« Mes pensées ne sont pas vos pensées »

à l'exposition Ahaé (voir les deux notes précédentes) (les silhouettes sont les reflets des visiteurs)

 

Souvent l’homme croit bien faire parce qu’il voit mal. Parce que même un saint homme n’est pas Dieu. Jean-Paul II a cru bon de fermer les yeux sur la provenance de l’argent qu’il a utilisé « pour la bonne cause », en l’occurrence pour travailler à la chute du communisme. Seulement, le communisme n’étant pas plus longtemps viable, il serait de toutes façons tombé. Peut-être un peu moins vite, mais peut-être de meilleure manière, en ouvrant sur une suite moins heurtée. En définitive, il eût peut-être été meilleur pour le monde de choisir de rejeter cet argent et de « nettoyer » le Vatican et sa banque, car un Vatican assaini eût mieux soutenu, depuis trente ans, l’Église et sa mission d’être pour les hommes un refuge et un phare.

*

Quant à son immense beauté, quant à sa fantastique vitalité, quant à son drame époustouflant, quant à son éclatante possibilité de résurrection

photo Alina Reyes

 

Voici venir la rentrée littéraire. Je jette un œil sur Internet, je vois. De plus en plus de livres sortis de l’usine. Glosant à perte de vue, souvent comme les magazines féminins sur les rapports hommes-femmes. La littérature même masculine est devenue une succursale des magazines, féminins ou à scandale ou politiques ou généralistes, que sais-je encore. Contrairement à tout ce petit monde je n’ai jamais été sadique ni masochiste ni les deux, ne le serai jamais, passons. Pour les autres, les plus personnels essaient de dénoncer la folie du monde, je suppose. Quant à son immense beauté, quant à sa fantastique vitalité, quant à son drame époustouflant, quant à son éclatante possibilité de résurrection, j’ignore si quelqu’un en parle, je veux dire, avec son sang.

Que viendrait faire là-dedans quelque œuvre unique, hors-normes, voyante, sinon déranger ? Un écrivain parmi eux a été pillé, occulté, et maintenant est empêché de publier. Si c’était l’effet d’une fatwa, tollé à Saint-Germain-des-Prés ! Mais c’est l’effet de Saint-Germain-des-Prés, plus fou que le monde qu’ils dénoncent mais auquel ils sont aliénés : de ce fantôme, de ce crime ils ne disent rien, sinon par la honte qui transpire en secret de leurs productions.

Hier soir je m’amusais à inventer des événements d’activisme que je pourrais faire par exemple devant Notre-Dame ou Gallimard ou encore ailleurs, rien que pour les titiller, ces sérieux si accrochés à leurs planchers, si pleins de foi en leur importance et leurs affaires terrestres. J’étais de très bonne humeur, riant toute seule. J’adorerais faire ce genre de choses, si je n’avais pas mieux à faire : écrire. Ce que je fais. Et puis Voyage  finira par être publié et il trouvera ses lecteurs tout ira bien, pour Forêt profonde cela prendra plus de temps, du reste j’aurai peut-être repris l’un et l’autre avant qu’ils ne deviennent visibles, on verra bien. La nuit j’ai rêvé que je dansais, d’abord chez moi dans un immense appartement très haut de plafonds avec des musiciens africains, et c’est en apesanteur que je dansais, très haut au-dessus du sol, dans une joie extraordinaire. Puis je sortais avec d’autres, nous nous retrouvions ailleurs près de la Seine et là il y avait des DJ et de la techno excellente, de nouveau je dansais en l’air, très haut, sentant tous les mouvements de l’air très sensuels autour de mon corps qui le déplaçait comme de la soie frémissante par vagues et vaguelettes tout autour, l’univers entier vibrant en moi, à travers moi, avec toutes les âmes présentes.

 

« Le Batman » et notre vie douce, promise

 

Au cinéma j’adore les Batman, les mangas, tout ce qui est allégorique et poétique plutôt que social-réaliste, psychologique, etc. Je suis donc allée tout à l’heure voir The Dark Knight Rises.

