m’étant venu de sa manipulation autour d’Homère, j’ai fait un tour sur Google, voir où il en était. Et j’ai vu qu’il était l’auteur d’un « éloge du porc » dans lequel il dit notamment « demandez donc à ma femme de vous préparer un rôti de porc ». Tellement élégant. Il a vanté le porc au moment de #BalanceTonPorc, déclarant à France Inter (où il disait aussi, tout récemment, qu’il faut se taire sur les affaires privées, même en cas de harcèlement ou d’inceste – décidément cette radio, qui embaucha aussi Sylvain Tesson pour dire n’importe quoi sur Homère, n’est pas dégoûtée) que « la Française a baissé de niveau depuis le XVIIIe siècle ». Se sent-il donc visé comme porc, pour produire cet éloge où se mirer ? Le vieux notable se croit malin en affichant son beaufisme, ajoutant au sexisme le racisme d’une allusion aux religions qui interdisent la consommation de porc parce qu’elle serait, selon lui, érotique (l’érotisme des catholiques, il est vrai, se porte plus sur les enfants, qu’ils prennent pour des rôtis du dimanche – mais chut, il ne faut pas en parler). Quelle intention derrière cet éloge du porc, comme derrière l’affichette apposée en vitrine de tel restaurant de quartier, tout près de la Grande mosquée de Paris : « ici on aime le porc » ? La question elle est vite répondue, comme dit le génie des réseaux.

N’est-ce pas la même intention qui se cache derrière cette série d’Arte qui réussit à faire ce que Circé n’a pu faire : transformer Ulysse en porc ? Plus explicitement : transformer le pieux Ulysse en athée acharné à « libérer » les hommes du divin ? Quels esprits s’agit-il de « libérer » ainsi, en vérité d’endoctriner ? Ceux du grand public, et des collégiens auxquels la série est destinée – les collégiens non-croyants qu’il s’agit de conforter dans leur rejet de la foi et des croyants, et bien sûr les collégiens croyants, et spécialement les collégiens musulmans. La ficelle est très grossière, à l’image du manipulateur. Si ce n’est Sollers, c’est l’un de ses semblables – ils sont légion dans le milieu, où n’ont droit de cité que ceux et celles qui sont comme eux, copains comme cochons. Et trop bêtes pour se rendre compte qu’à vouloir ainsi forcer les esprits, ils ne font que la même politique que ceux qu’ils entendent combattre, les islamistes intégristes, et renforcent les autres dans le rejet de leur idéologie frauduleusement dominante. On n’instaure pas la liberté en minant le pays de pièges, en régnant par le mensonge, le mépris, les coups bas, les falsifications. On n’instaure pas la liberté, on l’invite, et pour cela on nettoie la maison, on débroussaille, on déterre les cadavres intellectuels, on fait place à la lumière, que certains écrivent Lumière – et c’est bien leur droit.

Scandale de la série « Les Grands mythes » sur Arte : Ulysse changé en porc, Homère falsifié (note actualisée)

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« Ce qui reste évident, c’est la piété des personnages de L’Odyssée. » Louis Bardollet, en postface de sa traduction du poème d’Homère

Arte a produit et diffuse une série de dix heures destinée aux élèves des collèges et au grand public, dans laquelle l’épopée d’Ulysse est très explicitement présentée comme celle d’un « homme qui défiait les dieux », un homme en butte à l’opposition de Zeus et qui n’aurait eu de cesse de vouloir libérer les hommes des dieux. Un invraisemblable mensonge, une incroyable propagande idéologique, qui détourne ces œuvres capitales de la littérature mondiale que sont L’Iliade et L’Odyssée pour, grossièrement, promouvoir l’athéisme – mais qui pourrait, dans l’esprit des croyants, être aussi bien interprété comme une critique du polythéisme, et donc les renvoyer dans un monothéisme radical.

