Un corps magnifique, musclé et délié, des lèvres pleines, un nez de boxeur, une posture et une démarche pleines de noblesse naturelle, de souplesse, de droiture et de force, le sourire et le grand rire faciles, Jean-Paul Belmondo, c’était la grande classe du charnel, à l’africaine, traduisant la beauté d’un esprit accordé à la vie. Il est né ainsi, mais il doit aussi l’accomplissement de son charisme, il me semble, aux visites qu’il faisait, enfant, dans l’atelier de son père quand il sculptait d’après modèles, d’après des corps nus. La grâce de la chair, sans doute l’a-t-il ainsi complétée dans sa propre chair.
Je l’ai croisé il y a quelques années au Vieux Campeur, j’ai été sidérée de sa beauté, « en vrai », que les dernières photos de lui ne rendaient pas. Il semblait errer dans le magasin, un peu perdu mais avec un air d’innocence supérieure, et puis quelqu’un est venu le chercher, un chauffeur qui l’a fait monter dans une voiture.
J’ai entendu brailler à ma fenêtre la manif anti-passe sanitaire qui passait par là, et bien que j’aime photographier les manifs, je me suis bien gardée de descendre. Ces gens m’inquiètent dans le sens où ils font resurgir une France que je voyais dans les films des années 40, bornée, fermée, France du marché noir et des égoïsmes, de la bêtise et de l’aveuglement. Le plus triste est que les pouvoirs en place, spécialement depuis Macron mais précédemment aussi, avec leurs malhonnêtetés en tous genres, ont œuvré à faire sortir du placard du vieux cinéma cette France méfiante et repliée sur elle-même. Bien sûr elle est minoritaire, même si elle se fait remarquer plus que la majorité raisonnable de nos concitoyens de France et d’Europe. Mais inquiétante quand même.
Je suis en train de finir de traduire le chant 6 de l’Iliade. J’ai fini le beau et poignant dialogue d’Hector et d’Andromaque, avec leur bébé au milieu comme signe de vie dans toute cette mort. Je continue à regarder la série Into the West sur le site d’Arte, les atrocités de la guerre contre les Amérindiens et entre Amérindiens et Américains y sont les mêmes que chez Homère, il y a trois mille ans. Qui s’étonne des atrocités commises aujourd’hui n’a jamais rien lu, sans doute. Pourtant ce n’est pas la guerre comme combat armé qui livre le plus laid visage des hommes, mais ce qui est entre la guerre et la paix, et que rend bien Homère dans l’Odyssée en peignant les bassesses des prétendants, ces princes vains. La bassesse est notre principale ennemie, et ce n’est pas seulement dans le « bas peuple » qu’elle recrute, mais tout autant, voire bien plus, dans les élites – pour en revenir aux manifs anti-passe sanitaire, il y a là, cachée et le plus souvent ignorée mais forte, une convergence des luttes entre certaines élites et certaines parties du peuple qui nuit à l’ensemble de la population et de la société.
Il n’y a pas que la guerre de Troie. Il y a l’éternelle guerre des planqués qui n’ont rien de mieux à faire que de se rêver en meneurs de guerres, pourvu que ce ne soit pas au bas de leur immeuble ou de leur palais. Ceux qui comme BHL appelèrent à armer les djihadistes afghans il y a trente ans, avec des accents de romantisme échevelé pour évoquer ces « hommes de foi », ceux qui armèrent en effet ces gens, et dont certains – BHL , toujours dans les mauvais coups – voudraient maintenant qu’on arme leurs ennemis, ces amis d’aujourd’hui qui pourraient eux aussi devenir demain les hommes à abattre des éternels interventionnistes, condamnés par eux-mêmes à n’obtenir jamais aucune satisfaction, le monde leur échappant, en vérité, quoi qu’ils fassent. C’est ainsi qu’ils pourrissent la vie de la communauté humaine, en voulant la régenter, dans leur égocentrisme et leur bêtise forcenée, qui ne voient pas plus loin que le bout de leur quéquette qui voudrait se faire aussi grosse que leur tête – quand ils peuvent encore la voir.
