On the road avec Homère

J’ai relu l’ensemble de la traduction. Corrigé quelques vers du début du premier chant, remplacé « peuchère » par un autre mot, qui changera peut-être encore. Apporté une ou deux petites corrections ici ou là, surtout quelques coquilles en fait. Presque rien de changé au premier jet (en dehors des noms propres).
À voir ainsi le texte se dérouler en vers, et surtout à l’entendre, tendu, avançant, j’ai pensé au rouleau de Kerouac pour Sur la route – sauf qu’Homère est plus impeccable, plus implacable. Quel extraordinaire texte. Il se pourrait que je le mette en ligne quand le travail sera fini, si le monde de l’édition ne veut toujours pas me laisser publier librement – normalement. Il faudrait que je trouve une solution pour ne pas le mettre sur n’importe quel serveur. Ou bien je me servirai de nouveau d’Amazon, à tout petit prix. Nous verrons. Je n’ai pas besoin des éditeurs pour vivre, ni financièrement ni existentiellement. Et mon travail a tout son temps, bien plus que moi.

Pour l’instant, il me reste à rédiger la présentation, le commentaire. Je vais y passer encore quelques jours, je n’ai pas l’intention d’écrire des dizaines de pages – mais qui sait où cette affaire peut encore m’entraîner ? La merveille est que j’ai tout mon temps. Je me rappelle l’avoir dit à Zagdanski, quand il y a une vingtaine d’années nous avons fait un livre d’entretien : que j’aspirais au jour où j’aurais tout le temps de travailler. Je l’ai, maintenant que je n’ai plus les préoccupations de la jeunesse, les amours, les enfants, la nécessité de toujours trouver encore de quoi gagner sa vie, les amis, les sorties, etc. J’ai très bien vécu, pour tout cela je n’en demande pas plus. Et qu’il me reste encore quarante ans ou quarante jours à vivre, je remercie le ciel de m’avoir donné d’arriver jusque là, jusqu’à ce point qui me semblait désirable même dans mon enfance, par rapport à celui des adultes, parce que justement il pouvait avoir les avantages de l’enfance sans ses inconvénients, cet âge de la vie où il est possible de disposer à la fois du grand temps et de la grande liberté. Au service des vivant·e·s d’aujourd’hui et d’après.

bonheur

Midi vingt, j’ai fini de recopier toute ma traduction de l’Odyssée (Dévoraison). Avec son tout dernier mot comme clou étincelant du texte, trouvaille (fidèle à Homère) qui me réjouit. Reste à relire, et à écrire le commentaire. Encore quelques jours de travail. Puis je reviendrai à mon roman. Maintenant, pensai-je en recopiant les derniers vers, je vais pouvoir écrire un roman qui va faire un malheur – corrigeant aussitôt dans ma tête : qui va faire un bonheur.

Le quasi-omniscient : de nos rêves à Homère

Les rêves sont à mon sens l’une des manifestations de notre état de conscience le plus éveillé, état de conscience dont l’alphabet est notre physiologie. Du moins nos rêves que je dirais « en vers », nos rêves poétiques, par opposition aux rêves prosaïques qui ne sont que des expressions de nos inquiétudes ou de nos désirs du quotidien – et qui ont leur utilité. L’improprement appelé « inconscient » devrait presque être appelé plutôt « omniscient », tant il est supérieur à notre connaissance « consciente » du monde et de l’être. Ce que nous appelons ordinairement conscience est en réalité un état de semi-conscience, ne saisissant du monde, de l’être, du vrai, que des représentations mentales prosaïques, limitées non par notre raison mais par notre hubris, comme disent les Grecs.

Dans le monde d’Homère, quasiment tout et chacun est divin, plus ou moins et quasiment, sous tel ou tel aspect. Et tel ou telle est « le plus » quelque chose – le plus beau, le plus fort, la plus intelligente…, mais quasiment toujours après tel ou telle autre, qui lui-même ou elle-même vient après tel ou telle autre pour telle ou telle qualité. « Quasiment » est la clé de cette divinité, qui est ouverture infinie sur l’infini. Sans ce « quasiment », la conscience est fermée. Les prétendants pleins d’hubris sont une illustration de la conscience fermée. Ils ne voient pas au-delà d’eux-mêmes. Leurs appétits sont dévorants parce qu’ils tournent en rond dans un cercle fermé, sans échappatoire – et c’est ainsi qu’eux-mêmes finiront. Dans le cercle enfermant de l’idolâtrie, cette prison de l’esprit.
Ce qu’on appelle polythéisme est chez les Grecs l’expression ultime de ce refus de l’idolâtrie exprimé par le « quasiment » grec. Dieu a maints aspects, maintes formes de divinités, mais aucun de ces aspects, aucune de ces formes, ne prétend être Dieu. Même « Zeus le père » a lui-même des parents, des sœurs et frères, des enfants, et il parlemente avec les autres dieux pour prendre telle ou telle décision. Aucune image du divin dans le panthéon grec ne peut être considérée, ni se considérer elle-même, comme définitive. La divinité est mosaïque, contenue dans chacun de ses éléments, mais non exclusivement.

