Chambord. 1) Le roi à la salamandre et la dame à la licorne

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chambord 10-minChambord compte plus de trois cents représentations de salamandres. Photo Alina Reyes

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François 1er a bâti le château de Chambord sur l’emplacement d’un ancien château médiéval. Son ambition d’homme, de guerrier et de souverain nourri d’idées chevaleresques n’était pas d’effacer les valeurs du Moyen Âge, comme on crut que ce fut celle de la Renaissance, mais de les exalter. Plutôt que d’une renaissance, il s’agit d’une revivification, que symbolisent d’ailleurs l’emblème et la devise du jeune roi : la salamandre et son inscription latine nutrisco et extingo, « je nourris et j’éteins » (selon la tradition, la salamandre se nourrit de feu et a le pouvoir de l’éteindre).

Liée au feu qu’elle peut nourrir et qu’elle peut éteindre, ou dont elle peut se nourrir, ou par lequel elle peut nourrir ou éteindre, la salamandre pourrait aussi bien afficher, selon mon sens : libido, « désir ». Le désir nourrit et éteint le feu, selon qu’il est bon ou mauvais, régénérateur ou destructeur. Pour ce roi chrétien, le feu est tantôt feu du Saint Esprit, tantôt feu de l’Enfer, feu de la foi ou feu de l’impiété. La salamandre est aussi un symbole du Christ venu porter le feu sur la terre et trancher entre le bien et le mal. Sur le portail du Jugement de Notre-Dame de Paris, la pureté est représentée, sous les statues des apôtres, par une salamandre – donnant à penser sur la symbolique de purification possiblement portée par le récent incendie de la cathédrale.

Si François 1er est salamandre, il a donc pouvoir de nourrir ou d’éteindre les feux de toute sorte en son royaume.

Le Roi à la salamandre est à son seul désir savant comme sa contemporaine la Dame à la licorne. Ces deux animaux fantasmatiques, la licorne, animal phallique, et la salamandre, animal chthonien, ne représentent-ils pas aussi, l’un pour la femme et l’autre pour l’homme, à la fois leur désir et son objet ? La Dame se tient dans l’ouverture de sa tente aux quelque 80 flammèches, le Roi expose la queue enroulée en 8 ouvert de son animal (les salamandres sont réputées pouvoir faire repousser leur queue quand elles la perdent, ce qui contribue à en faire un symbole de régénérescence – n’est-ce pas aussi, dans l’inconscient, une image de la capacité d’une nouvelle érection après la détumescence du pénis ?). En cette période que des historiens d’aujourd’hui préfèrent nommer « seuil de la modernité » plutôt que Renaissance, François 1er s’est employé à ériger un seuil de l’infini : le château de Chambord. Nous verrons comment une prochaine fois.

En attendant, je recommande le visionnage du documentaire d’Arte L’énigme de Chambord. Mes images de ce château sont ici, et mes textes sur la Dame à la licorne .

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« Serrurerie, ou la Dame à la licorne »

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Je continue à repeindre avec des points d’anciennes toiles. J’ai intitulé celle-ci Serrurerie, ou la Dame à la licorne, je vous laisse deviner pourquoi.  Pour rappel, toutes mes notes sur la Dame à la licorne sont ici. Et revoici mes précédentes peintures aux points de ces jours derniers.

D’abord six petites toiles (10x10cm chacune) :

"Écritures secrètes". Quatre petites toiles (10x10cm chacune) que j'ai repeintes ces jours-ci

Écritures secrètes

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Puis quatre (avec celle d’aujourd’hui) toiles de 20×20 cm, toujours à l’acrylique.

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Ensuite je commence une nouvelle série, avec des toiles de 30×30 cm. À suivre !

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Yoga de la dame à la licorne, trésor pour le monde

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Quarante minutes de yoga chaque jour au lever, et les muscles, les articulations, la colonne vertébrale s’assouplissent et se renforcent. Ajoutez à cela au moins une heure de marche quotidienne à la fois vive et attentive et vous êtes parfaitement bien et vivants dans votre corps et dans votre esprit. Ce ne sont évidemment pas les seules façons de demeurer dans le bien-être, mais le bien-être requiert le corps et l’esprit. J’ai passé une très grande partie de ma vie en contemplation, je continue. Et je sais qu’il n’y a pas de contemplation spirituelle sans contemplation physique. Pas d’esprit sans corps, pas de pensée sans usage des sens. La qualité de la pensée, sa profondeur, sont en rapport direct avec la qualité de l’usage que nous faisons de nos sens.

Les tapisseries des cinq sens de la Dame à la licorne constituent en quelque sorte cinq asanas, cinq postures de yoga. L’ensemble constitue un kriya, comme on dit au kundalini yoga. Quant à la sixième, j’ai finalement trouvé une autre interprétation à son geste avec les bijoux. On dit généralement qu’elle va s’en parer, ou bien au contraire qu’elle est en train de s’en dépouiller. Selon ce que je comprends maintenant, elle pourrait, après avoir savamment usé de ses cinq sens, être en train d’accoucher de ces pierreries. De faire naître d’elle un trésor.

Sa servante, part d’elle-même au service du monde et sage-femme en même temps, le recueille. Le monde ouvrira le coffre au trésor quand il y sera prêt.

 

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Pour une Notre-Dame à la licorne

Cet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Telle Marie accouchant du verbe de Dieu sous un palmier (dans le Coran), je me suis assise au pied du palmier au fond du jardin, j’ai sorti mon carnet et j’ai écrit cette défense d’une Notre-Dame à la licorne. À côté un groupe de jeunes, un garçon et quelques filles, discutaient en riant avec force références sexuelles. « Ben quoi, elle a envie de te toucher la queue, laisse-toi faire », dit l’une. Etc. Ambiance pas vraiment virginale mais ça ne m’a pas empêché de faire courir mon stylo. Voici le texte, que j’ai proposé à la presse – j’actualiserai la note s’il est accepté, pour le signaler.

 

Cet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

Cet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Restauration ou reconstruction des toitures brûlées de Notre-Dame ? Dans la mesure où elles ont été entièrement détruites, n’est-ce pas naturellement de reconstruction qu’il faut parler ? Impossible de réparer, de rénover ce qui n’est plus, ni de lui rendre son aspect d’origine, comme on le fait pour des œuvres endommagées – comme vont être restaurés les tableaux qui sans avoir brûlé ont souffert de l’incendie. La restauration au sens de rétablissement ne s’entend que pour des choses abstraites. Reste quand même une controverse entre ceux qui veulent reconstruire « à l’identique » et ceux qui souhaitent reconstruire selon l’esprit et l’art du temps, comme l’ont fait nos prédécesseurs, dont Viollet-le-Duc au XIXe siècle.

Je suis résolument contre une reconstruction « à l’identique ». Il n’y a pas d’identique possible, des chênes d’aujourd’hui ne sont pas des chênes de huit cents ans, etc. L’ « identique » ne serait qu’un plagiat, une falsification comme il s’en fait trop en ce monde. Huit cent cinquante ans d’histoire ne se remplacent pas en cinq ans, ni même en vingt ou en cent ans. Ils ne se remplacent pas. Respecter l’histoire, c’est respecter ce qu’elle produit, constructions et destructions. Vouloir effacer l’événement que fut cet incendie tient du déni. Notre histoire est malmenée par ces deux manies contemporaines que sont d’un côté l’abus commémoratif, de l’autre l’occultation de certains faits. Le désir, dans le deuil, de refaire Notre-Dame à l’identique, rappelle le délire de John Mac Corjeag dans La Boîte en os d’Antoinette Peské, lequel préfère s’acharner à aimer un corps mort plutôt que de tourner la page.

Tourner la page ne signifie pas oublier l’histoire qui s’est dite jusque là. Au contraire c’est lui rendre hommage en la continuant. Sortir de la fixation morbide. Une toiture conçue de façon nouvelle pour Notre-Dame ne sera pas un oubli de l’histoire dont elle est emblématique mais au contraire une façon de se la remémorer tout entière, comme le cairn sur le chemin rappelle tout le chemin, fait et à faire. Choisir des matériaux plus légers et plus sûrs, comme du métal au lieu de bois pour la charpente, du titane au lieu de plomb pour les toits, ainsi que le préconise l’architecte Jean-Michel Wilmotte, serait non seulement une façon d’éviter le sacrifice de 1300 grands chênes pour un poutrage invisible, mais aussi la marque d’une bonne santé de l’esprit, qui doit choisir le meilleur et non le plus apparemment consolateur. Réfléchir à la fois aux meilleures techniques et au meilleur mariage esthétique et spirituel entre un temps et un autre sera, à condition d’éviter d’agir dans la précipitation, un témoignage de notre courage d’humains, un signe de l’acceptation de notre condition mortelle et de notre capacité à la dépasser par l’accomplissement d’une œuvre (en l’occurrence cette reconstruction) qui marque le flux et les accidents du temps et non sa fixité fantasmée – par peur de la mort.

Les croyants ne devraient-ils pas songer que « Dieu donne et Dieu reprend » et que c’est vouloir se mettre à sa place que prétendre rétablir à l’identique ce qui a été détruit avec sa permission ? Quant aux non-croyants, au nom de quel sacré, de quelle croyance secrète, voudraient-ils absolument qu’un bâtiment soit immuable ? Pour ma part, je rêve d’une Notre-Dame à la licorne, une Notre-Dame dont la flèche s’élèverait en spiralant selon la forme d’une corne de licorne, symbolisant ainsi, selon l’esprit médiéval qui présida à la construction de la cathédrale, le verbe de Dieu agissant dans le sein de la Vierge (ce qui parle aux chrétiens, mais aussi aux juifs et aux musulmans, et que les autres traditions comprennent aussi). Le coq qui trônait sur la flèche de Viollet-le-Duc trouverait aisément place ailleurs sur le toit. Des architectes sauraient trouver les matériaux les plus adéquats pour faire de ce signal une beauté. Et nous nous inscririons ainsi dans un mariage très moderne entre la spiritualité médiévale, qui inspire aujourd’hui tant de romans et de jeux vidéos, et notre temps. Plus encore, la licorne étant devenue un symbole mondialement aimé parmi les jeunes générations, Notre-Dame serait ainsi plus que jamais universelle. Audace et fidélité, telles seraient les qualités chevaleresques que brandirait ainsi cette sorte d’oriflamme au cœur de Paris, au cœur d’une chrétienté consumée qui doit se réinventer, au cœur d’une laïcité qui doit pouvoir embrasser toutes les spiritualités, détachées des clergés, des intégrismes et des fixations identitaires.

Car c’est bien aussi un désir de repli identitaire qui se manifeste dans le désir de reconstruction à l’identique. Comme si nous manquions à ce point d’être que nous risquerions de le perdre en évoluant. À quelques centaines de mètres de Notre-Dame, au Musée du Moyen Âge, la Dame à la licorne, malheureusement confinée dans l’ombre, comme certains croient qu’il sied à la femme de l’être, expose en six tapisseries le désir de la dame qui, dans une féminité émancipée, tend un miroir à la licorne puis saisit sa corne, réalisant la paix et l’harmonie dans l’entente bien pensée avec l’Autre, que cet autre soit autre sexe, autre culture, autre espèce ou autre architecture.

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Reflets, balade et Notre-Dame à la licorne

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paris 6e 2-minEn allant assister à un cours à l’EHESS, j’ai photographié des reflets ondoyants d’immeubles dans des immeubles, boulevard Raspail

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paris 6e 4-minDevant l’EHESS, j’ai voulu photographier les inscriptions au sol, mon ombre y était aussi

paris 6e 5-minAprès le cours (pas terrible), en partant, j’ai vu Frédéric Lordon assis dans la cour en train de parler joyeusement avec quelqu’un

J’ai continué à me balader

paris 6e 6-minEt je suis allée au Luxembourg

paris 6e 7-min(au fond, la coupole de l’Observatoire)

paris 6e 8-minJ’ai contemplé un moment les bateaux, et les enfants jouant avec les bateaux filant sur l’eau avec leurs fidèles reflets dansants

paris 6e 9-minJ’ai lu au soleil puis j’ai repris mon chemin et j’ai photographié quelques œuvres au passage

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paris 6e 12-minaujourd’hui à Paris 6e, photos Alina Reyes

De retour à la maison, j’ai vu qu’il y allait avoir un concours international d’architecture pour reconstruire la flèche de Notre-Dame, et j’ai eu instantanément une idée géniale : une corne de licorne ! Oui, c’est ça, la Vierge est associée à la licorne au Moyen Âge, d’ailleurs la Dame à la licorne est tout près de Notre-Dame, au musée de Cluny. (Mais alors il faudrait mettre ailleurs le vieux coq retrouvé avec ses vieilles reliques). Une flèche en forme de corne de licorne, voilà qui aurait du sens, voilà qui ferait un parfait mariage de médiévisme et de modernité, tout le monde adore les licornes aujourd’hui, dans le monde entier !

