En lisant « Le Sceau des saints », de Michel Chodkiewicz (4)

cet après-midi au Jardin des Plantes qui embaume divinement, photos Alina Reyes

 

Poursuivons notre lecture avec des passages du quatrième chapitre (La réalité muhammadienne) de ce livre (éd tel gallimard) sous-titré Prophétie et sainteté dans la doctrine d’Ibn Arabî.

« Lorsqu’on lui demanda : « Quand fus-tu prophète ? », il répondit : « J’étais prophète alors qu’Adam était entre l’eau et la boue », ce qui veut dire : alors qu’Adam n’était pas encore venu à l’existence. (…) D’autres textes d’Ibn Arabî préciseront plus loin la nature et la fonction de cette Réalité muhammadienne primordiale (haqîqa muhammadiyya) dont chaque prophète depuis Adam, le premier d’entre eux, ne représente qu’une réfraction partielle à un moment de l’histoire humaine. Que signifie le mot haqîqa que nous avons traduit par « Réalité » ? Selon le Lisân al-arab, il désigne le sens propre d’une chose par opposition au sens figuré (majazî) ; ou encore le « fond » d’une chose, d’une affaire, sa vraie nature, son essence et donc aussi l’intimité inviolable d’un être, sa hurma. » (p.70)

« … les véritables croyants sont, selon le Coran (2 : 4 ; 2 : 136, etc.), ceux qui croient en ce qui a été révélé à Muhammad et en ce qui a été révélé avant lui. La notion du verus propheta que figure le long pèlerinage de la Lumière muhammadienne à travers les éons est une conséquence logique de cette doctrine fondamentale où les messages prophétiques successifs, manifestations multiples de la Vérité une, sont autant d’étapes conduisant à celui qui apporte la « somme des Paroles » (jawâmi’ al-kalim), parachevant et abrogeant du même coup les Lois antérieures. Mais le Coran n’est pas seulement source doctrinale. Il est aussi la matrice où s’élabore la forme de l’aventure des âmes et des langages qui l’expriment. Le métal brûlant des visions et des symboles en porte ineffaçablement l’empreinte. »  (p.74)

« Une autre notion, complémentaire de celle de haqîqa muhammadiyya, doit être mentionnée ici : c’est celle d’  « Homme Parfait » (insân kâmil). « C’est par lui que Dieu regarde Ses créatures et leur dispense Sa Miséricorde ; car il est l’Homme adventice et pourtant sans commencement, éphémère et pourtant éternel à jamais. Il est aussi la Parole qui sépare et unit. C’est en vertu de son existence que le monde subsiste. Il est au monde ce que le chaton d’un sceau est à ce sceau : c’est-à-dire le lieu où l’empreinte est gravée, le signe par lequel le roi scelle ses trésors. Il a été nommé khalîfa [lieutenant, vicaire, substitut] en raison de cela : car c’est par lui que Dieu préserve Sa création, de même que le sceau préserve les trésors. Aussi longtemps que le sceau du roi demeure intact, nul n’oserait ouvrir les trésors sans sa permission. L’Homme a donc été chargé de garder le royaume et le monde sera préservé aussi longtemps qu’y subsistera l’Homme Parfait. » Le terme d’insân kâmil s’applique proprement à l’homme en tant qu’il est en acte ce en vue de quoi il a été créé, c’est-à-dire en tant qu’il réalise effectivement son théomorphisme originel : car Dieu a créé Adam « selon sa forme ». Comme tel, il est le « confluent des deux mers » (majma’ al-bahrayn, expression empruntée au verset 18 : 60), celui en qui se réunissent donc les réalités supérieures et inférieures, l’intermédiaire ou « isthme » barzakh) entre le haqq et le khalq, Dieu et la création. Il est aussi « frère du Coran », « pilier du ciel », « Parole totalisatrice » (…) le kamâl, la perfection de l’insân kâmil, ne doit pas s’entendre en un sens « moral » (qui correspondrait en somme à l’  « héroïcité des vertus ») mais signifie ici « achèvement » ou « accomplissement ». (pp 78-79)

 

Dialogue du salut. En lisant « L’Islam et l’Occident », de Michel Lelong


Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

 