Voyons les faits. Nul n’est besoin de se livrer à une analyse détaillée des textes homériques pour démontrer la falsification que constitue la série d’Arte. Homère a parfaitement exprimé l’alliance absolue entre les hommes et les dieux, et spécialement entre Ulysse et Athéna, entre Ulysse et le divin en général. Il suffit de constater le soin avec lequel il a encadré son Odyssée sur ce sujet. Dès les tout premiers vers, il est précisé qu’Ulysse est le seul rescapé de son équipage parce qu’il est aussi le seul à avoir respecté l’interdit de manger des bœufs du dieu, malgré la faim. Puis, quelques vers plus loin, Zeus affirme son soutien à Ulysse, qu’il qualifie de « divin, si généreux en hécatombes pour les dieux », et sa volonté, dite devant l’assemblée des dieux, de faire en sorte qu’il rentre sain et sauf chez lui, comme le demande Athéna. Et voici ce que précise encore Homère dans les tout derniers vers du texte (ma traduction) :

Athéna aux yeux brillants de chouette dit à Ulysse :
« Nourrisson de Zeus, fils de Laërte, Ulysse aux mille adresses,
Retiens-toi, cesse le combat dans cette guerre commune,
Que ne s’irrite pas le Cronide, Zeus qui voit au loin. »
Ainsi parle Athéna, et il obéit, la joie au cœur.

Arte défigure le personnage d’Ulysse, inverse radicalement le sens des poèmes homériques, trahit l’auteur, Homère, qui n’est certes plus là pour se défendre mais qui a encore au moins une amie pour le faire. Ce que Circé n’a pu faire, transformer le divin Ulysse en porc, Arte le fait. La bêtise marque tout son documentaire, auquel on peut aussi reprocher ses approximations, son saucissonnage de références non référencées, et l’énorme niaiserie de son ton. Même à des tout-petits, je n’ai jamais parlé sur un ton aussi niais. La « pédagogie » qui s’en dégage, outre qu’elle est complètement dédiée au mensonge et à la tromperie, me rappelle tout ce que j’ai combattu pendant les quelques mois où j’ai été prof de lettres : le genre de pédagogie pénétrée de l’idée que les élèves sont bêtes, qu’il faut donc abêtir l’enseignement qu’on leur prodigue – et qu’on a soi-même reçu dans l’institut de formation des enseignants, d’où toute réflexion sérieuse sur le sens des œuvres est bannie, si bien que beaucoup d’enseignants l’oublient aussi.

La psychiatre Marie-France Hirigoyen rappelle dans une interview récente que les abuseurs commencent toujours par un « lavage de cerveau » pour installer sur leurs victimes l’emprise qui leur facilitera la tâche. Le lavage de cerveau que constitue cette série est le fait d’abuseurs désireux d’imposer leur emprise sur de jeunes esprits, ou sur des esprits peu informés du sujet dont il est question. La technique est la même que celle des tyrans politiques ou religieux, moyennement instruits – assez pour manipuler la pensée, pas assez pour la servir. Qu’elle passe ici par le détournement de textes majeurs, fondateurs de notre civilisation, l’apparente aux détournements qu’on a pu faire ou qu’on fait encore des textes de Nietzsche, de Marx, de la Bible ou du Coran, entre autres. En servant le mensonge, elle enrôle malgré eux des esprits innocents dans l’armée du mensonge, elle-même au service de la mort et de la négation de l’humanité. Comme les abus sexuels, les abus intellectuels peuvent détruire des vies ; avec de l’aide, on peut aussi y survivre et plus ou moins guérir, mais le processus est long et douloureux. Le mal commis est considérable.
Louis Bardollet dit aussi, à propos d’Homère :

« D’une sensation de mouvement, d’agitation sans fin, il arrive à une sensation tout interne d’un corps vigoureux, ignorant cette fatigue des muscles, des tendons, des os, croirait-on, qui est en nous la lassitude. Cette façon de transcender la sensation pure fait jaillir la poésie, et c’est ainsi qu’on accède au divin. »

Sans doute est-ce là une remarque un peu plus subtile à présenter aux élèves que l’idée d’un héros qui défie les dieux, mais c’est par la subtilité, divine qualité d’Ulysse, qu’on élève les esprits, qu’on leur apprend à penser, à penser par eux-mêmes et non pas à penser selon la pensée toute faite, toute bête, voire toute mensongère, qu’on leur sert. Et qu’on leur apprend, surtout, à respecter la vérité des faits, dont celle des textes. À respecter les êtres humains.

