Le sublime

dans la maison de Dieu, photo Alina Reyes

 

« Nous sommes tous les quatre plantés devant la fenêtre du premier étage, et nous scrutons l’obscurité, suspendus dans le noir d’une foi aveugle – guettant la prochaine trouée dans les nuages qui nous permettra d’entrevoir le retour de la lune de l’autre côté.

Il me vient soudain à l’idée que ce dont nous venons d’être témoins ressemble à quelque chose que nous aurions pu voir dans un film, dans un spectacle de prestidigitation mis en scène par Hollywood – tout cela n’a été qu’une illusion – et pourtant l’événement laisse un sillage de réalité, une authenticité dépassant ce que nos sens nous disent que nous venons d’observer. Alors que je me tiens devant cette fenêtre avec ma famille, je comprends qu’il existe une distance fixe entre le sublime et la représentation du sublime, et nous restons là tous les quatre dans l’ombre, dans l’obscurité, chacun ayant parfaitement conscience de cet écart et s’installant confortablement dans cet espace : le dos tourné vers l’un, le visage tendu vers l’autre. »

Rick Bass, Le journal des cinq saisons

Demain est l’Aïd El-Fitr, la fête de fin du Ramadan.  J’ai lu ce matin le tout petit livre sur les 99 noms divins que j’ai trouvé l’autre jour à la librairie face à la mosquée. Voici la page d’un beau site consacrée à ces Noms, avec leur commentaire par Ghazali, indiquant la nature de la possible participation humaine à ces qualités divines.

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JOIE

 

Hier soir en allant avec Jo chercher Syd à la gare, j’ai fait cette photo d’un livreur à moto sur laquelle il était écrit :

URGENT
SANG

Presque quatre semaines que les deux frères ne s’étaient pas vus, c’était leur plus longue séparation. À la sortie du train notre Sourit-Toujours a dit qu’il avait voyagé à bord d’une voiture pleine de religieux de retour de Lourdes. Il y avait aussi une famille d’Indiens de retour de pèlerinage, dont une jeune fille vêtue d’une robe blanche « transparente », et il a remercié Jésus, ajoute-t-il en levant les yeux au ciel, avec son éternel sourire d’ange.

Les motos et les trains sont les ânes d’aujourd’hui. Nous sommes arrivés à la maison à minuit, il faisait plein jour de joie.

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Un bon jour pour vivre

Photo Alina Reyes

 

« On », toujours sous le couvert d’un masque ou de l’anonymat, continue à m’insulter, ou à me faire parvenir des messages pour me faire part de son plaisir à l’odeur de la mort qui menace. Janus est bête.

Je relis l’Évangile de Luc, qui est vraiment un homme merveilleux. J’aimerais travailler sur ses écrits, peut-être pourrais-je le faire un jour. Pourquoi pas dès maintenant ? C’est que j’ai un autre projet en cours, un très beau, pour l’amour, et puis les peintures il faut que je les fasse même si je ne suis pas peintre, comme tout le reste cela se présente à moi de façon impérieuse et je m’acquitte en toute confiance envers le travail de l’Esprit, qui me commande. En toutes choses Dieu sait ce qu’il fait, si vous vous en remettez entièrement à lui vous pouvez être assurés absolument, non pas pour ce qui vient des hommes, mais pour ce qui vient de lui.

Aujourd’hui je fus à Lourdes par le cœur et par l’internet, aussi longtemps que le temps que je passais dans la prairie, il y a si longtemps déjà, à simplement écouter et sentir et voir, et comme alors, ce fut très doux. Aujourd’hui, et encore ce soir, et demain et chaque jour, ce fut, c’est et ce sera un bon jour pour vivre la douceur de l’âme, et nous sommes éternels.

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Assomption

Alina Reyes

 

Marie fait la vaisselle. Elle frotte, frotte la marmite. Les assiettes, une à une, retrouvent leur belle propreté. Ce soir de nouveau elle préparera un repas, toute la famille mangera, puis il faudra relaver les assiettes et les plats. Ainsi va la vie. Marie approuve. Marie voit que cela est bon. Le travail qui fait vivre l’amour, la vie. Qui se mélange au bonheur. De donner, de partager, d’être ensemble. D’avancer doucement dans le temps, pas après pas, respiration après respiration. Le souffle rend l’avancée légère, fait monter l’âme et le corps au ciel.