« Quand on parle de la religion musulmane, en Occident, on pense trop exclusivement à tel ou tel de ses porte-parole dont parlent nos journaux et nos télévisions, mais on oublie que l’islam c’est d’abord et surtout ces centaines de millions d’hommes et de femmes, jeunes et adultes, intellectuels, ouvriers et paysans, pour lesquels le message coranique constitue le fondement des valeurs éthiques, la lumière de leur vie, et la source de l’espérance au-delà de la mort. (…) au-delà de la politique, la communauté musulmane d’est aussi et d’abord des hommes et des femmes qui croient et qui prient, en s’efforçant de vivre les valeurs dont parle le Coran : équité, patience et miséricorde. »

Michel Lelong, L’Islam et l’Occident, éd. Albin Michel

Le P. Lelong cite aussi ces paroles du général de Gaulle (rapportées dans Le Monde en 1972) :

« Voyez-vous, il y a de l’autre côté de la Méditerranée, les pays en voie de développement, et il y a aussi chez eux une civilisation, une culture, un humanisme, un sens des rapports humains que nous avons tendance à perdre dans nos sociétés industrialisées et qu’un jour nous serons probablement très contents de retrouver chez eux. Eux et nous, chacun à notre rythme, avec nos possibilités et notre génie, nous avançons vers la société industrielle. Mais si nous voulons, autour de la Méditerranée, accoucheuses de grandes civilisations, construire une civilisation industrielle qui ne passe pas par le modèle américain et dans lequel l’homme serait une fin et non un moyen, alors il faut que nos cultures s’ouvrent très largement l’une à l’autre. »

Ce livre publié en 1982 reste tout à fait pertinent aujourd’hui, avec ses rappels historiques et ses analyses sur les trois religions abrahamiques et leurs relations. Le père Lelong, artisan de toujours du dialogue inter-religieux, ayant vécu vingt ans en terres d’islam possède aussi une connaissance approfondie des hommes et des croyants de ces religions, de leurs rapports qui ne sont pas aussi simples qu’on ne les présente en Occident. Il sait montrer les atouts des uns et des autres, et aussi leurs manquements, de chaque côté de la Méditerranée. Sans oublier de rappeler la grande richesse et la grande diversité de l’islam, notamment asiatique et africain.

« Juifs et musulmans ont un sens de l’obéissance à la Volonté de Dieu, de la communauté, de l’hospitalité et de la fraternité, on pourrait dire aussi un sens du corps, de la nourriture et de la terre, que nous avons tort de méconnaître et qui peuvent être un remède à nos propres insuffisances ou excès. »

Inciter à la rencontre et à la paix par et pour la connaissance réciproque, tel est l’objectif de ce livre qui devrait être lu de nouveau aujourd’hui. Pour développer encore ce que le cardinal Duval, archevêque d’Alger, appelait  le « dialogue du salut », grâce auquel, dans une « atmosphère de respect et d’amitié », les hommes « peuvent s’aider les uns les autres à répondre aux desseins de Dieu et à lutter contre le péché, c’est-à-dire tout ce qui, dans les manifestations de la vie tant individuelle que collective, est un obstacle au plan de Dieu. »

M. Lelong cite aussi Mohamed Talbi, lequel se référant au Coran qui « accepte et respecte la diversité » appelle l’islam à « défendre le droit à la différence », et écrit à propos des religions : « Leurs empires réciproques, aux limites si longtemps figées, s’écroulent de l’intérieur et de l’extérieur ; le mouvement a remplacé l’immobilité ; les frontières bougent ; quelque chose de nouveau est en gestation ; et dans le plan de Dieu, cela ne peut pas être, en définitive, un mal. (…) Enfin, et de toute façon, l’homme qui est habité par la foi sait que la vie terrestre n’est pas éternelle. Après cette mutation suprême qu’est la mort, sous une forme supérieure, la vie continuera pour l’individu ; elle continuera aussi, après la disparition de notre support terrrestre, pour l’espèce entière dans la plénitude de la vision du visage de Dieu. Cela, en principe, devrait suffire pour nous inspirer modération, sagesse et une confiance infinie en Dieu et en l’homme. »

Il peut paraître que depuis plus de trente ans que ces paroles ont été écrites, la situation n’a pourtant pas évolué, sinon vers le pire. Mais plus de trente ans sont beaucoup (l’âge du Christ) et peu dans le temps de Dieu, et les puissantes ressources spirituelles et humaines dont témoigne cet ouvrage humble et clair permettent de dépasser les apparences et de rendre plus vivante que jamais l’espérance, pour, comme le conclut Michel Lelong, « la liberté spirituelle de l’homme et la paix entre les peuples ».

