Aujourd’hui j’en suis où tout commence et j’y emmènerai mon peuple

…Vivre libre ne peut que provoquer la jalousie du destin, pensai-je vers l’âge où Dante pénétra aux Enfers. La jalousie du destin, j’avais lu cette formule sous la plume de Julien Green, et elle m’avait autant frappée, par son caractère énigmatique, que le nom de cette petite ville des Etats-Unis où j’étais passée un jour, Truth or consequences. Trois mots chaque fois, dans les interstices desquels se glisser pour allumer la lumière, même s’il ne s’agissait que d’une minuterie – puisque nous passons le plus clair, si l’on peut dire, de notre vie, à voir confusément, comme dans un très vieux miroir plein d’ombres.

Comment, malgré toutes les contradictions portées par ces termes, atteindre à la fois son destin, sa vérité et sa liberté ? Oui, il fallait se faufiler entre les impossibilités, marcher sur le fil et y funambuler, vertigineusement, joyeusement, et, tant pis, dramatiquement aussi.

 

Dans un moment, j’allais me lever. En cette nuit, aller chercher la neige pour m’y enrouler comme dans un cocon serait une vraie douceur. La boucle, simplement, allait se boucler. Née pauvre et sans culture, je mourrais seule et en conscience.

L’être en marge tient à sa marge comme à sa liberté la plus aiguë, mais il endure aussi la souffrance de l’exclusion, et de ce double mouvement de l’esprit tient une conscience du destin parfois dévorante. Échapper au déterminisme, à l’asservissement de ma condition, sans pour autant trahir le dénuement de mes origines, tel avait été le sens de mon incessant combat, qui m’avait pourtant vue maintes fois chuter dans les servitudes volontaires qu’entraînent la passion amoureuse, le désir de reconnaissance, la tentation du confort ou l’échappée dans le rêve. Rêve, un mot comme bien d’autres alors en perte accélérée de sens, bientôt réduit aux manipulations de ce qu’un penseur politique appela spectacle, roi déguenillé mais tout-puissant que des milliards de sujets aliénés reconnurent un peu plus tard sous le nom de réalité virtuelle.

J’allais me lever, et cette nuit il ne s’agissait plus pour moi de me libérer d’une souffrance, ni d’échanger un échec de ma liberté contre une affirmation de mon libre arbitre. J’étais une très vieille femme désireuse de quitter paisiblement ce monde où elle avait réussi à réchapper de tout, même de la perte de ses proches et de l’enfermement au bordel, même de l’idolâtrie qu’elle avait suscitée pendant les Ruines, même enfin de la tentation de rester éternellement sur terre. Oui, je pouvais, l’âme en paix, quitter ce monde où plus aucun ancêtre ni plus aucun enfant n’avait besoin de ma présence. Et ce qui rendait cette quête de la neige plus douce encore, c’est que malgré d’évidents signes de craquements, Paris était toujours prise dans les glaces.

et je savais cette chose étrange et paradoxale : que l’éternité reviendrait dès que le temps aurait terminé d’être arrêté.

Malgré la neige mes semelles dans la descente glissaient sur la glace, et il faisait si sombre que je levai la main gauche pour me tenir au mur de l’Institut des sourds et muets. De temps en temps une voiture remontait de la Seine et me jetait ses phares aux yeux, que je fermais pour n’en pas rester éblouie. Après son passage j’avais comme la tête qui tournait, à cause du contraste violent entre sa vitesse, sa lumière, son bruit, et la lenteur de ma progression dans le boyau muet. J’étais dans l’une des artères principales de Paris, jadis jour et nuit parcourue d’une circulation incessante, et maintenant on se serait cru dans les catacombes.

À la hauteur du Val-de-Grâce, une carcasse de voiture rouillée et désossée encombrait la petite place à la fontaine gelée. Je n’avais encore croisé personne, sauf un cycliste sans phares. Malgré le silence je ne perçus sa présence qu’au moment où son vélo me rasa en chuintant dans sa descente en roue libre et en sens interdit, alors que j’allais m’élancer pour traverser. Je scrutai l’ombre et tendis l’oreille pour m’assurer que plus rien ne venait, et les yeux rivés sur la masse claire de la bâtisse, rejoignis les hautes grilles, sur l’autre trottoir. J’essayai, en vain, de pousser le portail. Non, ce n’était pas cette nuit que je pourrais aller me recueillir dans la chapelle ni déambuler dans les galeries de l’ancien couvent. Que restait-il de ce pays où une reine fit élever un élégant édifice de pierre blonde pour remercier Dieu de la naissance de son fils, le futur Roi-Soleil ?

Je traversai dans l’ombre la rue Gay-Lussac, poursuivis ma descente le long des trottoirs verglacés. Au 216 de la rue Saint-Jacques était né Cendrars, dont j’avais un jour dit, au Théâtre Molière, la longue Prose du Transsibérien – Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? –, né là où avait été écrit le Roman de la Rose, en ce Moyen Âge dont j’avais beaucoup fréquenté le musée, plus bas dans la rue pour contempler la Dame à la licorne posée sur son île de verdure au plan incliné comme celui de ma clairière, à la montagne.

Au 176, je levai les yeux sur le deuxième étage de l’immeuble qui s’avance sur une courte portion de large trottoir, à l’emplacement d’une ancienne porte de la ville. L’endroit où, de ses trois voies de circulation en montant du boulevard Saint-Germain, la rue se rétrécit à une seule. Dès l’île de la Cité on voit, au fond de l’artère rectiligne, ce mur d’habitation qui marque la frontière des anciens faubourgs.

J’avais vécu là à la fin du siècle précédent, à côté de la librairie d’art tenue par Nassir, un Libanais qui m’offrait chaque fois que j’y passais du café à la cardamome et des gâteaux au miel, tout en évoquant la situation au Proche-Orient, d’année en année de plus en plus préoccupante malgré quelques répits, et qui avait déterminé son destin, à lui l’ancien journaliste chassé de son pays par la guerre. Durant toute cette période autour du changement de millénaire, la haute instabilité politique de cette région laissait planer dans les esprits la menace d’une libanisation étendue, pour les plus pessimistes, au-delà de la Méditerranée jusqu’au cœur de l’Europe, où les crimes racistes et les violences urbaines se développaient en même temps que les communautarismes exacerbés par le conflit israëlo-arabe.

Et je sentais grandir dans mon propre corps la croix dressée dans le corps de ces terres sensibles, où naquit et reviendra la lumière, où l’homme devint un nom propre et révélé, où se déploya l’espace aux quatre directions, où l’homme dans l’amour se connaît. J’étais cette géographie de l’Eden perdu et pourtant toujours là, dans l’eau le soleil, les cèdres les yeux doux des hommes, je sentais en moi cet orient si proche, si prochain, cette chair de l’être déchirée par la guerre et soutenue par l’esprit. Une croix intérieure m’irradiait d’amour et me clouait au plus cruel des manques, le manque de réponse à la question : pourquoi ?

J’avais quarante ans et je demandais toujours : pourquoi ?, de plus en plus douloureusement. J’avais du moins compris que l’Esprit travaille de la même façon les individus et les peuples, la nature et la nature de l’homme, j’avais compris ce que je savais depuis toujours, ce que les hommes savent depuis qu’ils sont hommes et ont commencé à imprimer leurs mains sur les parois des grottes, à y graver et peindre les animaux de leurs forêts et de leurs visions pour franchir le pas entre nature et surnature, j’avais compris ce qu’il devient si difficile à entendre dans le bruit et l’éparpillement du monde technologique, et aussi difficile à dire qu’à écrire, à l’heure des textes hachés à la mode communicationnelle, en longues phrases déambulant dans un labyrinthique livre : l’unité du tout.

Au rez-de-chaussée de l’immeuble où je vivais alors, un restaurant chinois tenait la place qu’avait occupée, un siècle plus tôt encore, l’Académie d’Absomphe, une taverne où Rimbaud alla souvent dès le matin chercher l’ivresse de l’absinthe. Quand vint pour moi et ma famille le temps des ruines, préfiguration des Ruines qui allaient frapper notre pays, je pris les roses dans le vase du salon et nous partîmes en pèlerinage chez le poète, à Charleville où je les déposai sur sa tombe, après avoir fait réciter en route Ma bohême à nos deux jeunes enfants. C’était Beyrouth dans mon cœur, ville ravagée par un amour illusoire, aussi destructeur qu’une guerre, et qui devait me laisser de longues années sans consolation.