Homère emploie parfois le mot dieu, « théos » comme sujet sans article. La plupart du temps, on traduit le mot avec article : un dieu. Pour s’accorder à un contexte polythéiste. C’est ce que j’ai fait, au début. Mais à la réflexion, au fil de la traduction, il m’est apparu qu’il n’était pas plus inexact de traduire, au moins parfois, par « Dieu », sans article et avec majuscule. Puisque Homère ne met pas d’article, et puisque un nom commun sujet sans article devient nom propre. Homère n’ignore pas Dieu comme absolu, seulement il évite d’en faire trop mention pour ne pas tomber dans l’hubris religieuse. Une seule fois dans le texte Athéna dit « moi, je suis Dieu », que l’on peut traduire aussi « moi, je suis dieu », pour, encore une fois, éviter l’hubris. L’entendre dire « moi, je suis Dieu », c’est donner une idée de la mosaïque infinie dont elle est une part, de par son essence de « dieu ». C’est entendre la voix du Principe qui s’exprime à travers les dieux, comme à travers nos rêves non prosaïques.

En écoutant les cours de Michel Zinc au Collège de France sur les romans du Graal, j’ai été frappée par sa remarque selon laquelle toute littérature commence par la poésie puis devient prose. Les grands textes fondateurs sont écrits en vers. Le passage à la prose, dit Michel Zinc, est censé exprimer des vérités, contrairement à l’univers poétique. Nos librairies sont pleines de livres en prose, de prose sans poésie ou pauvre en poésie. Donc pleines de vérités limitées, tournant en rond dans un monde humain, trop humain, inconscient de la grandeur du monde et de l’être.

Jouer et éprouver

Souvent je suis obligée de m’arrêter pour contempler le texte que je recopie, tellement c’est puissant. Comme quelque chose qui vous laisse sans voix, sans faim et sans soif – et sans pouvoir bouger, un moment. Atterré de beauté. Combien de fois dans la journée suis-je tentée de donner ici tel ou tel passage, de le partager ? Je me retiens de le faire, car ce serait comme spoiler, il faut garder le bonheur de la découverte au moment de la publication, et puis aussi celui de la découverte dans la continuité de la lecture, depuis le début. Du reste, il faudra sans doute que je retire aussi les traductions des premiers chants que j’ai données ici, et qui ne sont plus valables, ne serait-ce que parce que les noms des personnages ont changé.

J’ai mal à l’auriculaire de la main gauche à force de taper, c’est celui qui tape les a et il y en a beaucoup. J’ai eu mal longtemps à l’avant-bras gauche à force de manier mon lourd dictionnaire, avant de me résoudre à utiliser un dictionnaire en ligne. J’ai mal au dos aussi, à rester ainsi assise à taper. Ainsi donc j’ai des blessures de sport, en quelque sorte, en traduisant l’Odyssée (je suis un bien humble sportive, mais une sérieuse athlète de la littérature). Le sport y a une grande importance – on ne sait trop s’il faut traduire par « les jeux » ou « les épreuves » le mot grec dont nous vient directement le mot athlétisme – notamment parce que c’est par l’épreuve des haches que débutera le massacre des prétendants. Je n’en suis pas encore là, mais j’ai passé tout à l’heure l’épisode des portes des rêves, et j’ai encore arrangé la traduction, joué avec les mots comme Homère l’a fait, pour le plaisir de l’auteur et celui des auditeurs et lecteurs. Je commence juste le chant XX, ses premiers vers sont tellement saisissants – je me suis arrêtée et j’ai écrit ce qui précède.

des chiffres et des lettres

Je souris ou je ris souvent en recopiant ma traduction. Dans ces moments d’humour d’Homère, je pense spécialement à mes élèves, j’imagine comme on pourrait avoir un bon moment à étudier tel ou tel passage – mais pas seulement dans les moments d’humour. Homère est donné à découvrir aux petites classes de collège, mais il serait tellement intéressant aussi à étudier avec des lycéens. On leur propose souvent, en cours de français, des œuvres qui les intéressent moyennement ou moins encore que moyennement, alors que là on a de la très grande littérature qui peut intéresser et former tout le monde, à tous les niveaux d’étude. Y compris évidemment à l’université, et pas seulement pour les étudiants en lettres classiques.