 

Son regard

Un musulman français m’a dit un jour que beaucoup de jeunes se tournaient vers l’islam parce que l’islam leur apportait un cadre moral et un apaisement de leur vie, sans pour autant les culpabiliser en leur parlant sans cesse de leurs péchés. Beaucoup d’anciens catholiques m’ont dit s’être coupés du catholicisme à cause de cette insistance du clergé à parler aux fidèles de leurs péchés. Ces personnes qui rejetaient cette forme d’abus et avaient quitté l’Église, souvent en gardant beaucoup d’amertume à son égard, étaient-elles pour autant plus pécheresses que celles qui continuent à aller à la messe tous les dimanches, répéter en chœur qu’elles ont péché en parole, en pensée, par action et par omission ? Pas du tout. Les musulmans sont-ils plus pécheurs que les catholiques ? Pas du tout. Les laïcs sont-ils plus pécheurs que le clergé ? Pas du tout. Les athées sont-ils plus pécheurs que les croyants ? Pas du tout. J’ai passé au moins quatre décennies à ne connaître quasiment que des athées (non par ostracisme, simplement parce que les croyants ou les pratiquants sont rares) et c’est quand je me suis tournée vers des catholiques que j’ai expérimenté, de beaucoup d’entre eux, à quel point l’homme peut être fourbe et mauvais envers son prochain. Comme s’ils avaient un besoin irrépressible d’être méchants pour ensuite se délecter de penser que de toute façon le Christ est là, sur sa croix, pour endosser le mal qu’ils font. Proposer la confession c’est bien, la réclamer ce n’est pas bien. Jésus demandait-il aux gens de confesser leurs péchés ? Pas du tout. Il dénonçait le mal et le chassait, mais il ne demandait à personne de dire ses péchés – et surtout pas aux enfants, ce qui constitue un sérieux abus. Il débusquait le mal, et sans autre formalité il guérissait les hommes qui se présentaient à lui. Demanda-t-il à Zachée ou à la femme adultère de confesser leurs péchés ? Pas du tout. Il donne la voie à suivre, celle de l’humilité, de la sincérité, de la fidélité, il dénonce les mauvaises voies et les mauvaises actions, mais sans chercher à faire plier l’échine des gens. En les redressant au contraire de sa parole incisive et en les laissant debout, la conscience éveillée, face à Dieu – libre à eux de soutenir Son regard.

Alors, pour ceux qui s’y abandonnaient, venait l’émerveillement, la grâce.

 

Visible et invisible

 

Les diables déguisés en hommes des lumières sont bien plus néfastes que les hommes déguisés en diables.

La profanation par vandalisme d’une cathédrale peut n’être que l’œuvre d’hommes déguisés en diables, mais pour être à leur insu le signe d’une autre profanation, cachée, commise contre Dieu et contre l’homme par des diables déguisés en hommes des lumières.

Ne nous empressons pas de croire au visible, tant pour le sens que pour la réalité concrète de faits divers ou autres, où la bouche peut commettre mensonges, affabulations ou déformations.

Un livre très saisissant m’est venu en rêve, je l’écrirai peut-être.

Ils discutent avec toi au sujet de la vérité après qu´elle fut clairement apparue ; comme si on les poussait vers la mort et qu´ils la voyaient. Coran 8, 6.

 

En lisant « Le Sceau des saints », de Michel Chodkiewicz (3)

 

Poursuivons notre lecture à partir d’un passage du troisième chapitre (La sphère de la walâya [sainteté, « rapprochement »]) de ce livre (éd tel gallimard) sous-titré Prophétie et sainteté dans la doctrine d’Ibn Arabî.

