Au défi de l’art & de la nature

« L’art est à l’opposé des idées générales, ne décrit que l’individuel, ne désire que l’unique. Il ne classe pas ; il déclasse. Pour autant que cela nous occupe, nos idées générales peuvent être semblables à celles qui ont cours sur la planète Mars et trois lignes qui se coupent forment un triangle sur tous les points de l’univers. Mais regardez une feuille d’arbre, avec ses nervures capricieuses, ses teintes variées par l’ombre et le soleil, le gonflement qu’y a soulevé la chute d’une goutte de pluie, la piqûre qu’y a laissée un insecte, la trace argentée du petit escargot, la première dorure mortelle qu’y marque l’automne ; cherchez une feuille exactement semblable dans toutes les grandes forêts de la terre : je vous mets au défi.

(…)

Le peintre Hokusaï espérait parvenir, lorsqu’il aurait cent dix ans, à l’idéal de son art. À ce moment, disait-il, tout point, toute ligne tracés par son pinceau seraient vivants. Par vivants, entendez individuels. Rien de plus semblable que des points et des lignes : la géométrie se fonde sur ce postulat. L’art parfait de Hokusaï exigeait que rien ne fût plus différent. »

Marcel Schwob, préface à ses Vies imaginaires

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edinburgh arthur seat pierre gravée

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edinburgh, arthur seat salisbury crags

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edinburgh, universityhier à Édimbourg, photos Alina Reyes

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Le sonneil rêve

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« Le sonneil a rêvé ». Je repense à ce lapsus que je fis un jour en lisant deux phrases de Walter Benjamin, l’une située vers le début de son article sur le surréalisme, l’autre à la fin :

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Quand vers le matin il s’allonge pour dormir, Saint-Pol Roux accroche à sa porte un écriteau : « Le poète travaille ».

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Un par un, ils échangent leurs mimiques contre le cadran d’un réveil qui sonne chaque minute pendant soixante secondes.

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Le fait est que les poètes, les yeux fermés aussi bien qu’ouverts, écoutent à chaque instant le réveil qui sonne, le sonneil qui rêve.

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Dans le même article (in Œuvres II, Folio Essais), Benjamin dit aussi :

Aucun visage n’est aussi surréaliste que le vrai visage d’une ville. Aucun tableau de Chirico ou de Max Ernst ne saurait rivaliser avec l’épure précise de sa forteresse intérieure.

cab,aujourd’hui sous la pluie à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Poétique de la prose, par Kenneth White et Saint-John Perse

les-affinites-extremes-21841-264-432« J’en arrive à la question de l’expression, à la poétique même, aux formes et aux forces de ce que j’aimerais appeler la « grande prose ».

Apollinaire demandait qu’on lui pardonne de ne plus connaître l’ancien jeu du vers. Quand Cendrars compose ce qui constitue sans doute le poème-manifeste du XXe siècle, il l’intitule La Prose du transsibérien. Depuis Baudelaire et Rimbaud, une poésie qui se débarrasse de la Poésie redécouvre le prosaïque, et plus précisément ce que Merleau-Ponty, dans la lignée de la phénoménologie, appelle « la prose du monde ».

Perse se situe, et puissamment, dans cette mouvance. « Je t’ai pesé, poète, et t’ai trouvé de peu de poids. » Dans l’œuvre de Perse, le poète « sort de ses chambres millénaires », laisse aux « hommes de talent » le « jeu des clavecins » et, reprenant le « rôle premier du chaman », « monte aux remparts », en compagnie du vent. Il s’agit de retrouver l’équivalent des « grands ouvrages de l’esprit », de ces « grands textes épars où fume l’indicible » : « Les grands livres pénétrés de la pensée du vent, où sont-ils donc ? »

Cela est magnifiquement dit. Mais c’est encore une question. Afin de pénétrer dans le grand champ, au-delà des questions, il faut entrer dans tout un processus dont la première phase est un élagage. »

(…)

« Pour atteindre un tel langage, pour écrire, sous l’inspiration de la pluie, ou de la neige, ou du vent, un poème du monde fait de terre et de rien, il faudrait entrer « au frais commerce de l’embrun, là où le ciel mûrit son goût d’arum et de névé ». Pour trouver une parole « plus fraîche que l’eau vive », « brève comme éclat d’os », capable d’exprimer « le monde entier des choses », il faut vivre sur les « caps intimes de l’exil » : « Qu’un mouvement très fort nous porte à nos limites et au-delà de nos limites. » Ce qui est envisagé alors devient de plus en plus précis.  « Les écritures aussi évolueront. Lieu du propos : toutes grèves de ce monde », écrit Perse dans Vents. C’est là, dans cet espace éloigné, ce « lieu d’asile et d’ambre », ce lieu de pierre (« les grands tomes de basalte », « la mémoire brisée du quartz »), ces « rives futures » qui « embaument la pierre nue et le varech », parmi « l’orage magnétique », parmi « les blancheurs », qu’on a une chance de trouver « les écritures nouvelles encloses dans les grands schistes à venir », et de connaître « le point extrême », « l’instance extrême ».

