La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. 2) Traverser

Sergei Kirillov, Un courrier


« Il sait que sa propre intelligence de l’Écriture n’est pas encore cette pleine intelligence qui doit se répandre sur le monde, mais il a l’assurance d’en être l’annonciateur ; il sait que l’Ordre qu’il fonde n’est pas encore cet ordre parfait qui doit caractériser la société future, mais il a l’assurance qu’il en sera le précurseur. » (p.62)

« On peut le dire avec Dom Cyprien Baraut : par sa « transposition de l’éternel au temporel », Joachim de Flore nous apparaît comme « une figure unique dans l’histoire de la spiritualité au moyen âge ». Son utopie restait cependant médiévale. Modelée sur la Vierge Marie, prototype du silence intérieur, de la simplicité de vie, de la foi pure et candide, cette société d’hommes spirituels détachés de toutes »choses mondaines », aimables, pacifiques, menant une vie si limpide qu’ils paraîtraient venus du fond des cieux, d’hommes ayant percé le sens de tous les symboles et pénétré « dans la plénitude de la vérité », pouvant certifier qu’ils n’avaient rien rejeté de l’héritage chrétien mais qu’ils en avaient, sous l’action de l’Esprit de Dieu, transfiguré toute la lettre en esprit : assurément c’était bien, de toutes les utopies, la plus belle… Dans la longue suite de ses métamorphoses, elle deviendra souvent méconnaissable. Elle finira même par se muer en son contraire, à partir du jour où ce que l’abbé de Flore concevait comme l’oeuvre de l’Esprit serait envisagé comme devant advenir par les énergies immanentes au monde ou comme devant être effectué par la seule action de l’homme. » (pp 66-67)

Henri de Lubac se propose donc maintenant de faire l’inventaire de la postérité de Joachim, et de ses errements. Sans doute sa vision était-elle ambiguë : annoncer le règne de l’Esprit sur terre et l’attendre, c’était risquer, en transposant l’éternel dans le temporel, de perdre de vue l’éternel. Arrêtons-nous un moment sur cette question.

S’il n’est qu’un Dieu, la distinction entre éternel et temporel ne peut être qu’humaine. En Dieu il n’est qu’un temps, où l’éternel et le temporel s’épousent. Sans doute est-ce celui auquel aspire Joachim, comme le principe monastique.

Le Royaume est à venir, mais le Royaume est déjà là, tout proche. Car le temps est fractal. Chaque petite partie de son immense déploiement renvoie à, et rebondit sur, l’éternel sa source et son déploiement. Et son déploiement, son tout, se répercute et se donne constamment dans chacune de ses parties.

Or le déploiement du temps, tout en étant l’éternel, rejoint le temporel puisqu’il est aussi mouvement, être en train d’avoir lieu. Quel est ce lieu ? Sa création et à la pointe de celle-ci, l’homme en qui l’Esprit s’incarne et travaille. S’incarne : c’est la naissance du Christ. Travaille : c’est sa Croix. Une fois franchie et dépassée la Croix, le rapport s’inverse : ce n’est plus l’Esprit qui est dans l’homme, c’est l’homme qui est dans l’Esprit. Ce n’est plus l’éternel qui féconde le temporel (Marie), mais le temporel mort et ressuscité (le Christ) qui féconde l’éternel. Voilà la vraie conversion, la conversion totale, que nous attendons et nommons Parousie.

Oui, c’est un contresens de croire que le Royaume peut être de « ce monde », c’est-à-dire du temporel. La vie éternelle ne peut venir du monde mortel. La vie vient de la vie. Cela ne signifie pas que nous devons renoncer à la vie éternelle de notre vivant en ce monde. Ce à quoi nous devons renoncer, c’est au monde mortel. Le monde mortel ne peut que nous laisser cloués à la loi du temps mortel comme de mauvais larrons.

La naissance de Jésus, son entrée à Jérusalem et sa crucifixion sont des fractalisations d’une même opération pascale. Il s’agit de pénétrer le monde temporel en le fécondant puis de le traverser afin de lui ouvrir le passage vers le monde éternel. La fractalisation, nous le voyons là, n’est pas une perpétuelle répétition mais une avancée et une action performante. Le Royaume n’est pas un état à gagner, le Royaume est un être à vivre dans la fécondation.

