Amour au jardin

J’avais rempoté il y a quelques temps un bonsaï (ficus) offert par des camarades à l’un de mes fils. Dans un bac rectangulaire en plastique, n’ayant pas de céramique sous la main. Il a repris vigueur à merveille, c’est un bonheur de contempler ses nouvelles pousses et feuilles fraîches ! Je viens de rempoter aussi dans la jardinière de ma fenêtre, où ne poussent que des graines tombées du ciel, un minuscule rosier, qui tenait dans un pot de 5 cm de haut, qu’une amie lui avait offert aussi. Nous verrons s’il reprend vie !

Micro-jardinage, mais c’est du jardinage et c’est la bonne saison pour cela. Profitons-en ! Il y a bien longtemps, j’avais juste, sur mon balcon de HLM, une plantation de quelques trèfles à quatre feuilles. Je ne sais plus si elles m’avaient été envoyées par l’association Action contre la Faim où j’étais donatrice, ou bien si je les avais trouvées dans le Pif Gadget des enfants. En tout cas elles étaient liées à l’amour. Je les regardais pousser comme je contemplais, sur ce même balcon, les oiseaux venus manger mon pain, et je savais que c’était l’amour qui poussait.

Le roi est nu

Les États-Unis annoncent des preuves de ceci, de cela. Malheureusement ils nous ont trop fait le coup pour qu’on puisse leur accorder quelque crédit. Voilà où mène le mensonge : après avoir fait beaucoup de mal à autrui, il perd le menteur lui-même. Certes les États-Unis ne sont pas les seuls à mentir. Les autres mentent aussi, mais comme les Américains sont ou étaient le roi du monde, les voici aussi dotés du triste privilège d’être pour tous les autres le roi nu.

Rêvé que j’étais de passage chez François. En faisant un faux mouvement, il se luxait un muscle de la poitrine. Je m’inquiétais pour lui, je lui donnais des recommandations. Pendant qu’il allait se faire soigner, je partais me promener partout, dans la ville, dans la forêt, au soleil, sous la pluie, bienheureuse. Au retour, je lui demandais si cela allait mieux. Oui, cela allait mieux. J’étais contente. Je préparais le campement pour moi et mes enfants, avant le dîner.

Une star vend son château. Si j’avais un château, j’y fonderais une communauté. Je n’ai pas de château, je n’ai plus de maison, mais je fonderai quand même une communauté. Et nous réinventerons la vie, la famille, la communauté, et nous serons joyeux !

Manne, Cène, Ramadan

Dans la première sourate révélée au Prophète – paix et bénédiction sur lui -, sourate 96, dite « des Croyants », il est dit que Dieu a créé l’homme d’une adhérence. Tel est le sens du mot alaq, qui signifie par là également l’attachement amoureux, et peut aussi désigner un sang épais, du vin, une nourriture.

En cela nous pouvons voir notamment que le geste du Christ lors de la Cène est profondément sémitique. En donnant son corps et son sang, sous les espèces du pain et du vin, c’est l’amour de Dieu qu’il donne, cet attachement qui est aussi l’adhésion de la foi par laquelle nous avons été créés.

Le Coran dit que Dieu a fait descendre le Coran (20, 113), et avec le même verbe, que Jésus, fils de Marie, a fait descendre une table servie (5, 112). Dieu ne fait-il pas descendre sa parole comme nourriture pour les croyants ? C’est ce que manifeste aussi le jeûne du Ramadan, pendant lequel le croyant est appelé à se nourrir de la lecture du Coran.

La première sourate, Al-alaq, commence par le tout premier mot que l’Ange adressa à Mohammed – paix et bénédiction sur lui – : « Lis ! » Ce qui signifie, pour les lecteurs du Coran : essaie de comprendre ce que tu lis, ne t’arrête jamais de le lire, au sens de l’interpréter, car la compréhension de la parole de Dieu ne s’arrête pas, jusqu’à la fin des temps. Et cette parole qu’il faut lire, c’est Al-alaq, le sang dont nous avons été créés, l’écriture originelle, à la fois dans la langue de l’ADN et dans celle de l’Amour, qui nous donne la vie et chaque jour nous la redonne, comme une nourriture, comme la manne dont il est question dans la Bible (Exode chapitre 16) et dans le Coran (sourate 20, v. 81).