Ibn Arabî « distingue clairement la walâya âmma, la walayâ [sainteté] au sens le plus large, qui consiste dans le fait pour les créatures de s’entraider, (…) et la walâya khâssa, la walâya au sens restreint : cette dernière consiste dans la capacité qu’ont les saints d’accueillir, selon les circonstances, l’autorité et le pouvoir de tel Nom divin ou de tel autre et de réverbérer tantôt la Justice et tantôt la Miséricorde, tantôt la Majesté et tantôt la Beauté conformément à ce que requiert l’état des choses à un moment donné. Parmi ces saints, il convient aussi d’établir une autre distinction : celle qui sépare les ashâb al-ahwâl, les êtres qui sont gouvernés par leurs états spirituels, des ashâb al-maqâmât qui conquièrent les « stations » en restant maîtres de leurs états et qui sont « les plus virils des hommes de la Voie ». Les premiers sont relativement imparfaits mais leur walâya est visible pour le commun des hommes. La walâya des seconds est, d’une certaine manière, plus évidente encore mais son éclat même la dérobe aux regards : « Ils se manifestent dotés des attributs divins (bi-sifât al-haqq) et, en raison de cela, sont ignorés. » » (p.67)

J’ai longtemps contemplé la splendeur et le mystère auxquels ces phrases nous disent que l’homme est appelé. Réverbérer les Noms divins, tel ou tel de Ses Noms selon l’heure, comme l’eau réverbère la lumière, en toute grâce et obéissance, comme elle lui vient. Et j’ai pensé à une petite sainte dont la sainteté demeure très méconnue, une petite sainte immense : Bernadette qui, par dix-huit fois, à Lourdes, réverbéra ce Nom de Dieu : Immaculée Conception.

La sainteté de Bernadette n’est pas visible comme celle d’autres saints. Celle de Thérèse de Lisieux par exemple est évidente, mais comme celle de bien d’autres saints évidents, elle est de celles qu’Ibn Arabî décrit comme propre aux saints qui sont gouvernés par leurs états spirituels, soumis à des temps de sécheresse ou de nuit de la foi.

Souvent on cherche chez Bernadette les signes et les marques de cette sainteté « classique », cette belle sainteté visible dont la visibilité exalte les croyants. Pour cela, on se penche sur ses maigres écrits de religieuse, on lui fait prendre des poses ad hoc devant les photographes, voire on trafique un peu les photos pour lui donner cet éclat tantôt doloriste, tantôt lumineux, par lesquels nous sommes accoutumés à identifier la sainteté. Mais la sainteté réelle de Bernadette est encore plus éclatante en vérité, et c’est pourquoi on ne la voit pas. Sa sainteté est celle de l’eau qui reflète la lumière comme elle est, au moment où elle est et vient, sans que cette réflexion ne puisse être en rien troublée par ses états spirituels. Pas de séparation en elle entre ce qu’elle vit et ce qu’elle voit, entre ce qu’elle voit et ce qu’elle transmet. Nulle nuit ne peut saisir la lumière qu’en la recevant elle manifeste.

Bernadette, pauvresse illettrée, serait-elle donc de ceux qui ont « conquis les stations » ? Comment serait-ce possible ? Par la grâce de Dieu. Cependant la grâce ne signifie pas l’inconnaissance ni l’absence de chemin, au contraire. La grâce signifie que Dieu lui-même a enseigné ces saints « les plus virils ». Dès leur naissance ou même, pour la Vierge Marie, dès sa conception, ils ont appris à aimer, souffrir et se réjouir sur sa Voie. Dès le début ils sont entrés en transformation, de cette transformation invisible aux yeux des hommes mais qui en vient toujours, virilement (c’est-à-dire non sans connaître des états d’âme mais en n’étant pas soumis à leurs états spirituels, en demeurant des piliers immuables du oui), à soutenir et générer la transformation du monde.

 

Genre l’amour dans la vérité

hier au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

 

Ces femmes qu’on utilise pour provoquer et créer toujours plus de division dans la société. Les unes exhibées en Femen, les autres en niqab. Honte à elles pour leur manque d’amour et de respect d’autrui, honte à ceux qui les soutiennent et les encouragent ou les poussent à ces comportements dont l’objectif est d’afficher leur non-respect des autres. Que le monde est malsain.

Le côté « prostituées » des Femen assure leur succès, mais peut-être leurs soutiens ne savent-ils pas tous qu’elles ont pour but d’obtenir la poursuite judiciaire de toute personne qui paie pour des relations sexuelles.