 

La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. 1) Le pont

Vsevolod Ivanov, AnastasiaVsevolod Ivanov, Anastasia

Au cours de ces jours de montée à Pâques, je propose de cheminer avec cet ouvrage en deux tomes, paru aux éditions Lethielleux en 1979 – que je suis allée chercher cet après-midi à la bibliothèque et que je découvre avec vous -, en retenant les passages qui me semblent à la fois significatifs de l’ouvrage et en correspondance avec ma propre vision ou mon expérience ou ma conviction. Voyons pour commencer quelques passages des 60 premières pages. « Il » désigne Joachim de Flore.

« … bien qu’il ait également annoncé la venue d’un « saint pontife universel de la nouvelle Jérusalem », symbolisé par l’ange de l’Apocalypse montant de l’Orient pour inaugurer l’ère nouvelle… » (p.15)

« Il s’est élevé contre la prétention des intellectuels de son temps qui mettaient leur confiance dans leur propre « littérature » plutôt qu’en la « puissance de Dieu » et jugeaient de haut les « hommes spirituels ». Mais il considérait sans doute l’invasion de la scolastique comme opérant le retour à un vieux passé, contraire à l’esprit nouveau inauguré par la révélation chrétienne ; le type de savoir qui prétendait aux faveurs de ses contemporains lui paraissait sans doute figer la pensée dans un immobilisme rationnel, la rendre incapable de comprendre des pensées étrangères et de s’ouvrir à un avenir encore informulé, alors qu’il aspirait, au moins dans son subconscient, à en dégager une force propulsive. » (p.16)

« Pour lui, l’âge du Père s’étendait jusqu’à l’heure de l’Incarnation rédemptrice ; alors avait commencé l’âge du Fils, qui était encore celui de l’Église présente ; mais bientôt, déjà « initié » ou annoncé en figure, devait lui succéder, sur cette terre même, un troisième âge (il dit plus volontiers un troisième état, ou un troisième temps), le dernier, qui serait caractérisé par le règne du Saint-Esprit.
C’était là une transformation radicale. » (p.22)

« Francesco Russo, rappelant que Joachim « a toujours précisé que les Testaments étaient deux et non trois », ne conteste pas qu’il ait annoncé pour l’avenir un troisième état, mais soutient « que la nouveauté de ce troisième état devait consister uniquement dans l’ ‘intelligentia spiritualis’ des deux Testaments, jamais dans la substitution d’une nouvelle économie… ; le sacerdoce du Christ secundum ordinem Melchisedech ne serait pas aboli, mais restauré » ; l’Esprit-Saint verserait plus abondamment sa lumière intime dans l’esprit des fidèles, et un nouvel ordre contemplatif naîtrait. » (p.54)

« Dans le « troisième état du siècle », nous dit Joachim, l’Écriture devra être « spirituellement refondue » ; ce sera comme si de nouveau le Christ naissait, ressuscitait, insufflait son Esprit, envoyait ses apôtres fonder de nouvelles Églises, mais tout cela « dans l’Esprit » ; telle sera l’inauguration de ce « troisième état ». » (p.58)

« Cela suppose évidemment une profonde mutation de nos esprits et de nos coeurs : nous ne serons plus ce que nous fûmes, mais nous aurons commencé d’être autres. Qui ne désirerait une telle mutation ? Qui donc oserait soutenir que l’état du temps actuel doit nous suffire, comme si la doctrine spirituelle dont nous jouissons nous était assez lumineuse et comme si elle étendait en plénitude la splendeur de ses rayons sur le monde entier ? » (p.60)

 

Le livre de sable de Jorge Luis Borges, un coran

à Soulac-sur-mer. Photo Alina Reyes

 

Que cherche Borges ? L’inconcevable. Comment chercher l’inconcevable ? En le concevant. Borges conçoit des histoires que la raison peut concevoir afin d’en faire sortir quelque chose qui reste pour la raison inconcevable, et s’avère pourtant concevable par l’esprit, puisque le voilà conçu, quoique nous ne le puissions voir qu’obscurément, confusément comme dans un miroir, dirait saint Paul. Or, si nous ne pouvons le voir que confusément, les mots le disent précisément. En parfaite communion avec l’esprit, la parole dit ce qui dépasse la raison. En fait, le travail de Borges cherche l’immaculée conception, et la trouve, ou donne à l’auteur d’être trouvé par elle, de lui apparaître dans une lumière surnaturelle, qui laisse stupéfait. Par exemple, un disque qui n’a qu’une face (Le disque). Ou bien son fameux livre infini (Le livre de sable).