Manne en hébreu signifie : « qu’est-ce que c’est ? » Qu’est-ce donc qui nous tombe du ciel ? Se sont demandé les hommes en découvrant, au matin, « le pain du ciel » descendu pour eux pendant la nuit. De même les hommes auxquels il est dit « Lis ! », par la parole descendue via Mohammed une nuit, se demandent, devant le mystère du Coran : qu’est-ce que cette mystérieuse parole ? « Lis ! » : comme la manne, recueille-la et nourris-t’en. « Lis ! » : ne cesse jamais de t’interroger sur ce qu’elle signifie.

Pâques, la Compassion du Christ

En joignant le geste de l’eucharistie (rendre grâce à Dieu) à celui de la communion (nourrir les hommes de son être pour leur montrer que Dieu est uni à eux et qu’il les unit en Lui), Jésus lors de la Cène fait signe que sa Passion est en vérité une Compassion. Il ne souffre pas seul pour tous, il souffre avec tous ceux qui souffrent. Et c’est pourquoi il souffre plus que ne peut souffrir un homme, et c’est pourquoi il en meurt, et c’est pourquoi aussi il en ressuscite. Il ressuscite parce qu’il n’a pas souffert seul, il a souffert pour tous, les vivants et les morts. Sa mort n’est pas en lui seul, elle est aussi en tous les morts et en tous les vivants, qu’il ne peut pas abandonner à la mort. Quand il demande de manger, via le pain et le vin, son corps et son sang, en mémoire de lui, cela signifie : nous coressusciterons. En mangeant ce morceau de pain devenu son corps et en buvant ce vin devenu son sang, nous le prenons en nous corps et âme, parce que c’est notre propre corps, notre sang, notre chair, nos os, qui donnent corps à son âme. Et quand nous donnons corps à son âme, elle emporte notre corps dans son éternité. Et le temps des vivants et des morts devient une éternité prise en commun, en communion, une coéternité avec toute l’humanité, transportée en Dieu, l’Éternel.

Une preuve de cela est donnée dès le lendemain, au Golgotha. Jésus n’est pas le seul à être crucifié. Deux autres hommes souffrent aussi sur une croix. Sans doute, contrairement au Christ, chacun des deux souffre-t-il pour lui-même. Mais l’un d’eux va sortir de lui-même pour entrer en compassion avec Jésus, et aussitôt Jésus lui annonce que le jour même, il sera au paradis avec lui. La compassion transporte les mortels dans une autre dimension.

Manger le ciel

En fait ce sont huit pages par jour que j’ai écrites, les trois premiers jours (plus de 36000 signes, j’aime bien ce chiffre). Je continue, en beauté. La poésie ne veut pas me lâcher, ma foi je la laisse faire. Qui a jamais lu une chose pareille ? Je ne crie pas, dans mon euphorie, à mon génie, mais à la merveille qui fait que nous soyons chacun unique, et par là même universels. Comme la lumière est belle ! Vive le printemps ! La nuit quand je dors, le matin quand je sommeille encore un peu, je me vois en train de peindre, c’est-à-dire je vois la peinture en train de se faire, sur du bois, non des tableaux finis mais des peintures en cours, dans leurs détails vivement colorés où je marche comme sur un chemin. Ah il faudrait mille vies. Mais après tout nous les avons, et bien davantage encore.

Belles nouvelles

Jésus à la mosquée, un « calumet de la paix durable » entre musulmans et chrétiens congolais. « Pour prévenir le fâcheux précédent du conflit interreligieux de Centrafrique risquant de déborder en RDC, Musulmans et Chrétiens congolais se liguent pour la paix durable ». Dans une mosquée de Kinshasa, l’Imam Cheick Mounir Fadel a organisé une célébration de la fête de la Nativité du Christ. À lire sur Digitalcongo.net 

Un neurochirurgien fait dix kilomètres à pied dans la neige pour sauver un homme. « Vous êtes un homme bon », lui a dit l’infirmier-chef quand il l’a vu arriver. « J’ai l’habitude de marcher » a dit simplement le Dr Zenko Hrynkiw. À lire dans Lematin.ch

Entrée dans l’année du Cheval. Aujourd’hui c’est le Nouvel An chinois. « La vie de l’homme sur la terre est comme un cheval blanc sautant un fossé et disparaissant soudain ». Autres maximes chinoises sur le cheval sur Chine-informations.com

Accords, accord !


