Rapport à une académie

« Je consommai beaucoup de professeurs et même plusieurs à la fois » Franz Kafka, Rapport à une académie

La tutrice de l’Espé, inquiétée par le haut niveau d’intelligence (elle n’y a rien compris) et le manque de dressage en cours dans ma classe (la littérature n’étant pas son fort, elle a préféré focaliser toute son attention sur des figurines Leclerc, dit-elle (contrairement à elle j’ignore ce que c’est) avec lesquelles jouaient paraît-il certains élèves), a adressé une « procédure d’alerte » à l’académie. « Mme Reyes, y écrit-elle, s’inscrit à contre-courant des tendances actuelles du système éducatif français ». C’est vrai, au lieu de faire redescendre les jeunes humains à l’état de singes, je les fais monter à l’état d’humains évolués.

Voici la lettre que j’ai adressée par mail aux destinataires de son rapport, inspecteurs et formateurs de l’académie :

rapport à une académie

 

Mesdames, Messieurs, chers collègues,

Je reçois le rapport de la visite que Mme S…F… a effectuée dans ma classe, et qu’elle doit vous transmettre. Il s’agit d’un verdict sans procès, c’est pourquoi je me permets de vous écrire pour vous donner aussi mon point de vue.

Comme ma tutrice universitaire l’indique, je suis volontiers très critique à l’égard de ce que je constate dans cet univers de l’enseignement que j’ai voulu rejoindre et dans lequel je suis très heureuse d’œuvrer. Bien entendu cela ne signifie pas que je rejette tout ce qui s’y fait, loin de là – et je me conforme par exemple aux programmes, je me renseigne constamment sur les méthodes pédagogiques, je continue à m’instruire en suivant des cours et des conférences afin d’apporter le meilleur que je puisse apporter à mes élèves. Mais je suis aussi instruite par une très longue pratique de la littérature, de la lecture et de l’écriture, et j’ai à cœur de protester quand le sens de cette discipline et des textes qu’on y étudie m’apparaît bafoué, soit par des méthodes d’enseignement trop formalistes, soit par manque de réflexion et de pensée – ce qui arrive malheureusement souvent, du fait peut-être d’une certaine routine installée chez certains enseignants ou dans l’institution.

Mme F, je peux le comprendre, est depuis le mois de septembre irritée par mes interventions contestataires dans ses cours ou ceux d’autres formateurs et formatrices de l’Espé. Mais je n’admets pas qu’elle s’en venge par un rapport extrêmement partial sur mon travail, dont par ailleurs elle ignore à peu près tout, ne voulant pas en entendre parler. Certes la classe était un peu agitée lorsqu’elle est venue assister à la première des deux heures de cours que je donne le vendredi à ces Seconde. Je me préoccupe de ce problème depuis la rentrée, et j’ai constaté que je ne pouvais pas instaurer une « dictature », comme l’une de mes collègues de langue dit l’avoir fait avec cette classe pour obtenir le calme – je la comprends, chacun fait de son mieux avec des Seconde la plupart du temps indisciplinées (et j’entends fréquemment dans mon lycée des collègues, professeurs de longue date, s’en plaindre, voire déclarer qu’ils n’en veulent plus, voire même songer à démissionner à cause de ces classes). Mais d’après mon expérience de quelques mois, mieux vaut, pour le cours de français, que j’accepte un peu d' »animation » plutôt que d’obtenir par la force, les punitions, une classe morte en effet. Car je leur demande d’accomplir des exercices intellectuels difficiles, quoi qu’il en semble à Mme F, et qui nécessitent de ne pas brider leur éveil. Je ne prétends pas que je ne préfère pas travailler avec eux les jours où ils sont calmes, mais on ne peut juger de cela sur un cours, c’est l’ensemble du trimestre et même de l’année qui est en jeu et qui donnera les résultats de mon travail. À soixante et un ans et après avoir écrit des dizaines d’ouvrages, animée d’un vif désir de faire passer à des élèves ce que je peux maintenant leur faire passer après tout ce temps de réflexion profonde, j’ai de quoi alimenter une pensée pédagogique (soutenue aussi par le travail de thèse que j’ai engagé – j’en suis à ma troisième année de doctorat), et c’est ce que je fais. Mme F ne peut tout simplement pas comprendre ce que je fais. Je ne demande pas mieux que de l’expliquer, mais encore faut-il que quelqu’un veuille bien l’entendre, au lieu de juger sur le rapport d’une personne, incompétente dans ce cas.