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actualisation 7 mars 2021 : Je me rends compte qu’en fait, tout en prétendant, dans sa description, être « fidèle » à l’œuvre d’Homère, la thèse de cette série est issue, non de l’épopée d’Homère, mais du manga Ulysse 31, dans lequel Ulysse est en effet confronté à l’hostilité de Zeus qui veut le punir – à l’inverse, comme je l’ai aisément montré, de ce qu’il en est dans l’Odyssée. Arte ! C’est à désespérer de la télévision publique, et de son utilisation de l’argent public, qui a manifestement servi à nourrir quelques amis. Alors que quelque temps plus tôt la chaîne avait renoncé à rediffuser et distribuer sous DVD la magnifique et fidèle adaptation de l’œuvre signée de Franco Rossi, qu’on peut du coup visionner sur Youtube et que je présente ici.

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Screenshot_2021-03-13 Le crépuscule des Dieux Les grands mythes - L'Odyssée Episode 10 ARTE - YouTubeScreenshot_2021-03-13 Le crépuscule des Dieux Les grands mythes - L'Odyssée Episode 10 ARTE - YouTube(1)

Des faussaires et autres marchands de breloques et contrefaçons

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La criminelle falsification d’Homère commise par Arte dans cette série de documentaires dont j’ai déjà parlé deux ou trois fois (crime de même nature que celui des destructeurs fanatisés de statues et autres œuvres antiques) m’a rappelé que Stéphane Zagdanski avait écrit une conférence sur « l’humour d’Homère » il y a quelques années, un texte que je n’avais pas encore entendu ni lu. On le trouve en ligne sur son site, je suis donc allée le lire. À partir du moment où il se décide à entrer dans le vif du sujet, à savoir le texte d’Homère, il s’avère qu’il passe à côté, ayant travaillé sur traduction (et la pire de toutes à mon sens, celle de Bérard, comme je l’explique ici). Grave problème qui rend vain tout son long développement sur la Muse : il croit, d’après la traduction, qu’il est dit au chant II, vers 485 de l’Iliade que les muses sont présentes partout, et c’est à partir de cette croyance qu’il glose longuement. Or un coup d’œil au texte grec suffit à constater qu’il ne dit pas cela.

Et quand Zagdanski essaie, à la page suivante, de partir du texte grec, il se trompe, considérant uniquement kleos et loupant akouomen dans ce que Bérard traduit par « ouï-dire » (rappelons que ouï dans ce mot renvoie à l’ouïe – ce qu’il ne semble pas savoir-, comme kleos et surtout, plus directement, akouomen). Du coup, j’ai seulement survolé le reste de sa démonstration, qui continue à s’appuyer sur rien ou presque rien, alors qu’il y a tant à dire sur l’humour d’Homère, pour peu qu’on lise le texte grec, comme je le fais en ce moment (moi non plus je n’y voyais pas grand-chose quand je le lisais seulement en traduction).

Zagdanski, au lieu de se moquer, comme il le fait dans son introduction, des universitaires qui ont écrit des ouvrages savants sur Homère, ferait mieux d’en prendre un peu de la graine. Comme les scénaristes de la série d’Arte et comme tant d’autres faux intellectuels et autres intellectuels faussaires de ce temps gagné par l’obscurantisme, Homère le classerait parmi les arrogants prétendants qui voudraient être rois à la place du roi. Attention, finalement l’histoire fait un carnage de tous ces paresseux, sots et fats squatteurs de l’esprit.