*

Je suis retournée chanter, dans l’un des chœurs dont je faisais partie il y a quelques années, avant mon exil. D’abord nous avons travaillé When I’m gone, comme les collégiens de cette vidéo. Chanté à un rythme beaucoup plus rapide, très agréable dans les jambes. Puis j’ai eu la divine surprise de découvrir qu’ils étaient en train de commencer à apprendre le Kyrie de la Messe en si de Jean-Sébastien Bach, une œuvre que j’adore. Je ne l’ai jamais chantée, mais à force de l’écouter je connais par cœur la partition des sopranos. Je suis alto, je dois donc tout apprendre. Quelle extraordinaire merveille. Chaque voix est un chef-d’œuvre.

Ensuite je suis allée boire un thé à la mosquée, avec le chef et un ténor. Les moineaux faisaient leur concert, l’un a volé si près de mon visage que j’ai senti le bout de son aile me frôler.

Être d’accord avec Dieu suffit.

Demain 2014

1

L’arbre de vie dans la forêt la nuit, acrylique sur bois (Isorel) 18×30 cm

*

Et malgré tout ce que m’ont fait subir un tas d’imbéciles, je suis et je serai toujours la même, la même que celle que j’étais aussi loin que je m’en souvienne, à l’âge de quatre ans, à l’âge de sept ans, à l’âge de quatorze ans, à l’âge de dix-sept ans, à l’âge de trente ans, de quarante-quatre ans, de cinquante-cinq ans. Et ainsi en est-il de chacun de vous. Certes il est possible de tuer un être humain, à force de lui faire du mal, mais pas de le changer, ni de le détruire. C’est-à-dire que même une fois mort, il est toujours ce qu’il fut toujours.

Alors qu’est-ce que l’appel à la conversion, au changement ? Un appel à vivre. Non pas à changer d’être, mais à changer de milieu. À quitter le milieu de la mort pour le milieu de la vie. À se laisser arracher à la mort par la vie. Qu’est-ce que le milieu de la mort ? Le mensonge. Qu’est-ce que le milieu de la vie ? La vérité.

Chaque homme sait très bien, au fond, s’il vit dans le mensonge ou dans la vérité. Souvent il ne le sait que très au fond, là où c’est sombre d’être si au fond, là où il ne regarde jamais. Mais s’il va y voir, il saura.

Chaque homme sait très bien, aussi, que le mensonge le perd, et que la vérité le sauve, même si elle semble moins facile, plus risquée, presque impossible parfois. Mais comme c’est le métier du skieur d’affronter la pente, c’est le métier de l’homme d’affronter la vérité. C’est alors, quand il s’y lance, qu’il peut commencer à connaître la délivrance qu’elle donne, et puis la grâce, et l’assurance de l’éternité. C’est alors qu’il peut savoir ce que c’est de marcher sur les eaux. De voler mieux qu’un oiseau. D’habiter partout. D’être pour toujours, au-delà du temps.

Passage à la peinture

Adam et Eve sans haut ni bas va être le premier d’un petit triptyque. Je suis très très heureuse de peindre. Depuis que j’ai acheté pour la première fois de la peinture acrylique, il y a exactement quatorze jours, je n’ai pas arrêté : dix-huit œuvres d’autodidacte débutante, et justement j’aime être débutante. Je l’ai écrit quelque part, quand j’étais enfant je voulais être écrivain parce que j’aimais lire et écrire mais aussi parce que ce qui m’attirait, c’était la vie d’écrivain. Non bien sûr celle de l’écrivain salonnard, qui croit ne rien pouvoir, mais celle de l’écrivain sur l’île déserte, qui la peuple de lui-même, de ses écrits et de ses lecteurs. Je n’ai jamais quitté l’île déserte, le royaume. Et maintenant je la peuple en peignant. La vie du peintre aussi m’a toujours attirée. J’ai vécu plus d’un an avec des artistes du monde entier, à la Cité des Arts, rue Norvins à Montmartre puis quai de l’Hôtel de Ville. C’était le paradis, comme ensuite l’atelier où j’ai vécu quelques mois en colocation avec un peintre rue Albert dans le 13ème. C’est seulement depuis le paradis que l’on peut recréer le monde, de même que Dieu se tient dans son royaume et crée de là. Au paradis, Dieu y est, c’est pour cela que la création advient à travers qui s’y tient, et s’y laisse traverser. Pour tout le monde.

