Faire obliquer les plis de la voile dans le vent

obliques*

J’ai fait ce dessin hier soir dans mon cahier en écoutant Claudine Tiercelin. J’ai vu sur mon bureau trois poussières disposées obliquement en triangle dans un arc de cercle formé par un cheveu, et j’ai reproduit l’image en visage au stylo, le reste a suivi. J’ai l’impression que le mot oblique est formé en latin à partir du verbe liqueo, « être liquide » et de la préposition ob qui marque un versement ou un renversement. Il y a ce beau vers au Livre V, 16 de L’Énéide :

obliquatque sinus in uentum ac talia fatur

« il obliqua les plis de la voile dans le vent et parla ainsi »

Ainsi va parfois au but la parole.

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Un hôpital mondial pour l’humanité

Quand je vais à la Pitié-Salpêtrière, je me dis qu’il faudrait une structure comparable pour soigner le monde, une organisation mondiale dont la tâche serait de travailler à soigner les maux du monde, d’où qu’ils viennent, et de pratiquer une recherche intensive pour améliorer toujours son efficacité. Un hôpital pour la survie de l’humanité qui aurait aussi les moyens juridiques d’attaquer les fauteurs de mort, de désastre écologique, de guerre, de scandale économique et financier, de toute atteinte directe ou indirecte, d’où qu’elle vienne, des États ou des industriels, au corps des personnes et à la santé du vivant. Voilà ce qu’il faut construire.

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pitie salpetriere 12-mince matin dans les coulisses de la Pitié-Salpêtrière, photos Alina Reyes

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Rapport de soutenance de thèse

franz-kafka1[2]Sous le regard de nos ancêtres préhistoriques et historiques, d’Arthur Rimbaud, de Germain Nouveau, de Franz Kafka, d’Edgar Allan Poe et de bien d’autres de mes compagnons, j’ai soutenu ma thèse devant un jury de quatre professeur·e·s le 24 septembre dernier à l’Université de Cergy-Pontoise, université que j’avais choisie pour son ouverture à la modernité. Après avoir délivré mon discours de soutenance (qu’il vaut mieux lire avant de voir le rapport), j’ai écouté les remarques de chaque membre du jury puis taché de répondre à leurs questions. Ce fut un exercice soutenu, qui dura environ trois heures et qui me plut. Ayant été opérée deux semaines plus tôt pour la deuxième fois de l’été, je n’étais pas au mieux de ma forme et mon expression orale put s’en ressentir, mais je défendis vaillamment mon travail, que par ailleurs on me dit fort apprécié, même si l’exercice de la soutenance impliquait de la part des jurés de relever les points qui posaient problème.

Malheureusement les vraies questions de fond ne furent jamais posées, sur le sens général de ma thèse et sur les analyses par lesquelles j’ai apporté un éclairage entièrement nouveau sur des œuvres particulières et sur la littérature. Mais il est très compréhensible et significatif que les jurés aient été d’abord inquiétés par la forme peu académique de ma recherche, et que ce fut le principal sujet de leur questionnement. En quelque sorte, la forme est l’arbre qui cache la forêt du sens, mais comment faire une forêt sans arbre ? J’ai l’habitude d’une telle réception de mon travail, c’est la même chose pour mes romans : les lecteurs voient l’érotisme, la violence, le désordre… et évitent de pénétrer au fond des choses, au sens (préférant ne pas l’affronter, par peur ou par paresse, la littérature étant trop souvent vécue comme une fuite hors de la vie, plutôt que comme une arme à vivre pleinement le réel).

Le rapport de soutenance de thèse se constitue traditionnellement d’un document tronqué, puisqu’il ne rapporte que les interventions du jury, sans les réponses de l’auteur·e de la thèse. Il s’agit d’un procès souvent bienveillant mais sans avocat de la défense. Il est tout de même mentionné que mes réponses ont été satisfaisantes, et le jury m’a accordé le titre de docteure.

Encore une fois, avant d’ouvrir ce rapport que voici, je recommande de lire mon bref discours de soutenance, qui présente mon travail. Quant à ma thèse, elle est ici.