Voilà le Perse le plus lointain, et celui qui m’est le plus proche. »

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« J’ai commencé ce texte par une évocation des Pyrénées, le terrain de formation de Perse, où j’ai moi-même longtemps vécu », conclut l’écossais Kenneth White dans l’un de ces essais rassemblés dans Les affinités extrêmes (éditions Albin Michel, 2009)

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Festival de tournesols et humanité universelle

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« À mesure que l’homme progresse dans la civilisation et que les petites tribus s’unissent pour former de plus larges communautés, la raison seule recommanderait à chaque individu d’étendre ses instincts sociaux et sa sympathie à tous les membres de la même nation, même s’il ne les connaît pas personnellement. Une fois atteint ce point, seule une barrière artificielle pourrait empêcher cette sympathie de s’étendre à tous les hommes de toutes les nations et de toutes les races. »
Charles Darwin

boite lettres aujourd’hui devant et dans le Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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En marchant autour des Halles et en lisant les carnets de Léonard de Vinci

J’avais déjà lu ces carnets, du moins en partie, il y a quelques années. Le génie de Léonard, touchant à tout, arts, sciences, philosophie, s’y exprime comme un merveilleux poème kaléidoscopique. En voici quelques extraits, cueillis ici et là dans les deux tomes de ses carnets. Puis mes images du jour vers Châtelet.

« Comme les bas couvrant les jambes révèlent ce qu’ils cachent, ainsi la surface de l’eau indique la qualité de son fond. En effet, la partie de l’eau qui baigne le fond y rencontre certaines protubérances formées par les pierres ; elle les heurte, saute, et fait monter toute l’autre eau qui coule au-dessus d’elle. »

« Bien remplie, la vie est longue.
Dans les fleuves, l’eau que tu touches est la dernière des ondes écoulées et la première des ondes qui arrivent : ainsi du temps présent. »

« Comme une journée bien remplie apporte un paisible sommeil, ainsi une vie bien employée apporte une mort paisible. »

« Plus grande est la sensibilité, plus grand le martyre. »

« Toute notre connaissance découle de notre sensibilité. »

« Connaissance scientifique des choses possibles, soit présentes, soit passées. Prescience de ce qui pourrait être. »

« Jouissance – aimer l’objet pour lui-même et pour nul autre motif. »

« L’air, dès que point le jour, est rempli d’innombrables images auxquelles l’œil sert d’aimant. »

« L’œil, dès qu’il s’ouvre, contemple tous les astres de notre hémisphère. »

« Par conséquent, ô vous, étudiants, étudiez les mathématiques et n’édifiez point sans fondations. »

« De la musique de l’eau tombant dans son vase. »

« Mainte petite luisance est visible, qui se prolonge au loin. »

« Dès que l’air est illuminé, il s’emplit d’une infinité d’images, causées par les diverses substances et couleurs qu’il contient ; et pour ces images, l’œil est cible et aimant. »

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une fresque de Rieti, 1989, restaurée

une fresque de Rieti, 1989, restaurée

oeil

bonhomme

boulangerie

une œuvre de Keith Haring dans l'église Saint-Eustache

une œuvre de Keith Haring dans l’église Saint-Eustache

l'ancien marché aux légumes des Halles dans l'église Saint-Eustache

l’ancien marché aux légumes des Halles dans l’église Saint-Eustache

à vélo

seinece midi à Paris 1er, photos Alina Reyes

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Anges et tropes

« Les manuels croient à l’existence de poèmes dépourvus d’images, mais en fait la pauvreté en tropes lexicaux est contrebalancée par de somptueux tropes et figures grammaticaux. Les ressources poétiques dissimulées dans la structure morphologique et syntaxique du langage, bref la poésie de la grammaire, et son produit littéraire, la grammaire de la poésie, ont été rarement reconnues par les critiques, et presque totalement négligées par les linguistes ; en revanche, les écrivains créateurs ont souvent su en tirer un magistral parti. » Roman Jakobson, Essais de linguistique générale 1. Les fondations du langage

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oeil

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anges

hier et aujourd’hui à Paris 5e et 13e, photos Alina Reyes

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Être au travail de tout cœur dès cinq heures du matin trois ou quatre fois par semaine, découvrir des merveilles comme le sens, resté obscur pendant des millénaires, d’une brève phrase d’Héraclite, faire une descente à la friperie, en rapporter jupes, pantalons, hauts et vestes de bonnes marques et en bon état pour un total de 28,50 euros afin d’être bien habillée pour ses élèves à la rentrée, être aux anges.

