« Hommage à la Catalogne », par George Orwell. Une leçon de démocratie

1984 est, avec Le Seigneur des Anneaux et Voyage au bout de la nuit, l’un des romans les plus puissants et les plus emblématiques du vingtième siècle. Il est né, avec le développement de sa réflexion politique, de la participation d’Orwell à la Guerre d’Espagne. Avant son chef-d’œuvre, Orwell avait fait le récit de cette expérience dans Hommage à la Catalogne, paru à Londres en 1938 (et publié en France en 1955). Témoignage capital dont voici pour aujourd’hui, dans la traduction d’Yvonne Davet, des passages de la première partie, sur l’organisation des milices du POUM (communistes antistaliniens, proches des anarchistes, les vrais révolutionnaires donc de cette guerre) au sein desquelles il combattit. Il s’y trouve toujours une leçon de démocratie à méditer.

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« Le point essentiel en était l’égalité sociale entre les officiers et les hommes de troupe. Tous, du général au simple soldat, touchaient la même solde, recevaient la même nourriture, portaient les mêmes vêtements, et vivaient ensemble sur le pied d’une complète égalité. Si l’envie vous prenait de taper dans le dos du général commandant la division et de lui demander une cigarette, vous pouviez le faire et personne ne s’en étonnait. En théorie en tout cas, chaque milice était une démocratie et non une hiérarchie. Il était entendu qu’on devait obéir aux ordres, mais il était aussi entendu que, lorsque vous donniez un ordre, c’était comme un camarade plus expérimenté à un camarade, et non comme un supérieur à un inférieur. Il y avait des officiers et des sous-officiers, mais il n’y avait pas de grade militaire au sens habituel, pas de titres, pas de galons, pas de claquements de talons et de saluts obligatoires. On s’était efforcé de réaliser dans les milices une sorte d’ébauche, pouvant provisoirement fonctionner, de société sans classes. Bien sûr ce n’était pas l’égalité parfaite, mais je n’avais encore rien vu qui en approchât autant, et que cela fût possible en temps de guerre n’était pas le moins surprenant.

(…)

Dans la pratique la discipline de type démocratico-révolutionnaire est plus sûre qu’on ne pourrait croire. Dans une armée prolétarienne la discipline est, par principe, obtenue par consentement volontaire. Elle est fondée sur le loyalisme de classe, tandis que la discipline d’une armée bourgeoise de conscrits est fondée, en dernière analyse, sur la crainte. (L’armée populaire qui remplaça les milices était à mi-chemin entre ces deux types). Dans les milices on n’eût pas supporté un seul instant le rudoiement et les injures qui sont monnaie courante dans une armée ordinaire. Les habituelles punitions militaires demeuraient en vigueur, mais on n’y recourait qu’en cas de fautes très graves. Quand un homme refusait d’obéir à un ordre, vous ne le punissiez pas sur-le-champ ; vous faisiez d’abord appel à lui au nom de la camaraderie.

(…)

La discipline « révolutionnaire » découle de la conscience politique – du fait d’avoir compris pourquoi il faut obéir aux ordres ; pour que cela se généralise, il faut du temps,  mais il en faut aussi pour transformer un homme en automate à force de lui faire faire l’exercice dans la cour de quartier. (…) Et c’est un hommage à rendre à la solidité de la discipline « révolutionnaire » que de constater que les milices demeurèrent sur le champ de bataille. »

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Street Art, histoire et actualité

 

Terrible aveu d’Alexis Tsipras, selon qui la Grèce « reprend aujourd’hui en main son destin ». Terrible aveu de qui a livré ce pays à des ordres venus des banques et de puissances étrangères. Puisqu’il a fallu pour cela le saigner, puisque le mal n’est pas fini, n’eût-il pas été plus courageux, quitte à affronter les difficultés, de se prendre ou de se garder en main dès le début, de trouver par soi-même sa propre voie ? Cette défaite est aussi celle de tous les gouvernants européens et du monde moderne qui attaquent le libre arbitre des peuples.