Il faut lire ou relire cet article incroyable de Denis Souchon paru en 2016 dans le Monde diplomatique (en accès libre). Quand, dans les années 80, BHL déclarait : « Je crois qu’aujourd’hui les Afghans n’ont de chances de triompher que si nous acceptons de nous ingérer dans les affaires intérieures afghanes » – le même BHL qui s’indigne aujourd’hui haut et fort de voir triompher ceux-là qu’il appela, avec succès, à faire triompher. En ces années où toute la presse – non communiste – sur l’Afghanistan parlait d’une même voix, la même que celle des États-Unis qui armèrent ces gens dont tant d’autres mouvements djihadistes allaient s’inspirer, pour le résultat qu’on sait. Sans doute le retrait aurait-il dû être mieux préparé, mais le principe du retrait est certainement moins mauvais et moins nuisible à long terme que celui de l’ingérence, si on l’accompagne de suffisamment de mesures et de diplomatie.
Avec cette pandémie qui n’en finit pas, je songe à ce que j’avais écrit en 2017, comparant l’élection d’Emmanuel Macron à l’arrivée au pouvoir d’Œdipe, qui sans le savoir apportait la peste. Ce qui est au moins aussi inquiétant que le virus, c’est l’obscurantisme de grandes parties de la population que cette crise révèle. À quoi sert que nous allions longtemps à l’école si c’est pour être incapables d’échapper à des peurs irrationnelles, en l’occurrence peur du vaccin, si c’est pour céder à sa peur au point de mettre en danger, et soi-même et les autres, si c’est pour n’avoir aucun sens du bien commun comme du bien personnel, si c’est pour être incapable de discernement ? Qu’apprend-on aux enfants, aux jeunes ? Je l’ai constaté durant les quelques mois où j’ai enseigné, ces dernières années. Trop souvent du vent, du rien, de ce par quoi, nous y revenons, a été possible l’élection de Macron. De ce qui fait que nous n’avons pas de classe politique digne de ce nom. Le phénomène est planétaire ou à peu près mais il n’y a pas à désespérer, on a bien vu arriver Biden après Trump et même si Trump est toujours là, même si les forces obscurantistes continuent à travailler l’Amérique et l’Europe, entre autres, les forces de vie continuent à travailler aussi. Depuis qu’ils sont libérés de l’obscurantisme franquiste, les Espagnols qui furent gravement atteints par la polio à cause du retard du vaccin chez eux, ont confiance dans le système de santé et sont aujourd’hui les plus vaccinés. Tant que tout le monde ne le sera pas, le virus entravera notre vie. Et les vies entravées, quoi ou qui que ce soit qui les entrave, deviennent dangereuses.
J’ai fini hier soir, comme prévu, la traduction du chant 2 de l’Iliade. Commencé ce matin celle du troisième. Si tout continue à bien aller ainsi, je devrais avoir terminé à la fin de l’année, ou à peu près. Si quelque chose vous entrave, tournez-vous vers autre chose où vous ne serez pas entravés. Je cours dans mon travail, et c’est la joie.
J’ai fait une expérience intéressante avec France Info, qui rejette absolument tous mes commentaires, qu’ils soient critiques, anodins ou bienveillants, postés depuis un compte à mon nom. J’ai copié-collé l’un d’eux et je l’ai reposté depuis un compte anonyme : il est passé aussitôt. Ce que ne veulent pas ces gens, ce sont des paroles assumées par qui les écrit. L’anonymat est la règle qui les rassure, dans leur culture de la lâcheté. Bien entendu peu m’importe France Info, mais le problème est que cette règle est celle de toutes les fausses élites qui occupent la place publique, à la façon dont les prétendants sont les lamentables élites d’Ithaque. Culture du viol de la langue et, allant avec, culture de la lâcheté.
Hier soir nous avons regardé le feu d’artifice depuis le toit. Pendant ce temps, d’autres, irrités par cette société, s’en prenaient aux forces de l’ordre. Agresseurs ni meilleurs ni pires que ces fausses élites, dont la nuisance est cependant plus grande, paralysant toute vérité vivante dans le pays.