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Dame à la licorne et phobie de la femme

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La désastreuse nouvelle présentation des tapisseries de la Dame à la licorne au musée du Moyen Âge pourrait s’intituler L’Anglais décrit dans le château fermé, pour reprendre le titre d’un roman sadien d’André Pieyre de Mandiargues. Donner à voir ces grandes tapisseries dans un lieu sans espace trahit l’œuvre, de toute évidence conçue pour d’amples pièces, où l’homme a loisir d’évoluer et respire aisément. Ici la mise en spectacle semble conçue par un hystérique dont la maladie se traduirait par des crises d’étouffement, et qui voudrait transmettre son asthme aux malencontreux visiteurs qui ne se rendent compte de rien. Pourquoi ? Alors que les citations de plusieurs auteurs et poètes qui ponctuent le corridor d’accès à la salle mettent en exergue l’universalité de cette œuvre, laquelle comme tout chef d’œuvre parle de l’être humain et à l’être humain dans son entier, celle de Yannick Haenel parle de féminité. Outre que la présence de cette citation est comme le livre dont elle est extraite le résultat d’une machination, elle est aussi symptomatique de ce qui a été fait à ces tapisseries : désormais elles semblent garnir un utérus, où les visiteurs sont conduits comme au tombeau, ou du moins dans une prison. Cernés par la féminité de la Dame comme dans les pires cauchemars d’un psychopathe. La trahison de l’œuvre, et de son auteur, est totale.

Les hommes du Néolithique descendaient peindre dans les grottes comme dans des centres spirituels, où parfois ils figuraient aussi des vagins. Mais ces grottes n’étaient pas des espaces étouffants et clos, bien au contraire. On n’y arrivait pas comme pris au piège, mais en suivant un cheminement aventureux et initiatique, un chemin de libération. L’homme n’y allait pas pour le spectacle, mais pour rendre hommage à la création et plus ou moins consciemment, au Créateur. Ou bien les grottes étaient ouvertes sur l’extérieur, comme l’est la grotte de Lourdes, autre type d’évocation féminine qui loin d’étouffer l’être, l’ouvre et le guérit – rappelons-nous la parole du Christ : Effata ! Et celle de saint Paul : en Christ, il n’y a ni homme ni femme. Enfermer ainsi les tapisseries de la Dame à la licorne est une opération morbide, comme si on enfermait la grotte de Lourdes, en trahison totale de son histoire, au lieu de préserver le caractère largement ouvert du sanctuaire. Sanctuaire est le titre d’un autre roman, de William Faulkner celui-ci, où il est question de viol et de meurtre. Encore un effort, messieurs et mesdames les conservateurs, pour sortir des schémas mentaux mortifères.

Mes autres évocations de la Dame à la licorne sont ici. En particulier ce texte extrait de mon livre La chasse amoureuse.

La Dame à la licorne de retour au musée de Cluny

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À mon seul désir montre une pluie d’or sur la tente qui me rappelle le chantepleure, ce charmant ancêtre de l’arrosoir ; la coiffure de la dame ressemble à une auréole, sa tête est penchée comme celle d’une Vierge à l’enfant. Les scolastiques considéraient qu’il existe cinq sens « externes » et un « interne » : le sixième sens était celui du Cœur et de l’Entendement, qui permet à l’homme de garder l’âme pure de tout péché.

Si le thème de la dame à la licorne servait fréquemment au Moyen Âge d’allégorie de l’incarnation (dans l’enceinte d’un hortus conclusus, une jeune femme, un livre ouvert à la main gauche, tient dans sa main droite la corne de la licorne réfugiée dans son giron, tandis qu’un chasseur en profite pour lui percer le flanc), l’imagerie du jardin courtois dérivait bien de celle du jardin céleste.

Sur cette île bleue, foisonnante de fleurs et balancée, suspendue, plus ou moins basculée en avant dans un univers rouge habité d’animaux, d’oiseaux et de ramures fleuries qui lévitent aussi, là est l’amour humain, mi-céleste, mi-terrestre.

Légèreté, grâce de la jeune femme comme de la composition, rythmée par des lignes de fuite discrètement ascensionnelles, perspectives soulignées par des jeux de verticales et d’obliques qui créent un profond sentiment d’équilibre et de sérénité, gamme de tons finement dégradés, corps voluptueux de la licorne, blanc, charnel, élévation des arbres, des lances, de la corne dont la torsade donne l’idée d’une spirale délicate et infinie… Sublimation de la chair, innocence animale, force évidente de la pureté symbolisée par la licorne aussi bien que par la dame… Féerie de la faune et de la flore… Je pense à Rimbaud : « Des fleurs magiques bourdonnaient. Des bêtes fabuleuses circulaient… » Jeunes félins, renard, loup, lapins, singes, faucon, héron, perdrix… Et les matières, soies, velours, brocarts, broderies, pierreries, perles, chevelures… « Je vous indiquerai les richesses inouïes… » Chaque élément apparaît comme l’un des termes d’une langue enchanteresse, mystérieuse et immédiate, une langue sensible, un alphabet secret, un jeu de caresses très délicieuses, qui touche l’âme d’une harmonie parfaite.

Puissante mais douce, à mille lieues du stéréotype d’une féminité fatale et terrifante, la Dame semble pourtant déranger autant qu’elle fascine.

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« Pour atteindre la réalisation du Soi, vous ne devez renoncer à rien mais seulement percevoir l’âme en tout », dit un sage hindou. Âme, seul désir, pourrait dire la langue des oiseaux. Scintilla stellaris essentia, l’âme est une étincelle de la substance des astres, dit le mathématicien et astronome grec Hipparque, inventeur de la trigonométrie. Acies mentis… C’est à « la fine pointe de l’âme » que se fait le contact avec l’absolu. Si les cinq tapisseries tracent un chemin en forme de marelle, la sixième bien entendu figure le Paradis.

Imaginons qu’à la case dite de L’Odorat, la dame, encore prise dans une sorte de sommeil spirituel, sente, de ce sens le plus primitif, venir quelque chose. Mise en appétit, sens en éveil, elle s’essaie au Goût. Ayant goûté, son entendement s’affine, elle peut jouer et interpréter : nous en sommes à L’Ouïe (et il ne faut pas, comme dit Rimbaud que « la musique savante manque à notre désir »). Maintenant qu’elle a appris non seulement à percevoir des langages mais aussi à en émettre, il lui devient loisible de saisir la réalité qui l’entoure : nous voici au Toucher, qui la représente tenant d’une main une lance, de l’autre la corne de la licorne, symboles de deux mondes différents, temporel et amoureux-spirituel, auxquels elle a désormais accès.

Tenir d’un geste caressant la corne dressée et d’une main ferme la hampe aux armoiries, c’est aussi rendre hommage aux valeurs viriles, toujours dans l’équilibre de deux registres, et s’en rendre maîtresse en toute féminité, sans violence ni domination. Enfin c’est se saisir soi-même, condition essentielle pour accéder à l’amour réel : ainsi dans La Vue, la jeune femme, capable de vision, peut-elle offrir à la licorne, son divin amant dénudé, l’image qu’elle lui renvoie.

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Une fois accompli ce geste par lequel elle révèle l’amour à lui-même dans sa plus riche dimension, cette tente aux larmes-flammes d’or, ce simple et somptueux pavillon aux tentures entrouvertes comme une entrée royale autour de son corps, où elle va pouvoir se retirer… La peau interne du dais est couleur chair, c’est en son corps même qu’après une expérience savante des cinq sens externes la femme va s’isoler (île et isolé sont un même mot, et si l’île est présente sur chaque panneau, la voici maintenant signifiée par l’adjectif « seul » de À mon seul désir) pour connaître son sens interne et en jouir. Palais privé, royaume des cieux, royaume de l’âme, royaume de la langue, puisqu’à son fronton pour la première fois apparaît l’écrit, rayonnant de sens et de mystère. C’est dans « la petite flamme de l’âme », scintilla animae, dit Maître Eckhart, que Dieu naît en l’homme. Finalement je vois que sur la moire bleue les larmes qui coulent se sont transformées en petites flammes qui montent. « La première grâce consiste en un certain flux, sortant de Dieu. La seconde en un certain reflux ou retour en Dieu lui-même. »

Trois fois isolée, sur son île, dans sa tente, et par l’inscription « seul » qui la domine, la dame goûtera-t-elle une joie parfaite en son retrait ? Emportera-t-elle avec elle son désir, ce mot qui est au Moyen Âge encore proche de son sens latin : regretter l’absence de… ? Emportera-t-elle avec elle son désir et sa mélancolie, regrettera-t-elle l’usage enchanté de ses sens extérieurs ? Ou bien trouvera-t-elle en son pavillon clos la clé d’une ascension libératrice ?

« Sur les passerelles de l’abîme l’ardeur du ciel pavoise les mâts… » « La Reine, écrit encore Rimbaud, ne voudra jamais nous raconter ce qu’elle sait, et que nous ignorons. » Mais je suis la reine, et je sais.

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Arthur Rimbaud par Ernest Pignon-Ernest

Texte : passages de mon livre La chasse amoureuse (éd Robert Laffont, 2004 – je vais tâcher de le réviser pour le reproposer bientôt ici en édition numérique, si du moins j’arrive à récupérer le fichier – ce matin j’ai dû retranscrire tout ce texte d’après l’imprimé).

Les tapisseries étaient parties depuis plusieurs mois au Japon où elles ont eu un beau succès, elles seront de nouveau visibles à partir du 18 décembre 2013 au musée, dans une nouvelle présentation.

Extérieur jour : explorer, expérimenter

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Aujourd’hui à vélo jusqu’au bois de Vincennes, où nous avons roulé dans les sentiers sous les arbres et passé un joli moment au bord du lac. Photos Alina Reyes

bakasanaJe suis encore tombée sur la tête en faisant bakasana, la posture du corbeau, mais cette fois j’ai tenu nettement plus longtemps que la dernière fois que je m’y suis exercée. Je me suis exercée aussi ce matin à sirsanana, la posture sur la tête, que je fais pour l’instant avec un pied contre le mur, jambe encore à l’oblique, l’autre en l’air, déjà près de la verticale. Ce sont des postures auxquelles je me suis très peu exercée jusque là, mais le travail d’autres postures au yoga m’aide à mieux les approcher. prasarita-padottanasanaJe pose maintenant aisément ma tête au sol dans la posture des pieds écartés, prasarita padottanasana, où je compte m’améliorer encore. demi-roueJe m’entraîne depuis peu, de temps en temps, au grand écart latéral, et aussi à la roue, que je fais pour l’instant seulement sur la tête (demi-roue, ardha chakrasana), car depuis mes opérations chirurgicales je dois être prudente avec mon bras droit. Je continue à pratiquer chaque jour sarvangasanala chandelle, sarvangasana halasanaet la charrue, halasana, entre bien d’autres asanas, postures d’équilibre debout, etc. Le yoga est un jeu de patience joyeux, aux possibilités et aux variations infinies.

J. en arrivant hier, voyant ma peinture récente, l’a trouvée belle, plus belle en vrai qu’en photo. Je continue à peindre. Comme au yoga, j’explore et j’améliore. Je ne sens plus le même enjeu dans l’écriture, c’est pourquoi j’ai moins envie d’écrire. J’ai le sentiment d’avoir déjà donné le meilleur de mes capacités dans l’écriture. Je répugne à l’idée de faire quelque chose qui ressemble à ce qui a déjà été fait, soit par moi, soit par d’autres. Bien sûr je peux encore explorer et c’est ce que je fais. Mais en explorant je ne peux plus faire ce que je sais faire, ni même faire un peu mieux que ce que je sais faire, ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse c’est de faire tout autre chose, et là il n’y a plus ni route ni chemin ni sentier. Ni but non plus. Donc l’écriture n’est plus sous-tendue ni soutenue par les piliers de l’histoire, de la démonstration, etc. C’est ce que je veux. C’est donc ce que je fais, de la seule façon dont je puisse le faire, en errant librement dans l’espace et le temps. Dans le sixième sens, que les scientifiques appellent proprioception (il y a un documentaire là-dessus sur Arte en ce moment). Le sens de l’extase, ou de l’enstase. Comme dit la sixième tapisserie de la Dame à la licorne, « À mon seul désir ».

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Léonard de Vinci : l’exposition historique du Louvre

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C’est un moment magnifique et poignant. Un kairos, une acmé. Un homme est là, vivant. Traversant les siècles pour venir nous contempler, nous, femmes et hommes de ce temps, errant en foule d’une œuvre à l’autre, d’une salle à l’autre. Devant le Saint Jean je me suis arrêtée comme dans la méditation, au yoga notamment, et il est devenu vivant – qui ? Jean ? Léonard ? L’Esprit qui se meut à travers les vivants. Les yeux pleins de larmes, souriant comme lui, je n’ai pas bougé – pluie et lumière, un arc-en-ciel tendu entre lui et moi – tout à fait le genre de phénomène qui intéresse Léonard, étudiant obstiné des mouvements de l’eau, de l’air, de la lumière.