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Substance du jour : couleurs du jour, avec Gilbert Durand et Paris

« Le rêve devant la palette ou devant l’encrier est un rêve de substance, et Bachelard note des rêveries dans lesquelles les substances communes : vin, pain, lait, se transforment directement en couleurs. (…) [à propos des manteaux colorés de diverses déesses] : Dans tous ces cas l’archétype de la couleur apparaît comme étroitement associé à la technologie du tissage, dont nous retrouverons également l’euphémisation à propos du rouet qui valorise positivement la fileuse. Constatons pour l’instant que la couleur apparaît dans sa diversité et sa richesse, comme l’image des richesses substantielles, et dans ses nuances infinies comme promesse d’inépuisables ressources. » Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire

En allant chercher à la bibliothèque Jean-Pierre Melville, à Tolbiac, cet ouvrage précieux qui fut longtemps l’un de ceux qui étaient constamment sur ma table (et qui en est à sa onzième édition bien que ce qui fut sa thèse avant d’être un livre soit peu appréciée de beaucoup d’universitaires – sans doute trop originale), j’ai pris quelques images de la ville en couleurs – sans rephotographier les fresques que j’ai déjà photographiées dans ce quartier du 13e.

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rue 1 tigre

rue 2 camion

rue 3 mort

rue 4 colonne dronne

rue 5 boucherie

rue 6 camion

rue 7 fresque

rue 8 maison blanche

rue 9 yeux

rue 10 mur

rue 11 vert bleu

rue 12 vegetalisation

Aujourd’hui à Paris 13e, photos Alina Reyes. La dernière est celle d’un espace végétalisé par les gens dans la rue, comme on en voit de plus en plus, celui-ci ayant la particularité d’être très décoré et coloré

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Bilal Berreni, Nicolas Bouvier et autres êtres aux semelles de vent : de la grande jeunesse

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Je l’ai déjà dit ici, pour moi Bilal Berreni, alias Zoo Project, est un Rimbaud du street art. Et je soutiens de tout cœur l’initiative de ses amis pour mieux le faire connaître et lui rendre hommage.

Qu’est-ce que la jeunesse, sinon la mémoire vivante du haut et grand âge dans lequel nous sommes nés ?

À Prilep en Macédoine (voir note précédente), Nicolas Bouvier décrit des « vieux plaisantins » pleins de légèreté et de joie enfantine, tels que j’en ai vu aussi dans le Sud marocain un demi-siècle plus tard : « semblables à ces bonshommes que les enfants dessinent sur les murs ».

« Seuls les vieux ont de la fraîcheur, une fraîcheur au second degré, conquise sur la vie.

Dans les jardinets qui ceinturent la ville, on tombe ainsi au point du jour sur des musulmans aux barbes soignées, assis sur une couverture entre les haricots, qui hument en silence l’odeur de la terre et savourent la lumière naissante avec ce talent pour les moments bien clos de recueillement et de bonheur que l’Islam et la campagne développent si sûrement.

(…)

Un autre matin que j’étais accroupi dans le jardin municipal en train de photographier la mosquée, un œil fermé, l’autre sur le viseur, quelque chose de chaud, de rugueux, sentant l’étable, se pousse contre ma tête. J’ai pensé à un âne – il y en a beaucoup ici, et familiers, qui vous fourrent le museau sous l’aisselle – et j’ai tranquillement pris ma photo. Mais c’était un vieux paysan venu sur la pointe des pieds coller sa joue contre la mienne pour faire rire quelques copains de soixante-dix-quatre-vingts ans. Il est reparti, plié en deux par sa farce ; il en avait pour la journée.

Le même jour j’ai aperçu par la fenêtre du café Jadran un autre de ces ancêtres en bonnet fourré, quelques pépins de passa-tempo dans la barbe, qui soufflait, l’air charmé, sur une petite hélice en bois. Au Ciel pour fraîcheur de cœur !