Long travail que de recopier ces milliers de vers d’abord traduits au stylo, et en plus j’ai dû numéroter les dix premiers chants environ, que je n’avais pas du tout ou pas bien numérotés au fil de la traduction – c’est ainsi que j’en avais ici ou là un de trop ou un de moins, voire plus ; d’une part parce que si on ne fait pas ce travail de numérotation au fur et à mesure de la traduction, ce que j’ai fait méticuleusement au bout d’un moment, on n’est pas à l’abri de sauter un ou des vers par inadvertance, ou de traduire un seul vers sur deux vers, d’autre part parce que dans le texte grec lui-même il manque parfois un vers, mais qu’il faut le compter quand même. Bref c’était fastidieux et ça m’a pris beaucoup de temps, mais c’est fait, et maintenant le problème ne se pose plus, j’ai rattrapé les premiers chants et ceux que je recopie désormais sont correctement numérotés au brouillon. Il va me falloir encore quelques jours pour tout recopier, puis ensuite au moins une semaine pour écrire le commentaire. Heureusement que j’ai ça à faire, qui rend moins brutale la séparation d’avec le texte, qui est un être vivant en moi.

Cet après-midi en marchant un peu pour m’aérer quand même, j’ai trouvé dans la rue une carte étrangère qui m’a donné très envie de me remettre à mon roman ; je l’ai emportée. Rien ne vaut la liberté, ne jamais y renoncer.

Sub tegmine fagi

Je songe un peu à faire d’autres traductions quand j’aurai fini de mettre au propre et commenter celle d’Homère. Peut-être le Conte du Graal de Chrétien de Troyes. Ou bien Les Métamorphoses d’Ovide, ou Virgile. C’est très exaltant de traduire un texte qu’on admire, mais j’essaie de ne pas me précipiter, je dois aussi écrire mon propre roman. Nous verrons. J’ai pour ainsi dire désir de constituer un trésor littéraire en français, de textes précieux à transmettre, comme si on devait les emmener dans l’espace en déménageant de la Terre. Un trésor à sauvegarder. Bien sûr il y a déjà des traductions, mais il faut toujours retraduire, parce que les traductions, comme le reste mais pas comme le grand texte, vieillissent. Les traductions en arrivant redonnent vie et jeunesse au grand texte, puis avec le temps appellent d’autres traductions. On pourrait tracer un arbre généalogique des traductions en différentes langues à partir du texte originel. Chaque langue est une branche qui produit une lignée, des fruits appelés à se renouveler aux saisons, et le tout forme un grand arbre où peut vivre l’humanité.

Après la traduction

J’ai traduit au stylo, puis j’avais entré dans l’ordinateur les premiers chants jusqu’au chant XIII. Il me reste donc à taper pas mal de milliers de vers. Je m’y suis mise, sur un antique ordinateur qui ne peut pas prendre l’internet et qui ne prend qu’un vieux traitement de texte. Bon le texte déroule mal, de temps en temps quand je tape trop vite ça bugue, tout disparaît mais je récupère tout facilement, sur certaines touches les lettres sont effacées mais ce n’est pas grave car je n’ai pas besoin de les regarder pour taper, bref ça fait le job malgré tout. Depuis que je fais du yoga je n’ai plus jamais mal au dos, ou pas plus de quelques minutes, mais là à taper intensément comme ça, j’ai recommencé à avoir mal, alors j’ai changé de position, je me mets en tailleur sur mon siège et c’est mieux pour le dos. Des bobos qui ne sont rien à côté de la splendeur du texte, qui continue à m’émerveiller. Je l’ai traduit vite, mais en vérifiant chaque mot, puis en pesant chaque mot dans le vers, en pesant chaque vers dans sa sonorité et son rythme, en réfléchissant continuellement à mesure que j’avançais au sens du texte dans son entier et dans ses parties. J’ai fait de mon mieux à mesure, et du coup je n’ai pas grand-chose à corriger maintenant. J’en suis si contente que j’ai dès ce matin envoyé un mail à La Pléiade (qui n’a que la version de Bérard) pour leur proposer ma traduction, on verra bien. En tout cas j’avance au mieux, j’aime y aller dans le feu de l’action, quand tout l’esprit et le corps sont concentrés et donnent ainsi quelque chose de dense aussi. Dès que tout le texte sera passé au traitement de texte, je me mettrai au commentaire. J’ai tant à dire, mais là aussi je n’ai pas l’intention de le dire en longs développements, je veux concentrer ma pensée et la présenter de façon claire. Je le dois à Homère.