Ce soir, regardant des images des splendides îles du Cap Vert, et de leurs montagnes (où nous avons l’intention d’aller prochainement, O et moi) tout en écoutant Césaria Evoria, je songe que Léonard se serait bien entendu avec elle, et aurait adoré son pays. Ce mélange de splendeur et de mélancolie particulière qu’engendre la conjonction de la contemplation de l’époustouflante nature et du sentiment de la fuite du temps – sentiment qu’éprouvait si fort Léonard les derniers temps, à Amboise, alors qu’il continuait à méditer et travailler ses dernières œuvres, la Sainte Anne, le Saint Jean et la Joconde.

Voici des images de l’exposition, bien entendu je n’ai pas tout photographié, vous pouvez trouver en ligne plusieurs vidéos de présentation de l’exposition pour en savoir plus. Si vous le pouvez, allez-y. Vous pouvez aussi lire ou relire mes textes sur Léonard de Vinci et sur ses œuvres.

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expo leonard de vinci louvre 1-minLe Christ et saint Thomas ou L’Incrédulité de saint Thomas. À l’entrée de l’exposition, et la dramatisant judicieusement, se dresse cette œuvre de  Verrocchio, chez qui Léonard fit son apprentissage. Entourée de multiples études de drapés, révélant que le peintre s’est inspiré des effets de lumière et d’ombre sur le bronze. expo leonard de vinci louvre 2-min

expo leonard de vinci louvre 3-minPlusieurs œuvres absentes, comme L’Annonciation, L’Adoration des mages ou La Joconde, sont présentées en réflectographie infrarouge, un procédé qui met en évidence le dessin et donne un effet de pénétration saisissant.

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J’ai aimé contempler certaines études peu connues, comme ce visage ou cette petite dame à la licorneexpo leonard de vinci louvre 5-min*

Beaucoup d’œuvres sont inachevées, comme ce Saint Jérôme et son lion esquissé, qui s’inscrivent ainsi dans l’instant  expo leonard de vinci louvre 7-min* expo leonard de vinci louvre 8-minLa Belle Ferronière et un admirateur

*expo leonard de vinci louvre 9-minLa Vierge aux rochers prise sur le vif par un portable

*expo leonard de vinci louvre 10-minLe Musicien, à l’écoute

*expo leonard de vinci louvre 11-minDe nombreux manuscrits des travaux scientifiques de Léonard expo leonard de vinci louvre 12-min

* expo leonard de vinci louvre 14-minEt toujours d’admirables dessins expo leonard de vinci louvre 15-min

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Dans la dernière salle, les dernières œuvres, travaillées jusqu’à la fin à Amboise où il les avait emportéesexpo leonard de vinci louvre 17-minla Sainte Anne expo leonard de vinci louvre 18-minle Saint Jean

Manque seulement la Joconde, restée à sa place habituelle, où elle reçoit trente mille visiteurs par jour. En allant la voir, je photographie dans la grande galerie cette œuvre de l’atelier de Léonard, qui devait être un Saint Jean et a été transformée en Bacchusexpo leonard de vinci louvre 19-min*

La voici doncexpo leonard de vinci louvre 20-min

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Nous repartons en longeant la Seine et ses arbres sculptés d’inscriptionsexpo leonard de vinci louvre 23-min

Le pont des Arts débarrassé de ses cadenas a retrouvé le sens de la légèreté et de la fugace éternitéexpo leonard de vinci louvre 24-minAujourd’hui à Paris, photos Alina Reyes

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Chambord. 2) Le château métaphysique et physique de François 1er et Léonard de Vinci

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La première note, à laquelle celle-ci fait suite, est ici.

François 1er, disais-je, s’est employé à ériger un seuil de l’infini : le château de Chambord. Et pour cela, il s’est fait le mécène mais aussi le disciple de Léonard de Vinci. Si l’on ignore quels furent les architectes de ce château, les historiens de l’art s’entendent à reconnaître la marque de Léonard au moins dans la conception de l’escalier central à double révolution, qui reprend maintes études et dessins de l’ingénieur que fut aussi le peintre. Nous pouvons pousser un peu plus loin la réflexion en ce sens.

Cet escalier, pivot du château, n’illustre-t-il pas cette remarque d’Erwin Panofsky dans la présentation de son livre Le codex Huygens et la théorie de l’art de Léonard de Vinci :

« Dans un esprit ovidien, Léonard perçoit le mouvement comme une transition ininterrompue d’un état à un autre, chacune de ses étapes manifestant (transitoirement) cette mutation infinie des configurations qui parcourt l’ensemble des phénomènes naturels. »

Chaque marche figurant une étape dans cette montée-descente hélicoïdale nécessairement finie, donc non ininterrompue mais gagnant sa représentation de l’ininterruption dans le doublement du dispositif, qui donne à quiconque l’emprunte un sentiment de vertige propre à l’expérience de ce qui nous dépasse, de ce qui est infini. Comment, plus précisément, deux escaliers entrecroisés, deux constructions dotées d’un début et d’une fin, peuvent-elles donner ce sentiment confus d’infini ? Qu’est-ce qui est infini dans cet ensemble ? Qu’est-ce qui n’y prend jamais fin, donnant ainsi l’idée de l’infini ? Leur séparation. Tout en se croisant et se recroisant au grand jour, jamais ces deux escaliers ne se rencontrent.

Je faisais la dernière fois l’hypothèse d’un lien entre le roi à la salamandre et sa contemporaine la dame à la licorne. Dans le roman de René Barjavel Les dames à la licorne, remontant tel un escalier, sur des siècles, l’histoire de descendants d’un homme-lion et d’une femme-licorne, l’un des principaux héros se trouve affecté d’un syndrome et d’une vision de la séparation dont il ne guérit qu’en retournant aux sources. Après avoir vu pour la dernière fois, enfant, ses parents mourants dans deux lits rapprochés mais séparés par un intervalle dans lequel il se glisse, une fois adulte il traverse une période où tout ce qu’il voit, la tête de son cheval puis tout le reste, est coupé par une bande vide ; s’installer sur une île (songeons à l’île des tapisseries de la dame à la licorne) et la relier à la terre par une digue (achevée au moment de sa mort) calmera son vertige, lui permettra de vivre pleinement une vie d’homme.

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Le château de Chambord est un cercle (celui de l’escalier à double révolution) dans un carré conçu de façon giratoire et aux quatre coins en cercle. C’est aussi dans un cercle et dans un carré que s’inscrit l’homme de Vitruve dessiné par Léonard. Quatre siècles plus tôt, Hildegarde de Bingen avait dessiné un homme (un Christ) inscrit dans un cercle. Le cercle symbolisait le ciel, le carré la terre. François 1er, à la suite des Italiens, introduit dans sa construction, avec Léonard, le désir d’associer le ciel et la terre, d’en faire une double habitation pour l’homme. Double révolution, comme pour l’escalier. Mais y a-t-il là aussi une irréductible séparation entre les deux ? Vitruve et à sa suite Léonard voient une analogie entre microcosme et macrocosme, et une figure de l’univers dans le corps humain. Erwin Panofsky rappelle qu’il y a dans le texte de Vitruve « une comparaison, très souvent reprise et illustrée, entre la figure humaine bien faite et le bâtiment bien proportionné. » D’autre part il note : « C’est un fait bien connu que Léonard s’intéressait profondément au problème des deux infinis, l’infiniment grand et l’infiniment petit. »

Y a-t-il séparation entre ces parallèles, l’humain et l’univers, l’infiniment grand et l’infiniment petit ? Dans le dessin de l’homme de Vitruve, l’homme apparaît immobile dans le carré – bras en croix, jambes jointes comme le Christ cloué sur la croix. Mais ses pieds sont disposées sur le cercle comme s’il était une roue qu’il peut faire tourner. Voici deux nouveaux parallèles : l’immobile et le mobile. Immobile et mobile qui s’illustrent aussi dans la figure de l’escalier, à la fois figé et montant et descendant. Quoi qu’il en soit, il reste toujours une séparation au moins sémantique entre ces termes. Le seul fait qu’ils sont désignés par deux mots ou groupes de mots : univers/homme, infiniment grand/infiniment petit, immobile/mobile, implique une irrémédiable séparation, un espace entre les mots comme entre les deux escaliers et entre les deux concepts.

Il y a là une question très moderne, à laquelle Léonard de Vinci répond de façon éminemment moderne : son homme de Vitruve, avec ses huit membres, est un homme de Schrödinger. À la fois cloué, mort, et vivant, en mouvement, comme dans la célèbre image du chat dans l’espace quantique. Si nous transposons cette vision dans l’escalier à double révolution, nous pouvons voir que cet espace vide au centre du double escalier est à la fois ce qui distingue deux éléments parallèles et ce qui les relie. Pivot immatériel grâce auquel le monde peut tourner, de façon spiralante donc ouverte, comme l’est aussi la queue de la salamandre du roi (nous l’avons vu la dernière fois). Tandis que les physiciens, aujourd’hui, cherchent toujours une théorie apte à unifier les lois de l’infiniment grand et celles de l’infiniment petit, l’artiste et scientifique, avec le roi son disciple éclairé, continuent à travers siècles à nous offrir le sentiment de cette unification réalisée ou d’une ouverture entre les univers – de façon savante, dans l’identification et la distinction des différents étants et états.

Nouvelles du monde morbide et de la vie gagnante

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Hier, passant devant le musée de Cluny au retour du magasin de sport, je me suis rappelé que j’avais envie de pisser et j’y suis donc entrée (gratuitement avec mon Pass éducation) rien que pour ça – puisque je boycotte leur attraction phare, la salle où ils ont confiné les tapisseries de la Dame à la licorne tout en obligeant les visiteurs à passer d’abord devant une mauvaise phrase de Haenel/Sollers à mes basques et avec faute d’orthographe. Les toilettes se trouvant au niveau du Frigidarium des anciens bains romains, je suis ensuite allée m’y asseoir un moment, le temps d’écrire un peu dans mon journal intime.

Je ne raconterai pas dans ce journal extime les mêmes choses, seulement que je continue à marcher en moyenne 4 km par jour, et que je fais toujours du yoga, et davantage : plutôt que 20 à 40 mn, 40 à 50 minutes chaque matin au lever. Je ne perds plus de poids car je gagne en musculature mais je m’affine, le tour de hanches et le tour de taille continuent à diminuer sur le centimètre de couture, je (re)gagne assez rapidement en souplesse et très rapidement en équilibre.

 

Hier auFrigidarium du musée de Cluny et place de la Sorbonne, photos Alina Reyes

Hier auFrigidarium du musée de Cluny et place de la Sorbonne, photos Alina Reyes

 

Pour ce qui est du monde mondain, je lis toujours les nouvelles mais je perds l’envie de les commenter, tout ça est si médiocre. Deux points tout de même :

1) Marlène Schiappa déclare être attirée sexuellement par les personnes intelligentes. Contrairement à ses partenaires, donc. Aucun macroniste ni aucun partenaire d’aucun macroniste n’est attiré par l’intelligence, et si certains croient l’être, c’est qu’ils sont trop stupides pour savoir ce qu’est l’intelligence.

2) La police française est la plus mutilante et la plus tueuse d’Europe. Terrorisme d’État. En France on peut être assassiné pour avoir voulu danser en écoutant de la musique, que ce soit au Bataclan, sur un quai de Loire à Nantes ou ailleurs dans les régions de l’esprit.

Heureusement, comme dit l’autre, je ne suis pas du monde. Et je ne veux surtout pas en être. Qui veut savoir ce que signifie « A mon seul désir », qu’il me lise.

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La faute du musée de Cluny

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Comme je passais devant le musée de Cluny, j’y suis entrée, voir si, puisqu’il est en travaux, on n’y aurait pas renoncé à la dernière mauvaise mise en scène de la Dame à la licorne. Las ! Les six tapisseries sont toujours confinées dans une petite salle sombre desservie par un couloir orné d’une citation de Yannick Haenel – lapalissade écrite dans son style mou et niais, sa prose à la Ségolène Royal, sa poésie à la Christiane Taubira, et qui plus est ornée d’une grosse faute d’orthographe, de celles qui signalent le défaut de pensée profonde.

J’ai repris ma promenade, en dirigeant mes pas vers la mosquée, où aller me laver du verbe merdeux de l’entreprise Sollers &co. Le musée de Cluny ferait mieux de respecter ses collections, qui sont le bien de toutes et tous, et non celui de quelques faussaires aux bras longs comme ceux des singes.

 

paris 5e 3-minaujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Approche de « Barbare », de Nouveau-Rimbaud

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« Voici la Femme dont le corps
Fait sur les gestes et les signes
Courir la musique des lignes
En de magnifiques accords.