Un

En peignant, je me rappelle quand j’ai peint le mur du fond de la grange, en blanc, et les encadrements des portes et des fenêtres, en rouge. Avec mon frère et d’autres personnes, nous avons transformé cette étable d’estive en maison. Je ne l’ai plus mais d’autres très chers l’ont, et c’est toujours le paradis. Je me rappelle aussi quand nous vivions en colocation avec un peintre, O et moi, combien j’aimais aller dans son atelier, un autre paradis. Mon atelier ici à Paris est un tout petit espace, une table sur tréteaux dans la pièce commune qui nous sert de salon, de bureau et de chambre. Au fond de la table, contre le mur, sont alignés mes Bible, mes Coran, mes dictionnaires d’hébreu et d’arabe (pour le grec, j’utilise les dictionnaires numérisés), le Mathnawî de Rûmi, Voyage. Puis le pot à stylos, crayons et marque-pages, le pot à pinceaux, et la panière à peintures et autres couleurs. Quand je veux peindre, je pousse mon petit ordi et je mets le chevalet de table à la place. Je peins debout pendant des heures, oubliant de boire et de manger tant que ce n’est pas fini. J’aime beaucoup le côté chantier, comme quand j’allais sur les chantiers avec mon père, plâtrier, dans mon enfance. Quand je vois ce qui peut paraître à d’autres des scènes de démolition ou même de ruines, j’en suis bienheureuse car pour moi ce sont des scènes de construction. Les Pèlerins d’Amour sauront comment être Pèlerins d’Amour en voyant dans quel esprit je vis, j’ai vécu. Il ne suffit pas par exemple de dire que nous sommes indépendants des institutions, il faut le prouver. Les œuvres de bienfaisance sont des pansements sur les plaies du système, elles ont leur utilité mais ce qui sauve c’est le pouvoir de voir derrière la façade du système ses ruines, et dans ses ruines un chantier. Ma parole n’est pas un prétexte ni un paravent ni un instrument, elle est au fondement, à la racine, elle est la racine et l’accomplissement, le chantier et la maison construite, elle est l’alpha et l’oméga. C’est ainsi seulement, par la manifestation d’une parole et d’une vie indissolublement épousées, unies, que vient aux hommes la lumière, la libération.

Vincent

3511264_6_6d34_this-image-provided-by-nasa-shows-typhoon_5733b05ffb10d2899ba3579c4fa731cd

le typhon sur les Philippines vu de la navette spatiale (AP/NASA)

*

« Un jour, j’ai vu un beau tableau ; c’était un paysage au crépuscule. Dans le lointain, sur le côté droit, une rangée de collines, bleues dans la brume du soir. Au-dessus de ces collines, la gloire du coucher de soleil, les nuages gris bordés d’argent et d’or et de pourpre. Le paysage est une plaine ou une lande, couverte d’herbe et de ses pailles jaunes, car c’était l’automne. À travers le paysage, une route conduit vers une haute montagne, loin, très loin ; au sommet de cette montagne, une ville, éclairée par les rayons brillants du soleil couchant. Sur la route avance un pèlerin, un bâton à la main. Il est en route depuis déjà très longtemps, et il est très fatigué. Et c’est alors qu’il rencontre une femme ou une silhouette vêtue de noir qui fait penser à la parole de Saint Paul : triste, mais en tout temps joyeux. Cet ange du Seigneur a été placé là pour encourager les pèlerins et répondre à leurs questions. Et le pèlerin demande : ‘La route continue-t-elle toujours à monter ?’ Et la réponse est : ‘Certainement, jusqu’au bout, fais attention.’ Et il demande à nouveau : ‘Et le voyage durera-t-il toute la journée ?’ Et la réponse est : ‘Du matin, ami, jusqu’à la nuit.’ Et le pèlerin continue son chemin, triste, mais en tout temps joyeux.’ »

