aujourd’hui au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes
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« La vraie condamnation, et qui touche la commune façon de nos hommes, c’est que leur retraite même, est pleine de corruption, et d’ordure (…) Aucuns ou pour être collés au vice, d’une attache naturelle, ou par longue accoutumance, n’en trouvent plus la laideur. »
Michel de Montaigne, Essais III, II
Un enfant emporté dans l’autre monde, un animal fabuleux, des prisons en ruine d’où sortir, toujours, par la poésie. Le dernier jeu de Fumito Ueda vient de sortir, acclamé.
Le début d’avant le début :
le début :
l’aventure en cours :
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Via Piranese, technique mixte sur et autour d’une esquisse de Piranese, papier 24,5x26cm
J’actualise cette note d’hier en y ajoutant cette fresque d’Invader que, toute à ma contemplation de la fresque d’INTI, j’avais oublié d’y ajouter, à la fin de mon parcours. Elle se trouve sur un bâtiment de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, côté boulevard Vincent Auriol. Je l’actualiserai de nouveau dès que je serai allée photographier aussi celle des deux nouvelles fresques de Shepard Fairey que j’ai manquée au début de mon parcours… en passant par ailleurs.
Invader. C’est sa plus grande réalisation, toujours en mosaïque, à ce jour. Et à côté du stéthoscope du Dr House, un petit Space Invader, bien sûr.
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Je suis allée malgré l’air pollué les admirer et les photographier. Il en manque une de Shepard Fairey, j’y retournerai et je l’ajouterai à la note. Et puis au cours du temps il y en aura d’autres, grâce aux artistes et à la politique du maire du 13e, Jérôme Coumet. J’ai beaucoup photographié depuis quelques années le street art dans le 13e, tags, graffs, fresques et autres, voir les mots-clés. Ces œuvres sont aussi visibles depuis la partie aérienne de la ligne 6 du métro, notamment le toit de l’école peinte avec les enfants.
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Seth
* Faile
* C215, déjà ancien (le chat) et à l’arrière-plan Shepard Fairey, alias Obey, qui en a fait une autre nouvelle, que je n’ai pas vue aujourd’hui mais que je retournerai photographier *
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J’ai assisté à (et je suis intervenue dans) une scène sinistre cet après-midi. On pourrait croire à une parabole, mais non, c’était la réalité. En revenant de mon grand tour dans le 13e où je voulais aller voir les nouvelles fresques (ensuite je suis allée jusqu’à la Bnf, je donnerai d’autres photos dans quelques heures), j’ai traversé le Jardin des Plantes. Dans une allée déserte, j’ai entendu des croassements et vu dans la lumière déclinante un corbeau couché sur le dos, en train d’essayer de faire reculer un autre corbeau qui commençait à le becqueter. D’abord j’ai espéré que l’autre était en train d’essayer de l’aider à se relever. Mais non, décidément. Et déjà un autre corbeau s’approchait aussi, et rapidement, d’autres encore, qui commençaient à entourer le corbeau couché dans l’herbe, semblant incapable de bouger mais croassant et lançant son cou, sa tête et son bec en avant pour les faire reculer. Alors, du geste et de la voix, je les ai effarouchés. Ils sont tous partis comme un seul homme, et même le corbeau immobilisé s’est envolé de son côté.
J’actualise cette note sur une exposition vue aujourd’hui avec ces deux vidéos, l’une d’extraits du procès d’Eichmann, l’autre d’annonce d’une pièce de théâtre en train d’être montée, Eichmann à Jérusalem ou Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible. Extrait du dialogue : « Ce qui est en débat, ici, ce sont les arguments qu’ils ont utilisés pour se justifier face à eux-mêmes et face à d’autres »
On peut lire aussi mon texte sur la question du mal, notamment à travers Eichmann et sa banalité, comme Arendt le dit : ici même
http://dai.ly/ximebz
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Quelques-uns des panneaux d’une exposition à la mairie du 13e en ce moment à Paris, tandis qu’en marchant dans la ville on voit partout sur les écoles des plaques portant les noms des enfants juifs arrêtés et déportés par la police française, et dans les rues, bien rares parmi la population, d’autres plaques à la mémoire de tel ou tel résistant fusillé sur place. Ne nous leurrons pas, les collabos sont toujours très largement les plus nombreux, prêts à se soumettre à la propagande et à servir le mensonge et la mort dès que l’occasion, d’une façon ou d’une autre, contre tel ou tel groupe humain ou telle ou telle personne, se présente. Certains trahiraient même leurs enfants.
Rappel salutaire et nécessaire, dans un monde où les abus de pouvoir sont quotidiens, impunis, et trouvent toujours des complices prêts à violer les droits élémentaires de l’humanité, de l’honneur et de la démocratie.
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« Notre constitution politique n’a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins ; loin d’imiter les autres, nous donnons l’exemple à suivre. Du fait que l’État, chez nous, est administré dans l’intérêt de la masse et non d’une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les différends particuliers, l’égalité est assurée à tous par les lois ; mais en ce qui concerne la participation à la vie publique, chacun obtient la considération en raison de son mérite, et la classe à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle ; enfin nul n’est gêné par la pauvreté et par l’obscurité de sa condition sociale, s’il peut rendre des services à la cité. La liberté est notre règle dans le gouvernement de la république et dans nos relations quotidiennes la suspicion n’a aucune place ; nous ne nous irritons pas contre le voisin, s’il agit à sa tête ; enfin nous n’usons pas de ces humiliations qui, pour n’entraîner aucune perte matérielle, n’en sont pas moins douloureuses par le spectacle qu’elles donnent. La contrainte n’intervient pas dans nos relations particulières ; une crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la république ; nous obéissons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout à celles qui assurent la défense des opprimés et qui, tout en n’étant pas codifiées, impriment à celui qui les viole un mépris universel. »
Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, oraison funèbre des premiers morts de la guerre prononcée par Périclès à Athènes (extrait). Le texte entier, en grec et en français : ici
« le visage tourné », acrylique sur toile 45×35 cm
(comme Montaigne, j’aime monter à cheval !)