Je m’élance comme un barbare »

écrit Germain Nouveau dans son poème « La statue » du recueil Valentines, en une sorte de résumé fulgurant du poème « Barbare » des Illuminations. Continuant (ici et ) à nous demander qui est l’auteur réel de ce recueil composé par des éditeurs et attribué à Rimbaud à partir de textes copiés de la main de Rimbaud et de Nouveau mais non signés ni revendiqués par l’un ou l’autre poète, relisons aujourd’hui ce texte réputé parmi les plus énigmatiques. Mais avant de savoir de qui il vient, essayons de dégager un peu de quoi il parle.

Le premier vers est clair :

« Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays, »

situant le texte au-delà du temps humain, évoque un jour du jugement dernier, logiquement suivi de scènes apocalyptiques dont les deux poètes, par leur éducation catholique, étaient imprégnés. Les « fanfares d’héroïsme » rappelant les trompettes de l’Apocalypse, « loin des anciens assassins » la séparation qui s’y opère entre les justes et les iniques, les « brasiers pleuvant », les « rafales de givre », le « vent de diamants », le « choc des glaçons aux astres » les précipitations d’astres, d’éclairs et de grêles sur la terre dans le texte biblique dont l’auteur se tient sur les grèves de la mer, donc du même point de vue que celui de « Barbare ». Quant à « la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques », ne rappelle-t-elle pas celle de la Femme de l’Apocalypse qui crie dans les douleurs et le travail de l’enfantement ? Cette vision biblique n’est-elle pas transposée aussi dans « le pavillon en viande saignante » du poème ? Mais qu’est-ce qu’un pavillon ? D’abord, une tente militaire (dictionnaire Petit Robert) – et l’apocalypse est un temps de grands combats, d’où aussi peut-être la « viande saignante ». Puis l’étoffe qui recouvre le ciboire, le tabernacle, c’est-à-dire l’endroit où se tient le corps du Christ sous la forme de l’hostie – la « viande saignante » pourrait alors désigner, par l’évocation du corps saignant, l’ordonnateur de la révélation autant que la femme en train de le mettre au monde, le poème mêlant les grands bouleversements du jour du jugement et l’ « arrivée » dans les « douceurs » répétées de la cité céleste, l’Épouse.

Un grand texte est toujours polysémique. « Le pavillon » qui est, après un vers d’introduction-prologue, le premier puis le dernier mot de « Barbare » résonne finement et fortement comme étant celui qui se dit dans l’Apocalypse l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier – le « verbe de dieu » dont, dit le texte biblique, « le manteau qui l’enveloppe est trempé de sang » (Ap. 19-13). Le « cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous » ne serait-il pas évidemment un rappel de celui du Christ ? Mais ce sens premier et dernier n’empêche pas le déploiement d’images plus quotidiennes, comme les pavillons montés dans les jardins, et notamment au jardin des merveilles Mabille qui a pu inspirer d’autres poèmes du recueil ainsi que l’a souligné Eddie Breuil (certains vendant des viandes), ou encore les drapeaux qui pavoisent les navires ou autres mâts – et il n’est pas impossible que l’un ou l’autre des poètes, et spécialement Nouveau grand amateur d’art et de « reines » et « dames », ait vu et gardé en mémoire les tapisseries (cf « la soie » du poème) de la Dame à la licorne, au musée de Cluny assez récemment ouvert dans le Quartier latin qu’ils fréquentaient, avec leurs pavillons aux couleurs sanglantes, leurs pluies de fleurs blanches et de petites flammes, leur dame arrivée en apothéose à son « seul désir ».

Germain Nouveau consacra beaucoup de poèmes aux femmes, souvent déifiées, et fut un grand mystique. Nous pouvons voir d’autres indices qu’il ait pour le moins participé à l’écriture de « Barbare » dans certaines reprises du vocabulaire du texte dans d’autres de ses poèmes. Outre les vers cités au début, notons les termes « cendres », « diamant et feu », « s’écume », dans son poème « Ciels ». Ou encore, dans son poème « Le Mistral » la rime « fanfare/barbare », la « bannière » (proche du pavillon), et aussi, rappelant le « vent » et le « virement des gouffres » dans « Barbare », les « feuilles qui s’en vont en ronde » et ce vent de l’esprit qui œuvre à ce « que ce soit à n’y rien comprendre ». Sauf si on est assez attentif, pas trop dur du pavillon, et doté d’un peu, comme Nouveau le disait de lui-même (dans une lettre à Richepin du 12 février 1877), de « l’instinct de cette langue qui n’est ni d’hommes ni de femmes mais d’Esprits, de sorciers et de fées. » N’oublions pas qu’à la fin de sa vie, Nouveau signait ses textes « La Guerrière ».

*

Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays,
     Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n’existent pas.)
     Remis des vieilles fanfares d’héroïsme — qui nous attaquent encore le cœur et la tête— loin des anciens assassins —
     Oh ! Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n’existent pas)
     Douceurs !
     Les brasiers pleuvant aux rafales de givre, — Douceurs ! — les feux à la pluie du vent de diamants jetée par le cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous. — Ô monde ! —
     (Loin des vieilles retraites et des vieilles flammes, qu’on entend, qu’on sent,)
     Les brasiers et les écumes. La musique, virement des gouffres et choc des glaçons aux astres.
     Ô Douceurs, ô monde, ô musique ! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes, — ô douceurs ! — et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques.
     Le pavillon…

Nouveau/Rimbaud

Masculin-féminin, féminin-masculin : miroir et communion

adam et eve s'engendrant l'un(e) l'autre,

*

L’anatomie le dit, le sexe de la femme et celui de l’homme sont singulièrement comparables, à ceci près que l’un est externe, l’autre interne. Le clitoris n’est que la partie immergée d’un membre de semblable longueur et largeur que le membre viril, corps également caverneux et érectile qui borde et double le vagin.

Le sexe de la femme est le miroir de celui de l’homme. C’est là qu’il veut et ne veut pas se voir en sa virilité. “Posséder une femme”, comme il s’imagine le faire en la pénétrant, c’est pour lui affirmer et renforcer la possession de son propre sexe. Or comment possèderait-on quiconque, si l’on ne se possède soi-même ? La pleine possession de soi vient au moment où, parvenu à la source, on accepte de s’y mirer et de s’y reconnaître. De voir le Même en l’Autre.

Bien entendu, cette affaire de chair, et sa mécanique, sont aussi et avant tout une affaire d’esprit. On a longtemps douté que la femme ait une âme, et plus encore qu’elle ait un esprit, un esprit capable de pensée, d’invention, de création et de sublimation comme celui de l’homme. Posséder un phallus, c’est ne plus être seulement objet mais aussi sujet du désir, accéder à la jouissance et à l’ordre du symbolique, au statut d’”homme”, d’être humain à part entière.

Mais nul n’existe sans l’autre, et nul n’est complet, ni complètement libre, si l’autre ne l’est pas. Si quelque chose me manque, ou si j’apparais à l’autre comme manquant de quelque chose, l’autre ne pourra jamais me satisfaire, l’autre me semblera toujours manquant – et réciproquement. D’où les reproches que s’adressent mutuellement hommes et femmes.

Le propre de l’homme (de l’être humain) est d’être aussi bipède dans sa tête : dépassant sa prédestination biologique par ses choix culturels, il se déplace sur deux pieds, le masculin et le féminin. Que l’un des deux soit amputé ou abîmé, et il boite. Force est de constater que l’homme et la femme ont à peu près toujours boité.

Dans l’une des six tapisseries qui évoquent le chemin initiatique de la Dame à la licorne, la Dame tend un miroir à la si particulière figure, surmontée de son appendice phallique. La licorne s’y réflète, mais contrairement à ce que prétendent beaucoup de commentaires, ce n’est pas elle qu’elle regarde, mais la Dame. La licorne se voit dans la Dame, dès que cette dernière lui révèle avec grâce et douceur son image.

Ce qui signifie tout à la fois que la Dame prend paisiblement conscience de sa propre virilité spirituelle, qu’elle fait entrer dans son miroir ; et que l’animal phallique accepte avec le sourire la force et le courage de la Dame, sens premiers du mot virilité

Deinonô, épouse de l’un des disciples de Pythagore, dit un jour cette phrase profonde :

« La femme doit offrir un sacrifice à l’instant même où elle quitte le lit de son époux. »

Un sacrifice d’action de grâce, de remerciement pour l’acte charnel d’amour qui actualise tout à la fois la communion et l’autonomie de l’homme et de la femme, de la femme et de l’homme.

Retour sur l’affaire de Lourdes (actualisé en fin d’article)

Lourdes

photo Alina Reyes

*

Hier après-midi en écrivant sur la malheureuse nouvelle présentation de la Dame à la licorne au musée de Cluny, et en évoquant Lourdes pour souligner mon propos, j’ignorais encore ce qui se tramait au sanctuaire. Je l’ai appris et compris en lisant des articles datant déjà d’il y a quelques jours, évoquant une reconfiguration de l’espace qui m’a fait craindre le pire. Jusqu’à ce que je le lise en effet : un mur est prévu pour, prétendument, protéger la grotte des inondations. De qui se moque-t-on ? En quoi la grotte craint-elle les inondations ? Elle est là depuis la nuit des temps. Qu’on y laisse simplement un autel, et il suffira de balayer si l’eau, le vent ou n’importe quoi viennent à s’y déposer ou à y porter des choses quelque temps.

L’évêque de Lourdes n’est pas franc, en présentant la grotte comme quelque chose qu’il faudrait protéger. Qu’il ne pense donc pas à se substituer à Dieu dans cette tâche. Le fait est qu’il est prévu un réaménagement du site dans un esprit similaire à celui que je décrivais pour ce qui a été fait à la Dame à la licorne. Et c’est très grave. Jusque là, depuis plus de cent cinquante ans, toutes les constructions et tous les aménagements réalisés sur le site ne lui ont pas fait perdre son sens. La grotte est restée comme elle était quand Bernadette y a été appelée, à savoir d’accès libre et ouvert, visible depuis l’autre côté du gave. Vouloir maintenant la confiner au bout d’une allée d’arbres et la dissimuler plus ou moins (j’ignore à quel point est prévu ce forfait) derrière un mur, dénature complètement sa vocation. Je suis l’Immaculée Conception, dit la Dame à l’enfant. Cela signifiait qu’elle venait purement de Dieu et de Lui seul. C’est Lui qui a fait qu’elle puisse apparaître dans une telle configuration. Et c’est cette configuration, d’ouverture et de libre circulation, qui peut permettre aux pèlerins de revivre cette expérience.

À Lourdes on prie en regardant la grotte d’aussi loin qu’on la voit. La dissimuler aux regards, ne serait-ce qu’en partie, faire cela avec l’argent que les pèlerins ont versé, c’est leur voler doublement ce que Dieu leur a donné. Éternelle histoire de Judas, rendu traître par l’argent. Les sanctuaires après la dernière inondation ont reçu 9 millions d’euros, ils prévoient d’en dépenser 15 pour réaménager le site, qui par ailleurs reçoit de moins en moins de pèlerins. Est-ce en le transformant comme un parc d’attractions qu’on fera revenir les hommes à Dieu ? Honte sur eux, malheureux sont-ils ceux qui fomentent de violer l’Immaculée Conception en la forçant à se plier à leur propre et basse conception des choses. Ah l’argent rend tout facile, croient-ils. Mais non messieurs, ni l’amour ni la vérité ne s’achètent ni ne se paient. Sans doute pourrez-vous faire illusion un temps, mais votre entreprise est irrévocablement appelée, à terme, à sombrer. Dieu n’a pas besoin de votre argent, qui n’est d’ailleurs pas le vôtre. Votre argent ne compensera pas votre absence de foi, votre perte de foi, votre trahison.

Ajout du 8 mars à 20h35 : Une personne de la communication des Sanctuaires me répond sur Twitter que le projet cherche à « rendre aux pèlerins le recueillement à la Grotte, rendre à la Grotte la quiétude de ses pèlerins ». Mais à la Grotte, le recueillement et la quiétude viennent justement du fait d’être en communion avec le peuple qui va et vient, d’être dans sa rumeur et sa prière. Et non pas d’être enfermé en silence devant le rocher. Ce n’est pas cela, le charisme de Lourdes. On dirait que ceux qui ont imaginé ce projet n’ont jamais vécu l’expérience de Lourdes. Bien entendu, il est toujours loisible de venir chercher un recueillement plus solitaire plus tard le soir ou tôt le matin. Les pèlerins savent cela, ils savent ce que leur apporte la communion secrète des pèlerins dans sa vie simple et naturelle, ils savent aussi se rendre à la grotte aux heures de silence s’ils le désirent, c’est pourquoi ils aiment Lourdes, telle que Dieu l’a faite.