Un autre type de néo-féministes, en Allemagne, se déclare pour la rémunération des femmes au foyer, car « la reproduction est un travail et doit donc être rémunéré ». (Courrier International – Der Spiegel).

La condition des femmes est le miroir de l’aliénation des hommes.

Le dalaï lama, lui, estime que, le monde ayant grand besoin de compassion, le prochain dalaï lama pourrait être une femme. Un autre genre de femme, sans doute. Pour engendrer un autre genre d’être humain. C’est moi qui mets les guillemets, pour souligner le mensonge contenu dans ces définitions, et la nécessité de les rendre à la vérité : Ni « juif » ni « grec », ni « esclave » ni « homme libre », ni « homme » ni  « femme » (saint Paul).

 

Ressuscitée d’entre les sables

cet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

 

Ex arena rediviva surgit, « Elle surgit ressuscitée d’entre les sables » : la devise de la ville de mon enfance, Soulac-sur-mer, m’est revenue en voyant les mêmes « pompons » qui poussaient dans les dunes où nous marchions des heures, comme je le fais aujourd’hui en ville et au jardin. J’ai treize ou quatorze ans, j’ai des millions d’années, je suis éternelle.

 

Sauvés par la sainteté

photo Alina Reyes

 

En attendant de reprendre notre lecture du livre de Michel Chodkiewicz Le Sceau des saints – Prophétie et sainteté dans la doctrine d’Ibn Arabî, relisons ces phrases comme toujours fortes et justes du P. de Lubac, dans son livre Sur les chemins de Dieu :

« Dans la rencontre d’un saint, ce n’est pas un idéal en nous déjà formé que nous trouvons enfin réalisé, vécu. Ce n’est pas la perfection du type humain – ou surhumain – enfin incarnée dans un homme. La merveille est d’un autre ordre. C’est une vie nouvelle, c’est une sphère d’existence nouvelle, avec des profondeurs non seulement insoupçonnées, mais aux résonances étranges, qui soudain nous est révélée. C’est comme une « patrie » nouvelle, d’abord ignorée de nous (…)

Nous sommes à la fois attirés et heurtés, – d’autant plus heurtés, peut-être, que plus attirés. Nous éprouvons à la fois le double sentiment de quelque chose de très lointain et de très proche ; d’inquiétant, de troublant, et en même temps d’obscurément désiré. Nous avons l’impression mêlée d’un dépaysement et d’un accomplissement suprême, au-delà de notre désir. Nous sommes à la fois déconcertés et ravis, et ce ravissement même n’est pas sans éveiller en nous la crainte. L’esprit du monde, en nous, réagit à une menace. Notre secrète connivence avec le mal s’irrite. Nous esquissons une mise en garde. Si nous avions pu nous croire parfaits en quelque chose, nous sommes alors doublement tentés de repousser le spectacle provocateur qui va nous forcer à nous voir misérables ; bien plus, à voir la misère de cela même que nous appelions perfection.

Mais tout cela, en outre, ne nous laisse point à nous-mêmes, comme un pur spectacle. C’est bien, en effet, une provocation. C’est une sommation pour notre cœur d’avoir à prendre parti, en dévoilant peut-être sa pente la plus cachée… Brusquement, cet univers nous apparaît autre : c’est le lieu d’un vaste drame, au cœur duquel voici qu’il nous faut entrer à notre tour.

S’il y avait plus de saints dans le monde, la lutte spirituelle y serait plus intense. Le Règne de Dieu, s’y manifestant avec plus de force, susciterait de plus ferventes adhésions, – mais aussi, corrélativement, des oppositions plus violentes. Son urgence accrue provoquerait une tension, source de conflits éclatants.