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J’ai lu Montaigne il y a fort longtemps, et seulement en partie, par moments et par fragments, un peu comme je lisais le Yi King. Et maintenant que je commence tout juste à lire le troisième livre des Essais, dans la continuité pour préparer l’agrégation, alors que je n’en suis qu’aux premières pages, cette nuit j’ai été empêchée de dormir par les phrases qui me venaient impérieusement pour écrire sur ce texte, cet homme, comme si je le connaissais. Je vais essayer de terminer le livre avant d’écrire un article dessus mais en effet, sans doute, même si je n’en sais plus rien, je le connais, intimement. Quand vous lisez les livres comme si vous faisiez l’amour avec, ils vous entrent dans le sang, ils habitent en vous, même si vous êtes incapable d’en citer une phrase, de vous en remémorer le contenu, même s’il ne vous en reste qu’une impression, une intuition, une proximité oui toute charnelle, de même que vous pouvez connaître un amant même si vous ignorez son nom et à peu près tout de son existence.
Les mauvais livres vous entrent-ils aussi dans le sang, pour vous détériorer ? Je pense plutôt que, dépourvus de profondeur, ils sont également incapables de vous pénétrer en profondeur. Et je pense aussi que si vous n’êtes pas vous-même ouvert en profondeur lors de la lecture, de même que vous ne sentirez pas les parfums si vous portez un masque, vous ne sentirez pas, vous ne recevrez pas, tout ce que les grands textes ont à donner et implanter en vous. Être ouvert en profondeur pendant la lecture ne signifie pas nécessairement être très attentif au sens et à la forme, même si cela peut donner beaucoup de fruit ; parfois une lecture apparemment distraite, effectuée tout en pensant par moments à autre chose, peut agir extraordinairement aussi, de par la grâce de votre lâcher-prise et la puissance du texte.
Illustration issue de cet article de l’encyclopédie Larousse sur Le roman de Renart, fameuse parodie de chanson de geste écrite entre 1170 et 1250. L’histoire ci-dessus écrite et dessinée, celle de Renart et les jambons, est présentée ici en animation :
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et voici Le roman de Renard,très beau film d’animation de Ladislas Starevitch, inspiré de l’œuvre médiévale, avec des images et une bande son enchanteresses (suivi, à 1:03 d’une autre et courte animation, Fétiche en voyage de noces) :
https://youtu.be/Hc8HLC12S1s
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À partir du treizième siècle, Renart est devenu une incarnation de l’hypocrisie (un Tartuffe avant l’heure) et du Mal. Rutebeuf en a fait un dit de 162 vers saisissant, Renart le Bestourné, qui commence ainsi :
Renars est mors, Renars est vis,
Renars est ors, Renars est vilz :
et Renars reigne !
à la fois mort et vivant, vil et « ors » et régnant, ce qui signifie qu’il est « partout réincarné là où se trouvent la pourriture, la vilenie et l’hypocrisie révélée par la syllepse : « ors » signifiant à la fois « l’ordure » et « l’or » qui la dissimule »
« Le poète traduit ainsi l’invasion du Mal qui gouverne le nouveau royaume soumis aux lois de la ruse et de la perfidie. Avec Rutebeuf, le renard est devenu une figure politique et religieuse », dit aussi cet article d’Aurélie Barre
… « il est le Mal, l’agent du diable sur la terre et il répand sa renardie sur les XIIIe et XIVe siècles. Pour Rutebeuf comme pour ses contemporains, l’animal constitue le moyen de développer une satire violente contre les hypocrites et en particulier contre les ordres mendiants. L’image est un artifice rhétorique pour dénoncer les déguisements et le monde bestourné. »*
*bestorné ou bestourné signifie inversé, contrefait, détruit, châtré, lunatique, ahuri, ayant perdu le sens – exemple : » Est vostre sens bestourné ? », perverti
ces jours-ci à Paris 13e et 5e, photos Alina Reyes
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J’avais l’intention d’aller cet après-midi à Montmartre, notamment à la Halle Saint Pierre voir les films sur les Bâtisseurs de l’imaginaire présentés par Claude et Clovis Prévost à l’occasion de la réédition de leur livre (pour le côté intérieur, peut-être faudrait-il y ajouter Nathalie Lopizzo ?). Mais hier soir, au retour de la Sorbonne, j’ai marché dans Paris et à cause de l’intense pollution je suis rentrée avec une migraine tenace, qui continuait ce matin. Je vais donc éviter de marcher aujourd’hui, d’autant que quand je suis à Montmartre il faut que je me balade, que je grimpe rues et escaliers… c’est le premier quartier où j’ai vécu à Paris, c’est aussi celui où, en rêve, je me suis baladée une fois morte, bienheureux fantôme ou esprit. Quand même, la pollution tue : si c’est bon d’avoir des fantômes en ville, il faudrait aussi y conserver des vivants, et qui ne soient pas empêchés d’y faire du sport sans sacrifier leurs poumons ! Vite, de plus en plus de transports en commun et non polluants, et de moins en moins de voitures !
« Quelque part entre les chênes à Beauregard, un homme a dés-
habillé le sol de sa terre. Dix-neuf années durant, Roger Rousseau
s’est laissé guider par les formes, la profondeur et le langage de la
roche. «