En marchant dans le 5e arrondissement cet après-midi, j’ai photographié les nouvelles œuvres de C215 autour du Panthéon. Beaucoup de portraits de combattants, pas un d’une combattante (s’il y en a, ils sont bien cachés, car j’ai fait le tour de la place sans en voir un seul) (Après vérification sur Internet : sur 28 portraits au total, les deux seuls portraits de femmes sont un portrait de Marie Curie, placé sur un Algéco de l’institut Marie Curie, rue d’Ulm, et un de Germaine Tillion sur une boîte aux lettres place de la Sorbonne. Juste honteux.) Les voici, suivis d’autres nouvelles œuvres de street art vues au gré de ma pérégrination. Si les peuples se taisent, les murs parlent.

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licorne institut irlandaiscet après-midi à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Rabhi, Nyssen, pape François, Argento… du beau linge sale au bal des faux-culs

 

Il y a plusieurs années déjà, j’ai lu un article documenté sur l’imposture que représente le gourou Pierre Rabhi, aujourd’hui chouchou du macronisme et des médias.  Liens avec l’extrême-droite et la secte anthroposophique (comme son éditrice Françoise Nyssen, ministre de la culture riche à millions et elle aussi exploiteuse de « bénévoles ») et avec de riches industriels, riches héritiers, riches en tout genre, mise au travail non rémunéré d’un tas de gogos qui font prospérer sa petite entreprise « écolo », mysticisme politique rance, renvoyant les femmes à la maison, les homosexuels à l’anormalité, les pauvres à la pauvreté, les riches à la richesse, l’ordre bourgeois à l’ordre éternel… Un récent article du Monde diplomatique (que je n’ai pas encore lu, mais je compte aller le consulter en bibliothèque à l’occasion) met une nouvelle fois en lumière le « système Rabhi » – mais on peut aussi s’en faire une idée en consultant cette page recensant plusieurs articles sur la question.

 

faux culLe bal des faux-culs est le plus couru de la planète. On peut y voir et revoir entre autres ces jours-ci le pape François, dénonçant haut et fort les prêtres pédophiles alors qu’il a promu n°3 du Vatican un évêque, George Pell, poursuivi depuis de nombreuses années pour avoir couvert de nombreux crimes pédophiles puis pour actes pédophiles, le mettant ainsi à l’abri de la justice australienne (à laquelle il a dû finalement répondre, le procès est en cours), et s’est entouré d’autres cardinaux soupçonnés. À ce bal morbide ne se trouvent pas que des affreux, puisque Asia Argento, pourfendeuse de violeurs, y apparaît maintenant, accusée d’avoir abusé d’un garçon de 17 ans qu’elle connaissait depuis qu’il avait 7 ans. La belle draine dans son sillage beaucoup d’autres faux-culs, empressés de profiter de l’affaire pour déprécier le juste combat contre les abuseurs, les hypocrites, les ennemis de l’humanité faisant bonne figure grâce aux masques avantageux plaqués sur leur visage comme sur leur cul.

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Interaction entre écrire et dessiner

coeur de lotus,*

Je n’ai pas de méthode fixe pour écrire, et notamment pour écrire des romans. L’isolement m’est précieux, surtout au début, quand il s’agit d’ouvrir la voie. S’extraire du monde pour mieux en faire partie permet d’entrer dans une autre dimension, celle où la création va pouvoir naître et se développer. J’ai pratiqué l’isolement chaque fois que je l’ai pu. Mais il faut savoir s’isoler même quand on ne peut pas s’isoler. Une promotrice des ateliers d’écriture comme accès à la création m’a dit il y a quelques semaines que l’isolement, dont je lui parlais, n’était en rien une condition pour écrire, qu’il ne s’agissait que d’un fantasme romantique. Outre qu’il est assez amusant d’entendre des gens qui ne sont pas écrivains prétendre savoir mieux que des écrivains comment vient l’écriture, ce genre de remarque est intéressant parce qu’il prouve que la littérature fabriquée en atelier d’écriture n’a rien à voir avec la littérature réelle. Je ne suis pas opposée aux ateliers d’écriture (j’ai expliqué ici comment j’en pratiquais avec mes élèves), je suis opposée à la fabrication littéraire, qui produit des objets littéraires aussi différents de la littérature qu’un objet manufacturé en usine est éloigné d’un objet d’art ou d’artisanat. Et le plus souvent, les ateliers d’écriture, surtout ceux qui prétendent former des écrivains, sont des manufactures, des usines où sont produits des ouvriers soumis aux impératifs de la littérature industrielle et/ou réalisant de pâles copies d’œuvres littéraires – on pourrait même parler, souvent, de faussaires, et de falsification de la littérature.