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La vie bonne

J’ai grandi au bord de l’océan, j’aime me promener sous la pluie. Je mets ma capuche comme Forest Whitaker dans Ghost Dog : la Voie du samouraï, de Jim Jarmusch, et j’y vais. Toute sourire à l’intérieur, en ce moment songeant à l’action excellente du kundalini yoga en moi, à mon travail en cours, et contemplant, photographiant, rendant grâce pour la vie douce qui nous est chaque jour gracieusement offerte.

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vigne vierge-minCet après-midi à Paris 13e, photos Alina Reyes

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« Évolution »

evolution-min*

J’ai fait ce dessin hier soir aux crayons d’aquarelle, légèrement surligné de feutre doré et argenté. Je l’accompagne de ce passage de ma thèse :

Ainsi l’amoureux du sonnet 51 du même Shakespeare parle-t-il de la course de feu (fiery race) de son désir, plus vif encore que la vitesse ailée (winged speed) que pourrait avoir son cheval pour aller à la rencontre de son aimé, comme Parménide porté à toute vitesse par les juments à la rencontre du « cœur de la vérité », passant les portes du royaume de la déesse comme Héraclite est entré dans son temple avec son texte. Si, une fois franchie la sortie, il ne reste plus personne sur scène, que reste-t-il ? La trace de l’humain : la scène, la forme du poème.

L’être s’en est allé habiter ailleurs, mais où ? Dans l’enthousiasme du public, des lecteurs, des contempleurs, qui l’ont reçu. En sortant de scène, l’homme, cette construction culturelle, s’intériorise, augmentée, divinisée, roi et reine à la fois, à la fois maison et habitant.

Ma thèse entière est disponible gracieusement ici.

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Une si triste féerie

La maison s’effondre.

La maison s’effondre sur le peuple.

Le peuple des vivants.

À Charleville-Mézières, chez Rimbaud, à Marseille, chez Artaud, des immeubles s’effondrent sur les vivants empêchés d’habiter poétiquement le monde.

À Paris le président après avoir salué Thiers le versaillais salue Pétain, autre assassin de peuple.

À Paris le jardin des Plantes dans un temps d’extinction des vivants sur Terre organise son arche de Noé. De grands animaux de tissu coloré finissent d’être installés en vue d’être illuminés ces soirs d’hiver. Une si triste féerie.

Qui sait ? La colombe finira peut-être par revenir, dans le bec un rameau d’olivier.

Il dépend de l’animal manquant dans cet exposition : nous.

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Hier au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Consommer responsable

J'ai fait ce dessin hier soir, sur un papier récupéré

J’ai fait ce dessin hier soir, sur un papier récupéré

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Nous avons une seule maison commune, une seule habitation pour l’humanité : c’est la Terre. Quel genre de vivants rendent leur habitation inhabitable, pour eux et pour les autres vivants ? Les humains. Je ne vais pas me lancer dans un sermon, tout le monde sait ce qu’il en est. Simplement, il ne suffit pas de le savoir, il faut agir. Agir vraiment, ici et maintenant, jour après jour. Nous avons besoin de tous ceux qui s’organisent pour militer, informer, combattre. Mais cela ne peut suffire. Il nous faut militer, informer, combattre, chacun·e dans son quotidien, chez soi, dans son environnement. Consommer responsable et le faire savoir autour de soi, afin que les bonnes pratiques s’étendent toujours plus.

Il y a deux aspects au moins dans la consommation responsable. Celui qui vise à entretenir sa propre santé (et des applications comme Yuca peuvent aider à distinguer les produits alimentaires mauvais, contenant de mauvais additifs, trop de graisses ou de sucre, et nous inciter à mieux lire nous-mêmes les étiquettes). Et celui qui vise à entretenir la santé de la planète. Les deux coïncident souvent, mais pas toujours. L’huile de palme, par exemple, n’est pas réputée spécialement mauvaise pour la santé humaine, mais sa production induit une déforestation de masse absolument désastreuse pour l’écologie et le climat. Or l’huile de palme est extrêmement répandue, dans les biscuits, les pâtes à tartiner, les gâteaux, les biscottes et autres pains grillés industriels – j’en oublie sûrement. Il faut la boycotter, et pour cela lire les étiquettes des produits avant de les acheter ; on se rend alors compte que bien souvent les produits de marque, plus chers, sont moins écologiques que les produits de base du distributeur.