Ce n’est pas du cinéma, c’est un morceau d’exode et d’apocalypse tombé du Livre et grandi en orphelin des rues de la cité post-moderne. C’est puissant de muscle, c’est humble (une humble version de l’histoire de la rédemption, avec un Sauveur qui se sait assez petit pour rester ombreux et dans l’ombre), c’est génial. Cousin de Lautréamont, sans façons et brutal et sensible comme lui. Le fleuve est gelé, tout finit dans la tempête de neige (comme dans Forêt profonde) et alors tout commence. La profonde mélancolie de l’univers de Gotham City dépassée par elle-même, traversant son spectacle, sa pacotille, au bout d’un long grand effort de l’esprit, tel Wayne quittant enfin ses cordes pour bondir, comme en un bond dans l’évolution, hors de l’enfer de son temps, vers la lumière, là-haut.

Là-haut, sur terre, dans le simple, l’amour, la dolce vita.

Un peu comme si Debord avait enfin fini de tourner en vain dans la nuit. Si l’ancienne culture meurt, si l’ancien monde meurt, si le cinéma meurt, ce n’est pas signe de mort, mais de moment venu de sortir du cinéma. Cependant notre héros est devenu dans ce film, de Batman qu’il était, « Le Batman » – un peu comme Jésus est devenu le Christ. Gageons donc que Le Batman reviendra dans les salles obscures, même si Wayne ne devait plus y être.

*

Mariages et fabrications d’enfants en tous genres

photo Alina Reyes

 

Dieu n’est pas là pour remplir des paperasses. Il est Amour, c’est tout. Peu me chaut le mariage, qu’il soit hétéro- ou bi- ou homo-sexuel. S’il y en a qui ont tant besoin que ça de formalités pour soutenir leur lien… Bien entendu ce n’est pas la position de l’Église, l’Église a le droit d’avoir sa position préférée elle aussi et je n’ai nul désir de la lui contester. Je suis plus soucieuse du bien-être des enfants, et Dieu sait s’ils peuvent être mal traités même dans des familles tout-à-fait-comme-il-faut, mais ce n’est pas une raison pour se lancer les yeux grand fermés dans la commercialisation d’enfants déjà fabriqués ou fabriqués sur mesure pour tous genres de couples désireux de devenir parents à tout prix. De même je suis tout à fait pour la contraception, mais il ne faut pas en abuser non plus, en venir à se dire : je fais un enfant quand je veux. Non mesdames, non messieurs, ce n’est pas vous qui faites les enfants, c’est Dieu. C’est-à-dire : ils sont un don du ciel, et ils n’appartiennent qu’à lui et à nul autre, comme ensuite tout homme. Voilà le fond de l’affaire, et c’est bien ce que devraient méditer toutes sortes d’institutions, avant de légiférer ou d’exprimer des points de vue superficiels, qu’ils soient « pour » ou « contre ». Le méditer, et le vivre.

*

Assomption

Alina Reyes

 

Marie fait la vaisselle. Elle frotte, frotte la marmite. Les assiettes, une à une, retrouvent leur belle propreté. Ce soir de nouveau elle préparera un repas, toute la famille mangera, puis il faudra relaver les assiettes et les plats. Ainsi va la vie. Marie approuve. Marie voit que cela est bon. Le travail qui fait vivre l’amour, la vie. Qui se mélange au bonheur. De donner, de partager, d’être ensemble. D’avancer doucement dans le temps, pas après pas, respiration après respiration. Le souffle rend l’avancée légère, fait monter l’âme et le corps au ciel.

Marie étend sous le ciel la lessive. Le linge blanc resplendit au soleil, il sent bon. Il a touché le corps bien-aimé de Jésus, le corps bien-aimé de Joseph, son propre corps à elle. Corps humain, petit âne fidèle qui porte notre sang tout au long de notre voyage ici-bas. Le linge aussi aime servir, puis aller à l’eau, puis au soleil. Les années l’affinent comme elles affinent la peau des hommes, la rendent de plus en plus fragile. À la fin le tissu laisse tout à fait passer la lumière. Marie dit oui au mystérieux travail du temps. Marie habite au paradis.