En marche

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Par une belle matinée, une belle lumière de fin d’hiver…

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nous avons marché jusqu’au Panthéon enveloppé de son linceul

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et nous sommes allés au musée du Moyen Âge

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dont j’ai photographié cette verrière, avant de partir

(Rien ne peut racheter Judas, quoiqu’en disent les prêtres qui sont les mêmes que ceux qui ont martyrisé le Christ)

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Au square, à côté de la statue de la louve romaine, une jeune chienne de berger au pelage exceptionnel ne cessait de bondir joyeusement après la balle. Nous avons parlé avec son maître, tout était plein de grâce.

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J’ai photographié les toits du musée que nous venions de quitter, et aussi un arbre en fleurs.

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Rue Saint-Jacques, le restaurant indien où nous allions quand nous y habitions est fermé.

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D’un café de la rue Soufflot, nous avons vu passer des manifestants ukrainiens.

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Je suis sortie pour faire le reportage, on peut le voir en photo et en vidéo dans Citizenside.

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Nous sommes passés par le jardin du Luxembourg.

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J’ai encore photographié quelques toits.

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Des sacs poubelles avec des choses dedans étaient accrochés dans toute une série d’arbres.

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La chapelle du Val de Grâce, d’ici, est si belle. Dombasle l’a souillée, car j’en parle beaucoup dans le livre où je parle aussi beaucoup de la Dame à la licorne, pour laquelle c’est H qui a fait le sale boulot.

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Et là, Paris a un petit air de sud.

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photos Alina Reyes

Quelques trésors de Cluny, musée du Moyen Âge

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En arrivant à la salle de la Dame à la licorne, j’ai vu qu’elle était introduite par une phrase indigente du livre indigent que Haenel et Sollers, déjà à mes basques (bien avant l’affaire de Forêt profonde et avant que je ne m’en doute), publièrent sur la Dame quelques mois après que j’avais publié moi-même un livre, La Chasse amoureuse, qui lui était en grande partie consacré (et dont on peut lire des passages ici), la Dame près de laquelle j’habitais et que j’allais voir depuis des années. Il leur fallait donc souiller cela aussi. Mon tour dans la salle n’a duré que quelques secondes, d’autant que la nouvelle disposition des tapisseries est beaucoup moins heureuse que la précédente, qui était à la fois plus spacieuse et plus intime, plus propice à la contemplation. J’ai quitté le musée rapidement, après une dernière photo de ce visage du Christ.

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photos Alina Reyes

Marcher ou ne pas marcher, that is the question

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cet après-midi à Paris, photos Alina Reyes

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Après avoir publié son petit livre sur la Dame à la licorne, qui était le thème de mon roman La Chasse amoureuse, paru juste avant, après avoir, dans un gros roman grassement payé et promotionné, repris des dizaines de figures de Forêt profonde et de quelques autres de mes livres (voir A la Grande Ourse), voici que Y.H., en cette rentrée, publie un roman dont les thèmes sont aussi essentiels dans Voyage (et d’autres de mes livres précédents) : dormir dehors, relever les inscriptions dans les rues, sortir du système par la marche. Bien entendu ces thèmes ne m’appartiennent pas, je n’en suis pas non plus l’inventeur, et j’aime les trouver dans la littérature – mais ici, cela fait pitié.

En exergue de son livre cette citation de Walter Benjamin : Vaincre le capitalisme par la marche à pied. Programme un peu étriqué par rapport à celui de mes Pèlerins d’Amour, qui, marchant à pied, voient un peu plus loin et un peu plus profond que le fait de vaincre le capitalisme, mais c’est quand même un bon programme. Seulement, il ne suffit pas de marcher dans les rues, il faut aussi et d’abord renoncer à marcher dans le système. Renoncer aux avantages et aux positions que confère le système quand on accepte ses compromis, ou quand on fait même pire. Je le dis parce que je crois qu’il a besoin que je le dise. Dans quel enfer il s’est ferré. Alors que je ne lui en veux pas. Tout homme qui fait de lui-même un parasite, et tout homme qui s’enferme dans une obsession, se fait beaucoup de mal. Ne te fais pas de mal, cela suffit ainsi. Que Dieu te délivre.

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Bien malheureux l’homme victime d’une injustice, non d’une injustice qui lui a été faite, mais d’une injustice dont il a profité.

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 Je continue à travailler pour faire vivre ce site et participer à ma façon à la rentrée littéraire par des éditions et rééditions – ma façon de dire que contrairement à la loi du système, la littérature n’est pas un produit éphémère et saisonnier – rééditions de livres dont Voyage fera partie. Il sera bientôt disponible en format numérique sur ce site, et en promotion à bien moindre prix sous sa forme papier, incha’Allah.

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aujourd’hui à la Grande Mosquée de Paris, photos Alina Reyes

 

Je suis allée à la mosquée, j’ai fait mon attestation de foi.

Ce fut très rapide, très simple, complètement beau et bouleversant.

Juste avant j’avais écouté de l’extérieur la prière. Bientôt je la ferai à l’intérieur.

J’y suis restée près de deux heures, dans un bonheur intense. À flaner dans les cours, les jardins, la bibliothèque. Le ciel était d’un bleu ! Je me suis demandé pourquoi j’avais tant de chance.

J’ai entendu un guide expliquer à des visiteurs que rien de ce qu’ils voyaient ici n’était sacré, que nous seuls le sommes. Plus tard il a dit qu’il fallait un sixième œil pour comprendre le Coran. Nous en avons donc cinq ? Oui, si nous savons voir ce qui est. Alors le sixième vient, comme dans la tapisserie de la Dame à la licorne. À mon seul désir, dit-elle enfin.

 

Aujourd’hui j’en suis où tout commence et j’y emmènerai mon peuple

…Vivre libre ne peut que provoquer la jalousie du destin, pensai-je vers l’âge où Dante pénétra aux Enfers. La jalousie du destin, j’avais lu cette formule sous la plume de Julien Green, et elle m’avait autant frappée, par son caractère énigmatique, que le nom de cette petite ville des Etats-Unis où j’étais passée un jour, Truth or consequences. Trois mots chaque fois, dans les interstices desquels se glisser pour allumer la lumière, même s’il ne s’agissait que d’une minuterie – puisque nous passons le plus clair, si l’on peut dire, de notre vie, à voir confusément, comme dans un très vieux miroir plein d’ombres.

Comment, malgré toutes les contradictions portées par ces termes, atteindre à la fois son destin, sa vérité et sa liberté ? Oui, il fallait se faufiler entre les impossibilités, marcher sur le fil et y funambuler, vertigineusement, joyeusement, et, tant pis, dramatiquement aussi.

 

Dans un moment, j’allais me lever. En cette nuit, aller chercher la neige pour m’y enrouler comme dans un cocon serait une vraie douceur. La boucle, simplement, allait se boucler. Née pauvre et sans culture, je mourrais seule et en conscience.

L’être en marge tient à sa marge comme à sa liberté la plus aiguë, mais il endure aussi la souffrance de l’exclusion, et de ce double mouvement de l’esprit tient une conscience du destin parfois dévorante. Échapper au déterminisme, à l’asservissement de ma condition, sans pour autant trahir le dénuement de mes origines, tel avait été le sens de mon incessant combat, qui m’avait pourtant vue maintes fois chuter dans les servitudes volontaires qu’entraînent la passion amoureuse, le désir de reconnaissance, la tentation du confort ou l’échappée dans le rêve. Rêve, un mot comme bien d’autres alors en perte accélérée de sens, bientôt réduit aux manipulations de ce qu’un penseur politique appela spectacle, roi déguenillé mais tout-puissant que des milliards de sujets aliénés reconnurent un peu plus tard sous le nom de réalité virtuelle.

J’allais me lever, et cette nuit il ne s’agissait plus pour moi de me libérer d’une souffrance, ni d’échanger un échec de ma liberté contre une affirmation de mon libre arbitre. J’étais une très vieille femme désireuse de quitter paisiblement ce monde où elle avait réussi à réchapper de tout, même de la perte de ses proches et de l’enfermement au bordel, même de l’idolâtrie qu’elle avait suscitée pendant les Ruines, même enfin de la tentation de rester éternellement sur terre. Oui, je pouvais, l’âme en paix, quitter ce monde où plus aucun ancêtre ni plus aucun enfant n’avait besoin de ma présence. Et ce qui rendait cette quête de la neige plus douce encore, c’est que malgré d’évidents signes de craquements, Paris était toujours prise dans les glaces.

et je savais cette chose étrange et paradoxale : que l’éternité reviendrait dès que le temps aurait terminé d’être arrêté.

Malgré la neige mes semelles dans la descente glissaient sur la glace, et il faisait si sombre que je levai la main gauche pour me tenir au mur de l’Institut des sourds et muets. De temps en temps une voiture remontait de la Seine et me jetait ses phares aux yeux, que je fermais pour n’en pas rester éblouie. Après son passage j’avais comme la tête qui tournait, à cause du contraste violent entre sa vitesse, sa lumière, son bruit, et la lenteur de ma progression dans le boyau muet. J’étais dans l’une des artères principales de Paris, jadis jour et nuit parcourue d’une circulation incessante, et maintenant on se serait cru dans les catacombes.

À la hauteur du Val-de-Grâce, une carcasse de voiture rouillée et désossée encombrait la petite place à la fontaine gelée. Je n’avais encore croisé personne, sauf un cycliste sans phares. Malgré le silence je ne perçus sa présence qu’au moment où son vélo me rasa en chuintant dans sa descente en roue libre et en sens interdit, alors que j’allais m’élancer pour traverser. Je scrutai l’ombre et tendis l’oreille pour m’assurer que plus rien ne venait, et les yeux rivés sur la masse claire de la bâtisse, rejoignis les hautes grilles, sur l’autre trottoir. J’essayai, en vain, de pousser le portail. Non, ce n’était pas cette nuit que je pourrais aller me recueillir dans la chapelle ni déambuler dans les galeries de l’ancien couvent. Que restait-il de ce pays où une reine fit élever un élégant édifice de pierre blonde pour remercier Dieu de la naissance de son fils, le futur Roi-Soleil ?

Je traversai dans l’ombre la rue Gay-Lussac, poursuivis ma descente le long des trottoirs verglacés. Au 216 de la rue Saint-Jacques était né Cendrars, dont j’avais un jour dit, au Théâtre Molière, la longue Prose du Transsibérien – Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? –, né là où avait été écrit le Roman de la Rose, en ce Moyen Âge dont j’avais beaucoup fréquenté le musée, plus bas dans la rue pour contempler la Dame à la licorne posée sur son île de verdure au plan incliné comme celui de ma clairière, à la montagne.

Au 176, je levai les yeux sur le deuxième étage de l’immeuble qui s’avance sur une courte portion de large trottoir, à l’emplacement d’une ancienne porte de la ville. L’endroit où, de ses trois voies de circulation en montant du boulevard Saint-Germain, la rue se rétrécit à une seule. Dès l’île de la Cité on voit, au fond de l’artère rectiligne, ce mur d’habitation qui marque la frontière des anciens faubourgs.

J’avais vécu là à la fin du siècle précédent, à côté de la librairie d’art tenue par Nassir, un Libanais qui m’offrait chaque fois que j’y passais du café à la cardamome et des gâteaux au miel, tout en évoquant la situation au Proche-Orient, d’année en année de plus en plus préoccupante malgré quelques répits, et qui avait déterminé son destin, à lui l’ancien journaliste chassé de son pays par la guerre. Durant toute cette période autour du changement de millénaire, la haute instabilité politique de cette région laissait planer dans les esprits la menace d’une libanisation étendue, pour les plus pessimistes, au-delà de la Méditerranée jusqu’au cœur de l’Europe, où les crimes racistes et les violences urbaines se développaient en même temps que les communautarismes exacerbés par le conflit israëlo-arabe.

Et je sentais grandir dans mon propre corps la croix dressée dans le corps de ces terres sensibles, où naquit et reviendra la lumière, où l’homme devint un nom propre et révélé, où se déploya l’espace aux quatre directions, où l’homme dans l’amour se connaît. J’étais cette géographie de l’Eden perdu et pourtant toujours là, dans l’eau le soleil, les cèdres les yeux doux des hommes, je sentais en moi cet orient si proche, si prochain, cette chair de l’être déchirée par la guerre et soutenue par l’esprit. Une croix intérieure m’irradiait d’amour et me clouait au plus cruel des manques, le manque de réponse à la question : pourquoi ?

J’avais quarante ans et je demandais toujours : pourquoi ?, de plus en plus douloureusement. J’avais du moins compris que l’Esprit travaille de la même façon les individus et les peuples, la nature et la nature de l’homme, j’avais compris ce que je savais depuis toujours, ce que les hommes savent depuis qu’ils sont hommes et ont commencé à imprimer leurs mains sur les parois des grottes, à y graver et peindre les animaux de leurs forêts et de leurs visions pour franchir le pas entre nature et surnature, j’avais compris ce qu’il devient si difficile à entendre dans le bruit et l’éparpillement du monde technologique, et aussi difficile à dire qu’à écrire, à l’heure des textes hachés à la mode communicationnelle, en longues phrases déambulant dans un labyrinthique livre : l’unité du tout.