« Je l’ouvris au hasard. Les caractères m’étaient inconnus. Les pages, qui me parurent assez abîmées et d’une pauvre typographie, étaient imprimées sur deux colonnes à la façon d’une bible. Le texte était serré et disposé en versets. À l’angle supérieur des pages figuraient des chiffres arabes. Mon attention fut attirée sur le fait qu’une page portait, par exemple, le numéro 40514 et l’impaire, qui suivait, le numéro 999. Je tournai cette page ; au verso la pagination comportait huit chiffres. Elle était ornée d’une petite illustration, comme on en trouve dans les dictionnaires : une ancre dessinée à la plume, comme par la main malhabile d’un enfant.
L’inconnu me dit alors :
– Regardez-la bien. Vous ne la verrez jamais plus. »

Louis Massignon écrit à propos du Coran : « De ce livre, très tôt, les premiers théologiens (…) ont tiré une théorie générale de l’univers, selon laquelle il n’y a pas de formes en soi, ni de figures en soi. Dieu seul est, non seulement permanent, mais imminent, menaçant : Huwa al-Bâqî. Il n’y a pas de durée, mais des suites d’instants incommensurables. Pas de formes, des atomes perpétuellement détruits et recréés. On retrouve là un peu de l’occasionnalisme de Descartes. À l’opposé de l’inspiration grecque, idolâtre des formes en soi, des polygones fermés, des nombres, c’est un art du changement, de la dérivation, de l’algèbre, de l’inanimation des figures, puisqu’elles sont périssables, de la destruction des idoles. »

Ce que je vois c’est que ce livre de sable, « à la façon d’une bible », est une espèce de coran. Ce n’est pas pour rien que Borges emploie les mots hasard et chiffres arabes. Nous savons combien le désordre apparent du Coran déconcerte la raison. L’inquiète, même. C’est pourquoi les musulmans l’accompagnent de la sunna, d’un corpus de lois et pratiques, qui en quelque sorte neutralisent cette liberté par trop insolente et déstabilisante de l’esprit. L’esprit s’il est complètement désincarné attire l’homme au nihil, à la mort. Il peut conduire à la fixation dans la stupéfaction, éminemment anxyogène. Sans le secours de la conscience, de la raison, des règles de vie, il peut produire cette fascination morbide qui meut les « fous d’Allah » et les nihilistes. Le jamais plus prononcé par l’inconnu de Borges rappelle celui du corbeau d’Edgar Poe. Nous sommes ici au bord du gouffre.

« Il me demanda de chercher la première page.
Je posai ma main gauche sur la couverture et ouvris le volume de mon pouce serré contre l’index. Je m’efforçai en vain : il restait toujours des feuilles entre la couverture et mon pouce. Elles semblaient sourdre du livre.
– Maintenant cherchez la dernière.
Mes tentatives échouèrent de même ; à peine pus-je balbutier d’une voix qui n’était plus ma voix :
– Cela n’est pas possible.
Toujours à voix basse le vendeur de bibles me dit :
– Cela n’est pas possible et pourtant cela est. Le nombre de pages de ce livre est exactement infini. Aucune n’est la première, aucune n’est la dernière. Je ne sais pourquoi elles sont numérotées de cette façon arbitraire. Peut-être pour laisser entendre que les composants d’une série infinie peuvent être numérotés de façon absolument quelconque.
Puis, comme s’il pensait à voix haute, il ajouta :
– Si l’espace est infini, nous sommes dans n’importe quel point du temps. »

« Les lignes ne sont que des points qui se déplacent », écrit encore Massignon à propos de la « position théologique fondamentale » qui caractérise l’art islamique.

Ayant acquis contre une Bible ce fascinant livre de sable qu’il finit par qualifier de monstrueux, et qui lui rend une image monstrueuse de lui-même, le narrateur ressent la nécessité de s’en débarrasser.