Marie sort. En chemin elle sourit, à tout, à tous. Elle n’en revient pas de la beauté du monde. Toujours, c’est comme si elle le voyait pour la première fois. Tout est splendide. L’olivier au bord du sentier poussiéreux. Les pauvres maisons de pierre et de terre. Le chant des oiseaux. Les mouvements d’une nuée. La vie nue des animaux. Et surtout, surtout, les yeux des enfants, des hommes, des femmes. Des puits vivants, où l’on voit Dieu. Marie est celle qui dit oui, sauf quand il faut dire non. Sans quoi, elle ne serait pas la Vierge Marie. Oui à tout ce qui vient de Dieu, non à ce qui vient du serpent. La douce Marie connaît le combat pour protéger la pureté, et aussi la force d’inertie comme résistance aux violences. Marie songe, et parfois Marie pleure.

Marie se lève la nuit pour l’enfant Jésus quand il pleure. Pourquoi pleurent-ils, les petits ? Si c’est de faim, heureux sont-ils, car leur mère se lève et ils sont rassasiés. Si c’est de mélancolie, si c’est de sentir les premières douleurs du pèlerinage terrestre, si c’est d’obscur désir de la lumière, heureux sont-ils aussi. Car leur père ou leur mère vient à eux et les prend dans leurs bras. Heureux sont-ils, car ils sont consolés. Et la béatitude se lit sur leur petit visage, se reflète sur celui de qui les regarde. Ainsi en est-il de l’homme avec Dieu : Marie rend grâce.

Marie et Joseph ont perdu leur enfant. L’angoisse étreint leur cœur, ils le cherchent dans la ville. Mais non, il n’était pas égaré. Détaché, simplement. Ils le retrouvent dans le temple, occupé à débattre avec les savants. Aux affaires de son Père, comme il dit. Ainsi il n’est plus leur petit. Il prend la liberté que lui donne le ciel. Le cœur de Marie se fend un peu, un temps est passé, un autre vient. Et elle approuve.

Marie est au pied de la Croix. L’abîme s’ouvre sous son corps tout entier. Les enfers, elle y descend avant même le corps de son fils mort. Mais il est mort d’amour, par amour pour ce monde, ces enfants, ces femmes, ces hommes, tout cela que Marie aime tant. Et elle accepte. Comme lui. Comme elle l’accepte lui, comme elle l’accepta tout entier, tout entière, depuis la visite de l’ange qui le lui annonça.

Marie continue à vivre. Joseph son mari n’est plus de ce monde, mais leur fils qui était mort, il est vivant. C’est ainsi, il n’y pas à donner d’explications. L’explication est dans le cœur de chacun, s’il l’y cherche. Le cœur de Marie, le coquelicot de sa jeunesse, n’est plus qu’un brasier d’amour et de douleur. Marie sourit. Ce qu’elle donne à voir, c’est sa joie.

Marie parle avec le ciel, où est son enfant. Parfois il s’y fait voir, il y fait signe. Là-haut, ou bien ailleurs. On le sait à quelque chose dans la lumière qui devient vivant, et se met à parler sans paroles. Marie fait la vaisselle, étend la lessive, s’occupe des enfants, des faibles. Et pendant tout ce temps elle converse en secret avec la lumière qui vit, là dans le silence de l’aube, le mouvement de la nuée, la danse des arbres sous la caresse du vent, et surtout, surtout, dans les yeux des enfants, des femmes et des hommes. Et bien avant son heure, bien avant l’heure pour elle de quitter cette terre, c’est bien au ciel qu’elle est montée déjà et qu’elle vit, étrangère ici-bas où il lui est demandé de demeurer quand même. Répondre oui, il y a longtemps qu’elle n’y songe plus. Elle est devenue elle-même le oui.

*

Ce texte est publié dans un numéro double de Pèlerin pour le 15 août, avec d’autres dans un cahier sur Marie.

*