Je trouve cet extrait d’un prêche de Vincent Van Gogh, datant de la fin octobre 1876, dans son Oeuvre complet, par Ingo F. Walther et Rainer Metzger, aux éditions Taschen. Le texte de ce sermon a été adjoint à ses Lettres, mais malheureusement il ne figure pas dans leur édition par Gallimard, qui m’a été offerte par O à plusieurs reprises au cours des années. Je suis très proche de Vincent, qui m’accompagne nuit (avec sa nuit étoilée) et jour (avec son champ de blé) depuis ma prime adolescence, à bien des égards. La familiarité avec les langues et la communion avec la vérité nous venant d’être venus d’ailleurs, de l’au-delà de la mort. Lui né un an après son frère mort-né, et ayant reçu son prénom, moi née avec un jumeau, frère ou sœur resté à l’état d’embryon.

Nous sommes les pinceaux et les couleurs de Dieu. Ceux qui font le monde d’ici-bas sont aveugles. Ceux qui y voient doivent être des yeux pour les hommes, quoiqu’il en coûte de par leur incompréhension radicale.

L’histoire

rtx14epk

photo Reuters

*

 

« Quoi qu’il en soit, les Roms ne sont pas vraiment les bienvenus à Mitrovica. En 1999, Roma Mahala, le quartier rom de cette ville industrielle peu attrayante, avait été entièrement pillé, brûlé et ses 8000 habitants chassés (photo ci-dessus) par la résistance albanaise antiserbe, l’UCK, qui s’installait au pouvoir dans le fourgon de l’Otan – de l’armée française en l’occurrence. Durant l’été 1999, des gendarmes français patrouillaient dans cette zone dévastée où le moindre montant de porte avait été détruit. Il n’y avait plus âme qui vive : les habitants avaient fui vers la Serbie, le Monténégro voisins, voire en Europe occidentale.Les Roms du Kosovo subissaient alors la vengeance de la majorité albanaise, qui les accusait d’avoir collaboré avec le régime nationaliste serbe, honni et vaincu.L’histoire récente du Kosovo – qui a été placé sous protectorat de l’Otan et administré durant dix-huit mois (1999-2001) par Bernard Kouchner pour le compte des Nations unies – a aggravé la situation des Roms ». L’article entier de Jean-Dominique Merchet est à lire sur son blog Secret Défense.

Mitrovica est paraît-il une ville très pauvre, mais très belle. J’en suis heureuse pour Leonarda et sa famille. Dommage que leur promenade de ce dimanche ait été gâchée par une agression. Un peu comme, géographiquement et dans l’histoire de Cortazar, Budapest est séparée en deux, Mitrovica est, géopolitiquement, divisée par la rivière qui sépare Serbes et Albanais, deux communautés restées hostiles l’une à l’autre depuis la guerre, et que le pont lancé au-dessus de l’Ibar ne suffit pas à réunir.

En dormant, depuis hier, je croyais que c’était Leonarda qui dormait à ma place, je me sentais ronde comme elle, d’ailleurs j’ai pris un kilo d’un matin à l’autre. Je sais que c’est en lien avec La Lointaine, l’histoire de Cortazar d’où je tiens mon nom, je sais qu’il a vu quelque chose et que cela vit.

À l’heure où j’écris ceci il fait 13 degrés à Mitrovica, demain il fera 20, soleil et doux. En fait c’est toute la France qui est aussi là-bas, et même plus que la France puisqu’on parle de cette histoire un peu partout dans le monde. Que cela leur plaise ou non, les destins des hommes s’entrecroisent. Et ceux qui sont bien installés feraient mieux de penser qu’un jour, eux ou leurs enfants pourraient avoir à se retrouver à mendier l’aide de mieux lotis.

Union, joie

On ne désunit pas une famille de bohémiens, pensais-je ce matin en écoutant la famille Reyes, alias les Gipsy Kings, chanter Hotel California, dans leur fantastique version que nous avons écoutée des dizaines et des dizaines de fois, le son à fond, en famille dans notre grange, les portes ouvertes, dehors et dedans, la joie au cœur, songeant aussi à la marque d’incompréhension totale, voire de volonté plus ou moins consciente de détruire une identité, que constitue l’offre faite à Leonarda de se séparer de sa famille.