Je vous réaffirme mon bonheur à enseigner, jamais démenti, et ma conviction que mon travail, tout imparfait qu’il soit évidemment, a son excellence et donnera des fruits. Être débutante a ses inconvénients mais aussi ses avantages, à commencer par celui qui consiste à avoir un œil neuf et un désir, un amour intacts. Le caractère expérimental de mon travail (notamment avec des ateliers d’écriture) en fait un travail vivant, que je veille à ne pas déconnecter des exigences du programme et des examens – je leur fais faire des lectures analytiques dans les règles de l’art, je les initie à la dissertation, au commentaire composé, à l’écriture d’invention, je leur fais faire des exercices de questions sur corpus etc., je les fais beaucoup travailler en classe, beaucoup écrire, lire, parler. Je me préoccupe de la formation intellectuelle de mes élèves, d’ouvrir leur regard, sur eux-mêmes, sur autrui, sur le monde. Et je me tiens à votre disposition pour en parler plus précisément si vous le souhaitez.

Merci d’avoir lu ce courriel un peu long,

Bien à vous,

A.Reyes

La voix de leurs maîtres – Tartuffe au lycée

Ce matin des rues de Paris étaient déjà bloquées par des barrières en vue de l’hommage national qui doit être rendu demain à l’idole des vieux, l’un des maîtres de Macron, président de la France des vieux.

En deux très bonnes heures de cours, calmes et efficaces, j’ai expliqué à mes Première que les gens se retournaient contre Dom Juan parce qu’il faisait apparaître leurs incohérences et leur bêtise. « La peste soit du fat ! » Sganarelle croit dur comme fer au moine bourru comme d’autres croient aux médias. Le lycée dans lequel j’enseigne se rêve en défenseur de la liberté d’expression, mais tous ceux qui parmi les profs et autres membres du personnel, proviseur compris, savent que j’écris ici, m’ostracisent. « Je suis Charlie » est l’un des noms contemporains de Tartuffe. Ça croit aimer la liberté d’expression, ça ne fait que suivre la voix de leurs maîtres et craindre « le moine bourru », qu’il s’appelle Éducation nationale ou autre (même un syndicaliste a agité la marionnette du moine bourru, en l’occurrence l’Espé, pour  essayer de me faire craindre de n’être pas titularisée – haha).  C’est servile, ça ne pense pas, ça fait le contraire de ce que ça prétend vouloir. C’est pourquoi j’enseigne ici aussi, par ce que j’y écris, tant d’adultes qui ont oublié de devenir des hommes, des femmes, des humains dignes de ce nom, libres et dignes. Allez messieurs-dames, au travail, comme nos élèves, si vous voulez apprendre quelque chose au lieu de rester macérer dans votre ignorance ! La littérature n’est pas un long fleuve tranquille.

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Ma coupe est pleine (de joie)

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Voilà, j’ai fait mon mea culpa -c’est de saison- sur Twitter hier. En m’excusant auprès des infans de la religion médiaticolittéraire si je leur ôte ainsi quelques raisons de me rejeter. Mais tout n’est pas perdu pour eux, je ne doute pas qu’ils en aient d’autres, plus solides, à commencer par la beauté, la liberté, l’impertinente pertinence de mes écrits – je plaisante, bien sûr. Bonne journée !