Et si nous vivons relativement en paix au milieu des hommes, c’est sans doute que nous sommes tièdes. »

Ne soyons ni tièdes ni paresseux, ouvrons les yeux, ne nous laissons pas séduire, menons le combat spirituel, il est urgent. Quand je montre que tel ou tel est soumis à tel système de pensée qui contredit ce qu’il prétend annoncer, ce n’est pas pour dénoncer tel ou tel, mais pour montrer combien nous pouvons être illusionnés, même quand nous nous pensons savants et réfléchis, par la confusion du sens qui règne dans un monde relativiste. Combien, aussi, nous pouvons être trompés, à notre insu et en quelque sorte aussi « à l’insu de leur plein gré », comme pour des cyclistes dopés, par les champions de la parole qui font figure d’autorités intellectuelles, spirituelles ou morales. Le monde ne sera pas en paix tant que les hommes continueront à errer dans les ténèbres ou le brouillard, voire le flou « artistique ». La paix vient par la vérité, et la vérité vient par la sainteté, réelle. Appelons la Lumière, elle nous appelle.

 

Les dieux du stade. (D’un article de François Rastier sur Heidegger)

du film "Olympia : les dieux du stade", par Leni Riefenstahl

 

Dans la suite de mes réflexions de ces derniers jours sur le nihilisme caché véhiculé par maintes œuvres de l’esprit, je recommande la lecture de ce long article de François Rastier sur « Heidegger aujourd’hui ». Je voudrais juste ici, en citant quelques passages de cet article, donner un éclairage un peu plus précis sur ma conviction très forte, déjà exprimée, qu’il nous faut absolument identifier ces puissances et ces dominations, comme disait saint Paul, d’ordre spirituel, qui œuvrent à la destruction de l’homme et du monde, et que nous devons combattre.

« Ainsi soutient-il par exemple que le Peuple relève des étants, l’État de l’Être : le Führer se trouve donc dans la situation métaphysique éminente de permettre la médiation entre les étants et l’Être », écrit-il à propos de la philosophie de Heidegger, toute empreinte de sa « foi nazie ». Une pensée où l’existence précède l’essence, où l’être n’est pas donné à l’homme mais doit se gagner, est fausse et donc éminemment dangereuse puisque, nous le voyons, elle remet l’âme et la destinée de l’homme non plus dans les mains de Dieu et le chemin vers lui – Vérité, Amour, Liberté – mais à son propre orgueil de chef ou à sa soumission au chef. Pourtant tel dominicain faisait l’autre jour à la télévision, en opposition totale avec sa foi ou ce qui fut sa foi, cette profession de foi existentialiste selon laquelle un être humain n’est pas une personne mais doit le devenir.

« Pour Heidegger, la restitution de l’identité passait d’abord par l’avènement du Führer qui nous libèrera de la dépossession et permettra la grande Restitution. (…) Dans son essai « Sur Ernst Jünger » (GA, 90), Heidegger précise son programme identitaire : « la force de l’essence non encore purifiée des Allemands est capable de préparer dans ses fondements une nouvelle vérité de l’Être. Telle est, dit-il, notre croyance [Glaube]. » Et il se recommande de la Rassegedanke, cette pensée de la race qui, dit-il, « jaillit de l’expérience et de l’Être comme subjectivité ».

Dominique Venner, suicidé sur l’autel de Notre-Dame, dans ses dernières paroles se référait encore à Heidegger, et évoquait le fantasmatique « grand remplacement » (repris de R. Camus) de la population française, comme Heidegger appelait de ses vœux la « grande restitution » de l’Allemagne aux Allemands. Citons encore :

« Une autre lecture, complémentaire, s’appuie sur l’intertexte heideggérien. Elle est formulée dans un entretien inédit entre Alain Finkielkraut et Emmanuel Faye qui reconnaît dans ce passage « la conception nazie de la mort comme « sacrifice de l’individu à la communauté ». On la trouve déjà annoncée dans Être et temps et célébrée par Heidegger en mai 1933 dans son discours qui exalte Schlageter, le héros des nazis mort fusillé par les Français en 1926 pour, dit Heidegger, « mourir pour le peuple allemand et son Reich. » C’est pour Heidegger mourir de la manière la plus dure et la plus grande. » Et c’est aussi ce que fantasma de faire Venner, en une espèce de singerie du sacrifice chrétien.