Quand j’ai dit au chirurgien que j’allais prendre ma retraite, il y a un an, il a dit, un peu désapprobateur : « Ah bon ! Jeune retraitée ! » J’avais 64 ans. Et hier j’ai découvert qu’en fait j’aurais pu la prendre trois ans plus tôt, j’aurais déjà eu tous les trimestres nécessaires pour une retraite à taux plein – j’ai onze trimestres de plus, dont cinq que je n’ai pas encore fait valider (et je ne vais pas m’en soucier, car les trimestres supplémentaires ne comptent pas). Ma phobie administrative ne me fait pas oublier, comme à certaines de nos élites, de déclarer et payer ce que je dois, mais souvent, de réclamer ce qui m’est dû. Ce n’est pas la première fois – j’ai recouru aux aides publiques quand je n’avais pas d’autre choix mais de longues années je m’en suis passée quand j’y avais droit (allocations de la CAF, remboursements sécu…). La caisse de retraite a rectifié finalement d’elle-même une partie de l’affaire, si bien que j’ai désormais un tiers du montant de ma retraite en plus, et j’ai eu un virement pour le rappel, depuis septembre, de ce qui m’était dû – et comme j’ai travaillé dans tant de secteurs, je suis affiliée à un tas de régimes, tous n’ont pas encore procédé au calcul de ce qu’ils me devaient.
J’ai tant travaillé que malgré les années où le milieu de l’édition m’a soudain privée de la possibilité de publier et donc de cotiser, avant que j’aie le temps de me retourner vers l’enseignement, j’aurais pu partir trois ans plus tôt – sans compter tous les trimestres travaillés à partir de mes douze ans, de longues heures quotidiennes de travail pendant toutes mes vacances d’été, qui n’étaient pas déclarées – même à cette époque, je pense, le travail des enfants devait être interdit, mais je devais, seule de la fratrie, payer mes fournitures et livres scolaires, mes pauvres vêtements aussi – et j’envoyais le reste à des associations d’aide aux prisonniers politiques, pressentant peut-être que tel était aussi mon destin, sous la forme moderne de la culture de la lâcheté.
Ce matin j’ai écrit un commentaire sur France Info pour prendre la défense de Mila, lui souhaiter bon courage et dénoncer le harcèlement, en précisant qu’il était pratiqué de façon générale pas seulement par des jeunes mais par toutes sortes de gens. Mon commentaire n’est jamais passé, quoique je l’aie reproposé plusieurs fois sous plusieurs formes, jamais injurieuses. À quoi jouent les médias ? Prétendant défendre la liberté d’expression, et la bafouant. Ils m’ont fait le même coup pour des commentaires sur Edgar Morin, proposés sous plusieurs formes en vain. C’est moins grave, en vrai je me fiche assez d’Edgar Morin, mais pour Mila, et pour tous les harcelés, et spécialement toutes les harcelées, car ce sont le plus souvent des femmes qui sont visées et ainsi chassées des réseaux sociaux (moi-même j’ai dû plusieurs fois fermer mes comptes facebook et twitter, avant d’y renoncer complètement, comme de renoncer à laisser ouverts les commentaires sur mon blog), refuser les messages de soutien est particulièrement pernicieux.
Il faut rappeler, comme l’a fait le recteur de la Grande mosquée de Paris qui a reçu Mila aujourd’hui, dans une tentative d’apaisement qu’elle a appréciée, que ses insultes sur l’islam ont été proférées alors qu’elle était déjà harcelée, ce qui évidemment crée un stress et une agressivité en réponse à l’agression subie. Aucune comparaison possible avec Charlie Hebdo qui pendant des années, semaine après semaine, insulta méthodiquement les musulmans, ce qui constituait un harcèlement envers cette catégorie de la population, ainsi qu’envers les Roms, que ce journal visait aussi, et plus horriblement encore. Mila ne se laisse pas faire, et elle continue, refusant de quitter les réseaux. Certains lui reprochent d’être ce qu’elle est, mais depuis quand exige-t-on de quiconque qu’il ou elle se conforme à ce qu’on voudrait qu’il ou elle soit ? Mila ne lèse personne, n’empêche personne de vivre ; c’est l’inverse qui se produit, depuis trop longtemps. Je ne le dis pas en pensant spécialement à mon propre cas, mais à celui de toutes les personnes, en particulier toutes les femmes, empêchées de parler par des meutes abjectes de lâcheté et de bêtise. Que le jugement de quelques-uns des harceleurs de Mila soit le début d’un vrai combat de la justice, des gouvernements et des réseaux sociaux, contre ce fléau.