Ces vieux plaisantins sont ce qu’il y a de plus léger dans la ville. À mesure qu’ils blanchissent et se cassent, ils se chargent de pertinence, de détachement et deviennent semblables à ces bonshommes que les enfants dessinent sur les murs. Des bonshommes, ça manque dans nos climats où le mental s’est tellement développé au détriment du sensible ; mais ici, pas un jour ne passe sans qu’on rencontre un de ces êtres pleins de malice, d’inconscience et de suc, porteurs de foin ou rapetasseurs de babouches, qui me donnent toujours envie d’ouvrir les bras et d’éclater en sanglots. »

Nicolas Bouvier, L’Usage du monde

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Vu dans les rues du jour, lu dans la lecture en cours

street art 1ce graff fleurit sur les trottoirs (ici à Paris 13e) ces jours-ci

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il y a de nouvelles œuvres de street art toutes fraîches dans le 5e

street art 2

street art 3et là, entre deux Space Invaders : street art 4

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rue d’Ulm, autour de l’ENS :street art 5*

dans la même rue, sur le mur de l’EnsAD (Arts décoratifs)street art 6

*street art 7

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devant le Panthéon, des têtes et des signes par terrestreet art 8

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en face, l’Hôtel des Grands Hommesstreet art 10

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rue Lhomond, un minuscule square fermé, espace de nature sauvage au cœur du 5estreet art 12*

toujours en marchant

street art 13

street art 14

ici une œuvre de street art a été effacée ; le mur ne reçoit plus que l’ombre de la vitrine d’en face :street art 15

au coin de la rue Mouffetardstreet art 16

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street art 22ce matin à Paris 5e, photos Alina Reyes

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« Les rimes au bout des vers lèchent la terre des mots comme l’écume autour de l’île »

Aragon, Blanche ou l’oubli

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Jean Guéhenno, « Changer la vie ». Être libre, rendre libre

AVT_Jean-Guehenno_3424« On nait libre par grâce , comme intelligent ou beau. Ce vif instinct de la liberté est la plus grande chance sur le berceau, c’est lui qui assure le mouvement de l’espèce. Dans toutes les conditions, les plus humbles comme les plus hautes une sorte de certitude préalable avec laquelle semble-t-il, ils ont nés, rend certains hommes inaccessibles. Rien ni personne jamais ne les tient. Leur grande affaire est de n’être jamais accablés, écrasés par ce qui accable et écrase tous les autres, l’abondance ou l’absence de biens. C’est de sauvegarder autour d’eux l’air pour respirer, l’espace où l’esprit vit à l’aise, où le cœur se gonfle, la marge de la liberté. Ce sont eux vraiment les hommes biens nés. »

« Les philosophies ne sont jamais plus belles que quand elles sont encore poésie, découverte et conquête du monde. »

« Quand je fus à l’usine, je me pris pour les livres d’une véritable passion. Depuis elle ne m’a guère quitté : je n’ai plus cessé d’en acquérir et n’ai jamais pu me décider à en revendre un seul, si inutile, si mauvais qu’il soit, mais enfin désormais je les déteste ou les adore, je sais un peu ce qu’ils valent, de quelle comédie, de quelle foire ils peuvent être l’enchère et l’occasion pour ceux qui les écrivent et pour ceux qui les lisent ; surtout je sais que les vrais livres sont rares. »

Jean Guéhenno, Changer la vie
(autres extraits ici)
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L’inspecteur d’académie (je n’ai pas bien entendu son nom, voir note précédente) qui a accueilli les candidats au Capes de Lettres a lu une page de Jean Guéhenno sur le métier de professeur. Il avait raison, c’est un auteur qui vaut de ne pas être oublié.

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Suzanne Flon lit une page de Jean Guéhenno (« La Légende du siècle », 1977, A2)

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Archéologie de la rue, et de la Révolution

livres*

J’ai trouvé de vieux livres dans la rue, déposés soigneusement à côté d’une poubelle publique. Comme je venais de rapporter des livres à la bibliothèque, j’en ai pris deux que j’ai mis dans mon sac à dos vide. Voici un passage de la conclusion des Origines intellectuelles de la Révolution française, par Daniel Mornet. J’ai dû couper les pages au coupe-papier pour les lire, le livre, depuis cette réédition, la cinquième, de 1954, n’ayant pas été jusqu’ici ouvert.