Le coût des produits est un facteur important. Se nourrir coûte cher, et on a rarement les moyens de n’acheter que du bio. Mais sans nécessairement aller jusqu’au véganisme ou au végétarisme, réduire significativement la consommation de viande est non seulement nécessaire pour la santé de la planète, mais aussi un moyen d’économiser afin de pouvoir consommer de meilleurs produits par ailleurs. Les produits bio ne sont d’ailleurs pas toujours plus chers. Ils sont meilleurs pour notre santé personnelle, mais aussi pour celle de la planète, puisqu’ils utilisent moins de poisons pour être produits. Le respect des animaux que nous mangeons, ou dont nous mangeons les produits (œufs, lait) doit aussi guider nos achats. À nous de repérer, là où nous vivons, comment nous pouvons nous fournir au mieux. La recherche de la nourriture doit redevenir un acte important et sérieux ; nous devons en être responsables comme lorsque nous vivions de nos cueillettes ou d’une agriculture non industrielle. Sinon, nous nous déshumanisons.

Nous devons être responsables aussi dans les autres domaines de la consommation. Marcher ou prendre le vélo plutôt que prendre la voiture quand on n’est pas à plus d’une demi-heure de marche ou de vélo (la marche est excellente pour tout le monde). Prendre le train plutôt que la voiture ou l’avion quand c’est possible. Utiliser un savon tout simple, sans additifs (et très bon marché) plutôt que les gels douche pleins de produits et emballés dans du plastique, et simplifier de même son utilisation de cosmétiques divers. Limiter le plus possible sa consommation de plastique, et sa consommation d’emballages. Ne pas changer de smartphone, d’ordinateur et d’autres matériels électroniques tant qu’ils peuvent encore fonctionner voire être réparés. Limiter ses achats de vêtements. De manière générale, récupérer (ou donner à récupérer) autant que possible ce qui peut être récupéré, chez soi ou en boutique (friperies, matériels d’occasion…).

J’en oublie sûrement, mais l’essentiel est d’acquérir et de développer cet esprit de responsabilité que nous devons exercer et mettre en pratique chaque jour. Nous avons le devoir de sauver la maison, et nous en avons le pouvoir. Ce n’est pas rien.

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Comment lire ce qui est difficile ?

mon ancien dessin "Gandhi dans les fluctuations quantiques du vide"

mon ancien dessin « Gandhi dans les fluctuations quantiques du vide »

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Les fausses élites (c’est-à-dire les gens qui ont pris les pouvoirs en exerçant le talent politique que l’homme partage avec les chimpanzés), se prenant pour des élites, pour des gens supérieurs au commun (alors que, répétons-le, leur pouvoir dans la société ne leur vient que de manœuvres requérant l’intelligence du grand singe), s’ingénient à abêtir le peuple et entretenir leur caste en noyant le premier sous des facilités et en flattant la seconde de ce qu’à la suite de Barthes on peut appeler l’art attrape-bourgeois, ou la littérature attrape-bourgeois, la philosophie attrape-bourgeois etc. Sans doute s’agit-il là d’une tactique pour justifier les privilèges d’une caste par la croyance tacite en sa supériorité. Encore une manœuvre politique, mais, ne soyons pas complotistes, assez largement inconsciente : car le privilégié est celui qui a le plus besoin de croire en la justification de ses privilèges.