Lire en profondeur permet de comprendre que la littérature réelle, puissante, durable, vient d’ailleurs que d’un savoir-faire. J’ai évoqué par exemple l’expérience de la Grande Guerre comme l’une des sources de l’écriture du Seigneur des Anneaux. Une telle expérience ne s’acquiert pas en atelier, que ce soit à l’université ou dans une maison d’édition. Lire en profondeur, écrire en profondeur, sont deux faces d’une même essentielle méthode. C’est la méthode que je pratique. Une méthode qui inclut nécessairement beaucoup d’autres méthodes et pratiques pour aboutir à une création. Le temps de maturation et de préparation d’une œuvre est long, même s’il n’est pas calculé. Et c’est l’œuvre à venir qui détermine de quoi il sera fait. On peut avoir besoin de se documenter, d’expérimenter, de différentes façons. Mon œuvre de fiction en cours comprend notamment un usage du dessin. Pendant la phase de préparation, qui dure encore quoique j’aie commencé à écrire, j’ai ressenti et je ressens la nécessité de dessiner des éléments du paysage ou des personnages de la création. Cela m’aide à les prévoir, et, en me donnant à les contempler une fois dessinés, à les interroger, à apprendre à les connaître. Parfois je dessine d’abord, mais d’autres fois je dessine après avoir écrit, afin d’enrichir par la vision qu’apporte le dessin ce que j’ai vu d’abord en esprit.

Les textes dits sacrés, ou les grands textes, n’auraient pas existé si les humains n’avaient pas fait des « expériences de mort imminente » (NDE en anglais), ou d’autres expériences qui leur ont donné accès à la vision d’une autre réalité, ou du moins à une vision autre de la réalité, une vision très augmentée de la réalité. Le dessin, le fait de dessiner, font partie de cet échange fructueux entre la vision et la création intellectuelle.

 

coeur de lotusLotus, hier au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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De la difficulté d’écrire quand on sait que les ordinateurs sont piratables

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J’ai photographié cette affichette très drôle hier sur un mur de la Pitié-Salpêtrière.

La multiplication des incivilités, voire des agressions, dans la vie quotidienne comme sur le Mont Blanc, n’est qu’un reflet du mépris des lois, donc du respect d’autrui, qui se manifeste ouvertement aux plus hauts niveaux de l’État (affaire Macron-Benalla, mensonges de témoins sous serment devant l’Assemblée nationale, affaire du livre de Schiappa, des conflits d’intérêts Nyssen et Alexis Kohler… tout cela restant impuni au vu de tous. La destruction du civisme, donc de la civilisation.

Personne n’est obligé de l’accepter.

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Aretha Franklin et les yeux grand fermés du monde

Partie un 16 août, comme Elvis Presley, deux puissantes natures dans une Amérique trop politiquement religieuse pour être honnête. Dans une société puritaine et capitaliste qui, d’une manière ou d’une autre, croit se devoir de punir les puissantes natures et de leur faire payer leur don. (Cela ne se produit pas seulement aux États-Unis mais les exemples y sont les plus voyants).

 

Elle a été enceinte de son premier enfant à treize ans, de son deuxième à quinze ans. Peu avant sa naissance, son père, pasteur, avait engrossé une fillette de douze ans de son église. Quand Aretha avait six ans, sa mère a quitté son père, et elle et ses sœurs sont restées avec ce père. Pourquoi a-t-elle eu des enfants si tôt, alors qu’elle n’était encore qu’une enfant ? Pourquoi a-t-elle ensuite souffert d’addictions ? et de difficultés particulières avec les hommes ? Qui lui a fait du mal ? Personne ne semble se poser la question, alors que 301 prêtres viennent d’être accusés de viols sur plus de mille enfants, encore une fois en Amérique – comme ailleurs.

