Archives de catégorie : Poètes du feu de Dieu

Musique des anges

Les anges de Patrice Contamine de Latour et Érik Satie

LES ANGES    (à notre ami Charles Levadé)

Vêtus de blancs, dans l’azur clair,
Laissant déployer leurs longs voiles,
Les anges planent dans l’éther,
Lys flottants parmi les étoiles.

Les luths frissonnent sous leurs doigts,
Luths à la divine harmonie.
Comme un encens montent leurs voix,
Calmes, sous la voûte infinie.

En bas, gronde le flot amer ;
La nuit partout étend ses voiles,
Les anges planent dans l’éther,
Lys flottants parmi les étoiles.

José-Maria Patricio Contamine de Latour

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Madame Terre chez Érik Satie et autres notes sur lui

et tous les Anges d’ici, à ce jour

et toutes les Chansons

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Ulysse, Nul et le Cyclope (Odyssée, Chant IX, ma traduction commentée)

Cyclope, gravure de Thomas Piroli pour l'Odyssée, édition de 1793
Cyclope, gravure de Thomas Piroli pour l’Odyssée, édition de 1793

*

Il se lamente terriblement, le rocher retentit de ses cris.

Nous, effrayés, nous fuyons. Enfin, dans la confusion,

la débauche de sang, il retire de son œil le pieu

et tout en s’agitant, le jette avec force au loin.

Puis il appelle à grands cris les Cyclopes qui habitent les grottes

des alentours, sur les sommets battus des vents.

Sur quoi, l’entendant hurler, ils arrivent chacun par leur côté,

se tiennent autour de la caverne, s’enquièrent de ce qui l’afflige.

- « Pourquoi donc tout ça, Polyphème, pourquoi appelles-tu,

accablé, par la nuit d’ambroisie, nous empêchant de dormir ?

Serait-ce qu’un mortel emmène tes bêtes contre ton gré ?

Ou serait-ce toi qu’il tue, par piège ou par force ? »

Alors, de son antre, le véhément Polyphème leur répond :

- « Amis, Nul me tue, par piège ni nulle force. »

*
J’ai traduit le passage en vers libres pour contribuer à rendre l’effet de machine verbale que constitue ce morceau d’anthologie. Habituellement on traduit le nom que s’est donné Ulysse auprès du Cyclope, Outis, par Personne. Ou-tis, littéralement, signifie : pas-quelqu’un. C’est exactement ce que rend nul, du latin ne-ullus. Et l’intérêt de le nommer Nul, c’est de pouvoir rendre quelque chose du jeu syntaxique employé par Homère dans ce vers en employant ensuite oude, qui signifie ni dans une proposition comportant deux éléments négatifs. Outis… oude. La construction en grec est déjà audacieuse, et elle est particulièrement intéressante en français où elle renforce l’ambiguïté sémantique, achève d’égarer. Polyphème est bien tué par piège : j’ai préféré ce mot à ruse, car il évoque le mécanisme, la mécanique purement poétique de l’intelligence à la fois ici déployée et concentrée en un raccourci saisissant. Qui tue Polyphème ? Les Cyclopes comprennent que cette affaire, si elle ne vient d’un homme, vient de Dieu, de Zeus, c’est ce qu’ils disent et s’en vont. Et telle est bien la vérité. C’est la Langue elle-même qui, dans un extraordinaire tour d’adresse, assassine en lui crevant l’œil Polyphème le mangeur d’hommes.

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Mahmoud Darwich, « Telle est ma langue »

*

 

Je suis l’adversaire des liens
Et contre l’éternel recommencement.
Telle est ma langue.
Je suis l’adversaire des commencements.
Prolonger un fleuve de musique qui consigne mon histoire et me dépouille des détails de l’identité,
Telle est ma langue.
Je suis l’adversaire des épilogues.
Que toute chose soit son propre commencement et sa fin et que je parte,
Telle est ma langue…
Et je témoigne qu’il est mort, le papillon, le marchand de sang, l’amoureux des portes.
J’ai une cellule de prison qui s’étend d’une année… à une langue,
D’une nuit… à des chevaux,
D’une blessure… aux blés.
Et j’ai une cellule, érotique comme la mer.

(…)

Et le rêve prend forme
Et prend peur.
Mais la cité est debout
Dans la flamme du feu en liberté,
             Dans les veines des hommes.
             Dissous-toi, ou répands-toi, cendres ou beauté !
             Que dit le vent ?

   Nous sommes le vent.
      Nous sommes le vent.
         Nous sommes le vent…

*

extrait d’un recueil-anthologie de poèmes de Mahmoud Darwich intitulé La terre nous est étroite (Poésie/Gallimard)