Au rez-de-chaussée de l’immeuble où je vivais alors, un restaurant chinois tenait la place qu’avait occupée, un siècle plus tôt encore, l’Académie d’Absomphe, une taverne où Rimbaud alla souvent dès le matin chercher l’ivresse de l’absinthe. Quand vint pour moi et ma famille le temps des ruines, préfiguration des Ruines qui allaient frapper notre pays, je pris les roses dans le vase du salon et nous partîmes en pèlerinage chez le poète, à Charleville où je les déposai sur sa tombe, après avoir fait réciter en route Ma bohême à nos deux jeunes enfants. C’était Beyrouth dans mon cœur, ville ravagée par un amour illusoire, aussi destructeur qu’une guerre, et qui devait me laisser de longues années sans consolation.

Quelques mois plus tard, réduits en même temps qu’au désarroi existentiel à une situation financière catastrophique, nous quittions Paris, faute de pouvoir payer plus longtemps le loyer de cet appartement où nous avions passé un long temps de bonheur. Souvent, après notre installation à la montagne, j’avais fui le foyer pour revenir errer, seule, dans la ville de mes impossibles amours, trouvant toujours refuge chez une connaissance, un ami ou un proche, et retournant sans cesse dans mon ancien quartier, où je déambulais des journées entières, passant sous mes fenêtres en me demandant pourquoi je ne pouvais pas rentrer chez moi pour me reposer un peu. J’avais bien sûr déjà quitté, sans drame aucun, de nombreux appartements de location, mais ce que j’avais en vain vécu dans celui-ci, et les circonstances de notre départ, semblaient signer l’anéantissement de toute ma vie. J’étais devenue une âme errante, je déambulais entre la vie et la mort sans pouvoir m’établir ni dans l’une ni dans l’autre, et ce n’était pas fini, ce ne serait pas fini tant que je n’aurais pas accompli ma mission.

La richesse monstrueuse que je sentais en moi, je ne pouvais pas la dire avec la langue savante et autorisée du bourgeois, je ne pouvais pas la dire avec la langue restreinte et peu exigeante du populaire, je ne pouvais écrire ni dans mes habits de nouvelle riche ni dans mes habits d’ancienne pauvre, je ne pouvais écrire que nue. Je ne pouvais écrire que de mon désert natal, d’où je voyais avec une acuité presque insoutenable le cirque écoeurant des hommes et le cœur splendide du monde.

La tour de la Sorbonne se perdait dans la brume, la nuit, la désolation. Ses murs étaient aussi longs que ceux de la Santé, la prison proche aussi du boulevard Gabriel, chez moi. L’ancien Collège de France, prestigieuse institution qui avait accueilli les plus grands noms de toutes les disciplines du savoir, hébergeait maintenant les bureaux de la P.S., Police Spéciale, dont les méthodes étaient directement inspirées des dérives occultes pratiquées par Sad, du temps où il fut ministre de l’Intérieur et où je l’aimais. Espionnage, chantage, torture mentale, mensonge, manipulation, élimination de preuves… Il ne faut pas être trop scrupuleux avec sa conscience quand on occupe ce genre de poste, n’est-ce pas ?

Cette nuit pourtant était assez claire. Quand je me fus assez éloignée des projecteurs de la P.S., je relevai la tête vers le ciel. Épais, noir, mat. Je m’arrêtai pour l’ausculter, me tourner en tous sens à la recherche d’une étoile. Eppur, elles y étaient. À moins que je ne les aie trop bues autrefois, où je les avalais par tasses entières, courant au-devant des vagues de cet océan céleste avec des cris de joie, riant à l’énorme Voie Lactée, lame de fond écumante qui emportait dans son sillage les bêtes fabuleuses, plongeant et buvant la tasse, oui, la tasse de sel de la vie, que les nuits projetaient aux cieux des déserts où toujours me ramenait mon existence d’enfant ivre. Je les avais tant bues qu’elles avaient fini par se tarir. Etait-ce donc ça, la loi ?

La loi n’est rien, répétais-je au temps où, lectrice de Paul de Tarse, je sentis le christianisme se révéler à moi dans sa magnificence absolue, annihilant la mort. J’avais compris, j’avais vu ce qui échappe à la vue. Le sens de cette spiritualité adorable, que je pouvais saisir par fulgurances ou longues extases, longues de plusieurs semaines, me filait souvent entre les doigts, mais je finissais toujours par rattraper des yeux ma belle truite, fil de lumière dans l’eau vive.

Tout ce que j’avais à faire était d’aller trouver Haruki, pour lui demander de m’aider à entrer en action. Je ne l’avais pas vu depuis des mois, mais j’étais sûre que lui était toujours vivant, qu’il faisait partie des quelques vivants qui restaient certainement dans ces limbes. Peut-être même était-il déjà passé à l’acte, d’une façon ou d’une autre, derrière le paravent de son bar chaque nuit hanté par les morts-vivants de la cité.

Je ne suis pas seulement écrivain, pensai-je. C’était la première fois que me venait ce sentiment, et je m’étonnai de l’avoir formulé au présent. Oui, même sans livres, j’étais toujours écrivain, peut-on cesser de l’être, peut-on cesser d’être ce qu’on est, sauf à mourir ? Je n’avais pas été le meilleur auteur de mon temps, loin s’en fallait, mais j’étais des rares qui n’avaient pas seulement à écrire, mais aussi et peut-être surtout, à dire. J’avais connu l’époque de l’écrit proliférant par les livres, la presse, l’Internet, l’affichage ; du bavardage par écrit généralisé, assourdissant, absurde, tournant en rond, au sein duquel chacun se voulait écrivain, oubliant qu’écrire demande solitude et retrait, longue solitude et long retrait. L’époque où de plus en plus pourtant devenaient effectivement écrivains ; et où les écrivains étaient de moins en moins lus, pour la bonne raison qu’on n’avait plus besoin d’eux mais de prophètes, d’hommes armés et porteurs d’une parole. Ce que j’avais pu apprendre du métier d’écrivain m’avait servi à essayer de parler, pas à faire de la littérature. Et c’était peut-être cette parole encore contenue que les gens avaient cherchée dans mes yeux, au Sacré-Cœur.

Je les avais tous aimés, même en feignant la distance. Ils étaient mes enfants, aussi bien que ceux que j’allaitais sur mes genoux. Sans doute étions-nous maintenant réduits à l’état de vers ou de rats de la déchetterie ; en poursuivant ma descente de la rue Saint-Jacques, je pensai à tous mes concitoyens terrés dans des lits froids, qui m’avaient autrefois inspiré colère et dégoût par leur lâcheté, leur aveuglement volontaire, leur dévotion aux plaisirs et aux conforts ; il ne leur restait plus que la vie mécanique, totalement aliénée et misérable où les avait conduits leur longue décadence. Ils étaient là, réglementairement endormis dans la nuit ou cherchant le sommeil malgré leur ration de Climax, et s’il ne restait en eux qu’une minime lueur d’humanité, elle m’inspirait une compassion d’autant plus grande.

Au cours des siècles, et de plus en plus, l’homme s’était révélé si mauvais qu’il ridiculisait même le Diable, avec ses vieux tours pendables et trop connus. Mais chaque fois que j’ai appris qu’un être humain se formait en moi, chaque fois que j’ai su que j’étais enceinte, j’ai su aussi, instantanément et avec la plus vive évidence, que l’être humain est ce qu’il y a de plus précieux sur terre.

Je rêvais que j’étais SDF. Mais sur les toits de Paris. C’est là que je vivais et dormais, au lieu de la rue. En me réveillant je décidais que c’était fini, la fatigue, et je partais une nouvelle fois cueillir des framboises. Pas trop loin, près. J’avais la tête qui tournait beaucoup, je prenais les framboises et les cèpes. La clairière m’attendait comme la vache qu’on la traie. Elle était aussi la demeure de la Lumière qui s’était un jour montrée à moi, elle était ma bure, ma nuisette et mon bureau. Je rentrais, le pantalon trempé de rosée, et je voulais en mettre un autre. Mais je restais couchée sur le lit toute mouillée, à penser que j’étais faite pour la vie, pas pour le monde des hommes. Je pensais à certaines personnes qui me donnaient l’impression si forte d’être d’une autre espèce, d’être de l’espèce humaine, elles. Ce qu’on appelait aujourd’hui l’espèce humaine. Des corps tout couverts d’une épaisse peau aveugle, et rugueuse.

Je regardai la Seine jeter des éclats durs dans la nuit comme le Ténéré au soleil. Des lueurs bleu d’acier y traçaient des mirages de fissures, mais je savais la glace assez épaisse pour supporter que l’on y taillât des chemins de fer et qu’on y fît circuler des trains, si l’on avait soudain conçu l’idée de relier les antiques gares des deux rives pour faire de la ville morte un circuit de jeu géant. Au long de ses courbes, un peu en retrait des ponts non entretenus et devenus dangereux, on avait planté d’un bord à l’autre du fleuve des barrières de cordes où s’accrocher pour passer sans glisser ni se briser les os sur la surface gelée. Grâce à cet équipement, la traversée s’annonçait plus facile que la descente de la rue Saint-Jacques, au bas de laquelle m’était réapparu Arthur Cravan, qui avait au numéro 67 fabriqué et vendu seul sa revue Maintenant avant de partir errer de par le monde et de disparaître en mer, type de poète comme ils semblaient avoir été définitivement éliminés de l’espèce humaine, les Rimbaud, les Maïakovski, les Essénine, enragés de vie au moins autant que de verbe. Et moi, que puis-je tirer de mon corps troué pour le va-et-vient des hommes, de la vie et de la mort ? Que je me presse, je suis le tube de couleurs d’où sort la nature nue et pure telle que ne la peuvent retrouver que les êtres sexués pensant au-delà de l’homme et de la femme.

Qu’est devenu le peuple ? À l’âge de vingt-six ans, subsistant depuis longtemps et encore pour longtemps entre petits boulots et chômage, j’ai décroché pour quelques semaines un job d’agent recenseur. Par tirage au sort il m’avait été attribué le secteur “Bordeaux Nord”. Le superviseur m’a alors proposé de m’en donner un autre. J’avais l’air d’une poupée de dix-huit ans, il ne voulait pas m’envoyer arpenter pendant des heures et des jours, seule, l’un des quartiers les plus durs et les plus misérables de la ville. Il a même insisté, mais je ne voulais pas de passe-droit, je n’avais pas peur et je l’ai fait sans problèmes, pendant que mes petits de six et deux ans, avec lesquels je vivais seule, étaient à l’école. Entre les barres HLM et les bicoques parfois sans eau ni électricité j’ai effectivement vu beaucoup de misère, je ne pouvais pas me permettre de laisser les papiers, il fallait que je les remplisse sur place avec les gens, souvent incapables de le faire eux-mêmes ou très hostiles à la paperasserie et au Pouvoir, dont j’étais à leurs yeux une représentante. Je me faisais belle pour y aller et tout s’est bien passé, je me souviens d’avoir mangé des loukhoums à la rose avec un vieil Arménien solitaire, avoir bu du café avec une femme dont tous les fils étaient en prison, et sur bien d’autres toiles cirées poisseuses d’alcool, avoir aussi vaincu ma peur de bien des bergers allemands aboyeurs.

Avec une partie de l’argent gagné au bout de plus d’un mois de travail, 1600 francs à l’époque, je suis allée chez Conforama acheter une table et des bancs en pin blanc, bien neufs et clairs ils ont fait comme un rayon de soleil dans la pièce où on mangeait, les enfants et moi. J’aimais bien cet appartement sous les toits, dans le quartier Saint-Michel, les pièces étaient petites et éclairées directement du ciel par des lucarnes, tout aurait été parfait s’il n’y avait toujours eu, en se levant le matin, un énorme cafard noir qui courait sur le lino. À ce moment-là j’étais très pauvre, il n’y avait pas de RMI et j’avais beaucoup moins de moyens qu’un Rmiste plus tard, je n’avais rien, par exemple je n’avais pas le téléphone, ce qui n’était pas grave, ni de quoi manger à ma faim, ce qui n’était pas trop grave non plus tant que j’arrivais à nourrir mes enfants. Mais ça m’a toujours peinée, ensuite, de voir des personnes bien en chair aller aux restos du coeur ou faire la manche. Les pauvres avaient donc tout perdu. Ils avaient perdu la faim réelle, celle qui vous rend maigre et irrécupérable comme un loup, et avec elle leur dignité, qui aurait dû les inciter à cracher dans la soupe à Coluche. Même les pâtes étaient chères pour moi, je ne risquais pas d’être un peu enrobée. À ce moment-là je lisais comme une affamée, béni soit le pays où même les démunis peuvent trouver à lire, c’est à cette époque que j’ai lu La Faim de Knut Hamsun.