Certains morts continuent d’apporter la vie, quand tant de vivants portent la violence, le mensonge, la mort. Que les bourreaux d’enfants se taisent. Qu’elle chante.

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Kalevala. Qu’est-ce que le sampo ?

Ilmatar, par Robert Wilhelm Ekman (wikimedia)

Ilmatar, par Robert Wilhelm Ekman (wikimedia)

 

Dans le Kalevala, le sampo est un objet magique et mystérieux, œuvre du forgeron Ilmarinen, qui a précédemment à son actif, excusez du peu, d’avoir forgé la voûte du ciel avec tous ses astres. Les chants à partir desquels Elias Lönrott a composé l’épopée finnoise étant traditionnellement dits par deux bardes (hommes ou femmes), l’un reprenant le vers précédent par une variation, le sampo y est nommé par périphrase quelque chose comme « couvercle orné ». Lönrott l’a interprété comme étant un moulin qui produit à volonté de la farine, du sel, de l’or. Cet objet qui reste non décrit, dont la taille par exemple semble extrêmement variable, qui peut être caché et enfonce ses racines profondément dans le sol, est une sorte de corne d’abondance qui apporte bonheur et prospérité au peuple qui le possède. Or il se trouve aux mains de Pohjola (le pays du Nord, de la sorcière Louhi, des ennemis, des méchants). Et il échappe donc, par une sorte de machination politique, au pays de Kaleva (Kalevala), où habitent les héros le vieux barde Vaïnamoïnen (fils d’Ilmatar, déesse de l’Air et mère des Eaux), dont les chants créent le réel, souvent amoureux de quelque jeune beauté qui le rejette parce qu’il est trop vieux, Ilmarinen le forgeron divin, et le « léger » Lemminkaïnen, guerrier fougueux et imprudent que sa mère doit sauver de la mort, beau gosse qui couche avec toutes les femmes et jeunes filles sans que jamais aucune ne se retourne contre lui, bien au contraire (seuls les maris et les pères se fâchent).

Nos trois héros, le barde-mage, le forgeron divin et le fringant guerrier, finissent par se liguer pour reprendre le sampo, à l’initiative de Vaïnamoïnen (traduction de Jean-Louis Perret, la meilleure, aux éditions Champion) :

Le ferme et vieux Vaïnamoïnen
S’exprima de cette façon :
« Holà, forgeron Ilmari,
Partons ensemble à Pohjola
Pour emporter le bon Sampo,
Pour contempler le beau couvercle ! »

Le forgeron Ilmarinen
Lui répondit par ces paroles :
« On ne peut ravir le Sampo,
Emporter le couvercle orné
Du fond de l’obscur Pohjola,
Loin du sinistre Sariola !
Le Sampo repose à l’abri,
Le beau couvercle est déposé
Dans le rocher de Pohjola,
Dans une colline de cuivre,
Derrière neuf grosses serrures ;
Les racines sont enfoncées
À la profondeur de neuf aunes,
Une racine dans la terre,
Une autre au bord d’une rivière,
La dernière sous la maison. »

Le vieux Vaïnamoïnen parla :
« O forgeron, mon cher ami,
Partons ensemble à Pohjola
Pour en emporter le Sampo !
Équipons notre grand navire
Pour y déposer le Sampo,
Pour ravir le couvercle orné
Pris dans le rocher de Pohja,
Hors de la colline de cuivre,
Derrière neuf grosses serrures ! »

 
Leur entreprise est couronnée de succès, mais le léger Lemminkaïnen ayant imprudemment (et fort mal) chanté lors du retour en bateau, Louhi la sorcière les localise et se transporte sur un aigle avec ses armées pour leur reprendre le Sampo. Au cours de la bataille navale, que les gens de Kalevala gagnent, le Sampo est brisé, ses morceaux éparpillés dans les eaux.