Fléau qui ne date pas d’internet. Alors que j’essayai en vain de faire passer mes commentaires sur cette affaire ce matin, j’avais à l’esprit le harcèlement infligé à Pénélope pendant de nombreuses années et à Ulysse aussi lors de son retour. Les harceleurs sont cette goule dévorante qui font que j’ai intitulé ma traduction Dévoraison.
J’aurai fini de traduire Odysseia demain. En avançant, je révise fortement mon appréciation d’hier sur ce dernier chant, quoique le style en reste, après le récit des enfers qui est encore soutenu, dans certains passages très affaibli. Car on y trouve bien des choses très intéressantes, et même capitales. Par exemple : comment se fait-il que des esclaves du père de Dévor le reconnaissent aussitôt, alors que personne parmi ses proches ne l’a reconnu d’emblée, ou du moins ne l’a reconnu clairement ? Il y a aussi ce vers singulier et à vrai dire vertigineux, adressé par Dévor à Tresseur-de-peuple :
« C’est moi, père, je suis celui sur lequel tu m’interroges ».
Certes cet épisode champêtre est en partie moins bien écrit que le reste du poème, mais il met le reste en perspective, et dans une nouvelle perspective. Qu’il soit entièrement ou non d’Homère, il ne démérite pas d’Homère car il a bien son utilité, et une grande utilité, dans l’ensemble du poème, jusqu’au bout je pense. À suivre.
Ce qui est sûr, c’est que cette œuvre, Dévoraison, a un grand pouvoir de réparation, si on la comprend bien.
Je suis musulmane d’esprit, je préfère avoir affaire à Dieu plutôt qu’à ses saints. Et chez les humains, je préfère avoir affaire à la personne elle-même, qui que ce soit, qu’à ses bourrés de crâne ou bourreurs de crânes, « prétendants » à ce qu’ils ne sont pas, qui ne parlent pas selon ce qu’ils sont, qui détruisent les ajustements du cosmos et de l’esprit – c’est pourquoi le chef des prétendants s’appelle Contre-esprit. Il y a beaucoup de gens qui existent ainsi, à côté d’eux-mêmes, désajustés d’eux-mêmes, des autres, du vivant, et comme un robinet d’eau dont le joint est défaillant peut provoquer un déluge, leurs jointures défectueuses menacent le monde. L’identité d’un peuple tient à la qualité de ses ajustements, personnels et collectifs. On ne peut faire peuple bien ajusté, donc apaisé, avec des identités écornées, bafouées, désajustées d’elles-mêmes et des autres, ni avec des identités fermées, refusant les ajustements aux autres. Ni avec une langue « politique », censée tresser le peuple, comme le dit le nom du roi, tresser la polis, qui est désajustée, désajustante.
Retour vers le futur ? Je suis allée sur les fouilles de Tautavel il y a une vingtaine d’années et me suis entretenue plusieurs fois avec Henry de Lumley sur cet humain très ancien, le plus ancien trouvé en France, qu’est l’homme de Tautavel ; je trouve beau et émouvant de pouvoir visualiser les paysages, avec leurs animaux et leur végétation, tels qu’ils ont été depuis les six cent mille dernières années. Je republie donc cet article paru dans The Conversation.
Archéologie : une immersion dans la préhistoire à Tautavel grâce à la réalité virtuelle et à l’intelligence artificielle
Une plate-forme permet de simuler l’environnement préhistorique de la vallée de Tautavel au cours d’un épisode glaciaire il y a 550 000 ans. Auteurs, Fourni par l’auteur
Pouvoir se promener dans une grotte habitée il y a plus de 500 000 ans, visualiser les restes d’une occupation humaine puis sortir dans la vallée qui la borde pour observer la faune et la flore de cette époque : voilà le rêve des archéologues du site de Tautavel, dans les Pyrénées-Orientales.
Aujourd’hui, ce rêve devient presque réalité avec le projet Schopper porté par l’Agence nationale de la recherche. Autour de celui-ci gravitent cinq partenaires français : trois laboratoires (CERP-HNHP, CEROS et LIX) et deux entreprises (Craft.AI et Immersion Tools) qui créent ensemble des solutions technologiques novatrices appliquées à la recherche en archéologie.