Les périodes de pauvreté sont finalement celles qui s’obstinent le plus dans ma mémoire. La pauvreté isole, j’étais très isolée, une femme seule avec deux enfants est plus isolée qu’une femme seule. Le très pauvre n’entre jamais dans un café, un restaurant, un cinéma, un train, un avion. Mais enfin j’avais du temps, de la lecture à volonté, de l’amour quand ça me chantait et ça me chantait tout le temps. J’étais toujours joyeuse, il me semble. La grande pauvreté est une grâce, surtout quand elle est choisie. À qui elle est imposée, elle est aussi une malédiction. Elle vous marque à l’âme, elle vous marque à vie parce qu’elle est aussi le signe d’une vie nécessiteuse, la victoire de la mauvaise destinée, de cette  anankè qui désigne aussi en grec les liens du sang (la fatalité de la naissance) et la torture, la prison. C’est comme ça qu’ensuite le riche se sent comme naturellement autorisé à vous traiter en sous-homme et à vous rayer de cette carte du monde où vous n’avez jamais eu le droit d’exister vraiment.

Quand j’ai relevé la tête, j’ai regardé en bas et j’ai vu des corps un peu partout par terre, du sang et des bouteilles vides. Plus personne ne se battait, presque plus personne ne baisait. Je me suis retournée vers ma Joyce, j’ai vu les ciseaux plantés au niveau de l’estomac, le sang épais. Elle n’était pas morte, puisqu’elle a dit : “Encore !”

J’ai enfilé ses fringues de soldat, j’ai ouvert le vasistas, je m’y suis faufilée, j’ai sauté dans la nuit et je me suis mise à courir, courir.

D’où vient le crime ?

 

La plus grande ruse du Diable, c’est de faire croire qu’il n’existe pas. “J’ai trente-deux ans et j’ai reçu une formation de tueur psychopathe. La douleur me fait bander.” Le soldat Massey veut ébranler les murs des consciences de ses compatriotes et laver la souillure qui l’empêche de trouver le sommeil. Dans cet univers inversé où des hommes transformés en machines à tuer pactisent avec la bête dans un parfum de sang et de terreur. Communient dans la violence.

 

Dehors les champs, la terre gelée, les collines, les forêts de pins, un bouleau isolé, un moulin abandonné avec un homme pendu à l’intérieur.

Je t’aime, mon ange, tu es beau, tu es doré, tu es doux et dur comme un lionceau, je me promène dans tes forêts, je me promène sur ta peau, je brûle, je fonds, je tombe à tes pieds, je te lèche, je perds la tête, je t’aime.

Les forces coalisées la population locale les programmes d’aide le travail de reconstruction les bases militaires les camps les jeux sur les ordinateurs portables la cantine les patrouilles du soir.

Nous aimons la nuit. Fusils à visée nocturne ils ne peuvent pas nous voir, les terroristes aussi aiment la nuit.

Dis-moi si tu le sens dis-le moi dans ta tête.

Check-point, quelquefois nous trouvons des choses dangereuses armes explosifs mortiers.

Ils comptent les jours qui les séparent du retour au pays.

L’existence de ce peuple est menacée.

L’existence.

Maternité, paysage dévasté, ruines, hommes arrêtés puis déportés la nuit, rafles.

Dans les rues femmes enfants vieillards.

Tortures, exécutions, la mort est partout, silencieuse.

Résistance par la vie, naissances, survie du peuple, femmes dans les couloirs, chaque jour médecins et sage-femmes risquent leur vie pour se rendre à la maternité.

On n’a pas perdu notre humanité.

Humanité.

Pas de chauffage, l’électricité rarement, l’eau précieuse.

Couvertures de fortune, draps entassés, bébés couchés par deux pour conserver la chaleur, les mères sont malades, pas assez de lait, presque tous prématurés la plupart maladies respiratoires, la bonbonne d’oxygène dans la salle de couveuses, danger. D’autant que de dehors ça tire tout le temps, beaucoup de bébés meurent.

Par-delà le brouhaha du banquet j’entends une voix qui dit “je suis”, c’est un poème, je tends l’oreille mais la suite se perd, je ne comprends que ce “je suis” qui revient régulièrement, lancinant, ce n’est pas possible personne ne dit un poème, je regarde les gens les bouches pas de poème sur aucune bouche et ce “je suis” qui revient lancinant, un violoncelle violonce ses notes de silence, ce “je suis” se perd dans la foule et j’ai sur le palais un goût de raisin blanc.

 

Le vent la nuit dans la forêt à peine souffle la neige est un nuage ces gros flocons lents, vraiment, on dirait du duvet d’anges.

Dans la forêt j’ai retrouvé mon homme la nuit dans la forêt, il était là parmi les loups dormant au creux de leur cercle d’argent. J’ai avancé dans leur fourrure et ils m’ont reconnue puisque j’avais la même odeur que lui. Les loups étaient couchés là sous la lune et chacun sur mon passage me léchait les chevilles, en gémissant comme une femme qui jouit quand il ne faut pas faire de bruit.

Et j’ai marché dans leur pelage cachant sous mon manteau de soldat mon sexe rougeoyant qui tisonnait mon corps, et j’ai léché mon homme, couchée à ses côtés moi sa louve gémissante j’ai léché les paupières de mon homme, la nuit et la nuit j’ai léché le pus qui collait ses paupières et au petit matin il a ouvert les yeux.

 

Beaucoup de femmes meurent en couches.

Mitrailleuses kalachnikov bombes grenades tanks seuls bruits que les enfants connaissent.

La famille apporte à manger aux accouchées.

Bougies et lampes à kérosène car les soldats tirent sur les transformateurs pour s’amuser.

La nuit je ne dors pas j’ai peur j’écoute on ne voit pas la fin de cet enfer.

Je me sens brisée l’angoisse est partout on a tous un déséquilibre de l’âme.

Nous sommes prêts au combat ils veulent exterminer un peuple.

Où est la brande enneigée où couraient les sentiers les champs les arbres et les taillis les pierres et les marais ?

Armes chimiques biologiques nucléaires nous devons nous tenir prêts à utiliser n’importe quel type d’arme pour tenir tête à l’ennemi.

Au loin brillait la lumière d’une masure.

Nous riposterons notre peuple a reçu la lumière.

Lequel filait sans se retourner sur la neige où brillait la lune.

Zone de repli, base logistique, centres de décisions, les combattants s’infiltrent par une zone frontalière difficile d’accès, le gouvernement ne la contrôle plus, ils tentent de réduire à l’impuissance les seigneurs de la guerre.

Je le promets devant Dieu, fit le voleur qui d’un geste ample montra les taillis les carrières les marais et les champs plongés dans la nuit.

Mon amour est un lointain pays aux frontières de feu dont je franchis le cercle par les bonds insensés de ma jument nerveuse, une fois projetée dans sa sphère en chaleur je m’enroule avec lui autour de son noyau et là où confondus nous sommes un seul serpent, je lui suce la queue.

Camps d’entraînement, aucune mesure significative pour les démanteler, organisations terroristes, nul n’est coupable tant qu’on ne lui a pas démontré sa faute.

La savoureuse queue.

Des jeunes gens préparés depuis leur plus tendre enfance à devenir des martyrs.

La savoureuse queue où je sens affleurer tout contre mon palais l’exquis magma de ses laves en fusion.

Notre foi est pure nous sommes prêts à partir pour la guerre car c’est la volonté de Dieu.

Mon amour est le secret pays niché entre mes cuisses.

Les combats embrasent le pays.

Gorgé de mon brûlant désir.

Scintillant d’explosions.

Début de l’offensive de printemps.

C’est de là que j’appelle, là où il se trouve, dans la nuit de la chair d’où jaillit la lumière, jaillissent et rejaillissent nos corps galvanisés.

Hauts dignitaires, cibles potentielles, attentats-suicides, commandos, convois, créer un climat de terreur, d’anarchie, d’insécurité.

Dans la nuit de lumière qu’il veut que je lui donne et que la petite voix

gigantesque dépôt de munitions

de mon volcan l’appelle à venir dérober.

 

Nouvelle offensive.

Combattants retranchés dans les montagnes.

Body-bags avec dedans les corps des soldats tués.

Multiplication des mutilations.

Grenades et roquettes lancées lors des embuscades, grenaille des bombes artisanales utilisées dans les attentats-suicides, éclats d’obus, mains membres yeux arrachés, chirurgiens militaires.

Un soldat tourne des vidéos-souvenir, une partie d’entre eux ne rêve que d’appuyer sur la détente et de revenir en racontant combien ils en ont tué, la dépression fait des ravages.

 

Le cheval mort dans l’arbre dis-le moi dans ta tête tais-toi je ne veux pas entendre je veux juste savoir si tu les sens marcher toutes les roues dentées qui tournent dans ma tête.

Un seul désir rentrer chez eux, ils tuent des hommes non armés des innocents et après ils cogitent pourquoi cette guerre.

Il a sauté sur une mine de sa propre armée.

Lors d’une attaque de terroristes femmes et enfants parmi les victimes.

Des dragons dans le ciel chéri dis-moi si tu les vois, que je voie tout sortir vas-y chéri tu es beau tu es si beau quand tu le fais.

Lorsque chez l’amant mystique l’amour humain atteint à ce paroxysme extatique.

Des corps dans des sacs au milieu de la rue.

Vas-y vas-y vas-y, vas-y mon salaud viens montre-moi ça.

Des morts jonchent les rues, des chiens mordillent leurs cadavres, il fait froid, humide, la puanteur est insupportable.

Dans le même jour il fleurit et il vit tant qu’il est dans l’abondance, il meurt lorsqu’il est satisfait.

L’épais manteau neigeux qui recouvre la ville bombardée assourdit tout sauf le pilonnage de l’artillerie.

C’est l’amour de ma vie elle dit et les autres rigolent.

Rendez-vous ou vous serez détruits sans pitié, serinent les haut-parleurs des hélicoptères.

Nettoyage nocturne, des colonnes de soldats enserrent et verrouillent le quartier, dans la maison ils me trouvent.

Rendez-vous rendez-vous, ils cherchent des caches d’armes des terroristes, ils me trouvent ils me violent, en uniformes lourdement armés.

Arrêtent les futurs disparus détruisent les maisons puis s’évanouissent laissant dans leur sillage pleurs terreur ruines fumantes cadavres fille violée eau polluée.

Pas d’eau au robinet et dans les rivières on jette les cadavres.

Hommes femmes et enfants fagotés ensemble et pulvérisés à la grenade et à l’explosif.

Mourir pour de l’eau en allant chercher de l’eau.

Dans l’escalier qui remonte des berges de la Seine à l’île de la Cité je me retournai, le temps de voir que des pans de glace se désolidarisaient et avançaient lentement dans le lit du fleuve, qui recommençait à couler. En sentant les premières gouttes, je relevai les yeux au ciel. Les cumulus s’étaient rassemblés en une gigantesque masse noire, et oui, il pleuvait. Sur le parvis de Notre-Dame, les gens se mirent à pousser des cris de joie.

De la galerie des chimères j’ai vu se monter peu à peu les six minarets autour du Sacré-Cœur, six minarets fins, circulaires et élancés comme ceux qui entouraient Sainte-Sophie à Istanbul, dédiée à la Sagesse de Dieu, quel que fût le nom de ce dieu. Et j’entendis les messes reprendre à Notre-Dame, puis les répétitions d’orgue. De là-haut je vis les marchands à la sauvette s’installer sur le parvis, où le monde recommençait à circuler. La glace, en s’évacuant, avait dû aussi emporter la pollution du fleuve, car il y avait chaque jour des pêcheurs à la ligne au bout de l’île et sur le Petit Pont. Les péniches avaient repris du service, tout était de nouveau animé.

Retourne-toi, fais face à ce qui te poursuit, combats loyalement.

Fracasse le miroir. Quand tu sauras que le royaume ceint d’un miroir n’est pas encore le royaume.

 

Être puissant n’est pas régner sur soi ni sur autrui. Qui veut régner est appelé araignée, comme a dit le poète. As-tu envie d’une existence d’araignée ? La puissance est dans la foi.

La foi c’est juste adhérer à la vie, à la ruche de sens de la vie. Être relié aux circuits qu’ils empruntent par et depuis toutes les dimensions. La foi, c’est être au centre des sens l’absolu de la justesse. Souviens-toi : il ne s’agit pas d’avoir la foi, il s’agit de l’être. Sois la foi.

Sois souple, écoute la Langue, réponds, ajuste-toi, navigue.

Sois souple vraiment, car voici l’aube des déchirures et des passages entre les dimensions, voici le nouveau monde et les nouvelles vies à inventer.

 

Sois doux, sois douce.

Que le chant te porte.

Je t’aime. »

 

Je me tus, et l’oiseau s’envola.

L’Ecriture déclare : « J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé.