Diverses interprétations ont été faites sur la nature du sampo : pilier du monde, arbre du monde, moulin magique, coffre au trésor, boussole, astrolabe… Toutes sont valables, sans doute, liées à différents mythes et folklores du monde finno-ougrien et même du monde entier. J’en propose une autre. D’abord, le fait que le sampo soit appelé couvercle orné le relie clairement au « couvercle » orné du ciel forgé par le même forgeron, c’est-à-dire au cosmos – et il a déjà été relevé que la meule du moulin pouvait illustrer le cycle cosmique. Il en est pour ainsi dire une réplique. Mais quelle sorte de réplique ? Elias Lönnrot a patiemment rassemblé les chants qui composent le Kalevala en allant les chercher, comme Vaïnamoïnen, Ilmarinen et Lemminkaïnen lors de leur quête du Sampo, aux confins du monde finnois. Ces chants, selon sa conviction intime, étaient les morceaux éparpillés d’une vaste épopée qui s’était perdue, et qu’il a tenté de rassembler en mettant en ordre ses fragments par écrit. C’est ainsi qu’il a rendu leur trésor, leur identité, leur rêve, leur monde à la fois propre et universel, aux Finnois, jusque là dominés par les nations voisines, Suède et Russie. Lönnrot a rassemblé le Sampo, qui pourrait être l’autre titre du Kalevala, d’autant que « couvercle orné » peut aussi signifier « couverture brodée » ou même, aujourd’hui, « couverture de livre ».

J’ai fini de lire ce chant magnifique.

Voir mes notes précédentes sur le Kalevala

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La langue de Tolkien. Réflexions sur « Baggins », « Bag End » et « Moria »

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La poésie de Tolkien est dans son imagination, plutôt que dans sa langue. C’est sans doute pourquoi, écrivant un anglais sans travail poétique de la langue, il a éprouvé le besoin d’inventer d’autres langues. Et c’est aussi pourquoi ses livres ont suscité les magistrales transpositions cinématographiques de Peter Jackson – surtout pour Le Seigneur des Anneaux.

L’anglais de Tolkien est désespérément plat, sauf dans les noms qu’il a donnés aux personnages et aux lieux. When Mr Bilbo Baggins of Bag End… Ainsi débute le premier chapitre du premier livre de The Lord of the Rings. Conformément aux vœux de Tolkien qui désirait que la traduction laisse comprendre les mots signifiant sac et cul-de-sac, le premier traducteur du texte en français a traduit Bilbo Baggins par Bilbon Sacquet, et Bag End par Cul-de-Sac. Plus tard, Daniel Lauzon a choisi de traduire Baggins par Bessac.

Songeant aux multiples traductions que l’on pourrait faire de ces deux noms, Baggins et Bag End, signe de leur richesse et de leur complexité dans leur apparente simplicité, j’en suis venue à les pousser jusqu’à cette extrémité : rendre Baggins par Bardam ou Bardamu, un barda étant le paquetage du soldat, et Bardamu le paquetage du soldat « mu », en route, selon le nom du personnage de Céline, auteur qui comme Tolkien a été blessé en faisant la guerre de 14-18. Comme Bardamu dans Voyage au bout de la nuit, Bilbo Baggins erre dans un environnement de destruction, pauvre être jeté au milieu du mal. Et je traduirais bien Bag End par Fond de Froc. Froc, comme bag, peut signifier un pantalon. L’habitation du hobbit est une sorte de trou du cul du monde, ce que rend aussi l’expression cul-de-sac. Elle me rappelle la maison de Céline à Meudon, où il vivait reclus. Fond de Froc rappelle aussi la peur dans les frocs. Et le froc, avant d’être un pantalon, est l’habit du moine, dont la vie ressemble fort à celle de Bilbo, entre ses livres, sa solitude, sa paix. End dans Bag End rappelle bout dans Voyage au bout de la nuit. Il ne s’agit pas là de proposer une nouvelle traduction, mais de tenter de faire entendre dans ces simples noms choisis par Tolkien des profondeurs auxquelles on ne pense pas toujours.