C’est ainsi que, dans le domaine de la littérature, on inonde les gens de productions aptes à remplir le temps de cerveau humain disponible de textes peu signifiants et à lecture unique, disant ce qu’ils disent et rien d’autre. De ces textes qu’on voit garnir de bandes rouges les étals de librairie en cette saison, de ces livres primés qui racontent quelque chose et ne disent rien d’autre que ce quelque chose, de façon jugée politiquement correcte et flatteuse si possible aussi bien pour le grand public que pour les fausses élites. Et que, dans les collèges, les lycées, peut-être bientôt dans les universités, on s’ingénie officiellement à « faire lire » les jeunes en leur proposant de la « littérature jeunesse » ou des textes « abordables », qui ne posent pas trop de problèmes de compréhension. Car les fausses élites, qui n’ont jamais vraiment exercé leur intelligence, contrairement aux vrais savants, aux vrais penseurs, mais ont su seulement se servir d’elle pour parvenir à leurs très sociales fins, ignorent ce qu’est vraiment l’intelligence et ignorent que tout être humain la possède. Pour cette raison, et aussi pour les besoins de domination de caste dont nous avons parlé, elles estiment que le peuple, que les jeunes, sont imbéciles et doivent être traités en imbéciles que la caste supérieure, en toute logique coloniale, s’évertue à élever un peu (pas trop, attention).

Or j’affirme, moi qui viens du peuple et me sais douée d’une intelligence non supérieure à celle de n’importe qui (je l’exerce de mon mieux, c’est tout), que c’est par la difficulté que nous pouvons exercer notre intelligence, qu’on peut exercer l’intelligence des élèves comme celle du peuple. Il faut savoir que dans le peuple et parmi les jeunes se trouvent des lectrices et des lecteurs très avisés, capables de lire de grands textes et de les comprendre en profondeur, plus que les personnes des élites chargées de faire la promotion de la littérature dans les médias et dans les écoles. Comme on a habitué une grande partie des gens à ne lire que du facile, de l’insignifiant, il peut être difficile de leur proposer autre chose. Mais le cap est franchissable, et il faut le franchir.

Et d’abord, nous devons le franchir nous-mêmes. Ne pas avoir peur des lectures qui nous sont difficiles. Lire des textes de philosophie ou de science quand on n’a pas de formation philosophique ou scientifique, par exemple. Comment ? En étant attentif à comprendre rationnellement tout ce qu’on peut comprendre rationnellement, et en étant confiant sur notre capacité à comprendre au moins en partie intuitivement le reste. Certains textes de littérature sont tout aussi difficiles à comprendre qu’un ouvrage de mathématiques : dans tous les cas, il faut adopter face à ces textes une attitude d’effacement de soi, d’entrée dans leur voie. S’y couler, et se laisser porter par leur flux. Alors le difficile devient facile, de la bonne facilité, celle qui ouvre les portes, laisse passer l’esprit, donne les joies incommensurables. En fait c’est comme dans l’amour, l’amour physique.

Je recommande l’écoute de ce colloque du Collège de France sur « Langue et science, langage et pensée ». J’ai déjà évoqué il y a quelques jours la conférence du philologue Marwan Rashed. Hier j’ai eu le bonheur d’écouter celle du mathématicien Alain Connes, et de l’entendre dire que l’univers communique avec nous, par quel moyen ? L’écriture. Pour en savoir plus, écoutez !

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Description d’un chef-d’œuvre, par Maurice Nadeau (Under the Volcano)

Au-dessous-du-volcanAvant de revenir peut-être moi-même sur ce livre mythique, voici des extraits de la préface magnifique de Maurice Nadeau dans l’édition Folio, une réflexion sans doute valable pour tous les chefs-d’œuvre :

« Car le chef-d’œuvre n’ouvre point ses portes à tous les vents. Il se présente comme un monde clos, hérissé de défenses et entouré de remparts. On n’y peut pénétrer qu’après plusieurs tentatives d’escalade et par effraction. Se trouve-t-on au cœur de la place qu’il n’est point encore aisé de s’y reconnaître : tout vous y paraît étranger et vaguement effrayant ; prisonnier, toutes les issues se sont refermées sur vous. Il va falloir vivre tête à tête avec un monstre inconnu qui possède sur vous tous les pouvoirs, se rendre à sa merci. Dans les arts plastiques comme en littérature, les chefs-d’œuvre commencent toujours par communiquer une sorte d’effroi. Ils échappent à nos normes.

(…)

Dans ce monde circulairement clos il est donc une issue par laquelle on peut entrer et sortir : elle se trouve à des hauteurs variables de ce typhon qui, de la terre, monte en spirale jusqu’aux nuages. Pour ne la point manquer il faut s’y jeter avec un certain élan.