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Lune etc

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ce soir rue Mouffetard à Paris, photo Alina Reyes

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Revenant de l’Assemblée Générale du Centre de Recherche en Littérature comparée, où il fut intéressant d’entendre la présentation de tous les travaux en cours, colloques etc. Et où nous avons eu notre moment, comment dirait-on en littérature comparée ? kafkaïen ou beckettien ou ubuesque peut-être – quand vint pour nous doctorants, l’heure d’élire nos représentants, qui doivent être au nombre de quatre. Quatre d’entre nous se présentant au suffrage, il nous fut demandé de voter à bulletin secret pour quatre d’entre ces quatre candidats. Nous avons donc tous inscrit le nom de ces quatre personnes sur un bulletin que nous avons replié, puis il fut procédé dûment au dépouillement, puis à la proclamation de l’élection à l’unanimité de nos quatre représentants.

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Ma récolte de pommes de terre

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Dans la petite jardinière (une quinzaine de centimètres de large) accrochée à ma fenêtre, j’avais enterré au printemps une pomme de terre trouvée germée dans la cuisine. Il en est poussé une verdure, puis la verdure est tombée, et voici ce que j’ai trouvé à fleur de terre, au pied d’un micro-rosier lui aussi récupéré. Une toute petite pomme de terre par personne dans la maison, ce n’est pas si mal pour un si minuscule jardin !

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10 petits poèmes pour apprendre à rire aux enfants le français

1

Ris, Nocéros ! quitte

ton air féroce ! ça vanne

dur quand tu barris, barètes

à poil, quand tu te poiles !

2

Ô Truche, passe-moi la cruche !

l’omelette est prête

et tu m’as battu

comme un œuf à la course !

3

De sa patte le chat polit son

chapeau lisse – on

dirait qu’il salue, poli, ce

pacha polisson !

4

Astre couché le roi

de la savane d’or dort.

Or vient le jour d’après hier.

Parmi lions se pavane

un soleil à crinière.

Mille ions et photons,

pierres à prières, adorent

l’Unique éclatant celé.

5

Chameau de dromadaire,

tu as tant roulé ta bosse

que j’en ai eu le mal de mer

au milieu du désert !

6

Petit pou saint qui t’en allais

avec un gros pou laid, trouvâtes-

vous, pèlerins, un scalp où picorer ?

Je crois, car la tête me gratte.

7

Défense de donner à l’éléphant

de la moutarde ! Quand elle lui monte au nez,

ça barde ! Et les faons ?

Si je ne me trompe, ils ne sont pachydermes.

8

La biche biche, oui.

Mais le cerf sert, aussi.

Et leurs enfants, les faons,

ils les bichonnent dans les bois.

9

Sa robe zappe. Allons au zoo, zélés,

zyeuter sur les zébrures du zèbre,

des zéros et des uns, l’algèbre !

Ah mes zozos, z’en zézaie raies.

10

Il est peut-être louche, mais il voit droit.

Il sort du bois, ou de la mer ?

Loupé ! Gare au garou, ce loup-là,

velouté, je le porte sur mon nez.

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Alina Reyes

Totem, tabou !

La plateforme Artmajeur publie dans son fil toutes les dernières œuvres de ses artistes en graine, en herbe ou en fleur. Notamment des « érotiques » exposant l’anatomie féminine. Mais cela, non, elle ne le publie pas. Dire que certaines s’escriment à montrer leurs seins barbouillés dans la rue, en croyant ou voulant faire croire que c’est pour libérer le regard. Non non, ce que veut le monde, c’est que les messieurs continuent à faire la règle du jeu, et que le monde continue à être vu selon leurs yeux. Et selon les miens, alors ?

insemination,

Insémination, acrylique sur bois 51x74cm, peint cette nuit par-dessus une ancienne peinture qui s’appelait Mont Saint Michel.