Quelques mois plus tard, réduits en même temps qu’au désarroi existentiel à une situation financière catastrophique, nous quittions Paris, faute de pouvoir payer plus longtemps le loyer de cet appartement où nous avions passé un long temps de bonheur. Souvent, après notre installation à la montagne, j’avais fui le foyer pour revenir errer, seule, dans la ville de mes impossibles amours, trouvant toujours refuge chez une connaissance, un ami ou un proche, et retournant sans cesse dans mon ancien quartier, où je déambulais des journées entières, passant sous mes fenêtres en me demandant pourquoi je ne pouvais pas rentrer chez moi pour me reposer un peu. J’avais bien sûr déjà quitté, sans drame aucun, de nombreux appartements de location, mais ce que j’avais en vain vécu dans celui-ci, et les circonstances de notre départ, semblaient signer l’anéantissement de toute ma vie. J’étais devenue une âme errante, je déambulais entre la vie et la mort sans pouvoir m’établir ni dans l’une ni dans l’autre, et ce n’était pas fini, ce ne serait pas fini tant que je n’aurais pas accompli ma mission.

La richesse monstrueuse que je sentais en moi, je ne pouvais pas la dire avec la langue savante et autorisée du bourgeois, je ne pouvais pas la dire avec la langue restreinte et peu exigeante du populaire, je ne pouvais écrire ni dans mes habits de nouvelle riche ni dans mes habits d’ancienne pauvre, je ne pouvais écrire que nue. Je ne pouvais écrire que de mon désert natal, d’où je voyais avec une acuité presque insoutenable le cirque écoeurant des hommes et le cœur splendide du monde.

La tour de la Sorbonne se perdait dans la brume, la nuit, la désolation. Ses murs étaient aussi longs que ceux de la Santé, la prison proche aussi du boulevard Gabriel, chez moi. L’ancien Collège de France, prestigieuse institution qui avait accueilli les plus grands noms de toutes les disciplines du savoir, hébergeait maintenant les bureaux de la P.S., Police Spéciale, dont les méthodes étaient directement inspirées des dérives occultes pratiquées par Sad, du temps où il fut ministre de l’Intérieur et où je l’aimais. Espionnage, chantage, torture mentale, mensonge, manipulation, élimination de preuves… Il ne faut pas être trop scrupuleux avec sa conscience quand on occupe ce genre de poste, n’est-ce pas ?

Cette nuit pourtant était assez claire. Quand je me fus assez éloignée des projecteurs de la P.S., je relevai la tête vers le ciel. Épais, noir, mat. Je m’arrêtai pour l’ausculter, me tourner en tous sens à la recherche d’une étoile. Eppur, elles y étaient. À moins que je ne les aie trop bues autrefois, où je les avalais par tasses entières, courant au-devant des vagues de cet océan céleste avec des cris de joie, riant à l’énorme Voie Lactée, lame de fond écumante qui emportait dans son sillage les bêtes fabuleuses, plongeant et buvant la tasse, oui, la tasse de sel de la vie, que les nuits projetaient aux cieux des déserts où toujours me ramenait mon existence d’enfant ivre. Je les avais tant bues qu’elles avaient fini par se tarir. Etait-ce donc ça, la loi ?

La loi n’est rien, répétais-je au temps où, lectrice de Paul de Tarse, je sentis le christianisme se révéler à moi dans sa magnificence absolue, annihilant la mort. J’avais compris, j’avais vu ce qui échappe à la vue. Le sens de cette spiritualité adorable, que je pouvais saisir par fulgurances ou longues extases, longues de plusieurs semaines, me filait souvent entre les doigts, mais je finissais toujours par rattraper des yeux ma belle truite, fil de lumière dans l’eau vive.

Tout ce que j’avais à faire était d’aller trouver Haruki, pour lui demander de m’aider à entrer en action. Je ne l’avais pas vu depuis des mois, mais j’étais sûre que lui était toujours vivant, qu’il faisait partie des quelques vivants qui restaient certainement dans ces limbes. Peut-être même était-il déjà passé à l’acte, d’une façon ou d’une autre, derrière le paravent de son bar chaque nuit hanté par les morts-vivants de la cité.

Je ne suis pas seulement écrivain, pensai-je. C’était la première fois que me venait ce sentiment, et je m’étonnai de l’avoir formulé au présent. Oui, même sans livres, j’étais toujours écrivain, peut-on cesser de l’être, peut-on cesser d’être ce qu’on est, sauf à mourir ? Je n’avais pas été le meilleur auteur de mon temps, loin s’en fallait, mais j’étais des rares qui n’avaient pas seulement à écrire, mais aussi et peut-être surtout, à dire. J’avais connu l’époque de l’écrit proliférant par les livres, la presse, l’Internet, l’affichage ; du bavardage par écrit généralisé, assourdissant, absurde, tournant en rond, au sein duquel chacun se voulait écrivain, oubliant qu’écrire demande solitude et retrait, longue solitude et long retrait. L’époque où de plus en plus pourtant devenaient effectivement écrivains ; et où les écrivains étaient de moins en moins lus, pour la bonne raison qu’on n’avait plus besoin d’eux mais de prophètes, d’hommes armés et porteurs d’une parole. Ce que j’avais pu apprendre du métier d’écrivain m’avait servi à essayer de parler, pas à faire de la littérature. Et c’était peut-être cette parole encore contenue que les gens avaient cherchée dans mes yeux, au Sacré-Cœur.

Je les avais tous aimés, même en feignant la distance. Ils étaient mes enfants, aussi bien que ceux que j’allaitais sur mes genoux. Sans doute étions-nous maintenant réduits à l’état de vers ou de rats de la déchetterie ; en poursuivant ma descente de la rue Saint-Jacques, je pensai à tous mes concitoyens terrés dans des lits froids, qui m’avaient autrefois inspiré colère et dégoût par leur lâcheté, leur aveuglement volontaire, leur dévotion aux plaisirs et aux conforts ; il ne leur restait plus que la vie mécanique, totalement aliénée et misérable où les avait conduits leur longue décadence. Ils étaient là, réglementairement endormis dans la nuit ou cherchant le sommeil malgré leur ration de Climax, et s’il ne restait en eux qu’une minime lueur d’humanité, elle m’inspirait une compassion d’autant plus grande.

Au cours des siècles, et de plus en plus, l’homme s’était révélé si mauvais qu’il ridiculisait même le Diable, avec ses vieux tours pendables et trop connus. Mais chaque fois que j’ai appris qu’un être humain se formait en moi, chaque fois que j’ai su que j’étais enceinte, j’ai su aussi, instantanément et avec la plus vive évidence, que l’être humain est ce qu’il y a de plus précieux sur terre.

Je rêvais que j’étais SDF. Mais sur les toits de Paris. C’est là que je vivais et dormais, au lieu de la rue. En me réveillant je décidais que c’était fini, la fatigue, et je partais une nouvelle fois cueillir des framboises. Pas trop loin, près. J’avais la tête qui tournait beaucoup, je prenais les framboises et les cèpes. La clairière m’attendait comme la vache qu’on la traie. Elle était aussi la demeure de la Lumière qui s’était un jour montrée à moi, elle était ma bure, ma nuisette et mon bureau. Je rentrais, le pantalon trempé de rosée, et je voulais en mettre un autre. Mais je restais couchée sur le lit toute mouillée, à penser que j’étais faite pour la vie, pas pour le monde des hommes. Je pensais à certaines personnes qui me donnaient l’impression si forte d’être d’une autre espèce, d’être de l’espèce humaine, elles. Ce qu’on appelait aujourd’hui l’espèce humaine. Des corps tout couverts d’une épaisse peau aveugle, et rugueuse.

Je regardai la Seine jeter des éclats durs dans la nuit comme le Ténéré au soleil. Des lueurs bleu d’acier y traçaient des mirages de fissures, mais je savais la glace assez épaisse pour supporter que l’on y taillât des chemins de fer et qu’on y fît circuler des trains, si l’on avait soudain conçu l’idée de relier les antiques gares des deux rives pour faire de la ville morte un circuit de jeu géant. Au long de ses courbes, un peu en retrait des ponts non entretenus et devenus dangereux, on avait planté d’un bord à l’autre du fleuve des barrières de cordes où s’accrocher pour passer sans glisser ni se briser les os sur la surface gelée. Grâce à cet équipement, la traversée s’annonçait plus facile que la descente de la rue Saint-Jacques, au bas de laquelle m’était réapparu Arthur Cravan, qui avait au numéro 67 fabriqué et vendu seul sa revue Maintenant avant de partir errer de par le monde et de disparaître en mer, type de poète comme ils semblaient avoir été définitivement éliminés de l’espèce humaine, les Rimbaud, les Maïakovski, les Essénine, enragés de vie au moins autant que de verbe. Et moi, que puis-je tirer de mon corps troué pour le va-et-vient des hommes, de la vie et de la mort ? Que je me presse, je suis le tube de couleurs d’où sort la nature nue et pure telle que ne la peuvent retrouver que les êtres sexués pensant au-delà de l’homme et de la femme.