Je lis sur google books les larges extraits de Gadje-Romale, un patchwork tsigane, par Olivier Fouchier, un travailleur social, également homme de théâtre, qui témoigne et réfléchit. (Son livre, papier ou numérique, est aussi disponible à l’achat sur publibook).

Après O et S qui avaient lu Francis K et l’avaient beaucoup aimé, J se lève ce matin, brandissant le manuscrit qu’il vient de finir : « Vraiment génial ! » Je venais de lui envoyer par mail le lien pour la cantate de Bach, arrangée par Busoni, jouée par Sokolov, Ich ruf zu dir.

Leonarda

joconde_gros_plan_2

« La deportacion de la alumna gitana Leonarda Dibrani avergüenza a Francia », titre El Pais.

Le récit des professeurs de Leonarda fait pleurer.

« Le maire de Levier, Albert Jeannin, m’a alors passé au téléphone un agent de la PAF qui était dans son bureau : son langage était plus ferme et plus directif, il m’a dit que nous n’avions pas le choix que nous devions impérativement faire stopper le bus là où nous étions car il voulait récupérer une de nos élèves en situation irrégulière : Léonarda Dibrani cette dernière devait retrouver sa famille pour être expulsée avec sa maman et ses frères et soeurs ! Je lui ai dit qu’il ne pouvait pas me demander une telle chose car je trouvais ça totalement inhumain …  il m’a intimé l’ordre de faire arrêter le bus immédiatement à l’endroit exact où nous nous trouvions, le bus était alors sur une rocade très passante, un tel arrêt aurait été dangereux ! Prise au piège avec 40 élèves,  j’ai demandé à ma collègue d’aller voir le chauffeur et nous avons décidé d’arrêter le bus sur le parking d’un autre collège (Lucie Aubrac de Doubs). J’ai demandé à Léonarda de dire au revoir à ses copines, puis je suis descendue du bus avec elle, nous sommes allées dans l’enceinte du collège à l’abri des regards et je lui ai expliqué la situation, elle a beaucoup pleuré, je l’ai prise dans mes bras pour la réconforter et lui expliquer qu’elle allait traverser des moments difficiles, qu’il lui faudrait beaucoup de courage… Une voiture de police est arrivée, deux policiers en uniforme sont sortis. Je leur ai dit que la façon de procéder à l’interpellation d’une jeune fille dans le cadre des activités scolaires est totalement inhumaine et qu’ils auraient pu procéder différemment, il m’ont répondu qu’ils n’avaient pas le choix, qu’elle devait retrouver sa famille…Je leur ai encore demandé pour rester un peu avec Léoanarda et lui dire au revoir (je l’a connais depuis 4 ans et l’émotion était très forte). Puis j’ai demandé aux policiers de laisser s’éloigner le bus pour que les élèves ne voient pas Léonarda monter dans la voiture de police, elle ne voulait pas être humiliée devant ses amis ! Mes collègues ont ensuite expliqué la situation à certains élèves qui croyaient que Léonarda avait volé ou commis un délit. Les élèves et les professeurs ont été extrêmement choqués et j’ai du parler à nouveau de ce qui s’était passé le lendemain pour ne pas inquiéter les élèves et les parents.» (le récit entier est à lire sur le blog de RESF sur Médiapart)

http://dai.ly/x160c1w

La dette

Au cinéma La Clef une projection d’Afrique 50, le très beau film de René Vautier, suivie d’une présentation du film dans son contexte par Alain Ruscio ; puis projection de De sable et de sang, autre court-métrage, sur Vautier cette fois, de Michel Le Thomas, suivie encore d’un débat avec Damien Millet, du CADTM, Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde.