Également peint cette nuit, pendant l’incendie, sur une autre ancienne peinture :

notre terre dans la nuit et la lumiere,Notre terre dans la nuit et la lumière, acrylique sur bois 32x51cm

Un pianiste en répétition à la Schola Cantorum

J’ai déjà évoqué le charme fou de la Schola Cantorum, mythique école qui a aujourd’hui le statut d’établissement privé d’enseignement supérieur de la musique. Avant de passer à la musique enregistrée ce matin dans l’une de ses salles d’étude, en voici quelques témoignages :

« Il faut honorer ce petit coin de Paris où seul l’amour de la musique commande. » Claude Debussy

« … Schola Cantorum, cette grande enseigne, ne soulève pas seulement en moi une vague de musique. Elle couronne le souvenir de nos luttes de jeunesse. La Schola, que vénérait Erik Satie, élève de Vincent d’Indy, nous servait de drapeau contre l’impressionnisme et le néo-impressionnisme qui occupaient alors les âmes savantes, leur faisaient oublier que l’art n’est pas une physionomie mais un organisme et que la fugue construit les marches par où fuit le charme dangereux des sirènes. Il est probable que le fantôme de Satie rôde et veille à l’École… » Jean Cocteau

« La Schola Cantorum… Paradis de la musique… » Paul Guth

« … D’Indy et la Schola auront été les champions de la dernière tentative faite pour conserver dans la musique l’idéalisme que le matérialisme triomphant repousse de toutes parts… » Extrait de presse de 1913

« … Aujourd’hui, malgré les nouvelles vagues d’un enseignement accéléré et starisé, il existe encore des lieux où Mozart, Satie et Bartok sont les maîtres de cérémonie. Dans cette école légendaire… ne sont pas des élèves qu’on classe mais des artistes qu’on accompagne. » Honorine Crosnier, revue Milk 2006

« …À la Schola Cantorum, tout est rare : les murs, pur XVIIème, les jardins, l’atmosphère. Un climat si parfaitement esthétique qu’à peine franchi le portail, on se surprend à marcher autrement… » Cosmopolitain

« … La Schola Cantorum, l’équivalent français de la Juilliard School, concurrente historique du conservatoire, perpétue un authentique enseignement à la française, c’est probablement l’école qui dégage le plus de charme… » Revue Diapason




https://youtu.be/xqHW5mKd2VY

Un jeu plein de verdeur pour ces trois oeuvres virides, ensuite la merveilleuse « harpe éolienne », comme l’appelait Schumann, de l’Étude op 25 n°1 de Chopin.
Et pour finir, Zelda (là dans l’arrangement du pianiste), ici joué avec le nez :

Temps radieux

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tout à l’heure à la Pitié-Salpêtrière, photo Alina Reyes

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Aujourd’hui mon rendez-vous pour la séance de radiothérapie était à 13h15. Je dis ce matin à O « je ne sais pas encore si je mangerai avant, ou après ». « Mieux vaut après, me répond-il, sinon j’ai peur que ça fasse un effet micro-ondes dans ton estomac. » J’ai bien ri.

Dans les jardins de l’Allée haute, les gens pique-niquaient. La vie est belle.

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« De plus en plus de convertis à l’islam depuis les attentats »

La police et la justice continuent à arrêter abusivement des musulmans sur dénonciation ; l’édition, les médias, la librairie poussent à l’achat de livres islamophobes ; et ça marche. Ça flatte l’islamophobie avouée ou inavouée de beaucoup, mais ça a aussi d’autres conséquences. L’iniquité flagrante de ces procédés ne peut que pousser les justes à se ranger du côté des victimes de ce racisme, du racisme de tant de personnes au pouvoir, associées dans leur mauvais combat. Les convertis à l’islam sont de plus en plus nombreux. Les chiffres de délivrance d’attestations ont pu doubler, mais il faut compter aussi avec les convertis qui, comme moi, ne sont pas comptabilisés, n’ayant pas demandé l’attestation, qui n’est pas du tout obligatoire. « Nulle contrainte en religion », proclame le Coran, et c’est pourquoi, entre autres, je l’aime.

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