Qu’est devenu le peuple ? À l’âge de vingt-six ans, subsistant depuis longtemps et encore pour longtemps entre petits boulots et chômage, j’ai décroché pour quelques semaines un job d’agent recenseur. Par tirage au sort il m’avait été attribué le secteur “Bordeaux Nord”. Le superviseur m’a alors proposé de m’en donner un autre. J’avais l’air d’une poupée de dix-huit ans, il ne voulait pas m’envoyer arpenter pendant des heures et des jours, seule, l’un des quartiers les plus durs et les plus misérables de la ville. Il a même insisté, mais je ne voulais pas de passe-droit, je n’avais pas peur et je l’ai fait sans problèmes, pendant que mes petits de six et deux ans, avec lesquels je vivais seule, étaient à l’école. Entre les barres HLM et les bicoques parfois sans eau ni électricité j’ai effectivement vu beaucoup de misère, je ne pouvais pas me permettre de laisser les papiers, il fallait que je les remplisse sur place avec les gens, souvent incapables de le faire eux-mêmes ou très hostiles à la paperasserie et au Pouvoir, dont j’étais à leurs yeux une représentante. Je me faisais belle pour y aller et tout s’est bien passé, je me souviens d’avoir mangé des loukhoums à la rose avec un vieil Arménien solitaire, avoir bu du café avec une femme dont tous les fils étaient en prison, et sur bien d’autres toiles cirées poisseuses d’alcool, avoir aussi vaincu ma peur de bien des bergers allemands aboyeurs.

Avec une partie de l’argent gagné au bout de plus d’un mois de travail, 1600 francs à l’époque, je suis allée chez Conforama acheter une table et des bancs en pin blanc, bien neufs et clairs ils ont fait comme un rayon de soleil dans la pièce où on mangeait, les enfants et moi. J’aimais bien cet appartement sous les toits, dans le quartier Saint-Michel, les pièces étaient petites et éclairées directement du ciel par des lucarnes, tout aurait été parfait s’il n’y avait toujours eu, en se levant le matin, un énorme cafard noir qui courait sur le lino. À ce moment-là j’étais très pauvre, il n’y avait pas de RMI et j’avais beaucoup moins de moyens qu’un Rmiste plus tard, je n’avais rien, par exemple je n’avais pas le téléphone, ce qui n’était pas grave, ni de quoi manger à ma faim, ce qui n’était pas trop grave non plus tant que j’arrivais à nourrir mes enfants. Mais ça m’a toujours peinée, ensuite, de voir des personnes bien en chair aller aux restos du coeur ou faire la manche. Les pauvres avaient donc tout perdu. Ils avaient perdu la faim réelle, celle qui vous rend maigre et irrécupérable comme un loup, et avec elle leur dignité, qui aurait dû les inciter à cracher dans la soupe à Coluche. Même les pâtes étaient chères pour moi, je ne risquais pas d’être un peu enrobée. À ce moment-là je lisais comme une affamée, béni soit le pays où même les démunis peuvent trouver à lire, c’est à cette époque que j’ai lu La Faim de Knut Hamsun.

Les périodes de pauvreté sont finalement celles qui s’obstinent le plus dans ma mémoire. La pauvreté isole, j’étais très isolée, une femme seule avec deux enfants est plus isolée qu’une femme seule. Le très pauvre n’entre jamais dans un café, un restaurant, un cinéma, un train, un avion. Mais enfin j’avais du temps, de la lecture à volonté, de l’amour quand ça me chantait et ça me chantait tout le temps. J’étais toujours joyeuse, il me semble. La grande pauvreté est une grâce, surtout quand elle est choisie. À qui elle est imposée, elle est aussi une malédiction. Elle vous marque à l’âme, elle vous marque à vie parce qu’elle est aussi le signe d’une vie nécessiteuse, la victoire de la mauvaise destinée, de cette  anankè qui désigne aussi en grec les liens du sang (la fatalité de la naissance) et la torture, la prison. C’est comme ça qu’ensuite le riche se sent comme naturellement autorisé à vous traiter en sous-homme et à vous rayer de cette carte du monde où vous n’avez jamais eu le droit d’exister vraiment.

Quand j’ai relevé la tête, j’ai regardé en bas et j’ai vu des corps un peu partout par terre, du sang et des bouteilles vides. Plus personne ne se battait, presque plus personne ne baisait. Je me suis retournée vers ma Joyce, j’ai vu les ciseaux plantés au niveau de l’estomac, le sang épais. Elle n’était pas morte, puisqu’elle a dit : “Encore !”

J’ai enfilé ses fringues de soldat, j’ai ouvert le vasistas, je m’y suis faufilée, j’ai sauté dans la nuit et je me suis mise à courir, courir.

D’où vient le crime ?

 

La plus grande ruse du Diable, c’est de faire croire qu’il n’existe pas. “J’ai trente-deux ans et j’ai reçu une formation de tueur psychopathe. La douleur me fait bander.” Le soldat Massey veut ébranler les murs des consciences de ses compatriotes et laver la souillure qui l’empêche de trouver le sommeil. Dans cet univers inversé où des hommes transformés en machines à tuer pactisent avec la bête dans un parfum de sang et de terreur. Communient dans la violence.

 

Dehors les champs, la terre gelée, les collines, les forêts de pins, un bouleau isolé, un moulin abandonné avec un homme pendu à l’intérieur.

Je t’aime, mon ange, tu es beau, tu es doré, tu es doux et dur comme un lionceau, je me promène dans tes forêts, je me promène sur ta peau, je brûle, je fonds, je tombe à tes pieds, je te lèche, je perds la tête, je t’aime.

Les forces coalisées la population locale les programmes d’aide le travail de reconstruction les bases militaires les camps les jeux sur les ordinateurs portables la cantine les patrouilles du soir.

Nous aimons la nuit. Fusils à visée nocturne ils ne peuvent pas nous voir, les terroristes aussi aiment la nuit.

Dis-moi si tu le sens dis-le moi dans ta tête.

Check-point, quelquefois nous trouvons des choses dangereuses armes explosifs mortiers.

Ils comptent les jours qui les séparent du retour au pays.

L’existence de ce peuple est menacée.

L’existence.

Maternité, paysage dévasté, ruines, hommes arrêtés puis déportés la nuit, rafles.

Dans les rues femmes enfants vieillards.

Tortures, exécutions, la mort est partout, silencieuse.

Résistance par la vie, naissances, survie du peuple, femmes dans les couloirs, chaque jour médecins et sage-femmes risquent leur vie pour se rendre à la maternité.

On n’a pas perdu notre humanité.

Humanité.

Pas de chauffage, l’électricité rarement, l’eau précieuse.

Couvertures de fortune, draps entassés, bébés couchés par deux pour conserver la chaleur, les mères sont malades, pas assez de lait, presque tous prématurés la plupart maladies respiratoires, la bonbonne d’oxygène dans la salle de couveuses, danger. D’autant que de dehors ça tire tout le temps, beaucoup de bébés meurent.

Par-delà le brouhaha du banquet j’entends une voix qui dit “je suis”, c’est un poème, je tends l’oreille mais la suite se perd, je ne comprends que ce “je suis” qui revient régulièrement, lancinant, ce n’est pas possible personne ne dit un poème, je regarde les gens les bouches pas de poème sur aucune bouche et ce “je suis” qui revient lancinant, un violoncelle violonce ses notes de silence, ce “je suis” se perd dans la foule et j’ai sur le palais un goût de raisin blanc.

 

Le vent la nuit dans la forêt à peine souffle la neige est un nuage ces gros flocons lents, vraiment, on dirait du duvet d’anges.

Dans la forêt j’ai retrouvé mon homme la nuit dans la forêt, il était là parmi les loups dormant au creux de leur cercle d’argent. J’ai avancé dans leur fourrure et ils m’ont reconnue puisque j’avais la même odeur que lui. Les loups étaient couchés là sous la lune et chacun sur mon passage me léchait les chevilles, en gémissant comme une femme qui jouit quand il ne faut pas faire de bruit.