Ce projet nous a permis d’aboutir notamment à une technologie générant les paysages de la vallée de Tautavel fréquentée par les hommes préhistoriques au cours de périodes climatiques contrastées (glaciaire et interglaciaire), entre 600 000 ans et 90 000 ans avant le présent.
La simulation est alimentée par les paramètres climatiques (température, humidité) obtenus par des modèles de machine learning (apprentissage automatique) appliqués aux périodes passées. Elle permet de positionner les espèces végétales selon leurs aptitudes écologiques et les animaux qui se déplacent et se nourrissent en fonction des ressources disponibles et de leur éthologie.
Associé au développement de l’ensemble de la vallée en 3D immersif, le résultat offre aujourd’hui aux chercheurs archéologues la possibilité de se déplacer à l’échelle 1 :1 dans la vallée afin d’apprécier le relief du terrain et les distances, la densité du couvert végétal, les zones de franchissement de barrières naturelles, de regroupement et de passage des animaux. Autant de repères importants pour appréhender la mobilité des chasseurs-cueilleurs. Il est également possible d’observer des dispositions de flores dont les pollens ont été retrouvés fossilisés dans la grotte, ou encore de suivre l’évolution du paysage.
54 ans de fouilles
À l’origine de cette reconstitution virtuelle, on retrouve « Schopper », un simulateur qui permet de tester des hypothèses sur l’environnement et les comportements des hommes préhistoriques dans un environnement immersif reconstitué. Le principe est dans un premier temps d’apprendre des données archéologiques, pour ensuite formuler des hypothèses sur le comportement ou sur l’environnement, et enfin observer les mécanismes et impacts de ces hypothèses dans l’environnement reconstitué.
Ce simulateur est le résultat de deux plates-formes en interaction.
Deux plates-formes interagissent pour explorer la faune et la flore avoisinant la grotte de Tautavel. La vallée au cours d’un interglaciaire il y a 500 000 ans. Auteurs, Fourni par l’auteur
La première repose sur la base de données du laboratoire de recherche en préhistoire situé à Tautavel, en charge de la fouille du site pilote du projet, la Caune de l’Arago. Ce gisement du paléolithique inférieur d’intérêt mondial a livré, entre autres, les plus vieux fossiles humains sur le territoire français.
Grâce aux travaux du préhistorien Henry de Lumley, le CERP a constitué une base de données qui mémorise 54 ans de fouilles avec une méthodologie structurée. Elle contient près de 500 000 objets (ossements d’animaux, industries lithiques…), correspondant à une cinquantaine de moments d’occupation de la grotte, ainsi que des prélèvements (sédiments, pollens…).
Pour exploiter cette base de données, Craft.AI, start-up spécialisée dans l’intelligence artificielle (IA), a développé pour Schopper un moteur qui permet de tester des hypothèses scientifiques. Il est ainsi possible d’interroger par exemple la durée des périodes d’occupation de la grotte, la fonction qu’elle avait pour les hommes du passé, mais aussi les conditions climatiques.
La deuxième plate-forme est réalisée par l’équipe d’Immersion Tools, spécialisée dans l’intégration d’outils de présentation visuelle innovants. Elle offre aux archéologues la possibilité d’interagir en réalité virtuelle, en immersion, avec la base de données dans la grotte modélisée en 3D comme le montre l’animation ci-dessous.
Chaque objet est matérialisé par un parallélépipède de couleur correspondant à sa nature. Leur position spatiale au moment de leur découverte à la fouille, leur orientation et leur inclinaison sont respectées. Les chercheurs ont accès à une palette d’outils leur permettant de mesurer les distances entre les objets, d’afficher des scans 3D ou le carroyage, ou encore de se déplacer en suivant les mouvements du corps ou par « téléportation ».
Deux approches pour entraîner l’IA
Pour fonctionner, un outil d’IA a besoin d’apprendre. Quand il s’agit d’un apprentissage supervisé, comme c’est le cas de Schopper, il faut lui donner des données « étiquetées », associant par exemple un ensemble de restes de flore et de faune avec un certain climat.