(…)

Sous le récit qui nous est donné et dont l’intrigue se réduit à quelques péripéties voyantes, courent sans cesse, à des niveaux divers, d’autres récits plus difficilement décelables. Des lectures successives nous font descendre toujours plus profondément dans le gouffre, tandis que les hasards de la déambulation du Consul paraissent toujours plus savamment calculés (…) On va jusqu’à se demander si derrière les livres divers qui constituent ce livre unique ne s’en cache point encore un autre, indéchiffrable celui-là à la façon d’une kabbale moderne.

(…)

On gloserait à l’infini à propos d’une œuvre aussi riche et aussi profonde, et ce n’est certes pas le but de cette présentation. Elle voulait seulement prévenir le lecteur qui va s’enfoncer pour la première fois dans la forêt obscure que la place du moindre arbuste y a été marquée par un homme qui n’a rien voulu laisser au hasard, comme pour mieux montrer, sans doute, que le hasard nous tient dans sa main. La liberté souveraine dont il fait preuve et qui donne si souvent au lecteur l’impression de la découverte ou de la surprise se présente comme le cadeau mérité par une longue méditation dont on jurerait qu’elle fut de nature mathématique. Certains seront séduits par cette algèbre ; d’autres se laisseront emporter par le roman, divers en ses épisodes, vaste par sa prise, déchirant en son dénouement ; d’autres encore tiendront Au-dessous du volcan pour une symphonie aux amples thèmes savamment entrecroisés ; beaucoup y verront un poème déchirant en lequel se résolvent les voix cacophoniques d’une époque marquée par la destruction et éperdue de nostalgie, un nouveau Paradis perdu ; quelques-uns, enfin, parviendront peut-être à déchiffrer le message caché qu’il contient. »

Maurice Nadeau

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Passage de la langue

street art 5*

En trois jours, ma réflexion est passée du sujet de l’identité ( puis ) à celui de l’unité (). Au milieu d’eux, comme au milieu de la physique, soit métaphysiquement (au milieu est le premier sens de meta, écoutons la langue), exprimé ou non par une copule entre sujet et prédicat, le sujet premier et dernier : l’être.

Écoutons la langue. Je dis la langue pour toutes les langues. Car avant les langues, il y a ce phénomène : la langue. La langue n’est pas l’outil de la pensée, mais son passage et sa manifestation. C’est pourquoi Einstein tire la langue. Si elle était l’outil de la pensée, il n’aurait pas dit qu’il pensait sans mots. Mais pour le dire, il lui fallut passer par des mots, de même que pour dire ses découvertes – dans E=mc2, chaque terme renvoie à un mot, énergie de masse, égale, particule de masse, vitesse de la lumière, carré, et ces mots sont reliés par une syntaxe qui permet de savoir que mc2 signifie un produit (l’invisibilité de la syntaxe ne signifiant pas son absence mais ici au contraire sa présence si forte qu’elle n’a pas besoin d’être visibilisée, de même que la présence de l’être dans les langues où la copule être n’apparaît pas – si, pour reprendre l’exemple donné par Marwan Rashed dans cette conférence passionnante sur « Le grec, langue de l’être ? Réponses arabes », l’arabe dit « le garçon beau » plutôt que « le garçon est beau », c’est que « le garçon beau », comme la poésie, manifeste suffisamment en soi l’être ; dire « le garçon est beau », ce n’est pas introduire de l’être, mais signifier dans l’articulation, la composition des unités de l’unité la possibilité de penser l’être).