Et j’ai marché dans leur pelage cachant sous mon manteau de soldat mon sexe rougeoyant qui tisonnait mon corps, et j’ai léché mon homme, couchée à ses côtés moi sa louve gémissante j’ai léché les paupières de mon homme, la nuit et la nuit j’ai léché le pus qui collait ses paupières et au petit matin il a ouvert les yeux.

 

Beaucoup de femmes meurent en couches.

Mitrailleuses kalachnikov bombes grenades tanks seuls bruits que les enfants connaissent.

La famille apporte à manger aux accouchées.

Bougies et lampes à kérosène car les soldats tirent sur les transformateurs pour s’amuser.

La nuit je ne dors pas j’ai peur j’écoute on ne voit pas la fin de cet enfer.

Je me sens brisée l’angoisse est partout on a tous un déséquilibre de l’âme.

Nous sommes prêts au combat ils veulent exterminer un peuple.

Où est la brande enneigée où couraient les sentiers les champs les arbres et les taillis les pierres et les marais ?

Armes chimiques biologiques nucléaires nous devons nous tenir prêts à utiliser n’importe quel type d’arme pour tenir tête à l’ennemi.

Au loin brillait la lumière d’une masure.

Nous riposterons notre peuple a reçu la lumière.

Lequel filait sans se retourner sur la neige où brillait la lune.

Zone de repli, base logistique, centres de décisions, les combattants s’infiltrent par une zone frontalière difficile d’accès, le gouvernement ne la contrôle plus, ils tentent de réduire à l’impuissance les seigneurs de la guerre.

Je le promets devant Dieu, fit le voleur qui d’un geste ample montra les taillis les carrières les marais et les champs plongés dans la nuit.

Mon amour est un lointain pays aux frontières de feu dont je franchis le cercle par les bonds insensés de ma jument nerveuse, une fois projetée dans sa sphère en chaleur je m’enroule avec lui autour de son noyau et là où confondus nous sommes un seul serpent, je lui suce la queue.

Camps d’entraînement, aucune mesure significative pour les démanteler, organisations terroristes, nul n’est coupable tant qu’on ne lui a pas démontré sa faute.

La savoureuse queue.

Des jeunes gens préparés depuis leur plus tendre enfance à devenir des martyrs.

La savoureuse queue où je sens affleurer tout contre mon palais l’exquis magma de ses laves en fusion.

Notre foi est pure nous sommes prêts à partir pour la guerre car c’est la volonté de Dieu.

Mon amour est le secret pays niché entre mes cuisses.

Les combats embrasent le pays.

Gorgé de mon brûlant désir.

Scintillant d’explosions.

Début de l’offensive de printemps.

C’est de là que j’appelle, là où il se trouve, dans la nuit de la chair d’où jaillit la lumière, jaillissent et rejaillissent nos corps galvanisés.

Hauts dignitaires, cibles potentielles, attentats-suicides, commandos, convois, créer un climat de terreur, d’anarchie, d’insécurité.

Dans la nuit de lumière qu’il veut que je lui donne et que la petite voix

gigantesque dépôt de munitions

de mon volcan l’appelle à venir dérober.

 

Nouvelle offensive.

Combattants retranchés dans les montagnes.

Body-bags avec dedans les corps des soldats tués.

Multiplication des mutilations.

Grenades et roquettes lancées lors des embuscades, grenaille des bombes artisanales utilisées dans les attentats-suicides, éclats d’obus, mains membres yeux arrachés, chirurgiens militaires.

Un soldat tourne des vidéos-souvenir, une partie d’entre eux ne rêve que d’appuyer sur la détente et de revenir en racontant combien ils en ont tué, la dépression fait des ravages.

 

Le cheval mort dans l’arbre dis-le moi dans ta tête tais-toi je ne veux pas entendre je veux juste savoir si tu les sens marcher toutes les roues dentées qui tournent dans ma tête.

Un seul désir rentrer chez eux, ils tuent des hommes non armés des innocents et après ils cogitent pourquoi cette guerre.

Il a sauté sur une mine de sa propre armée.

Lors d’une attaque de terroristes femmes et enfants parmi les victimes.

Des dragons dans le ciel chéri dis-moi si tu les vois, que je voie tout sortir vas-y chéri tu es beau tu es si beau quand tu le fais.

Lorsque chez l’amant mystique l’amour humain atteint à ce paroxysme extatique.

Des corps dans des sacs au milieu de la rue.

Vas-y vas-y vas-y, vas-y mon salaud viens montre-moi ça.

Des morts jonchent les rues, des chiens mordillent leurs cadavres, il fait froid, humide, la puanteur est insupportable.

Dans le même jour il fleurit et il vit tant qu’il est dans l’abondance, il meurt lorsqu’il est satisfait.

L’épais manteau neigeux qui recouvre la ville bombardée assourdit tout sauf le pilonnage de l’artillerie.

C’est l’amour de ma vie elle dit et les autres rigolent.

Rendez-vous ou vous serez détruits sans pitié, serinent les haut-parleurs des hélicoptères.

Nettoyage nocturne, des colonnes de soldats enserrent et verrouillent le quartier, dans la maison ils me trouvent.

Rendez-vous rendez-vous, ils cherchent des caches d’armes des terroristes, ils me trouvent ils me violent, en uniformes lourdement armés.

Arrêtent les futurs disparus détruisent les maisons puis s’évanouissent laissant dans leur sillage pleurs terreur ruines fumantes cadavres fille violée eau polluée.

Pas d’eau au robinet et dans les rivières on jette les cadavres.

Hommes femmes et enfants fagotés ensemble et pulvérisés à la grenade et à l’explosif.

Mourir pour de l’eau en allant chercher de l’eau.

Dans l’escalier qui remonte des berges de la Seine à l’île de la Cité je me retournai, le temps de voir que des pans de glace se désolidarisaient et avançaient lentement dans le lit du fleuve, qui recommençait à couler. En sentant les premières gouttes, je relevai les yeux au ciel. Les cumulus s’étaient rassemblés en une gigantesque masse noire, et oui, il pleuvait. Sur le parvis de Notre-Dame, les gens se mirent à pousser des cris de joie.

De la galerie des chimères j’ai vu se monter peu à peu les six minarets autour du Sacré-Cœur, six minarets fins, circulaires et élancés comme ceux qui entouraient Sainte-Sophie à Istanbul, dédiée à la Sagesse de Dieu, quel que fût le nom de ce dieu. Et j’entendis les messes reprendre à Notre-Dame, puis les répétitions d’orgue. De là-haut je vis les marchands à la sauvette s’installer sur le parvis, où le monde recommençait à circuler. La glace, en s’évacuant, avait dû aussi emporter la pollution du fleuve, car il y avait chaque jour des pêcheurs à la ligne au bout de l’île et sur le Petit Pont. Les péniches avaient repris du service, tout était de nouveau animé.

Retourne-toi, fais face à ce qui te poursuit, combats loyalement.

Fracasse le miroir. Quand tu sauras que le royaume ceint d’un miroir n’est pas encore le royaume.

 

Être puissant n’est pas régner sur soi ni sur autrui. Qui veut régner est appelé araignée, comme a dit le poète. As-tu envie d’une existence d’araignée ? La puissance est dans la foi.

La foi c’est juste adhérer à la vie, à la ruche de sens de la vie. Être relié aux circuits qu’ils empruntent par et depuis toutes les dimensions. La foi, c’est être au centre des sens l’absolu de la justesse. Souviens-toi : il ne s’agit pas d’avoir la foi, il s’agit de l’être. Sois la foi.

Sois souple, écoute la Langue, réponds, ajuste-toi, navigue.

Sois souple vraiment, car voici l’aube des déchirures et des passages entre les dimensions, voici le nouveau monde et les nouvelles vies à inventer.

 

Sois doux, sois douce.

Que le chant te porte.

Je t’aime. »

 

Je me tus, et l’oiseau s’envola.

L’Ecriture déclare : « J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé.

C’est difficile de regarder dans les yeux, on a peur de se noyer. Pourtant c’est la seule chose à faire, en ce monde.

 

Le calme d’avant quelque chose était tombé. Il faisait froid, je frissonnais de fièvre. Je me suis efforcée de rester très attentive, je voulais tout voir. Je regardais les brindilles au bout du bout des branches, aussi tendues que moi, je regardais au-delà des faîtes des arbres, dans la trouée. Et soudain j’ai vu arriver au galop le ciel de neige, suivi de ses blanches armées. Déversée de partout elle est venue, dansante, voluptueuse. Oh, mon dieu, que de beauté. Tout ce blanc, l’amour. Je me suis relevée sur mon coude, et dans un étourdissement j’ai vu aussi des étoiles dorées surgir et valser avec les flocons et les petites plumes duveteuses, partout sous mes yeux, où que je les tourne. Oui, je vais appeler Florent et les enfants, leur dire comme tout sera beau lorsqu’ils me rejoindront, à Noël.