Mission accomplie

15h30, ce samedi 3 juillet 2021, j’écris le dernier mot de ma traduction d’Odysseia – et l’écrivant, me surgit une autre idée géniale à incorporer dans l’ensemble du texte.
J’ai commencé cette traduction en vers libres – libres mais non sans contraintes – le 6 septembre dernier, il y a un peu moins de dix mois, donc ; je me suis interrompue en décembre ; le rythme s’est accéléré à partir de janvier, passant de quinze vers par jour au début, à plusieurs dizaines au printemps, jusqu’à 100 ou 150 ces jours derniers, ma connaissance de la langue d’Homère, qui n’est pas un grec ordinaire, s’améliorant bien sûr avec le temps. J’ai été portée par le texte et je le suis encore, je le serai toujours sans doute. Comme Dévor à la fin, j’ai le cœur en joie. Accompli.

Amorcer le tournant

Aïe aïe ! Les serviteurs sont partis ramasser les épines, dans la deuxième partie du dernier chant, et ça pique la traductrice, tout ce passage tellement prosaïque dans le style, tellement plus faible du point de vue de la langue que le reste du poème d’Homère. Soit ce dernier a eu un gros coup de mou, soit c’est un autre aède sachant versifier mais sans génie qui a ajouté ici l’épisode de la visite du héros à son vieux père. D’un côté, ça permet de mesurer encore le génie de tout le reste. Car là c’est d’un ennui, et ça n’a pas l’air de s’arranger avant la fin. Peut-être la langue elle-même est-elle fatiguée, comme le vieillard au bout de ses années, au bout de ces douze mille vers. Peut-être faut-il qu’elle redescende sur terre, dans cette campagne où le vieil homme a son ermitage, qu’elle apprenne aussi au lecteur un certain renoncement, et aussi qu’elle lui facilite la lourde tâche d’avoir bientôt à sortir du poème avec lequel il a vécu si longtemps, pour que la fin soit moins déchirante, moins traumatisante que s’il fallait perdre soudainement toute la splendeur, et rien que la splendeur. Me voilà donc entrée dans la phase d’atterrissage. Je vais devoir bientôt sortir de cet avion qu’est Odysseia, aller récupérer mes bagages avant de sortir de l’aéroport, et de m’en aller continuer à vivre. Tant mieux, j’apprécierai d’autant mieux, après ce chant médiocre et pénible à traduire, d’en finir.

Non, plus j’y pense, plus il me semble très improbable que ce chant soit d’Homère, du même auteur que le reste du génial poème. Arrivons au bout, et nous verrons.

Sinon, j’ai une idée grandiose, pour autre chose.

Écouter Homère

Homère m’a dit d’aller promener ma rame chez qui n’a jamais vu la mer poissonneuse et ses nefs aux flancs écarlates – je me suis donc mise en chemin.

J’ai fini ce soir celle du chant XXIII, je vais donc commencer la traduction du dernier chant de l’épopée. Elle sera finie dans quelques jours. Et on ne pourra pas dire que je l’aurai faite sans la vivre.

Je vis et vivrai même ce qu’Homère a annoncé sans l’écrire. Ce n’est qu’un début, l’aventure continue. Les prétendants sont morts, vivent les rois !

Amour, ajustement et génie

Gestes d’amour partagés à six heures du matin, quand pour la première fois il retourne au travail qui reprend doucement après la pandémie, et que je suis encore au lit. Bonheur et paix. Je les retrouve à traduire ce chant plein de subtilité, de désir contenu mais pas pour longtemps, de délicatesse et de tendre provocation entre les deux amants. Les rapports entre « Ulysse » et « Pénélope » me rappellent ceux d’Yvain et de Laudine.

À part guerrier (contraint et forcé), quelle est la qualification de Dévor (Ulysse) ? Artisan. Comme nous l’avons vu au début bâtir avec soin et savoir-faire son radeau, le voici racontant maintenant comment il a bâti son lit et sa chambre nuptiale, autour d’un olivier. Toutes les précisions techniques y sont ; le pilier de son lit, enraciné, me rappelle les pierres de la montagne qui dépassaient du plancher de notre grange. C’est une affaire d’ancrage, et plus que ça. C’est une question de non-séparation. De bon et solide ajustement, comme il en est sans cesse question dans le texte d’Homère, comme une évocation de cette même nécessité de bon ajustement à la fois dans la technique poétique et dans les rapports des humains avec les humains et avec le monde. Le bon ajustement que Dévor est venu remettre en place.

J’ai commencé ce vingt-troisième chant hier après-midi (après avoir fini le précédent le matin, traduisant ainsi au total 175 vers dans la journée), demain je devrais le terminer, et alors il ne me restera qu’à traduire le chant final. En moins de dix mois j’aurai traduit, en vers libres, les douze mille cent neuf vers de ce poème qui reste encore à découvrir, dans sa splendeur et sa profondeur. Ainsi va le génie : des décennies, des siècles, des millénaires ne suffisent pas à l’appréhender entièrement, des générations et des générations d’humains sont nécessaires pour le voir pleinement et le comprendre, pour ajuster le lent génie de l’humanité au fulgurant génie singulier d’un humain.