« Quelle que soit d’ailleurs la diffusion de l’incrédulité et de l’inquiétude politique, elle nous apparaît moins importante qu’une évolution plus générale et plus certaine de l’opinion. La France tout entière se met à penser. À d’autres époques, au XVIe siècle par exemple, on peut aligner d’assez longues listes d’ouvrages tout pénétrés d’incrédulité ou d’audaces politiques. Mais ils ne peuvent intéresser qu’une élite assez restreinte. Dans son ensemble, la France se contente de lutter péniblement pour sa vie. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, au contraire, c’est la France moderne qui s’organise, c’est -à-dire un peuple qui ne veut plus se contenter de vivre mais qui veut apprendre et réfléchir. Partout les témoignages les plus certains de cette transformation se multiplient. Non seulement les témoignages indirects, le nombre croissant des ouvrages de discussion et leur succès, les exemples et les faits donnés par les mémoires, les correspondances, etc… ; mais aussi toutes sortes de témoignages directs : transformation de l’enseignement, académies provinciales, sociétés littéraires, chambres de lecture, bibliothèques, journaux provinciaux. La qualité de ces curiosités importe d’ailleurs autant que leur quantité. (…) Les curiosités viennent de mille sources, se répandent par mille canaux. (…) Ce qui les intéresse c’est, sans doute, très souvent la « philosophie », mais la philosophie telle qu’ils la concevaient et non telle que Taine l’a déformée, c’est-à-dire l’amour de la science, le désir d’apprendre et de réfléchir, de réfléchir non pas seulement sur les droits de la nature et sur le « contrat », mais sur toutes les sciences, sur toute la nature,, sur toute la vie. On voulait apprendre la géographie, les langues étrangères, la physique, la chimie, l’histoire naturelle et non pas seulement le déisme et le républicanisme. Le plus souvent on réclamait non pas des « systèmes » – presque tout le siècle, à partir de 1750, est dressé contre les systèmes – non pas des lois de l’esprit, mais des réalités, des lois expérimentales, des connaissances « pratiques » et « usageables ». (…)

Cet éveil si vaste, si actif, si ardent de l’intelligence n’a pas été limité à Paris ou à quelques grandes villes. Il a été celui de toute la France (…) À la veille de la Révolution, il y a partout des « têtes pensantes » ou qui, du moins, désirent penser. Et c’est une des raisons pour lesquelles la Révolution n’a pas été le coup de force d’une capitale traînant après elle un pays apeuré ou passif, mais l’aspiration d’un pays tout entier. (…)

C’est l’intelligence qui a dégagé, organisé les conséquences, voulu peu à peu les États généraux. Et des États généraux, sans d’ailleurs que l’intelligence s’en soit doutée, allait sortir la Révolution. »

Daniel Mornet, professeur de Littérature française à la Sorbonne, 1933

Le livre est disponible gratuitement sous forme électronique ici

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à la rue

chaise

cerveauces jours-ci dans les rues de Paris, photos Alina Reyes

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René Crevel, « Le clavecin de Diderot » (et le penseur de Rodin)

rené-crevel_3« Le poète, il est le plus sensible des clavecins sensibles, donc, de ce fait, le moins facile d’entre eux. Ses recherches, son alchimie, si verbale puisse-t-elle paraître, ne font point de lui un de ces spécialistes que la société volontiers protège, sachant que toute spécialité à soi-même confinée, ne risque guère de lui être danger.

Un contemporain de Diderot imagine un clavecin de couleurs, Rimbaud, dans le sonnet des voyelles, nous révèle le prisme des sons, les objets surréalistes de Breton, Dali, Gala Éluard, Valentine Hugo, sont des objets à penser amoureusement : la poésie, ainsi, lance des ponts d’un sens à l’autre, de l’objet à l’image, de l’image à l’idée, de l’idée au fait précis. Elle est la route entre les éléments d’un monde que des nécessités temporelles d’étude avaient isolés, la route qui mène à ces bouleversantes rencontres dont témoignent les tableaux et collages de Dali, Ernst, Tanguy.

Elle est la route de la liberté, une route qui ne veut pas se laisser perdre parmi les terrains vagues. »

Plus loin :

« en fait de penseur, devant le Panthéon des gloires nationales, un homme de bronze dont l’effort nous donne à penser que ça lui tombera des boyaux, plutôt que ça ne lui jaillira de la cervelle », c’est ainsi que René Crevel décrit le Penseur de Rodin. Et il poursuit :

« Un tel spectacle, d’ailleurs, nous évitera d’oublier que le Panthéon devait être une église, et, en tout cas, n’a pas été, comme il eût fallu, désaffecté, désinfecté, a conservé sa forme de croix.

Cette brute d’airain, sous son apparence de nudiste obtus, avec son anatomie d’adjudant, il est le digne successeur de Dieu, de l’Immobile, pour qui, étant donné ses attributs, la création n’est concevable que sous forme de divertissement fécal.

Quant à la bourgeoisie qui s’est donné pour mâle ce penseur à son image, elle prétend fruit de ses entrailles, de ses seules entrailles tout ce qui est esprit.

Elle veut faire croire que, forcément, de ses jupes, doivent sortir, aux plis de son cotillon, s’accrocher les intellectuels.

Que l’un, parmi eux, ne soit, se réjouisse de n’être, d’elle, issu, que tel autre d’elle s’éloigne, elle commencera par faire des petits signes d’amitié, des mamours. Elle ouvre son giron, elle ne demande qu’à être la maman Kangourou de tous les enfants prodigues.

Et si l’on ne veut pas habiter la poche où elle entasse tous ceux qui, par peur des intempéries, acceptent la tiédeur nauséabonde qu’elle leur a offerte ?