La langue manifeste la pensée et nous pouvons, dans sa manifestation, lire et chercher la vérité. Non dans sa surface, mais dans sa profondeur. En surface, le maquillage du sens, les « belles paroles » des séducteurs de peuple, politiques, religieux et autres vendeurs. En profondeur, dans le corps de la langue, dans sa grammaire, dans sa syntaxe, dans ses étymologies, les vérités de l’être. La langue malmenée, ou en décomposition, ou amalgamée, ou innommable, signale les morbidités. (Je songe aussi bien, par exemple, à la langue de l’horreur dans L’horreur de Dunwich de Lovecraft, qu’à celle du fascisme dans mon livre Poupée, anale nationale). Le fond de la langue, avec son mystère, sa noirceur, fait peur (voir la fin des Aventures d’Arthur Gordon Pym de Poe) comme la fin, à tous les sens du mot, de l’aventure humaine. Y descendre est pourtant le premier moyen de lutter contre la pollution de l’être qui menace d’asphyxie : pour cela, il faut, tels les ramoneurs, partir d’en bas ou d’en haut, du foyer de la cheminée ou de sur les toits, et dégager le passage (pour utiliser une autre métaphore, pensons au passage salvateur de la mer Rouge, en fait mer des Roseaux, dont j’ai montré dans Voyage qu’elle était une métaphore de la langue).

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street art 1

street art 1

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street art 4ces jours-ci à Paris, photos Alina Reyes

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Dédale

oiseau blanc

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Le tapuscrit de travail pour mon DEA que j’ai retrouvé hier s’accompagnait d’une dizaine de pages manuscrites, notes de lecture et réflexions pour la recherche. C’était il y a trente ans, et mon écriture est toujours la même, on dirait que ces notes ont été prises hier. Il y a là un beau départ de feu. Une note sur le labyrinthe par exemple retient mon attention. Il semble qu’elle soit tirée d’une notice du Dictionnaire des mythes littéraires (livre resté avec presque toute ma bibliothèque dans la montagne). La voici :

Antiquité = l’un et le multiple

Moyen Âge = l’horizontalité et la verticalité

Renaissance = l’extérieur et l’intérieur

Époque classique = la réalité et l’apparence

Époque moderne = le fini et l’infini

traversé et annulé par le fil

danse rituelle

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Je remarque combien fidèle est l’esprit au développement de sa pensée. Je résumais ainsi mon projet de thèse dans mon tapuscrit :

« Un fil poétique et philosophique vers une définition de l’identité, qui prend successivement une valeur morale, mythique, et métaphysique. »

Et je constate que c’est ce qu’a réalisé ma thèse, reprise près de trente ans plus tard avec un autre intitulé. J’ai aujourd’hui élargi le corpus à de nombreux auteurs, mais le seul fait que Schwob et Borges fussent deux des trois auteurs envisagés à l’époque eût nécessairement fait entrer la bibliothèque universelle dans ma thèse, dont le plan eût évidemment évolué aussi, tout en conservant cette structure annoncée en deux grandes parties, cette structure en miroir qui est aussi celle de ma thèse d’aujourd’hui et qui est une façon de donner pouvoir, dans le labyrinthe et au-delà, d’entrer, d’aller et venir, de sortir librement, grâce à la métaphysique de la création, grâce aussi à ce fil qui existe dans ma thèse actuelle entre ses nombreux éléments, ses nombreux détours, ses hypothèses et ses fictions, non pas grosse ficelle artificielle comme on en fait dans la littérature industrielle mais fil d’or ténu, requérant l’attention de celle et de celui qui fait le travail de lire, qui accomplit ainsi le travail de l’aventure en soi, comme disait Sarane Alexandrian. Et il ne s’agit pas d’une introspection, d’une affaire psychologique même si la psychologie en est, mais bien d’une aventure métaphysique, poétique, philosophique, l’aventure la plus haute qui soit, l’aventure qui détruit l’effroi mortel devant l’être qui mène l’homme à sa perte. Je suis follement amoureuse de la littérature, qui donne la vie éternelle.

Ayant rêvé hier que j’étais un oiseau blanc, c’est cette fois cet ancien dessin que, dans la continuité des jours précédents (et tout en écoutant Roger Caillois sur l’INA, où il vaut d’être abonné) j’ai repris, en superposant à la gouache originelle des couches de feutre, de crayons de couleur, d’acrylique, de stylo, qui lui donnent un caractère de costume d’Arlequin, aux multiples et divers tissus cousus. Et cette nuit j’ai rêvé que, sous ma forme humaine, je me déplaçais dans les airs, très naturellement.

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