Deux difficultés majeures se présentent ici en archéologie. Tout d’abord, le volume de données est faible. Les données proviennent de plusieurs disciplines académiques et sont donc assez hétérogènes. Elles restent de plus difficiles à interpréter : comme personne n’était là il y a 400 000 ans pour savoir s’il faisait chaud ou froid, il paraît difficile de savoir dans quelles conditions climatiques se développait une plante dont nous retrouvons un fossile de pollen.
Nous avons donc dû adapter les modes d’entraînement de l’IA à ces contraintes spécifiques de l’archéologie. Le premier mode d’entraînement proposé dans Schopper repose ainsi sur l’« actualisme » : il s’agit d’admettre que ce qui se passe maintenant est similaire à ce qui se passait il y a longtemps (dans certains cas). Cela nous permet d’avoir accès à un plus grand volume de données en enrichissant les données préhistoriques avec des données actuelles.
On suppose par exemple que le renne chassé par l’homme de Tautavel il y a 450 000 ans possède la même écologie que le renne actuel. Cela revient à émettre l’hypothèse qu’il vivait sous un climat relativement froid dans des régions arctiques ou subarctiques. Le chêne vert, dont les grains de pollens sont prélevés dans certains niveaux de la Caune de l’Arago, devrait, lui, rester typique du cortège méditerranéen actuel, thermophile et résistant à la sécheresse.
Pour la faune, nous nous référons notamment à une importante base de données WWF listant les espèces de vertébrés de l’ensemble des écorégions du globe. Celles-ci représentent autant de points de données nourrissant l’apprentissage en associant aux animaux les caractéristiques de leur environnement. Ce peut être le biome terrestre, une valeur de température moyenne annuelle, ou encore un total des précipitations en millimètres sur l’année.
D’après l’IA, les thèses des experts ne reposent pas toujours exactement sur les arguments qu’ils énoncent. Fourni par l’auteur
Le deuxième mode utilisé a pour point de départ des « dires d’experts ». Un archéologue selon sa spécialité va par exemple déduire d’un ensemble de données que les hommes à une certaine date n’avaient résidé que brièvement dans la grotte.
L’IA vient alors interroger les mêmes éléments pour identifier ceux qui ont poussé, d’après elle, le chercheur à donner cet avis. Il peut d’ailleurs arriver que l’algorithme déduise que les variables décisives dans la décision finale diffèrent de celles énoncées par l’expert dans ses articles.
Exploitation des modèles
Une fois ainsi les données préparées, débute une série d’aller-retour qui visent à identifier les paramètres optimaux. Elle est entrecoupée d’étapes de validation permettant de déterminer la qualité de l’apprentissage du modèle ainsi que son pouvoir de généralisation. En ce sens, le machine learning suit le principe du rasoir d’Ockham où une modélisation plus simple est préférée à une explication trop complexe.
Les modèles se voient enfin appliqués pour comprendre, dans la région de la Caune de l’Arago et à différentes époques, le biome, le type de climat, la température, la quantité de précipitations ou la durée d’occupation et la fonction du site.
Des algorithmes d’explication tels que SHAP sont par ailleurs utilisés afin de comprendre comment un modèle aboutit à une décision et pas une autre. Cela permet notamment aux archéologues qui ne sont pas experts en machine learning d’appréhender les processus décisionnels mis en œuvre dans les modèles qu’ils utilisent.
Reste maintenant à approfondir le traitement par le modèle de ce qui touche aux comportements de nos ancêtres. Cela se heurte malheureusement aux difficultés d’établir des référentiels solides d’apprentissage avec peu de données sur des périodes aussi anciennes. Le consortium du projet travaille néanmoins sur de nouvelles pistes techniques pour améliorer la performance de l’IA et ajouter de l’immersion par le son. Ce sera la suite des développements de Schopper.
Ce papier a été rédigé avec Philippe Carrez, fondateur d’Immersion-Tools, et Matthieu Boussard, ingénieur Recherche et Développement chez Craft.AI, deux partenaires du projet Schopper.
L’histoire de Britney Spears, mise sous tutelle et entourée d’un tas de gens qui se gavent sur son dos, me rappelle celle de Dévor avec les prétendants. Heureusement lui, malgré son long et périlleux voyage au-delà des frontières de la raison, grâce à Athéna ne l’a jamais perdue, la raison – ce qui le sauve.