Afrique 50 est un chef-d’œuvre tourné à l’âge de vingt-et-un ans et monté par Vautier avec ce qu’il put récupérer des bobines qui lui avaient été confisquées par la police. En 1949, fraîchement sorti de l’IDHEC, le jeune homme, ancien résistant, avait été envoyé faire un film sur les bienfaits de la colonisation quant à l’éducation. Mais une fois sur place, la vérité lui commanda un tout autre ouvrage. L’administration coloniale se rendit compte qu’il ne filmait pas ce qu’il fallait. Un commissaire de police fut envoyé fouiller sa chambre pour lui prendre ses bobines. S’ensuivit une bagarre au cours de laquelle Vautier jeta par la fenêtre le policier, qui se cassa le bras. Après quoi, le cinéaste poursuivit son film en fuyant à travers l’Afrique de l’Ouest, un temps hébergé par le fondateur du Rassemblement démocratique africain, Félix Houphouët-Boigny (avant que ce dernier ne soit « retourné », dit Alain Ruscio, par le ministre de la France d’outre-mer de l’époque, François Mitterrand).

Afrique 50 sort la même année que le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire. Mais l’opinion publique, convaincue que la colonisation est nécessaire au niveau de vie des Français et apporte aux peuples colonisés la civilisation, reste très éloignée de toute contestation du fait colonial. Afrique 50 est le premier film anti-colonialiste, alors que, rappelle Alain Ruscio, le cinéma existe depuis cinquante ans. À l’exception de l’Humanité et des revues anarchistes, toute la presse de l’époque (en particulier Le Figaro et Le Pèlerin, distribué dans la France profonde), de même que le cinéma de l’époque (de Pépé le Moko à Princesse Tam-Tam en passant par Le Bled), véhicule les mêmes schémas racistes et colonialistes. Et les socialistes votent les crédits pour la guerre en Indochine jusqu’en 1953. Dans ce contexte la spécificité du film de Vautier est d’autant plus remarquable.

Un jour, ajoute Michel Le Thomas, René Vautier fut blessé par une remarque que lui fit Jean Rouch, dont les films ethnographiques étaient très prisés et largement portés par les distributeurs. Mais l’optique de Vautier fut toujours de chercher à montrer, non pas ce qui sépare les hommes, mais ce qu’ils ont en commun, par-delà les cultures. Ce qui lui valut une vie marquée par une multitude d’empêchements, dont un an d’emprisonnement et la censure d’Afrique 50 pendant plus de quarante ans. Aujourd’hui encore son œuvre est méconnue, même si le nom de Vautier a fini par faire son apparition dans le Dictionnaire du cinéma de Larousse, où d’abord il ne figurait pas, au motif qu’il n’était « pas cinéaste, mais militant ». Tel est le prix, pour qui dérange – un tout autre prix que ceux que les festivals décernent.

Dans De sable et de sang, Michel Le Thomas raconte un épisode dans la vie de René Vautier. Ce dernier s’était rendu il y a vingt ans à Akjoujt, en Mauritanie, sur un site minier abandonné. Avant de repartir, il avait laissé sa caméra à un jeune homme, qui lui envoyait en France des images du quotidien de ces gens qui, avec la mine, avaient perdu leurs pâturages et leur ancien mode de vie, et après la mine, tout le reste. Un jour on informa Jean Vautier que sa caméra, marquée à son nom, avait été retrouvée, échouée sur une côte marocaine où avait fait naufrage un boat people. C’est ainsi qu’il apprit la mort de ce jeune homme, noyé comme tant d’autres sur le chemin du dernier espoir. (Bien sûr j’ai pensé à Mohammed, qui quelques années après mon livre Moha m’aime partit sur un boat people lui aussi, qui heureusement ne coula pas. Et à la bêtise et l’absence de cœur de ces germanopratins qui sur France Culture taxèrent ce livre de néo-colonialisme, tant leur est insupportable un témoignage d’amitié vraie avec les pauvres, et plus encore avec des Arabes pauvres). Le débat qui suivit, sur la demande d’abolition de la dette des pays du Tiers Monde, tombait à point. Qui doit quelque chose à qui, dans ces affaires ?

Je vous apporte la vie future

1

cet après-midi au jardin des soeurs de l’Adoration, Paris, photo Alina Reyes

*

Dans l’histoire comme dans la nature, certaines choses qui paraissaient devoir durer toujours parfois s’effondrent ou se transforment d’un coup. La vie de l’être est bondissante. Ce qui nous semble présent est déjà passé. Ce qui nous semble futur incertain est déjà né. La vie est violemment adorable.

*

*