 

extraits de Forêt profonde

tandis que le prochain roman est en route, ainsi que la prochaine vie, que je vous donnerai comme je l’ai toujours donnée

*

Fontainebleau et Barbizon, images et réflexion + la forêt au trésor de Stevenson

 

La vie c’est la révolution. Certains choisissent de demander des choses au monde ; d’autres, dont je suis, d’avoir des choses à ne pas lui donner. Un bon lecteur me dit que le dernier livre de Murakami semble fabriqué, ou témoigner d’une sérieuse baisse d’inspiration. Quel auteur véritable peut continuer à publier de véritables textes ? L’école tue la lecture, l’édition tue la littérature. Le problème n’est pas aussi aigu partout, mais plus la diffusion est large, plus il est inévitable.

Cette fois, O et moi sommes partis visiter le château de Fontainebleau, puis le village de peintres de Barbizon, où nous avons logé, en pleine forêt.

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En descendant du Transilien à la gare d’Avon-Fontainebleau, nous avons traversé la forêt

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pour aller déjeuner dans un bon restaurant fin, sous une belle fresque murale signée Camille Rousseau

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Puis nous sommes allés visiter le château

fontainebleau 10-mincertes grand et magnifique, mais envahi de napoléonades, horribles meubles Empire et autres souvenirs du parvenu et assassin de masse que nous célébrons en France

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Heureusement certaines parties du château gardent un cachet plus ancien, et la trace de François 1er, avec sa fameuse salamandre, dont j’ai photographié chacun des dizaines d’exemplaires, tous différents

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  Ensuite nous avons passé un bon moment au bord du plan d’eau, à contempler canards, poules d’eau, cygne et carpesfontainebleau 11-min

puis nous sommes partis à la recherche d’un bus pour Barbizon

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Et voilà l’allée intérieure du domaine de Bramefaon, où nous avons logé, dans la forêt :

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la chambre où nous étions

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avec sa salle de bains en mosaïque de tout petits carreaux assemblés un par un il y a un sièclebarbizon 3-min

et la terrasse privative donnant sur la forêt

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Le soir dans le village j’ai photographié cette œuvre que nous allons revoir au jour le lendemain matin (plus bas dans la page)barbizon 5-min

Après un excellent dîner bien terrien chez le boucher de Barbizon, qui tient aussi bonne table (boudin noir-purée et tatin aux prunes pour moi, (gros) tartare-frites et pain perdu au caramel-beurre salé pour O, accompagnés de Moulis au goût de terre et de sel), nous avons retraversé la forêt de nuit, avec les bruits d’un sanglier

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jusqu’à notre chambre où j’ai joué de la photo avec les miroirsbarbizon 7-min

et où nous avons prolongé cette délicieuse ambiance nocturne en nous plongeant ensemble dans la profonde et antique baignoire éclairée aux bougies.

Le matin, à la fraîche, j’ai fait mon yoga dans la clairière, en plein air. Quel bonheur, quelle grâce, d’ouvrir les yeux après shavasana (« posture du cadavre », relaxation finale couchée sur le dos), et de voir le ciel limpide et la lune paisible entre les cimes des hauts conifères !

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Et nous sommes de nouveau allés dans la forêt, avant de rejoindre le village.barbizon 9-min

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barbizon 12-minRobert Louis Stevenson, l’un des mes auteurs préférés, a vécu quatre étés consécutifs ici, au temps de la deuxième génération des peintres de Barbizon, après la mort de Millet. Faisons halte pour citer la fin du dernier des textes qu’il y écrivit, rassemblés en bilingue (traduits par Pierre Bordas et Jacques Chabert) sous le titre La forêt au trésorTreasure Forest, par les Editions Pôles d’images, installées à Barbizon et désormais disparues – mais leur fonds est vendu au musée Millet, où j’ai acheté le livre et dont nous verrons plus loin une image) :

« Et voici maintenant une vieille histoire propre à exalter la gloire de la forêt française, à frapper l’imagination et à vous conforter dans le projet d’une retraite loin du monde. À l’époque où le roi Charles VI chassait près de Senlis, du temps de sa folle adolescence, un vieux cerf fut capturé ; il portait autour du cou un collier de bronze sur lequel ces mots étaient gravés : Caesar mihi hoc donavit [César m’a fait ce cadeau]. Il ne fait aucun doute que l’esprit des hommes présents fut ému par cet événement et qu’ils restèrent pantois de s’être trouvés entrant ainsi en contact avec des âges oubliés, alors qu’ils poursuivaient une telle antiquité avec meute et son du cor. Quant à vous, ami lecteur, ce n’est sans doute guère par simple curiosité que vous méditez sur le nombre de siècles au cours desquels ce cerf a promené librement ses bois à travers la forêt, et sur le nombre d’étés et d’hivers qui ont brillé ou neigé sur l’impériale médaille. Si l’étendue de cette auguste forêt pouvait ainsi protéger un grand cerf des hordes et des meutes, ne pourriez-vous pas, vous aussi, jouer à cache-cache dans ces futaies avec tous les tourments et les vicissitudes de la vie humaine, et vous soustraire à la Mort, toute-puissante chasseresse, pour un temps plus long que celui qui est imparti à l’homme ? Ici aussi, ses flèches tombent comme grêle, et jusque dans la plus lointaine clairière résonne le galop de son cheval blafard. Mais la Mort ne chasse pas en ces lieux avec toute sa meute, car le gibier y est maigre et rare. Pour peu que vous soyez vigilant et circonspect, si vous vous tenez à l’abri dans les plus profonds halliers, qui sait si, vous aussi, vous ne pourrez pas vivre dans les générations futures et étonner les hommes par votre vigueur et le triomphe que peut donner un succès éternel.

Ainsi, la forêt vous retire toute excuse d’accepter de mourir. Rien en ces lieux ne peut limiter ou contrecarrer vos libres désirs. Ici, aucune turpitude du monde querelleur ne peut plus vous atteindre. Tel Endymion, vous pouvez compter les heures grâce aux coups de hache du bûcheron solitaire, aux mouvements de la lumière et de l’ombre, ou encore grâce à la position du soleil, dans son ample course à travers le ciel dégagé. Vos seuls ennemis seront l’hiver et le mauvais temps. Et si une douleur se fait sentir soudain, ce ne sera qu’un tiraillement d’estomac, signe d’un salutaire appétit. Tous les soucis qui vous harcèlent, tous les repentirs qui vous rongent, tout ce bruit que l’on fait autour de devoirs qui n’en sont pas, s’évanouiront purement et simplement dans la paix somptueuse et la pure lumière du jour de ces bois, comme une défroque dont on se débarrasse. Si, au hasard de votre course, vous atteignez le sommet d’une éminence, là où le grand vent frais vous enveloppe et là où les pins entrechoquent leurs longues ramures comme de maladroites marionnettes, votre regard pourra alors s’évader loin dans la plaine et apercevoir une cheminée noire d’usine se découper sur l’horizon pâle. Vous aurez la même impression que le sage et simple paysan qui, conduisant sa charrue, déterre des armes et harnachements anciens du sillon de sa terre. Ah ! c’est sûr, quelque combat a dû jadis avoir lieu ici et c’est sûr aussi, il existe là-bas un monde où les hommes s’affrontent dans un concert de jurons, de larmes et de clameurs hostiles. Voilà ce dont vous prendrez conscience, avec un effort d’imagination. Une rumeur vague et lointaine, qui semble se souvenir des guerres mérovingiennes ; une légende, semblant tirée de quelque religion disparue. » [a legend as of some dead religion].

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Reprenons le cours de notre visite, qui nous a menés à la Besharat Gallery, musée Besharat et à sa belle collection d’art contemporain.

O y a particulièrement aimé les œuvres de Jean Arcelin, comme celle-ci :

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  J’ai aimé y trouver des œuvres de Jean-François Larrieu, comme celle-ci :barbizon 15-min

Les sculptures d’Ugo Riva nous ont beaucoup plu :barbizon 16-min

Et voici celle de Mauro Corda, que j’avais photographiée la veille dans la nuit (voir plus haut) :

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Également impressionnantes, les sculptures de Dario Tironi, composant des figures humaines à partir d’objets récupérés :

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Il y a aussi dans le musée beaucoup de choses amusantes, comme ce petit objet : un sanglier-coquillage chevauché par un couple japonais en train de faire l’amour :

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Derrière ce taureau de Valey Shende, quel est le seul homme vivant de l’image ?   barbizon 21-minO, agenouillé en train de photographier un vélo avec bouteille de champagne en guise de gourde.