C’est quand même incroyable tout ce que la traduction de Bérard, qui fait toujours « autorité », rate du texte. Comme il y va allègrement non seulement de défigurer le style (Lascoux en est un héritier, qui pousse l’indignité encore plus loin), mais de sauter des mots, des morceaux de vers entiers, et de réduire l’ensemble du poème à une hyper-trivialité, aplatissant le sens. Ces gens n’ont aucun respect pour l’auteur et son texte, Dévor les passerait au fil de l’épée.
Je le disais hier, les deux seuls que Dévor épargne sont l’aède et le héraut, deux porteurs de parole honnêtes. Le prêtre sacrificateur supplie pour sa vie, mais Dévor le tue aussi. Dévor est pieux, sa parole et ses actes le prouvent sans cesse, mais sans bigoterie, et ce n’est pas la fonction qu’il respecte mais l’humain. Quand la nourrice pousse des cris de joie à la vue des cadavres des prétendants qui jonchent la salle, Dévor lui rappelle qu’il n’est pas saint, ou pieux, de triompher sur des hommes morts, et lui demande de garder sa joie dans son cœur. C’est la part des dieux, dit-il, et leurs propres iniquités, leur manque de respect envers les gens, qui leur a fait achever ainsi lamentablement leur destin – et c’est une façon de ne pas se glorifier lui-même de cette « grande œuvre », comme dit Homère, dont il sort « semblable à un lion qui vient de dévorer un bœuf ».
Ce midi j’ai fini la traduction de ce chant XXII, celui du massacre des prétendants. Comme c’est beau, le retour de la paix et de l’amour dans la maison. Maintenant je vais commencer l’avant-dernier chant, neuf mois après avoir commencé à traduire toute l’épopée. Le chant d’amour de Dévor et Pénélope (elle porte un autre nom dans ma traduction, selon le principe déjà dit) et de leur nuit de chair et de parole qu’Athéna leur allonge.
Isabelle Balkany se voit retirer sa légion d’honneur, comme le règlement en prévoit la possibilité pour comportement « contraire à l’honneur ». Reste une certitude, c’est que la plupart des gens qui se comportent avec honneur ne risquent pas d’être assez appréciés des pouvoirs pour se voir décerner la légion d’honneur.
Je l’ai déjà dit, la traduction du chant XXII, le massacre des prétendants, est éprouvante. Une éclaircie cependant l’adoucit, quand Dévor épargne l’aède et le héraut. C’est à ce moment du texte, à la fin de la tuerie, qu’est dit le premier sourire, non sardonique, de Dévor. Autant Ithaque peut se passer de tous ces princes, et même doit s’en passer dès lors qu’ils se sont obstinés dans l’abus, autant les honnêtes porteurs de parole sont nécessaires à la continuité de la civilisation, de l’humanité.
Mieux vaut attendre le bon moment pour que ce que nous voulons se passe dans l’honneur, plutôt que, par hâte, accepter de faire les choses sans honneur. Car ce qui est fait sans honneur n’a pas de valeur. Si nous n’y sommes pas prêts, attendons, plutôt que de laisser nous-mêmes et autrui entrer ou rester dans le manque d’honneur.
Où est l’honneur, dans l’espionnage, la contrefaçon, la dissimulation, la trahison, la volonté de domination ? Où est l’honneur, dans le fait de les accepter, pour soi ou pour autrui ? Ou serait l’honneur, si l’on n’épargnait pas les justes et ceux qui se reconvertissent sincèrement à ce qui est juste ?
L’honneur, c’est de bien faire les choses, autant que faire se peut. De les faire honnêtement. Dans ses relations avec autrui et dans sa profession, chez soi et en société. Allez vous asseoir dans la cour, restez à l’écart de la mort, dit Dévor au héraut et à l’aède, pendant que moi je ferai dans ma maison ce qu’il faut faire. C’est si merveilleux, qu’il sourie à ce moment-là. Un peu après, quand la nourrice, appelée sur les lieux, découvre l’énorme carnage, elle pousse des cris de joie.