Alors, elle imite la plus rageuse des femelles, la Vierge Marie , alors, elle se métamorphose en Notre-Dame du coup de pied dans le bas-ventre. Il ne faut pas qu’on lui résiste. Elle entend, à la fois, pondre tout et tous et ne rien laisser de ce qu’elle a pondu. Elle s’adore au point de gober, comme si c’était des œufs du jour, ses moindres, ses plus vieilles crottes de bique. Elle ne se nourrit que de ses déjections, même et surtout quand elle fait la petite idéaliste. Sacre-t-elle basses certaines parties de son individu c’est afin de s’en mieux délecter. »

Le texte entier du livre se trouve sur wikisource

Image trouvée ici. Il s’agit d’un morceau d’une photo de Tristan Tzara et René Crevel par Man Ray

 

Langue française, patrie de « nations de toutes couleurs ». Par Jean Grosjean

Le 1er juin 1956, Jean Grosjean publiait dans la NRF un article sur les Éthiopiques de Léopold Sédar Senghor. La fin de son article s’ouvre à une réflexion magnifique sur la langue française. La voici.

Jean Grosjean à sa table de travail, photo Jacques Robert

Jean Grosjean à sa table de travail, photo Jacques Robert

 

« Ainsi se forment des constellations en Afrique avec une certaine présence arabe dans le ton parfois et jusque dans les mots sémitiques (quand on ne les a pas trop déportés vers les îles). Regarde, Europe, à ta droite, tes frères du Sud, ces benjamins, cet immense Yémen noir de l’Afrique. Ils ont comme toi reçu des semences du même vent d’est, du même arbre de connaissance de l’Éden, des choses qui se sont dites à Médine, qui s’étaient dites à Solyme, et, avec leur cœur à eux, regarde ce qu’ils en ont fait. Tu n’entendais pas leur langage, mais tu ne peux plus ne pas l’entendre maintenant qu’ils te parlent en français.  Écoute leurs joies qui ne sont pas tout à fait les tiennes peut-être, et leurs espoirs qu’ils te doivent un peu, dis-tu, et leurs souffrances qu’ils te doivent aussi en bonne partie sans doute, et cette justice que tu sus quelquefois clamer, l’accent qu’elle prend dans leur voix.

Cette langue française, Europe, tu la connais. Quand tu te barricadais contre les Arabes, les Mongols, les Turcs et d’autres, c’est elle souvent qui parlait avec eux par-dessus tes murettes et t’empêchait d’être une petite fourmilière à l’écart des hommes. Et maintenant ce Cham à l’âme insatiable, ce vrai fils d’Adam et d’Ève, ce curieux de l’origine qui osa regarder l’ivresse nue du père Noé, tu voulais croire qu’il se taisait. Et voilà qu’il sait le français dans ses plus subtils dédales et l’emploie à se faire reconnaître, à la fin.

Dirons-nous à Senghor et à d’autres comme lui ce que nous leur devons en ces jours ? Notre langue ne peut plus être l’apanage de l’État français et de quelques groupes (ou, comme un temps, des cours d’Europe) ; elle devient une grande patrie mentale où dialoguent à hauteur d’homme des nations de toutes couleurs. »

 

Des mots et des roses

« Il y allait, pour nous aussi, de la nécessité d’en finir avec l’idéalisme proprement dit, la création du mot « surréalisme » seule nous en serait garante, et, pour reprendre l’exemple d’Engels, de la nécessité de ne pas nous en tenir au développement enfantin : « La rose est une rose. La rose n’est pas une rose. Et pourtant la rose est une rose », mais,

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qu’on me passe cette parenthèse, d’entraîner « la rose » dans un mouvement profitable de contradictions moins bénignes où elle soit successivement celle qui vient du jardin,

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celle qui tient une place singulière dans un rêve, celle impossible à distraire du « bouquet optique », celle qui peut changer totalement de propriétés en passant dans l’écriture automatique, celle qui n’a plus que ce que le peintre a bien voulu qu’elle garde de la rose dans un tableau surréaliste, et enfin celle, toute différente d’elle-même, qui retourne au jardin. »

rose rose-minAndré Breton, Second manifeste du surréalisme

et photos Alina Reyes, à la roseraie du jardin des Plantes où les roses commencent à reparaître

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Des affiches et des mots

« L’épouvantail de la mort, les cafés chantants de l’au-delà, le naufrage de la plus belle raison dans le sommeil, l’écrasant rideau de l’avenir, les tours de Babel, les miroirs d’inconsistance, l’infranchissable mur d’argent éclaboussé de cervelle, ces images trop saisissantes de la catastrophe humaine… » André Breton, Second manifeste du surréalisme