Et moi, devant une tête de Samuel Salcedo :

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Nous avons poursuivi la visite à quelques pas de là, dans un lieu de la même galerie dédié aux splendides, très humaines images du photoreporter Steve McCurry (fameux pour son portrait de la jeune Afghane aux grands yeux): barbizon 23-min

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L’église du village est en fait une grange transformée en chapelle. Une messe dans la forêt y était annoncée.barbizon 26-min

Et voici l’une des pièces du musée Millet, peintre de l’Angélus qui fascina notamment Van Gogh, installé dans ce qui fut sa maison et son atelier :barbizon 27-minHier et avant-hier à Fontainebleau et à Barbizon, photos Alina Reyes

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Alchimie de soi. Avec le yoga, son feu.

Vue de la bibliothèque Buffon, hier à Paris, photo Alina Reyes

Vue de la bibliothèque Buffon, hier à Paris, photo Alina Reyes

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Maintenant, après deux mois de pratique quotidienne, après ma séance de yoga matinale (au moins une heure), mon corps chauffe toute la journée. C’est très impressionnant. Je me sens de jour en jour beaucoup plus forte, solide, tonique et souple, non seulement physiquement mais aussi mentalement. Mon corps chauffait ainsi quand j’ai vécu en ermite dans la neige à la montagne (je l’ai raconté dans Voyage). C’est le feu de l’esprit. Là aussi j’étais sculptée. Par la montagne, comme je le suis aujourd’hui par le yoga. Le yoga est la meilleure chose qui me soit arrivée, avec la montagne et la littérature. J’en rêve la nuit, j’y songe le jour, je le vis. Hier soir j’ai trouvé ce passage dans le livre d’Ysé Tardan-Masquelier L’esprit du yoga (Albin Michel, 2005) :

« Un travail lent, régulier, progressif et irréversible de mutation se produit ; travail désigné en sanskrit par le mot tapas. Ce cheminement, la langue l’identifie assez singulièrement à une « cuisson ». Le verbe tap-, « chauffer », recoupe le sens du mot dîkshâ, « deuxième naissance rituelle » (souvent traduit par « initiation »), qui vient probablement de dah-, « cuire ». « Par son tapas » ou « en faisant tapas », l’adepte devient autre sans retour, puisque de « cru » ou « naturel », il se fait « cuit » au feu du sacrifice, puis à l’ardeur de sa visée transformatrice. Il s’agit là d’une véritable recréation, évocatrice de certaines cosmogonies où un dieu enfante le monde en « s’échauffant », en « transpirant ». De plus, en physiologie, on assimilait la « couvade » des œufs ou la gestation de l’embryon à une cuisson préparant l’éclosion d’une existence neuve : sur son foyer interne, l’ascète « couve » sa nouvelle forme. Or jusque dans le yoga actuel a perduré ce vieux mot tapas, généralement traduit par « ascèse », « discipline », « effort » – ce qui n’est pas faux, mais ne rend pas justice de la saveur du terme. La maîtrise des énergies et du souffle provoquera en effet une sorte de chaleur physiologique doublée d’un feu spirituel, réputé brûler les impuretés physiques et psychiques, le yogi devenant ainsi son propre alchimiste. »

Léonard de Vinci, dessinateur de l’homme de Vitruve, aurait, je pense, adoré le yoga. En tout cas il y a tout à fait continuité des champs dans ma pratique du yoga et ma réflexion sur la participation de Léonard à la construction de Chambord, nous en reparlerons bientôt, pour faire suite à ma première note sur ce château de la Renaissance.

 

Adam et Ève ou Yogini et Yogi, triptyque, voyage et Bhagavad-Gita

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adam et eve 4-minAcrylique sur toile 30×30 cm. Ce sont d’anciennes peintures que j’ai repeintes avec des points, comme d’autres ces jours derniers)

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Lorsque j’ai commencé à faire du hatha yoga seule à la maison, il y a un peu plus d’un mois (après avoir suivi des cours de kundalini yoga dans l’année), j’en faisais 20 à 40 minutes par jour. Puis je suis allée jusqu’à 50 minutes, et maintenant c’est une heure, tous les matins au lever. Dans la journée je regarde des vidéos de cours divers, pour améliorer mes enchaînements et mes postures et aussi mieux me renseigner sur le yoga et les façons dont il est pratiqué et utilisé (pas toujours très bien) aujourd’hui.

« À l’aube, les choses émergent
Des fonds du non-manifesté ;
Le soir, les choses se résorbent
Au sein du non-manifesté. »

Dans l’un de ces cours, j’ai entendu : « le yoga est un voyage ». L’après-midi je marche une heure ou plus, je distribue mon livre Voyage çà et là dans la ville, et Voyage voyage aussi ailleurs que dans Paris, grâce à O qui le distribue ailleurs où ses trajets dans le pays le portent. Si ce livre était une peinture je la reprendrais comme je reprends en ce moment d’anciennes peintures mais il existe ainsi pour l’instant, caillou à ajouter sur le cairn, et qui sait, un jour peut-être, quand il aura été entièrement distribué, je le réécrirai.

Avec leurs postures et leurs corps déformables, mes Adam et Ève ne sont-ils pas une yogini et un yogi ? La dernière peinture est celle du milieu, où ils ne sont plus incarnés ni divisés comme l’est l’humain entre masculin et féminin. Où l’être est un :

« Si ton yoga est assidu
Et ton esprit uniquement
Ancré en moi, tu atteindras
L’Être suprême que je suis.

Médite sur l’Inconcevable,
Sur le Poète primordial
Et bon, plus petit qu’un atome,
Aussi radieux que le soleil. »

Bhagavad-Gita, Chant VIII « La liberté absolue » (références dans la première note sur la Bhagavad-Gita)

 

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Le Grand Partout. William T. Vollmann, le Pèlerin russe, Alain Connes

Le Monde puis Libé ont refusé mon billet prônant une Notre-Dame rénovée par une flèche en forme de corne de licorne. Ce que les gens sont conformistes et coincés.

Le-grand-partoutWilliam T. Vollmann raconte dans Le Grand Partout ses épisodes de vie en hobo, voyageur clandestin sur les trains de marchandises d’Amérique. Il aime comme moi se rappeler la phrase d’Héraclite selon laquelle on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Il traverse les vastes espaces américains. Cela me plaît. C’est un peu toujours la même chose, mais jamais la même. Comme à la montagne. On croirait qu’une montagne est immobile, mais quand vous y vivez, même si vous n’allez pas plus loin que le pas de votre porte pendant des jours, vous voyez que tout change sans cesse. Et pas seulement à cause de l’ombre voyageuse des nuages sur les parois, ni parce qu’à cause du relief le moindre déplacement de votre part transforme la perspective, le paysage. Le vivant change constamment. Quand vous revenez en ville, vous avez l’impression que tout est toujours pareil. On croirait le contraire, qu’une ville, a fortiori une grande ville, une capitale, est beaucoup plus en mouvement qu’un paysage désertique. Mais non, l’expérience sait que c’est l’inverse.

Recits-D-un-Pelerin-Russe-« Suivant une ornière, je marchai sans difficulté, le vent sombre dans mon dos. Avant que j’aie vidé ma première bouteille, l’eau était aussi chaude que du sang. Le vent soufflait de plus en plus fort, l’obscurité était de plus en plus complète. Je distinguais à peine les lumières de la vieille station d’entretien devant moi, derrière lesquelles se cachaient celles du ranch ; je reconnaissais les montagnes de mémoire plutôt que de vue. Soudain je me posai la question : Qui suis-je ? Je m’aperçus que je parlais à voix haute. Je n’arrêtais pas de me dire, tantôt en murmurant, tantôt en criant : Qui suis-je ? », écrit Vollmann (traduit de l’américain par Clément Baude). J’aime, en guise de réponse, le leitmotiv du pèlerin russe dans les Récits d’un pèlerin russe : « et je m’en fus, suivant le regard de mes yeux ».