Marie étend sous le ciel la lessive. Le linge blanc resplendit au soleil, il sent bon. Il a touché le corps bien-aimé de Jésus, le corps bien-aimé de Joseph, son propre corps à elle. Corps humain, petit âne fidèle qui porte notre sang tout au long de notre voyage ici-bas. Le linge aussi aime servir, puis aller à l’eau, puis au soleil. Les années l’affinent comme elles affinent la peau des hommes, la rendent de plus en plus fragile. À la fin le tissu laisse tout à fait passer la lumière. Marie dit oui au mystérieux travail du temps. Marie habite au paradis.

Marie sort. En chemin elle sourit, à tout, à tous. Elle n’en revient pas de la beauté du monde. Toujours, c’est comme si elle le voyait pour la première fois. Tout est splendide. L’olivier au bord du sentier poussiéreux. Les pauvres maisons de pierre et de terre. Le chant des oiseaux. Les mouvements d’une nuée. La vie nue des animaux. Et surtout, surtout, les yeux des enfants, des hommes, des femmes. Des puits vivants, où l’on voit Dieu. Marie est celle qui dit oui, sauf quand il faut dire non. Sans quoi, elle ne serait pas la Vierge Marie. Oui à tout ce qui vient de Dieu, non à ce qui vient du serpent. La douce Marie connaît le combat pour protéger la pureté, et aussi la force d’inertie comme résistance aux violences. Marie songe, et parfois Marie pleure.

Marie se lève la nuit pour l’enfant Jésus quand il pleure. Pourquoi pleurent-ils, les petits ? Si c’est de faim, heureux sont-ils, car leur mère se lève et ils sont rassasiés. Si c’est de mélancolie, si c’est de sentir les premières douleurs du pèlerinage terrestre, si c’est d’obscur désir de la lumière, heureux sont-ils aussi. Car leur père ou leur mère vient à eux et les prend dans leurs bras. Heureux sont-ils, car ils sont consolés. Et la béatitude se lit sur leur petit visage, se reflète sur celui de qui les regarde. Ainsi en est-il de l’homme avec Dieu : Marie rend grâce.

Marie et Joseph ont perdu leur enfant. L’angoisse étreint leur cœur, ils le cherchent dans la ville. Mais non, il n’était pas égaré. Détaché, simplement. Ils le retrouvent dans le temple, occupé à débattre avec les savants. Aux affaires de son Père, comme il dit. Ainsi il n’est plus leur petit. Il prend la liberté que lui donne le ciel. Le cœur de Marie se fend un peu, un temps est passé, un autre vient. Et elle approuve.

Marie est au pied de la Croix. L’abîme s’ouvre sous son corps tout entier. Les enfers, elle y descend avant même le corps de son fils mort. Mais il est mort d’amour, par amour pour ce monde, ces enfants, ces femmes, ces hommes, tout cela que Marie aime tant. Et elle accepte. Comme lui. Comme elle l’accepte lui, comme elle l’accepta tout entier, tout entière, depuis la visite de l’ange qui le lui annonça.

Marie continue à vivre. Joseph son mari n’est plus de ce monde, mais leur fils qui était mort, il est vivant. C’est ainsi, il n’y pas à donner d’explications. L’explication est dans le cœur de chacun, s’il l’y cherche. Le cœur de Marie, le coquelicot de sa jeunesse, n’est plus qu’un brasier d’amour et de douleur. Marie sourit. Ce qu’elle donne à voir, c’est sa joie.

Marie parle avec le ciel, où est son enfant. Parfois il s’y fait voir, il y fait signe. Là-haut, ou bien ailleurs. On le sait à quelque chose dans la lumière qui devient vivant, et se met à parler sans paroles. Marie fait la vaisselle, étend la lessive, s’occupe des enfants, des faibles. Et pendant tout ce temps elle converse en secret avec la lumière qui vit, là dans le silence de l’aube, le mouvement de la nuée, la danse des arbres sous la caresse du vent, et surtout, surtout, dans les yeux des enfants, des femmes et des hommes. Et bien avant son heure, bien avant l’heure pour elle de quitter cette terre, c’est bien au ciel qu’elle est montée déjà et qu’elle vit, étrangère ici-bas où il lui est demandé de demeurer quand même. Répondre oui, il y a longtemps qu’elle n’y songe plus. Elle est devenue elle-même le oui.

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Ce texte est publié dans un numéro double de Pèlerin pour le 15 août, avec d’autres dans un cahier sur Marie.

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