En passant devant mon bureau de vote, j’ai photographié les unes à la suite des autres les affiches électorales – ce n’est pas moi qui les ai taguées, mais vous pouvez à volonté les mettre en relation, comme il vous semblera judicieux, avec l’énumération de Breton.

fillon-min asselineau-min mélenchon-min lassalle-min cheminade-min poutou-min hamon-min arthaud-min macron-min le pen-min dupont aignan-minaujourd’hui à Paris 5e

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Parole et images du jour

tulipes au square-min « L’œil perçoit mais l’esprit peut comparer, analyser, saisir des relations de cause à effet, des symétries etc. (…) bibliotheque museum-min « Le « livre de la nature » est donc « lisible seulement pour un œil abstrait », selon Cudworth, tout comme un homme qui lit un livre (…)square rené le gall-min« est capable d’apprendre quelque chose à partir de « traces noires sur une page. »bibliotheque museum-min (1)Noam Chomsky, Réflexions sur le langage

bibliotheque mnhn-mince matin et cet après-midi, au square René Le Gall et à la bibliothèque des chercheurs du Museum, photos Alina Reyes

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voir aussi, par Noam Chomsky (qui appelle à voter Mélenchon) : « Propagande et contrôle de l’esprit public« 

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Charles-Ferdinand Ramuz, « La pensée remonte les fleuves ». L’imagination

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photo Alina Reyes

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« On confond trop souvent en littérature invention et imagination. Il y a des écrivains extrêmement inventifs qui n’ont aucune imagination. Il est même de règle qu’invention et imagination sont des facultés qui s’excluent. L’invention s’intéresse aux faits (accompagnés ou non d' »images », le plus souvent non accompagnés d’images) ; elle est d’autant plus vive qu’elle les saisit en plus grand nombre et s’entend mieux à les combiner. L’imagination, elle, peut très bien ne s’intéresser qu’à un objet unique ; ce qui importe seulement, c’est l’état d’intensité qu’elle lui confère en faisant de lui une image. Voyez le roman-feuilleton où souvent l’invention déborde, où des milliers d’événements sont si bien amenés, se nouent et se dénouent avec tant de virtuosité : mais pas un n’existe vraiment, parce que pas un ne fait image. (…)

L’imagination seule fait voir, non l’invention. (…) [L’imagination] est un état de vie profond communiqué à la matière : comme si, plus on descendait dans la matière, plus on s’élevait dans l’esprit. »

Charles-Ferdinand Ramuz, La pensée remonte les fleuves

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Évolution des espèces et vanité des hommes

cailloux-min (1)au jardin des Plantes, Museum d’Histoire naturelle, photo Alina Reyes

« Malgré les malheurs de mon ambition, je ne crois pas les hommes méchants, je ne me crois point persécuté par eux, je les regarde comme des machines poussées, en France, par la vanité et ailleurs par toutes les passions, la vanité y comprise. » Stendhal, Souvenirs d’égotisme, chapitre 1

Comment en sommes-nous arrivés là ? Récapitulons, avant de poursuivre (car pour participer à faire avancer la chose, j’ai une merveilleuse idée de travail en tête) :

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Sarane Alexandrian, « Le surréalisme et le rêve ». Le poète à venir

Le premier passage est extrait de l’ « Argument » du tout début de ce livre, à la fois vision, réflexion et mémoire du surréalisme. Sarane Alexandrian le raconte de l’intérieur et par le biais de la place du rêve, un élément essentiel du mouvement jusque là délaissé par la critique. Les autres passages cités sont de la fin du dernier chapitre en forme de conclusion ouvrante, intitulé « Le poète à venir ». Un livre de vrai surréaliste, un livre qui, comme les manifestes de ses débuts, occupe une place essentielle dans l’histoire du mouvement, en le resituant, le restituant, le pensant avec l’autorité d’un compagnon de Breton jamais inféodé, jamais nostalgique, attentif à déceler finement les origines, les caractéristiques et les développements du surréalisme à travers ses différents acteurs. Son message me paraît plus que jamais urgent.