De même le nom de Moria choisi par Tolkien pour la cité souterraine des Nains, en ruine après avoir été florissante grâce à sa mine de métal précieux et située sous une montagne, ne peut pas ne pas rappeler le mont Moriah de la Genèse, où Abraham a failli sacrifier son fils. Tolkien a nié tout lien entre les deux, mais écrivant son livre alors que son fils devait partir au combat lors de la Seconde Guerre mondiale, il n’est pas impossible que, souterrainement en quelque sorte, cette histoire ait travaillé le père très aimant qu’il était. Dans la transposition de Peter Jackson, la traversée de Moria constitue une épreuve extrême, du moins pour le magicien Gandalf qui changera de nom à son issue, devenant, de Gandalf le Gris, Gandalf le Blanc.

Voir aussi, sur les noms dans son œuvre, mon article précédent : Hobbit, Gollum… Tolkien réveillant poétiquement le monde

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Hobbit, Gollum… Tolkien réveillant poétiquement le monde

The HobbitIn a hole in the ground there lived a hobbit, écrivit Tolkien sur la copie rendue blanche d’un étudiant. C’est ainsi qu’il tint la première phrase de son roman The Hobbit, qui à son tour donna naissance à The Lord of the Rings. Du moins est-ce ce qu’il dit.

Sur la copie rendue blanche d’un élève, j’écrivis il y a quelques mois, avec beaucoup moins de génie : « Écrire ou dormir, il faut choisir ». Beaucoup moins imagé, mais au fond, ne s’agissait-il pas de dire la même chose ? Quelqu’un qui rend copie blanche, qui n’a rien sorti de soi, n’est-il pas quelqu’un qui reste dans son trou, à dormir comme un loir ?

Bilbo le Hobbit lui aussi, au départ, refuse de sortir de son si confortable trou, de son habitation troglodyte, au sein, dans le ventre, de la terre mère. D’ailleurs, n’entend-on pas dans hobbit : hole habit, un trou comme habit et comme habitude, voire hole habitat, un trou comme habitat ? Bilbo n’habite-t-il pas le monde, au début, en fœtus, en être jamais sorti des jupons de son milieu ?

Des textes sacrés aux contes de fées, le schéma est toujours le même : l’humain pour se réaliser doit quitter son habitat fait d’habitude. L’aventure, la sortie de soi par la pensée et par l’action, est le mode d’habitation poétique du monde. C’est ainsi qu’on passe de l’habitant du trou au seigneur des anneaux. Qu’est-ce qu’un anneau, sinon un trou sans fond ? Gollum, l’esclave de l’anneau, a un nom qui rappelle celui du golem, cet être artificiel de la tradition juive dont le nom hébreu signifie masse informe, embryon. Sous la caméra de Peter Jackson, le personnage de Tolkien prend une apparence clairement fœtale, embryonnaire – monstrueuse car il s’agit d’une régression. Gollum est l’homme qui s’est perdu. Not all those who wander are lost, a écrit Tolkien. Ceux qui errent ne sont pas tous perdus, mais Gollum, lui, est un errant perdu. Il s’est perdu lui-même. Il est clivé, il a perdu son « précieux » (nom qu’il se donne à lui-même autant qu’à l’anneau), il a perdu son unité, et persiste dans l’illusion que l’anneau unique peut seul la lui rendre, alors qu’il ne fait que la lui enlever tout au long de son interminable poursuite, aussi morbide que celle d’Achab obsédé par la baleine blanche. La baleine est une goule, comme le poisson de Jonas, et dans Gollum on entend goule aussi, ghoul en anglais (ou gullet, gosier). Gollum, ainsi surnommé dans le roman à cause de ses bruits de gorge, est sa propre goule. Ce glouton s’autodévore, jusqu’à consumation finale dans le feu.

Est seigneur des anneaux qui a vaincu le néant que tout anneau souligne, qui a rendu au monde un fond, ou plutôt qui a transformé le fond ensommeilleur du monde en profondeur radicale vivace, jetant des racines dans la terre et dans le ciel, des repères et des aspirations qui rendent le monde pleinement respirable, habitable. Tolkien a dit de sa Terre du Milieu qu’elle était une modernisation de l’oikoumene – mot grec signifiant « terre habitée ».