« Plus il y avait d’étoiles, plus il faisait froid », écrit plus loin Vollmann, toujours voyageant sur un train de marchandises. Il comprend au matin qu’en fait ils étaient en train de gravir un canyon. C’est réel, plus on monte, plus on voit d’étoiles, mais aussi plus il fait froid (mais dans le froid le sang se réchauffe, si on monte en exaltation). Je pense à ce que dit le mathématicien Alain Connes : le temps est directement lié à la température -qui se refroidit avec l’expansion de l’univers, laquelle donne lieu à des objets d’où naît le temps.

Le-Triangle-De-PenseeUn jour où j’étais assise sous un arbre en train de lire cette phrase de Triangle de pensées, d’Alain Connes : « Étant donné un système logico-déductif non contradictoire, on ne peut pas formaliser sa cohérence de l’intérieur mais on peut formuler une proposition du type « la présente proposition est indémontrable ». », en même temps exactement que je lisais ces derniers mots, une femme près de moi dit : « il n’y a vraiment pas un nuage aujourd’hui ». Et dans ma tête les deux propositions se chevauchèrent, si bien que je crus un instant que celle que je venais d’entendre était celle que je venais de lire. Je poursuivis ma lecture. La phrase suivante était : « Une telle assertion n’est démontrable que si elle est fausse ». Je levai les yeux vers le ciel et en effet je vis qu’elle était fausse, il y avait bel et bien des nuages dans le ciel bleu, quoique blancs, fins et discrets comme de la soie.

Alain Connes écrit encore, à propos des mathématiques : « je maintiens qu’elles ont un objet, tout aussi réel que celui des sciences (…), mais qui n’est pas matériel, et n’est localisé ni dans l’espace, ni dans le temps. Il a cependant une existence tout aussi ferme que la réalité extérieure et les mathématiques s’y heurtent un peu comme on se heurte à un objet matériel dans la réalité extérieure. Cette réalité dont je parle, du fait qu’elle n’est localisable ni dans l’espace ni dans le temps, donne, lorsqu’on a la chance d’en dévoiler une infime partie, une sensation de jouissance extraordinaire par le sentiment d’intemporalité qui s’en dégage. »

 

bonhomme-minpetit tag face à la Sorbonne nouvelle, aujourd’hui, photo Alina Reyes

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Christine de Pisan, Eyes Wide Open

image du film de Kubrick "Eyes Wide Shut"

image du film de Kubrick « Eyes Wide Shut »


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Le duc du Livre du Duc des vrais amants a-t-il jamais existé ? Si le texte et ses illustrations ne donnent aucun indice sur l’identité de celui dont l’auteure se présente comme une sorte de ghostwriter, c’est peut-être que celui pour qui elle dit je est lui-même le fantôme de l’affaire, son prétexte pour se faire homme le temps d’un roman, tout en gardant la main, sa main de femme et de militante de la cause des femmes qui récupère la romance mensongère racontée par les hommes pour finalement la démystifier. Et après tout, peu importe qu’il ait existé ou non. Car, tout séduisant amoureux qu’il soit, il n’est qu’un stéréotype. Il est même moins que l’archétype de l’amant tel que l’élaborèrent les romans de fin amor. En ce début du XVe siècle, on est déjà bien loin de Chrétien de Troyes, de ses chevaliers valeureux et aventureux, hommes accomplis affrontant tous les dragons du monde par sens de l’honneur, le leur, celui du roi et celui de leur dame. Ici l’amant est un tout jeune adolescent qu’une jeune femme mariée à un vieil homme pénible va jouer à séduire. Mais le garçon charmant finira en homme comme les autres, et de l’histoire d’amour il ne restera rien, qu’un sentiment de gâchis.

Christine, comme elle s’appelait elle-même, essaie-t-elle donc de décourager les femmes de l’amour ? Loin de là. Elle-même, avant la mort de son aimé, a vécu avec lui le grand et heureux amour. Ils étaient tous les deux jeunes et amoureux, ils ont eu trois enfants, et bien des indices dans ce livre montrent qu’elle a goûté pleinement tous les plaisirs de l’amour, qu’ils ont joui d’une vie amoureuse ardente et accomplie. Christine ne repousse pas l’amour, au contraire : elle met en garde les femmes contre le faux amour. En a-t-elle eu l’expérience après son veuvage ou l’a-t-elle simplement observé autour d’elle ? En tout cas c’est une femme redoutablement intelligente qui dénonce l’illusion d’aimer à laquelle hommes et femmes s’adonnent volontiers comme à un vin, une drogue. Ainsi que le fera bien après elle Stanley Kubrick dans son film testament, Eyes Wide Shut, Christine déploie le spectacle de l’ivresse amoureuse, mais jusqu’à la gueule de bois. Et quand Nicole Kidman, au bout du compte, déclare à la fin du film qu’il ne reste au vrai couple qu’à laisser au néant les fantômes et à recommencer à faire l’amour, il semble que Christine ait écrit son dialogue. Ce sont bien souvent les conseils les plus simples qui sont les plus subtils et les plus difficiles à comprendre. Lors d’une journée consacrée à ce livre, j’ai entendu des agrégatives se demander comment on pouvait qualifier de féministe une auteure qui donnait aux femmes, à travers le personnage de Sibylle de la Tour, des recommandations telles que de s’occuper de leurs travaux et de leur foyer plutôt que de rêver d’amants. Mais Christine de Pizan fait la même chose qu’allait faire Cervantès deux siècles plus tard avec son Don Quichotte : non seulement prévenir les hommes et les femmes contre les vaines rêveries, mais aussi et surtout, ce faisant, dénoncer une société rigide, hypocrite, bornée, liberticide. Car le rêve ne devient néfaste que parce qu’il est interdit de cité.

« Dames d’honneur, sans vouloir vous déplaire,
Je vous conseille que de vous vous écartiez
Les imposteurs, croyez-moi, sans colère,
De ces méchantes langues il faut vous méfier »,

écrit Sybille à l’amante. Et si l’histoire est narrée par le duc, et selon son point de vue, c’est elle, la dame, qui a les derniers mots du livre :

« Seule Mort l’en détachera,
Qui m’a atteinte. »*

Mais le poème virtuose qu’est le roman de Christine de Pizan recèle d’autres audaces que celles de sa versification et que cet avertissement implacable, qui démolit la romance et met à nu des fonctionnements sociaux tristes et mortifères sous leurs apparences joyeuses. Il est aussi, malicieusement, une ode à l’amour physique, l’amour vrai pour le coup, l’amour des vrais amants. Alors que la règle de l’amour courtois est de ne pas aller « jusqu’au bout » et de se contenter de flirter indéfiniment, hypocritement et stérilement, les embrassades étant permises mais pas la pénétration, Christine ponctue son texte de petits mots aussi importants que les petites fleurs dans les tapisseries de dame et de licorne, et qui sont autant d’évocations des plaisirs bien crus et nus de l’amour. Le jeune homme, auprès de la dame, « attise son tison ardent » (celui qui est dans son cœur, bien sûr) et se compare à « un papillon attiré par la chandelle » ou à « un oisillon qui se prend à la glu » ; une fois de retour chez lui, seul, il s’étend sur son lit sans pouvoir dormir, obsédé par « la douce et exquise piqûre d’amour » ; une autre fois, il prend congé d’elle « après la dégustation des épices » ; d’autres fois la dame se fait préparer des bains et invite le jeune homme à venir la voir prendre son bain (Ains joye avoye perfaitte, « j’avais une joie parfaite », Se ce m’estoit grant delis, « mon plaisir était immense »…) ; une autre fois, loin d’elle, il lui écrit que son ardent désir l’épuise, lui parle de ses transports d’ardeur ; une autre fois encore, il lui demande de le soulager de son désir amoureux ; une autre fois, après l’amour, il se félicite d’avoir pris la peine de tenir les chevaux (il s’est déguisé en palefrenier pour la rejoindre) pour en retirer « un si doux et délicieux salaire ». Ces chevaux ne sont-ils pas aussi ceux de son ardeur qu’il a retenue pour la rejoindre ? Au milieu du XIIIe siècle, dans le Fabliau de la dame qui demandait l’avoine pour Morel, Morel était le nom d’un cheval noir pour lequel, par code entre eux, la dame demandait à son mari de l’avoine, c’est-à-dire, en décodé, lui signalait qu’elle désirait faire l’amour. Comprenons aussi que tout au début, quand le jeune puceau s’en va à la chasse aux connilz, ces « lapins » désignent aussi, déjà, les cons, les sexes des femmes. À n’en pas douter, Christine n’ignorait rien de l’amour vrai, et duc signifiant conducteur, son livre pourrait s’intituler Guide des vrais amants.