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deux fenêtres-mincet après-midi à Paris 5e, photo Alina Reyes

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« Le surréalisme est donc avant tout un « certain automatisme psychique », qu’il s’agit de dégager, de stimuler, de mettre en action dans la parole et dans le comportement, de favoriser, de faire prévaloir sur les autres modes de conduite. Cet automatisme psychique a pour référence essentielle l’ « état de rêve », mais ne se confond pas avec lui ; le rêve est un produit parmi d’autres d’une telle activité, et son intérêt fondamental vient principalement de ce qu’il en propose un exemple permanent et qu’il lui sert de modèle universel. Enfin, Breton reconnaît à bon escient qu’à l’époque où commence l’aventure collective dont il sera le meneur, l’état de rêve est encore mal délimité. Il apparaît dès lors clairement que le surréalisme, depuis son origine jusqu’à son ultime aboutissement, a été une prospection continue de l’état de rêve, afin d’en découvrir les véritables limites, beaucoup trop floues à travers la littérature, et trop restreintes à travers la psychologie. Partant de considérations sur « le peu de réalité », il a prouvé éloquemment que la seule manière de libérer l’homme des contraintes idéologiques, d’assurer à l’esprit des conquêtes inépuisables, était d’agrandir l’état de rêve, d’en préciser les prérogatives, et de donner un plein effet réel à tout ce qui émanerait de cette source imaginaire. »

« Le rêve est la grande force anti-œdipienne qui permettra à l’humanité de transgresser ses limites. L’écriture n’a de valeur absolue qu’en tant qu’elle laisse cette source s’épancher librement. (…) Le poète est un homme qui fait de ses désirs des réalités, et de ses rêves un moyen d’alimenter sans fin ses désirs.

(…) Le surréalisme a posé en principe que les investigations du poète devaient rivaliser en objectivité avec celles du savant. Mais il n’a pas accepté de faire du premier l’exploitant ou le vulgarisateur d’une découverte du second, estimant à la suite de Rimbaud, dans sa lettre dite du Voyant, que le poète, en surexcitant ses facultés, « devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit et le suprême Savant ! – car il arrive à l’inconnu ! »  »

Sarane Alexandrian, Le surréalisme et le rêve, Gallimard NRF 1974

J’ai eu la chance de connaître Sarane Alexandrian, qui m’avait appelée à collaborer à sa revue Supérieur Inconnu après avoir lu mon roman Derrière la porte, et qui me comptait parmi les surréalistes. C’était un poète humble et bon, plein de noblesse, d’érudition discrète, d’enthousiasme, d’amitié, de joie, de sourire.

Son site

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Alain Jouffroy, « Manifeste de la poésie vécue »

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« Le poète voit le monde comme un départ »

« A priori plus libre que le peintre, le poète est censé créer des espaces mentaux »

« Mais qu’est-ce qu’une beauté qui ne coïncide pas avec les circonstances, les aléas, les catastrophes, les rencontres de hasard, la géographie, l' »accidentalité », comme dit Matta, du terrain de la vie ? Celle d’un mannequin, enfermé sans corps dans une vitrine. »

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« En fait, rien, absolument rien, ne peut demeurer étranger à ce que les poètes vivent et écrivent. Ce sont des encyclopédistes ambulants. En cela, ils ne cherchent pas à devenir des « êtres exceptionnels », mais au contraire à se confondre avec l’immense anonymat des êtres vivants. »

« Telle que la pratique, parmi d’autres activités, l’art-maker, la poésie est aussi la révolte contre l’idolâtrie de l’oeuvre d’art, comme celle de la poésie elle-même. Il considère que les poèmes sont des moyens ne justifiant à l’avance aucune fin. »

« Un très grand nombre d’artistes – les artmakers qui, en Afrique, utilisent et transforment les objets de récupération, comme sait si poétiquement le faire, par exemple, Monique Le Houelleur, mais aussi partout ailleurs – sont en train de s’engager dans de nouveaux processus d’unification entre le réel, tout le corps du réel, et l’image.
Quelle « unification » ? Celle de l’art, du non-art et de l’anti-art. Conscient des limites inhérentes à tout art et des étranges, timides et inexplicables limitations auxquelles se condamnent le plus souvent les poètes et les artistes, l’artmaker se prépare toujours au pire, pare au plus pressé et crée à l’avance des passerelles, n’abandonne en aucun cas les parties créatrices en cours.
Il inaugure les temps qui viennent – c’est l’expression de Michel Guet – comme l' »âge du faire ». »

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« Aujourd’hui, on peut se donner les moyens d’être non seulement conscient de sa conscience, mais conscient de son inconscience. Ce fut celle des hommes de ma génération que de céder, par ignorance et par idéalisme, à certaines propositions que Heidegger a formulées à propos de Hölderlin. (…) La prééminence accordée à l’irréel, le doute latent exprimé en de telles circonstances par Heidegger sur l’existence même du réel, me font l’effet d’une fuite, éhontée (…) L’art de camoufler en fausse objectivité l’absence, volontaire, de « je », cet art propre à tous les idéologues et à tous les scientistes(…) a grandement aidé Heidegger, frappé par son dieu du silence, à se dissimuler devant Paul Celan la réalité même de l’inconceptualisable : l’holocauste. »

« La révolution telle que je la conçois commence par la poésie vécue. »

 

bouquet-minaujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

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