Porte-clés (Qui survient)

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Des pluies diluviennes ont causé la mort de quatorze personnes cette semaine dans l’État du Veracruz, et l’ouragan qui vient par le Golfe du Mexique a entraîné l’évacuation de cinq mille personnes.

Des inondations torrentielles ont causé la disparition de cinq cents personnes à Boulder, dans le Colorado. Cinq personnes sont mortes, les autres seront sûrement retrouvées.

Boulder est une ville que j’aime, j’avais même songé à m’y installer quelque temps, il y a quelques années. Une ville située à 1600 mètres d’altitude, entourée de forêts et de montagnes aurifères, une ville où les chevreuils descendent à la tombée du soir manger dans les jardins (et on les laisse faire), une ville où l’on aime les cerf-volants, les cafés tranquilles et la vie douce, une ville qui garde vivant le souvenir de Jack Kerouac et de ses compagnons, et où j’avais rencontré quelqu’un qui avait la voiture de Neal Cassady alias Dean Moriarty, le héros de Sur la route. J’avais été invitée à faire une lecture à l’Université de cette ville, j’en avais profité pour faire un petit périple depuis Paris, seule – quelques jours à Montréal où il faisait – 40°, puis quelques jours à New York, et enfin à Boulder, où l’air était pur et sec, si bien que beaucoup, en arrivant, saignaient du nez. L’été suivant Warren, le professeur de littérature française qui m’avait invitée, était venu me voir à la grange, dans les Pyrénées, à peu près à la même altitude. « C’est sans aucun doute un événement historique, qui survient une fois tous les cinq cents ou mille ans », a déclaré un responsable local. Mon porte-clés est toujours celui que j’avais acheté à Boulder, un cylindre transparent contenant de la matière noire, cinq dés et beaucoup d’étoiles flottant dans l’eau.

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Aujourd’hui

noce

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Le milliardaire « Je suis partout », mécontent de ne pouvoir méfaire en Syrie aussi facilement qu’il le fit en Lybie, lâche sa plainte dans sa chronique hebdomadaire. Selon lui, c’est aux élus de déclarer les guerres, non aux peuples de refuser d’y aller. On se croirait en 14, quand, depuis des bureaux dorés, on envoya les hommes au casse-pipe, et le siècle avec. Le milliardaire « Je suis partout » oublie bien des choses dont une : c’est que lui-même, quoiqu’il ait prétention à gouverner le monde, avec son argent pesant, ses combines en réseaux, sa pensée vulgaire et trompeuse, n’est en rien un élu. Relisons Voyage au bout de la nuit et rappelons-nous la suite de l’histoire.

« Lâche qu’il était, je le savais, et lui aussi, de nature espérant toujours qu’on allait le sauver de la vérité… » C’est dans le Voyage, que Gallimard refuse toujours de publier en version numérique mais dont on peut du moins relire en ligne l’incipit.

Aujourd’hui, 14 septembre 2013, début des Journées du patrimoine en France, rentrée politique du Front National à Marseille, ouverture de la fête de l’Huma, fête de la Croix glorieuse, célébration de Yom Kippour. Aujourd’hui quatre manifestations ont été interdites à Paris à cause de risques d’affrontements entre militants d’extrême-droite et militants d’extrême-gauche. Aujourd’hui les Russes et les Américains ont conclu un accord pour tenter d’éviter la guerre en éliminant l’arsenal chimique syrien. Aujourd’hui Dieu merci, certains élus font encore leur travail. Aujourd’hui avenue des Gobelins stationnait une douzaine de cars de la police, tandis que des cars de la Gendarmerie nationale tenaient la place d’Italie, rejoints par des cars de la Protection civile de Paris. J’ai demandé à un gendarme ce qui se passait. C’est l’arrivée de la Techno Parade, m’a-t-il dit. Aujourd’hui à Paris sous la pluie une petite noce populaire de Méditerranéens faisait la fête avec musique et tambours devant la mairie du 13e, et c’était la noce dans mon cœur aussi.

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Écrire vivre

Le Verbe est un chemin vivant, enroulé comme un ruban d’ADN, qu’il faut dérouler en le suivant. Le dérouler signifie y marcher. Et pour l’écrire, en y marchant, pas à pas en relever l’empreinte. L’Écrit (le vrai, pas le produit des hommes, produit pour la communication, pour le marché, pour la gloire etc) n’est pas le Verbe lui-même, mais son empreinte. Son sceau, ses pas dans lesquels nous pouvons nous mettre.

Mon livre avance, avec la présence constante de l’Ange. C’est lui qui m’aide à franchir les myriades de portes qu’il faut franchir sur le chemin, des plus ordinaires aux plus exceptionnelles. L’Écrit est une remémoration de ce qui a été et de ce qui n’a pas encore été, parce qu’il est l’empreinte du Verbe qui est, sans distinction de temps. L’Écrit est la transposition de l’éternité dans le temps. Une éternité en marche, qui met les hommes et l’univers en marche en se fixant, en descendant dans un lieu et un temps afin qu’ils puissent entrer en elle.

L’Ange me conduit aux portes dans la veille et dans le sommeil. Il faut seulement être très attentif. Soyez attentif à l’Ange, aux anges. Ici est un lieu d’où vous pouvez aller aussi, en le suivant avec une attention spéciale. Ne restez pas derrière vos portes, les franchir est le salut. Allez bien, vous n’êtes pas seuls.

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