« Je pensai au feu, mais je craignis que la combustion d’un livre infini ne soit pareillement infinie et n’asphyxie la planète par sa fumée.
Je me souvins d’avoir lu quelque part que le meilleur endroit où cacher une feuille c’est une forêt. Avant d’avoir pris ma retraite, je travaillais à la Bibliothèque nationale, qui abrite neuf cent mille livres ; je sais qu’à droite du vestibule, un escalier en colimaçon descend dans les profondeurs d’un sous-sol où sont gardés les périodiques et les cartes. Je profitai d’une inattention des employés pour oublier le livre de sable sur l’un des rayons humides. J’essayai de ne pas regarder à quelle hauteur ni à quelle distance de la porte.
Je suis un peu soulagé mais je ne veux pas même passer rue Mexico. »

Le livre de sable aura-t-il absorbé toute l’humidité de la bibliothèque ? Toute sa langue ? « Les lignes des paysages », écrit en conclusion de ses Remarques sur l’art musulman Louis Massignon, « sont amenuisées, les traits des personnages sont dépersonnalisés, dévitalisés : l’artiste ne doit pas essayer de « les faire vivre », Dieu seul a ce pouvoir, mais d’y faire allusion comme en rêve se dessine et s’esquisse la démarche d’une figure aimée. »

L’immaculée conception peut devenir une figure, aimante, aimée, bonne. Le risque du vertige demeure dans les souterrains de la langue, mais il est assumé et dépassé. Jorge Luis Borges, dont les textes très fréquemment interrogent avec inquiétude le christianisme, s’en rapprochant et s’en distanciant en même temps jusqu’à atteindre l’inconnu, peut se retourner en une forme d’espérance. Voyons par exemple les derniers mots de son Utopie d’un homme qui est fatigué :

« – Il va encore neiger, annonça la femme.
Dans mon bureau de la rue Mexico je conserve la toile que quelqu’un peindra, dans des milliers d’années, avec des matériaux aujourd’hui épars sur la planète. »

Pèlerins. Je vous aime tant, et je vous attends, depuis si longtemps.

à Soulac-sur-mer. Photo Alina Reyes

 

“…solitaires à la pensée pure, à la conscience limpide, qui dans la joie et la quiétude de leur coeur se complaisent en leur isolement à méditer sur le Seigneur dans la plénitude de leur chant de grâce. La vie de leur intelligence ne saurait s’exprimer, ils se nourrissent d’exemples bénis, dressés dans la vérité.

Ils ont déchiré le voile qui cachait les voies intérieures. C’est avec peine et par le secours de la vérité, qu’ils ont atteint l’état de quiétude, mais ils en sortent bientôt pour connaître la joie. Leurs désirs ne sont point des obstacles, l’éloignement de leur fin ne leur fait rien différer. Ils attendent le jour de la mort et prennent garde à ce qui le suivra.

Appelés du Seigneur, ils le cherchent, espèrent en lui et le servent. Ils sont sincères et leurs paroles sont de justice. Ils n’ont aucune crainte du pouvoir séculier ni du royaume de Satan. Ils sont plus précieux que tout homme, mieux gardés que tout peuple. Leur magnificence et leur grandeur d’âme sont insurpassables. Ils sont glorifiés dans les demeures de leur Père céleste et exaltés aux yeux des créatures. Nul ne peut les arrêter de toujours commémorer Dieu, nul ne les empêchera de le louer sans cesse. Leur langue ne vit que pour le chanter et le glorifier, leur coeur est envahi d’unité divine et de pureté.

Le monde leur cache son véritable aspect, mais ils le démasquent, le mettent à nu, le foulent aux pieds ; et ses trahisons, ses ruses, ils les connaissent ; il revêt pour eux ses parures les plus merveilleuses, ils le voient tel qu’il est ; il feint la douceur, mais ils le savent vaincu ; il leur sourit, ils sont de glace ; il veut les attirer, eux le repoussent. Ils jettent un regard clairvoyant sur la perfidie de ses oeuvres ; sa honte est étalée devant eux, il est sans emprise sur eux et ne peut en rien les atteindre.