“J’ai eu un ami qui a été traîné au dehors une nuit, il hurlait”, s’est-il souvenu. Il ne l’a plus jamais revu. “Il s’appelait Bryan… Je veux savoir où est Bryan.”
“On nous a fait découvrir le viol”, a ajouté Barry Kennedy. “On nous a fait découvrir les coups violents. On nous a fait découvrir des choses qui n’étaient pas normales dans nos familles”.
750 tombes anonymes découvertes sur le site d’un pensionnat catholique où jusque dans les années 1990 on enferma et maltraita des enfants autochtones. Après les restes de 215 enfants trouvés récemment sur le site d’un autre de ces pensionnats, on s’attend à beaucoup d’autres découvertes du même type – il y avait 139 de ces pensionnats au Canada, où « 150.000 enfants amérindiens, métis et inuits ont été enrôlés de force » – l’article du Huffington Post est ici. Le pape refuse de présenter des excuses pour ce énième crime contre l’humanité commis par l’église catholique. La faute n’est sans doute pas aussi grave dans son esprit que celle d’une religieuse qu’il a chassée de sa congrégation où elle vivait depuis trente ans, en refusant de donner une raison, de façon ouvertement arbitraire (Le Monde suit l’affaire, qui semble surtout être celle de « différends » entre cette religieuse et une autre qui, elle, est très amie avec un cardinal proche du pape).
Val défend Valeurs Actuelles au procès de leurs caricatures de Danièle Obono, Valls appelle à voter Pécresse contre la gauche prétendument islamiste. Je parlais l’autre jour des caricatures de Coco, ex de Charlie, dans Libé, titre qui pratique lui aussi l’en-même-tempisme (un coup contre le RN, plusieurs coups contre les racisé·es, les femmes violées, les lesbiennes, etc., ou encore un coup pour les Palestiniens, un coup pour représenter les Palestiniens comme des rats, toujours via Coco…) : racisme, sexisme, homophobie et j’en passe, les anti-valeurs de l’extrême-droite laissent toute une pseudo-élite prétendument humaniste contaminée par la haine de tout ce qui n’est pas de l’entre-soi. Il existe un syndrome de la femme battue, qui est un stress post-traumatique dû à une longue exposition aux mauvais traitements. Ce syndrome est pris en compte quand se produit le meurtre de l’homme violent par une femme longtemps violentée. Nous ferions bien de veiller aux possibles effets d’un syndrome des populations battues, violentées et par le harcèlement de l’extrême-droite, et par celui de prétendus adversaires de l’extrême-droite. Voyez l’église catholique : certes elle a très longtemps sévi, mais qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Moins qu’hier et bien plus que demain. Le mécanisme vaut pour tous les abuseurs.
Tandis qu’hier à République pour la fête de la musique la police française traquait les jeunes à coups de lacrymogènes, au palais les vieux monsieur et madame Ubu recevaient les jeunes monsieur et madame Bieber. Paris est une fête, qu’ils disaient il y a peu, parlant sans savoir qui parlait, comme Coco, passée de Charlie à Libé, continue à se payer la tête des racisé·es, faisant du racisme comme le bourgeois gentilhomme faisait de la prose, toujours sans le savoir. Sans le savoir, sans vouloir le savoir et sans savoir le vouloir, c’est la trinité des singes, dieux des humains aux yeux et aux oreilles grand fermées, à la bouche marionnettisée.
*
J’ai tracé dans la forêt,
avec pour meute pacifique, aimante,
les forces qui m’habitent,
l’Esprit splendide qui habite le monde.
Des humains en retour, avec leurs chiens,
me traquent.
Croient-ils que je ne suis pas de leur espèce
ou sont-ils cannibales,
à s’acharner
alors que je ne cède, ni ne céderai.
Ils ont leurs raisons
que ma raison rejette,
pourquoi veulent-ils me soumettre
à leur sempiternel mensonge ?
Leurs langues sont collées
à tous les culs du monde.
Les pactes de confiance, une fois rompus,
restent rompus s’ils ne sont dénoncés.
Pardon donné à ceux qui persistent
à la traque et au crime,
serait arme donnée pour se faire achever.
Moi, pour tous ceux que j’aime,
je n’oublie pas de vivre.