C’est difficile de regarder dans les yeux, on a peur de se noyer. Pourtant c’est la seule chose à faire, en ce monde.

 

Le calme d’avant quelque chose était tombé. Il faisait froid, je frissonnais de fièvre. Je me suis efforcée de rester très attentive, je voulais tout voir. Je regardais les brindilles au bout du bout des branches, aussi tendues que moi, je regardais au-delà des faîtes des arbres, dans la trouée. Et soudain j’ai vu arriver au galop le ciel de neige, suivi de ses blanches armées. Déversée de partout elle est venue, dansante, voluptueuse. Oh, mon dieu, que de beauté. Tout ce blanc, l’amour. Je me suis relevée sur mon coude, et dans un étourdissement j’ai vu aussi des étoiles dorées surgir et valser avec les flocons et les petites plumes duveteuses, partout sous mes yeux, où que je les tourne. Oui, je vais appeler Florent et les enfants, leur dire comme tout sera beau lorsqu’ils me rejoindront, à Noël.

 

extraits de Forêt profonde

tandis que le prochain roman est en route, ainsi que la prochaine vie, que je vous donnerai comme je l’ai toujours donnée

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Fontainebleau et Barbizon, images et réflexion + la forêt au trésor de Stevenson

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La vie c’est la révolution. Certains choisissent de demander des choses au monde ; d’autres, dont je suis, d’avoir des choses à ne pas lui donner. Un bon lecteur me dit que le dernier livre de Murakami semble fabriqué, ou témoigner d’une sérieuse baisse d’inspiration. Quel auteur véritable peut continuer à publier de véritables textes ? L’école tue la lecture, l’édition tue la littérature. Le problème n’est pas aussi aigu partout, mais plus la diffusion est large, plus il est inévitable.

Cette fois, O et moi sommes partis visiter le château de Fontainebleau, puis le village de peintres de Barbizon, où nous avons logé, en pleine forêt.

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En descendant du Transilien à la gare d’Avon-Fontainebleau, nous avons traversé la forêt

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pour aller déjeuner dans un bon restaurant fin, sous une belle fresque murale signée Camille Rousseau

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Puis nous sommes allés visiter le château

fontainebleau 10-mincertes grand et magnifique, mais envahi de napoléonades, horribles meubles Empire et autres souvenirs du parvenu et assassin de masse que nous célébrons en France

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Heureusement certaines parties du château gardent un cachet plus ancien, et la trace de François 1er, avec sa fameuse salamandre, dont j’ai photographié chacun des dizaines d’exemplaires, tous différents

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  Ensuite nous avons passé un bon moment au bord du plan d’eau, à contempler canards, poules d’eau, cygne et carpesfontainebleau 11-min

puis nous sommes partis à la recherche d’un bus pour Barbizon

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Et voilà l’allée intérieure du domaine de Bramefaon, où nous avons logé, dans la forêt :

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la chambre où nous étions

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avec sa salle de bains en mosaïque de tout petits carreaux assemblés un par un il y a un sièclebarbizon 3-min

et la terrasse privative donnant sur la forêt

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Le soir dans le village j’ai photographié cette œuvre que nous allons revoir au jour le lendemain matin (plus bas dans la page)barbizon 5-min

Après un excellent dîner bien terrien chez le boucher de Barbizon, qui tient aussi bonne table (boudin noir-purée et tatin aux prunes pour moi, (gros) tartare-frites et pain perdu au caramel-beurre salé pour O, accompagnés de Moulis au goût de terre et de sel), nous avons retraversé la forêt de nuit, avec les bruits d’un sanglier

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jusqu’à notre chambre où j’ai joué de la photo avec les miroirsbarbizon 7-min

et où nous avons prolongé cette délicieuse ambiance nocturne en nous plongeant ensemble dans la profonde et antique baignoire éclairée aux bougies.

Le matin, à la fraîche, j’ai fait mon yoga dans la clairière, en plein air. Quel bonheur, quelle grâce, d’ouvrir les yeux après shavasana (« posture du cadavre », relaxation finale couchée sur le dos), et de voir le ciel limpide et la lune paisible entre les cimes des hauts conifères !

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Et nous sommes de nouveau allés dans la forêt, avant de rejoindre le village.barbizon 9-min

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barbizon 12-minRobert Louis Stevenson, l’un des mes auteurs préférés, a vécu quatre étés consécutifs ici, au temps de la deuxième génération des peintres de Barbizon, après la mort de Millet. Faisons halte pour citer la fin du dernier des textes qu’il y écrivit, rassemblés en bilingue (traduits par Pierre Bordas et Jacques Chabert) sous le titre La forêt au trésorTreasure Forest, par les Editions Pôles d’images, installées à Barbizon et désormais disparues – mais leur fonds est vendu au musée Millet, où j’ai acheté le livre et dont nous verrons plus loin une image) :

« Et voici maintenant une vieille histoire propre à exalter la gloire de la forêt française, à frapper l’imagination et à vous conforter dans le projet d’une retraite loin du monde. À l’époque où le roi Charles VI chassait près de Senlis, du temps de sa folle adolescence, un vieux cerf fut capturé ; il portait autour du cou un collier de bronze sur lequel ces mots étaient gravés : Caesar mihi hoc donavit [César m’a fait ce cadeau]. Il ne fait aucun doute que l’esprit des hommes présents fut ému par cet événement et qu’ils restèrent pantois de s’être trouvés entrant ainsi en contact avec des âges oubliés, alors qu’ils poursuivaient une telle antiquité avec meute et son du cor. Quant à vous, ami lecteur, ce n’est sans doute guère par simple curiosité que vous méditez sur le nombre de siècles au cours desquels ce cerf a promené librement ses bois à travers la forêt, et sur le nombre d’étés et d’hivers qui ont brillé ou neigé sur l’impériale médaille. Si l’étendue de cette auguste forêt pouvait ainsi protéger un grand cerf des hordes et des meutes, ne pourriez-vous pas, vous aussi, jouer à cache-cache dans ces futaies avec tous les tourments et les vicissitudes de la vie humaine, et vous soustraire à la Mort, toute-puissante chasseresse, pour un temps plus long que celui qui est imparti à l’homme ? Ici aussi, ses flèches tombent comme grêle, et jusque dans la plus lointaine clairière résonne le galop de son cheval blafard. Mais la Mort ne chasse pas en ces lieux avec toute sa meute, car le gibier y est maigre et rare. Pour peu que vous soyez vigilant et circonspect, si vous vous tenez à l’abri dans les plus profonds halliers, qui sait si, vous aussi, vous ne pourrez pas vivre dans les générations futures et étonner les hommes par votre vigueur et le triomphe que peut donner un succès éternel.

Ainsi, la forêt vous retire toute excuse d’accepter de mourir. Rien en ces lieux ne peut limiter ou contrecarrer vos libres désirs. Ici, aucune turpitude du monde querelleur ne peut plus vous atteindre. Tel Endymion, vous pouvez compter les heures grâce aux coups de hache du bûcheron solitaire, aux mouvements de la lumière et de l’ombre, ou encore grâce à la position du soleil, dans son ample course à travers le ciel dégagé. Vos seuls ennemis seront l’hiver et le mauvais temps. Et si une douleur se fait sentir soudain, ce ne sera qu’un tiraillement d’estomac, signe d’un salutaire appétit. Tous les soucis qui vous harcèlent, tous les repentirs qui vous rongent, tout ce bruit que l’on fait autour de devoirs qui n’en sont pas, s’évanouiront purement et simplement dans la paix somptueuse et la pure lumière du jour de ces bois, comme une défroque dont on se débarrasse. Si, au hasard de votre course, vous atteignez le sommet d’une éminence, là où le grand vent frais vous enveloppe et là où les pins entrechoquent leurs longues ramures comme de maladroites marionnettes, votre regard pourra alors s’évader loin dans la plaine et apercevoir une cheminée noire d’usine se découper sur l’horizon pâle. Vous aurez la même impression que le sage et simple paysan qui, conduisant sa charrue, déterre des armes et harnachements anciens du sillon de sa terre. Ah ! c’est sûr, quelque combat a dû jadis avoir lieu ici et c’est sûr aussi, il existe là-bas un monde où les hommes s’affrontent dans un concert de jurons, de larmes et de clameurs hostiles. Voilà ce dont vous prendrez conscience, avec un effort d’imagination. Une rumeur vague et lointaine, qui semble se souvenir des guerres mérovingiennes ; une légende, semblant tirée de quelque religion disparue. » [a legend as of some dead religion].

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Reprenons le cours de notre visite, qui nous a menés à la Besharat Gallery, musée Besharat et à sa belle collection d’art contemporain.

O y a particulièrement aimé les œuvres de Jean Arcelin, comme celle-ci :

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  J’ai aimé y trouver des œuvres de Jean-François Larrieu, comme celle-ci :barbizon 15-min

Les sculptures d’Ugo Riva nous ont beaucoup plu :barbizon 16-min

Et voici celle de Mauro Corda, que j’avais photographiée la veille dans la nuit (voir plus haut) :

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Également impressionnantes, les sculptures de Dario Tironi, composant des figures humaines à partir d’objets récupérés :

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Il y a aussi dans le musée beaucoup de choses amusantes, comme ce petit objet : un sanglier-coquillage chevauché par un couple japonais en train de faire l’amour :

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Derrière ce taureau de Valey Shende, quel est le seul homme vivant de l’image ?   barbizon 21-minO, agenouillé en train de photographier un vélo avec bouteille de champagne en guise de gourde.

Et moi, devant une tête de Samuel Salcedo :

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Nous avons poursuivi la visite à quelques pas de là, dans un lieu de la même galerie dédié aux splendides, très humaines images du photoreporter Steve McCurry (fameux pour son portrait de la jeune Afghane aux grands yeux): barbizon 23-min

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L’église du village est en fait une grange transformée en chapelle. Une messe dans la forêt y était annoncée.barbizon 26-min

Et voici l’une des pièces du musée Millet, peintre de l’Angélus qui fascina notamment Van Gogh, installé dans ce qui fut sa maison et son atelier :barbizon 27-minHier et avant-hier à Fontainebleau et à Barbizon, photos Alina Reyes

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Alchimie de soi. Avec le yoga, son feu.

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Vue de la bibliothèque Buffon, hier à Paris, photo Alina Reyes

Vue de la bibliothèque Buffon, hier à Paris, photo Alina Reyes

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Maintenant, après deux mois de pratique quotidienne, après ma séance de yoga matinale (au moins une heure), mon corps chauffe toute la journée. C’est très impressionnant. Je me sens de jour en jour beaucoup plus forte, solide, tonique et souple, non seulement physiquement mais aussi mentalement. Mon corps chauffait ainsi quand j’ai vécu en ermite dans la neige à la montagne (je l’ai raconté dans Voyage). C’est le feu de l’esprit. Là aussi j’étais sculptée. Par la montagne, comme je le suis aujourd’hui par le yoga. Le yoga est la meilleure chose qui me soit arrivée, avec la montagne et la littérature. J’en rêve la nuit, j’y songe le jour, je le vis. Hier soir j’ai trouvé ce passage dans le livre d’Ysé Tardan-Masquelier L’esprit du yoga (Albin Michel, 2005) :

« Un travail lent, régulier, progressif et irréversible de mutation se produit ; travail désigné en sanskrit par le mot tapas. Ce cheminement, la langue l’identifie assez singulièrement à une « cuisson ». Le verbe tap-, « chauffer », recoupe le sens du mot dîkshâ, « deuxième naissance rituelle » (souvent traduit par « initiation »), qui vient probablement de dah-, « cuire ». « Par son tapas » ou « en faisant tapas », l’adepte devient autre sans retour, puisque de « cru » ou « naturel », il se fait « cuit » au feu du sacrifice, puis à l’ardeur de sa visée transformatrice. Il s’agit là d’une véritable recréation, évocatrice de certaines cosmogonies où un dieu enfante le monde en « s’échauffant », en « transpirant ». De plus, en physiologie, on assimilait la « couvade » des œufs ou la gestation de l’embryon à une cuisson préparant l’éclosion d’une existence neuve : sur son foyer interne, l’ascète « couve » sa nouvelle forme. Or jusque dans le yoga actuel a perduré ce vieux mot tapas, généralement traduit par « ascèse », « discipline », « effort » – ce qui n’est pas faux, mais ne rend pas justice de la saveur du terme. La maîtrise des énergies et du souffle provoquera en effet une sorte de chaleur physiologique doublée d’un feu spirituel, réputé brûler les impuretés physiques et psychiques, le yogi devenant ainsi son propre alchimiste. »

Léonard de Vinci, dessinateur de l’homme de Vitruve, aurait, je pense, adoré le yoga. En tout cas il y a tout à fait continuité des champs dans ma pratique du yoga et ma réflexion sur la participation de Léonard à la construction de Chambord, nous en reparlerons bientôt, pour faire suite à ma première note sur ce château de la Renaissance.