* éd Champion Classiques, traduction Dominique Demartini et Didier Lechat

Le pont (extrait de « Forêt profonde »)

Le corps, poussière d’étoiles, redevient poussière d’étoiles ; l’esprit, source, eau surgie, advient à la vie dans le perpétuel retour de son surgissement. La vie du corps, morceau de temps condensé entre éparpillement et désagrégation, comporte un début et une fin, et de même l’espace d’un corps à un autre découpe le temps en séquences. La vie de l’esprit, elle, est à la fois discontinue et continue, éternelle ; elle est ce fleuve dont les eaux ne sont jamais les mêmes et qui pourtant coule toujours uni, de la même source au même estuaire, dans son incessant voyage. Qu’un barrage survienne, et l’eau de l’esprit stagne. À l’ère qui fait barrage en capitalisant le temps, en contrariant par la barbarie technologique le cours de la nature, l’être humain s’enlise dans l’étang, le marais morbide.

Alors qu’au fil de l’eau, mille insaisissables petites pièces de verre scintillent, étoiles cruelles et ravissantes que les pupilles papillonnent au déboulé du vertige, mille petits signaux étincelants séduisent et stimulent mon être, soudain transporté au bord de sa vallée grandiose. Signaux, signets à la fente des feuilles où je les cueille à l’épuisette, étoiles si proches et lointaines sur la page, auxquelles il s’agit de rendre le bondissant de la truite, une fois le fleuve du livre ouvert, le lit de la parole de nouveau habité, qu’il s’agit d’inviter à danser là dans l’absence abolie, là dans la trace de cette déchirure, hypothétique lien, trou aussitôt que formé habité, comme dans ce vide ce pont jeté d’une rive à l’autre et peuplé d’âmes à pied.

Appuyée à la rambarde je regarde jouer sur la Seine la lumière du ciel, et je sais qu’écrire, lire, sont aussi bien marquer la distance que l’annuler. En joie de solitude dans la multitude, suspendue dans le flux je m’éparpille et me rassemble en chaque atome, chaque monde, et je sais que je suis de tous et d’aucun, je sais que je ne saurais être sinon entre : je suis le miroir qu’au musée proche une Dame ancienne tend toujours à la licorne, miroir tendu au-dessus du temps, et de l’étant à l’être, miroir-trou de ver que le reflet de mon désir, animal chimérique, habite.

Je suis un pont, et le passager de moi-même. Tendue, agrippée de mon mieux aux rives qui s’effritent, étroite et dangereuse, je m’attends, longtemps sans le savoir je m’attends. Un soir d’été, m’entendant venir, pleine d’inquiétude et d’espoir je me prépare à m’accueillir, ne sachant pas qui vient, ne sachant pas que cet être qui vient va me blesser violemment, me rudoyer. Ne sachant pas que l’abîme au-dessus duquel si longtemps j’ai retenu mon souffle, l’abîme c’est cet être qui vient : moi, l’abîme, l’enfer, ne sachant pas qu’il me faut conserver la tension, malgré le choc, la douleur, la terreur panique. Ne sachant pas qu’Orphée doit aller d’un bord à l’autre et de l’autre au premier sans se retourner, ne sachant plus rien quand l’instant vient, je mets en péril ma multiple vie, et m’arrachant à ma fin pour me regarder moi-même, je m’effondre, me précipite au fond du gouffre sur les cailloux tranchants.

Je m’écroule, je chute, je me fracasse contre la pierre glacée, je me pense perdue, la mort a gagné, c’est elle que j’attends désormais, je l’appelle, l’épèle de ma seule espérance, la prie de s’apponter pour mon désir, ce désir, ange dernier né des ruines de mon désir premier, mon seul désir que l’abîme enfin cédé a mué en désir de mort. Et tandis que mon désir et moi, précipités dans le creuset de l’alchimiste, mêlons nos fluides et nos humeurs de glace et de feu, voici que je sens de nouveau s’étirer mes membres, voici que mes pieds de nouveau tâtent le bord de la rivière, que mes mains s’agrippent à l’autre rive, que mon corps s’arque et se bande. Fier de sa nouvelle force, endurci par la caresse des cailloux, mon corps émacié remonte et de nouveau pont, suspendu, allégé, dessinant le sourire du ciel à l’abîme, sourire dans le silence du vide, toute lumière, éternelle dans sa finitude, je me sers de passage et sans peur, me supporte et traverse.

Les bêtes bondissent au fond du gouffre, là d’où je viens. Sous ma jupe glisse l’éclat d’argent des truites vives, je suis le pont des soupirs de l’amour, tendue expirante d’extase au-dessus de l’Absence, profonde absence ouverte à la blessure de ma chair-entaille. Soumise aux vents, passerelle branlante jetée au secret de ma forêt vierge, j’enjambe le vide, le vertige et la désolation, j’enjambe l’œil poissonneux qui très en-bas brille sous mes chairs écartées. Et sous mon long pas de statue, Isis arc-en-ciel, je sens monter l’haleine fraîche de la vie brute qui palpe et qui bondit, là dans les sombres profonds, par éclats de lumière avalant les instants lumineux dont elle se nourrit.

C’est ma présence même que j’enjambe au-dessus de l’absence. Moi, hirondelle qu’un interminable hiver a effacée du ciel pour la refléter truite ou coquille au fond des eaux. Dans le torrent glacé, loin si loin de mon sexe en obscène prière, si loin de ma brûlante attente, lentement bâillent un millier de coquillages, paupières écartées en long miroir de mon inépuisable désir.

Moi, Ville ouverte, Jérusalem haletante, je me laisse pénétrer par la promesse.

Pourquoi suis-je tendue là, au-dessus de l’abîme ? Pour qu’il y ait quelque chose plutôt que rien entre le ciel et lui. Le pont ne saurait relier deux rives s’il ne séparait deux profondeurs. Les séparant, lançant la flèche de leur dialogue, gracieux Atlas, je soutiens l’énorme azur léger de mon saut en grand écart, tandis que sous moi plombe et s’exalte l’attraction du trou. Je fixe des vertiges par alchimie du verbe, ma plume à pas de plume se saisit de l’instant, fixe l’indécis, l’indicible, l’insaisissable, et de ce tissu de cheveux d’ange ouvre sous mes pieds le pont d’où je fixe du regard les abîmes du gouffre d’en-haut et du gouffre d’en-bas.

Je suis le pont, la passion.

Qui tombe dans le gouffre sans s’être pénétré d’amour n’en ramènera jamais l’amour. Qui plonge dans le gouffre sans s’être tissé de lumière n’y verra rien, ni la ténèbre hurlante ni le retour du jour.

Je suis le pont, pur plaisir de l’union dans la séparation sensible entre des doigts entrelacés. Je suis le pont, j’attends l’instant où vont se prendre la main tendue de sous ma jupe et celle qui descend d’entre mon front, je suis la jointure de leurs doigts qui veulent se sentir.

Je suis le pont, je suis le désir, au-dessus et au-dessous de moi ouvrant le vide où le désir palpite, où vivre le désir.

Je suis le pont, je suis entre.

Allant d’un bord à l’autre, désignant haut et bas : clouant le regard sur une croix mentale.

Clouée dans l’espace que je soutiens et révèle, passagère de moi-même si ténue à l’intersection de ma croix, je suis l’axe compassionnel, absolument.

Je suis le pays, et le mal du pays. Je suis encore, quand après avoir marché jusqu’en mon milieu à ma rencontre je peux fermer les yeux pour contempler ciel torrent et rives venteux éclaboussant et verdoyant dans mes chairs, le retour au pays.

Je suis l’être et son mouvement permanent dans la fixation.

Je suis l’hirondelle en vol, dans l’instant d’un regard volé fixe autant que la flèche de Zénon, je suis la passerelle où dansent en rond les demoiselles et les garçons, je suis la ronde sans nom des jours et des nuits, ronde de nuit, ronde de jour, je suis l’être en veille.

Vient le moment de se jeter à l’eau, le moment soudain où la tentation et la peur de l’abîme cèdent devant sa nécessité, sa beauté d’urgence à accomplir, le moment où tout s’accélère, où, enjambant mon garde-fou je prends mon envol, bondis dans la lumière, où je me sens me précipiter inexorablement vers ma propre sortie, et torrent, rejoindre le torrent qui depuis si longtemps pour moi coule de source.

Entre en moi, tu est né, nous délivré.

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extrait de mon roman Forêt profonde, le livre occulté par toute la presse parisienne et qui attend que justice lui soit rendue

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