Ils sont les purs amis de Dieu, les saints d’élection, les hommes aux yeux dessillés ; leurs ambitions ne sont pas de ce monde et leurs efforts trouvent toujours leur réponse ; leur âme est inondée de crainte céleste. Un conseil salutaire les dirige vers Dieu, puis à leur tour, ils deviennent pêcheurs d’hommes ; un marché les lie au Seigneur dont ils sont les bénéficiaires bienheureux.

Leur vie intérieure est pure et rend témoignage à la pureté. Leur coeur est balayé des souillures dans la grâce de leur élection. Ils sont armés de leurs provisions pour leur périlleux voyage, auréolés de crainte de Dieu et de salut. Sur le char de leurs ailes ils volent vers le but. Ils ont atteint la joie éternelle dans le baiser d’une immuable allégresse. Ils triomphent de la reddition des comptes, et sont sans crainte des châtiments à venir.

O mon enfant, choisis la félicité pour ton âme, avant que ne surgisse le regret tardif et vain, ou l’angoisse infinie.

Que Dieu nous révèle et te révèle la voie droite

Et nous conduise sur les sentiers du salut,

Par sa miséricorde et sa grâce abondante.

Amen.”

Bahya Ibn Paqûda, Les devoirs du coeur, Neuvième portique, L’ascèse. Traduits et présentés par André Chouraqui, éditions Desclée de Brouwer, 1972

 

Le visible et l’invisible, suite

à Soulac-sur-mer. Photo Alina Reyes

 

« Élevé de terre » par amour, il passe à l’invisible, et ce faisant devient l’invisible rendu visible. C’est ainsi qu’il attire à lui, l’invisible, les hommes visibles, les constituant comme son peuple invisible, que son corps rend visible.

Être c’est aimer. Plus l’être aime, plus il est, c’est-à-dire, il a puissance d’être.

Plus le visible est, c’est-à-dire plus le corps aime, plus l’invisible, c’est-à-dire l’Esprit, paraît, se révèle, oeuvre.

 

Le visible et l’invisible

à Soulac-sur-mer. Photo Alina Reyes

 

Plus le visible est, plus l’invisible paraît.

« Plus le visible est » ne signifie pas « plus le visible est visible », mais plus puissamment il est.

« Plus puissamment il est » ne signifie pas « dans une démonstration de force » mais plus intimement il est proche du réel, proche de lui au point de pouvoir le transformer.

« Transformer le réel » ne signifie pas « transformer la matière ou le matériau ou le biologique » mais transformer tout l’être en se faisant plus proche de lui que lui-même, en s’incorporant en lui.

C’est ce que disent toutes ces paroles : incarnation, transsubstantiation, eucharistie, royaume. Et aussi : « au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu ».

La transformation, c’est la transformation du visible en invisible. La transformation du visible en un invisible rendu visible par le passage de l’être lui-même dans l’invisible. Pour voir l’invisible, il faut être soi-même de l’invisible. Qui voit l’invisible est transformé, et ne se tient dans le visible que comme un ferment de l’invisible, un ferment de transformation du visible en invisible.

L’invisible est amour. L’amour, qui l’a vu ? Et pourtant presque tous les hommes savent qu’il existe, même quand ils ne savent pas que l’amour est Dieu, puisque Dieu est amour. L’amour peut se voir sur le visage d’un être qui aime, l’amour se voit dans ses oeuvres, son oeuvre de transformation du monde aveugle à l’amour, en monde qui vient à la vue : en monde où l’invisible paraît et se révèle. La transformation est création du monde qui entre dans l’amour.

 

Icône vivante

 

Mon coeur, mon amour, mon Poème,

ma beauté, ma douceur, ma fantaisie,

ma drôlerie, mon drame, ma vie,

mon Étrange, mon Témoin de la vie qui nous vient d’où nous ne savons pas,

mon énigme, mon trésor extraordinaire, mon don du ciel,

toi qui nous donnes à Le voir en nous faisant tomber par terre comme l’apôtre,

toi dont le regard nous regardant troue le monde,

y troue le petit passage par où nous faufiler pour entrer dans la voie de l’amour absolu,

mon enfant venue habiter avec moi par un rêve il y a si longtemps,
c’est toi en moi qui me donnas de tout donner.

C’est pour ça que je sais qu’avec tes frères, avec tes soeurs, vous êtes
les anges qui empêchent le monde de sombrer.
Merci à vous, petits signes lumineux dans les nuits des destins !