« Le dispositif évangélique voilait le sens spirituel et exhibait le sens historique pour transformer l’histoire humaine en histoire du Salut : le Christ était l’opérateur qui relie les sens de l’écriture, car les tribulations de ce délinquant palestinien en rupture de ban judaïque relevaient des desseins divins. Ici, à l’inverse, Heidegger passe de l’histoire (historiale) du Salut à celle des hommes. Il subordonne ainsi le temps historique au temps apocalyptique de l’Événement/Avènement (Ereignis), pour récuser ainsi l’histoire et bâtir une théologie cauteleuse : historialisé, originé, prophétisé, le temps devient impensable pour l’histoire. »

Ici je pense à ces phrases de Guillaume Ruffaud (un auteur Bayard Jeunesse !) lues dans la malheureuse revue Noor, censée nous parler d’un « islam des lumières » mais colonisée par le plus commun esprit germanopratin, avec ses extensions heideggeriennes plus ou moins cachées mais bien réelles : « La spiritualité n’est pas l’eschatologie, l’important n’est pas tant le grand récit du monde et de ses fins dernières. Mais bien plutôt, que la présence est le beau synonyme de la vie spirituelle. Elle peut prendre des formes inattendues. Le sport, pratiqué dès les plus petites classes, ne pourrait-il pas être une école spirituelle ? » Présence et « eschatologie de l’être » sont des concepts heideggeriens. Et puis, c’est très à la mode et pour cause, on ne parle pas de Dieu ni de religion, mais de spiritualité. La spiritualité présente l’intérêt de n’engager à rien, spécialement dans le domaine de l’éthique, en ignorant la transcendance et du même coup, le sens de l’histoire.

« Un des principes de la théologie politique moderne est que l’on peut faire l’histoire, notamment par la grâce de l’État total et de son Guide ou Meneur (Führer) à demi divinisé. Ils n’accomplissent pas la Providence, ils la maîtrisent, ils se substituent à elle. Les Sages préparent la venue du Dieu : selon Heidegger, « ce sont seulement les solitaires, grands et cachés, qui parviendront à créer le silence pour le passage du Dieu, et, entre eux, ils créeront l’accord tacite de ceux qui se tiennent prêts. (…) » Délire des hommes qui croient pouvoir fabriquer eux-mêmes, et l’histoire, et Dieu. Délire mortel. Dieu ne vient pas d’eux, Dieu vient de Dieu et les renverse, comme il a renversé le Reich.

« Il reviendra à Heidegger d’anéantir par le retour à l’Être un Éternel intolérablement judaïque » – rappelons nous la haine de « l’illimité » dont témoignait Venner dans ses derniers mots. François Rastier rappelle que « à la notion d’humanité enfin, Heidegger substitue celle de souches ». Et cite Emmanuel Faye : « La même année que Sein und Zeit, Heidegger s’emploie, dans son cours du semestre d’été 1927, à détruire la notion de genre (genos) humain, en remplaçant abusivement le genos grec par les mots « lignée, souche » et en parlant désormais des « souches » au pluriel, de sorte qu’il n’est plus question de genre humain universel ». Par ailleurs, dans Sein und Zeit, il redéfinit « l’autre non comme un Tu, mais comme un On menaçant ». « On » juif ici, « on » musulman ailleurs, « on » tout non-musulman ailleurs encore… François Rastier le dit à la fin de son article, Heidegger continue de séduire tous les identitaires de la terre.

J’ai été victime de toute cette fantasmagorie, je sais de façon aiguë la reconnaître où généralement on ne la perçoit pas, où on la perçoit d’autant moins qu’elle a imprégné la pensée d’une très grande partie des intellectuels français qui ont directement ou indirectement embarqué dans ce mauvais train de la mort, comme kapos de la pensée et en fin de compte comme victimes aussi, puisqu’ils y perdent leur âme. Je ne dis pas qu’il ne faut pas lire Heidegger, ni qu’il ne faut pas lire Freud, ou d’autres encore. Toute pensée peut être intéressante à lire. Je dis qu’il ne faut pas y croire. Car c’est bien ce qui se passe, en particulier avec Heidegger et Freud : ceux-là même qui s’en réclament, et se déclarent du même coup athées ou agnostiques, en vérité ont fait de leur parole une idole absolue, immaculée, une parole plus impossible à remettre en question qu’une parole de Dieu. La conciliation n’est pas possible. Entre l’humain et la singerie de l’humain, il faut choisir. Et choisir, c’est aussi refuser le mauvais, œuvrer à en préserver les hommes et le monde. Tel est le combat eschatologique.