Zagdanski ne nous épargne pas non plus son sexisme, assorti de sa fière imagination de lui-même en Zeus s’employant à rendre jalouse sa femme. Voilà au moins qui fait sourire, d’un humour certes involontaire mais c’est souvent le meilleur. À propos de sexisme, je me rappelle aussi qu’après la parution de mon roman Lilith, dont je parlais hier, un journaleux au service d’un éditeur jaloux avait écrit que mon livre était plein de « fausse érudition ». Je m’étais simplement bien documentée pour mon personnage de directrice du Muséum, en lisant des livres et des articles scientifiques, en visitant des grottes, en allant voir des fouilles, en assistant à des conférences et en rencontrant, parfois à plusieurs reprises, d’éminent·e·s paléontologues diversement spécialisé·e·s. Je n’avais évidemment pas retranscrit tout ce que j’avais appris, seulement ce qui était nécessaire à ma narration. J’aime les sciences et j’estime éminemment précieux l’esprit scientifique. La remarque du journaliste au service du jaloux n’était que l’expression d’un mépris sexiste, fondé sur rien. Fondé sur rien, comme d’habitude et comme le reste chez ces gens-là, qui s’imaginent volontiers que tout le monde est aussi vain et bluffeur qu’eux.

Odyssée profonde. Remarques sur le fait de traduire

Dionysos chevauchant une panthère, mosaïque macédonienne de Pella, Grèce (4e siècle avt JC). Wikimedia

J’ai fait une découverte fantastique aujourd’hui dans l’Odyssée. J’y fais sans cesse des découvertes, plus ou moins importantes, tout simplement parce que je lis le texte dans sa langue. Les traductions ne rendent que ce que les traducteurs ont compris, et en tout cas seulement ce que leur langue permet de transcrire de la langue originelle, et qui ne peut jamais rendre la richesse et la finesse du sens contenu dans la langue première, qui ne peut en être qu’une adaptation, une approximation. Même en traduisant le plus près possible du texte, comme j’essaie de le faire, on en reste encore loin, trop loin pour distinguer ses subtilités. Je remarque que la plupart des traducteurs, au lieu d’essayer de comprendre pourquoi Homère, dans tel vers, a employé tel mot plutôt qu’un autre, se contentent de rendre le sens qui leur paraît le plus normal, le plus ordinaire, le plus attendu, celui qui passe le plus facilement. Ce faisant ils aplatissent considérablement le texte, dont on perd toute la troisième dimension. Bien sûr je n’échappe pas non plus à ce problème, mais du fait que j’en ai une conscience aiguë, je fais de mon mieux pour y remédier.

Il est absolument impossible de gloser sérieusement sur un texte qu’on ne peut lire, comme l’a fait Sylvain Tesson, et il est criminel de le falsifier, surtout aussi grossièrement que le fait le documentaire diffusé par Arte, qui relève non de l’adaptation mais de la contrefaçon, et plutôt que des « grands mythes », comme ils disent, des gros mythos. Veuille Dionysos, dieu des révélations et de la mort, attribuer à chacun son dû. Résultat qui ne peut manquer, car la logique des « dieux » est aussi sûre que celle des équations mathématiques, même si la plupart des mortels n’y comprennent rien.

Je publierai mes découvertes en même temps que ma traduction (car ma traduction en elle-même, pas plus qu’une autre, ne peut suffire), dans trois ou quatre ans si tout se passe bien. Voilà l’une des meilleures aventures de ma vie.

Je lis par ailleurs le très riche ouvrage de Maria Daraki, Dionysos et la déesse Terre (Flammarion, 2004). « Les mouvements de Dionysos s’inscrivent dans l’espace, non dans le temps », dit-elle, ajoutant que le cycle végétal indique que « La saison ne vient pas d’  « hier » mais d’ « en bas ». » « Il est, dit-elle encore, par excellence, le dieu qui « vient-et-part » ou, plus exactement, celui qui « monte » et « descend ». Et parmi tous ses attributs, j’aime spécialement celui de « seigneur des étoiles qui dansent ». Les étoiles dansent dans mes yeux quand je traduis, c’est-à-dire quand je traverse les espaces infinis qui ne m’effraient nullement, bien au contraire.

Dionysos chevauchant une panthère, mosaïque macédonienne de Pella, Grèce (4e siècle avt JC). Wikimedia

Dionysos chevauchant une panthère, mosaïque macédonienne de Pella, Grèce (4e siècle avt JC). Wikimedia