Cette réflexion s’inscrit dans la continuité de ma thèse (achevée) intitulée Écrire. Tracer pour habiter le monde, de la Préhistoire à nos jours. Il y aura peut-être une suite ici.

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Pommes, poires, figues, jardinière, jardinier et autres merveilles des jardins et des rues

jardin collaboratifDans la rue, un potager collaboratif, avec invitation à se servir (j’ai pris une petite branche de basilic) et à arroser à l’occasion

jardin des plantes 1 grenouilleAu Jardin des Plantes, une grenouille verte dans les roseaux renversés par la tempête

jardin des plantes 2 roseaux

jardin des plantes 3

jardin des plantes 4 cabane

jardin des plantes 5 bassin

jardin des plantes 6 lotusEt toujours les lotus

jardin des plantes 7 lotus

jardin des plantes 8 lotus

jardin des plantes 9 mere et enfantAvoir quelques mois et découvrir les merveilles de la vie sur terre et dans les eaux

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Les jardinières et les jardiniers sont au travail pour entretenir ce fantastique jardin

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jardin des plantes 17 pommes

Fruits de la saison qui vient, des pommes et des poires

jardin des plantes 18 poires

mosquee figueset à côté, à la mosquée, des figues

Les herbes sauvages des rues ne sont pas les moins belles

rue herbe sauvage

Ce matin à Paris 13e et 5e, photos Alina Reyes

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Écrire. Qu’est-ce qu’Écrire ?

ces jours-ci au Jardin des Plantes à Paris, photo Alina Reyes

ces jours-ci au Jardin des Plantes à Paris, photo Alina Reyes

 

J’ai écrit mon grand livre Voyage pour dénoncer l’occultation de mon grand roman Forêt profonde. J’ai écrit ma thèse Écrire pour remplacer Voyage.  Et maintenant je suis en chemin, suite à Écrire, vers ce que je désire être le grand roman du XXIe siècle.

Il y a écrire et Écrire. L’écriture doit mener qui écrit à sa dimension surnaturelle, savante, magique au sens de puissante. Les librairies sont pleines d’écritures ordinaires, profanes, servant le monde comme il va, humain trop humain, vers la mort. Mais le monde a besoin d’écritures extraordinaires pour aller de nouveau toujours vers la vie.

Mes livres, en particulier mes livres érotiques, sont de puissants aiguillons de vie, le sang y court et y bat comme dans un organisme vivant. Une même plume a fait tout ce chemin, une même plume continue, mais chaque livre écrit lui a fait pousser bien d’autres plumes et elle est maintenant plumage, démultipliant ses pouvoirs comme Gandalf entre le début et la fin de The Lord of the Rings, le grand roman du XXe siècle.

Qu’est-ce qu’Écrire ? Créer l’humain plus qu’humain, offrir à l’humain, à chaque lectrice et à chaque lecteur, un royaume.

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Kalevala bio

photographiée par S. cet après-midi à mon bureau

photographiée par S. cet après-midi à mon bureau

J’ai rêvé du Kalevala sous tous ses avatars, langues, essences, et à la fin c’est de ma peau qu’il était fait, écrit. C’était si sensible, si vivant, que cela m’a réveillée.

Le jour je continue à le lire doucement (j’approche de la fin mais je ne suis pas pressée de le finir), le soir je regarde les films de  The Lord of the Rings dans leurs versions les plus longues (près de quatre heures chacun pour les deux premiers), et je vois tout ce qui, du Kalevala, a inspiré Tolkien.

La traduction parue chez Gallimard est décidément très mauvaise, ampoulée, propre à dégoûter de ce livre splendide. Comme je l’ai déjà dit, la première traduction en prose, disponible en ligne, toute simple, suffit à comprendre la beauté initiale du texte. La traduction versifiée de Jean-Louis Perret (éd. Champion) est très bien aussi. En voici encore un passage :

« Il est doux d’être sur les ondes,
De laisser glisser le bateau,
De parcourir les flots immenses,
De voguer sur les nappes claires ;
Le vent vient bercer le bateau,
La vague emporte le navire,
Le norois fait des clapotis,
Le vent du sud pousse en avant. »

Chant 39

Pour en savoir plus : mot-clé Kalevala

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