Sauvage

Longs chapelets de rêves splendides, sauvages, hier et cette nuit. Dormant sous une tente tout au bout de la Fin des Terres avec O, à côté de la grande tente ronde des oiseaux, leur campement. Par l’ouverture de la nôtre, je les contemplais, par l’ouverture de la leur. Le matin venu, dans sa lumière vivante, déchirante, arrivée d’une grande manifestation, là, jusqu’au bord de l’eau, de l’océan. Je prenais mon appareil photo dans notre voiture et je la photographiais. Je photographiais notamment l’un des manifestants, qui portait un panneau aussi grand que lui, tout écrit ; puis il me demandait si j’accepterais d’écrire un livre retraçant son engagement politique. La route nous attendait, O et moi, mais il n’était pas impossible de tout faire, cela restait à voir. Hier mes rêves se terminaient sur des noms de personnes et de lieux, que j’inventais, qui me venaient, nus, étranges et beaux comme du début du monde.

*

Franchissement

Je prépare dans ma tête mon roman inouï, « Histoire de l’être », qui sera un peu, si Dieu le veut, L’Iliade et l’Odyssée du temps qui vient. Ce matin en me réveillant j’ai compris encore quelque chose sur ce fameux « être ». Appuyée sur de nombreux travaux accomplis par des chercheurs de différentes disciplines, notamment scientifiques, et bien sûr aussi sur mon expérience propre, je vais de découverte en découverte. Le tout est d’analyser et de synthétiser. C’est justement ce que j’adore faire. Le travail est immense, et donc la joie aussi. C’est un travail pour l’essentiel invisible, et il donne toute quiétude parce qu’il s’accomplit dans l’assurance que même s’il ne pouvait être achevé en ce monde, il le serait dans un autre, de la même façon ou d’une autre, et pour tous les mondes. Et ce que j’aurai achevé en ce monde, je le parachèverai quand je n’y serai plus, car j’ai franchi les portes du temps.

L’ange de la nuit

L’ange descend et monte sur l’homme la nuit.

Ses ailes grand ouvertes pleines d’écriture

Cachées dans la ténèbre se déploient sans bruit

Par la respiration d’une pauvre âme pure.

 

Ange venu d’ailleurs relever la souffrance

Comme les sentinelles au portail se relaient,

Sais-tu pourquoi ce monde est gâté de cœurs rances,

De manipulateurs et de manipulés ?

 

Oh, qui déchirera la croûte de leurs yeux ?

L’ange s’approche encore et son aile t’effleure,

T’entoure et te transporte au véritable lieu.

Les morts ne savent pas pourquoi les vivants pleurent.

*

Passeport

Mes muscles de panthère bougent dans mon jeans

Rouge. Transsibérien tout chaud, je roule, trace

Au milieu des neiges terrestres et célestes

La route des anciens aux nouveaux univers.

Huilée, articulée, je joue, file le oui

Aux noces de la vie avec la vie-toujours.

Je marche dans l’espace, dans les inter-espaces,

Délestée et présente à jamais près des miens

Dans l’amour que j’émets, ma main et mon parfum,

Mon souffle maternel, mon baiser sur leur front,

Viatique et passeport des voyages à venir.

*

Écrire et fêter

reflets au jardin du monastere,*

Écrit hier les douze dernières pages d’une petite pièce de théâtre que j’avais promise à une toute jeune petite troupe, sur les indications de son chef. Avec une grande joie dans le sang. Du coup cette nuit, encouragée par O, j’ai trouvé un autre sujet pour écrire une plus grande pièce. Et j’ai toujours en tête, en préparation, le roman sur l’histoire de l’être, et la thèse au sujet fantastique et basée sur une grande découverte que j’ai faite. Voilà, je suis chez moi, comme partout.

Aujourd’hui nous fêtons un anniversaire à la maison, je vais passer l’après-midi à cuisiner. Mais avant de m’y mettre, voici quelques citations de Franz Kafka que je retrouve en consultant l’un de mes anciens cahiers, issues de lettres à Max Brod.

« Je veux bien partager mon cœur avec des êtres, mais pas avec des fantômes qui jouent avec les paroles. »

« Un enfant se met en colère quand son château de cartes s’écroule parce qu’un adulte a poussé la table. Le fait est pourtant que le château de cartes ne s’est pas écroulé parce qu’on a poussé la table, mais parce que c’était un château de cartes. Un vrai château ne s’écroule pas, quand même la table serait débitée en bois de chauffage, il n’a besoin d’aucune fondation d’emprunt. »

« La vérité ne fait que détruire ce qui est détruit. »

« L’essence même de l’art » est de « créer la possibilité d’une parole vraie d’être à être. »

« Je suis parti de chez moi et il me faut continuellement écrire chez moi, quand même tout chez-moi serait depuis longtemps emporté dans l’éternité. Toute cette littérature n’est rien d’autre que le drapeau de Robinson sur le plus haut sommet de l’île. »

*

Le Vivant

semephoto Alina Reyes

*

Mon univers écrit a la forme de l’Univers. Je ne parle pas de sa partie visible, la trentaine de livres publiés, mais de l’ensemble, visible et invisible. L’ensemble est vivant, évoluant. Ceux de mes livres publiés sur mon site sont déjà légèrement différents que lors de leur première publication. Mais le plus fantastique, ce sont les manuscrits. Il y a ceux qui sont perdus, notamment mon Journal d’adolescente, plusieurs cahiers courant sur plusieurs années, et que j’ai brûlés vers l’âge de dix-sept ans. Perdus mais ayant laissé leur trace dans mon esprit et continuant à agir. Il y a ceux qui ont traversé le temps, le plus souvent de façon partielle, sur des feuilles de papier dactylographiées, aujourd’hui un peu jaunies, et dont certaines manquent. Il y a ceux qui sont restés dans des ordinateurs devenus inutilisables. Et tous ces manuscrits sont souvent en partie récupérés, réinsérés dans d’autres textes plus récents, publiés ou non publiés. J’ai plusieurs livres en ce moment tout écrits, et notamment un roman composé de différentes façons à partir de la même base. Les éditeurs n’en veulent pas, ils veulent des livres composés et formatés selon les limites du monde tel que les voit l’homme limité, formaté. Mais je m’émerveille moi-même des merveilles produites par tous ces textes, et du fait qu’à partir des mêmes textes plusieurs livres coexistent dans mon ordinateur, plusieurs états du même livre, un peu comme dans la variabilité quantique. Lucie au long cours, Derrière la porte, Forêt profonde et Voyage notamment, sont eux-mêmes construits ainsi, de façon mouvante et libre, selon des formes pleines de rappels, de passages, de variations. Hier soir j’ai rassemblé pour Syd, qui veut monter une pièce, des passages, sauvegardés au sein d’un autre livre non publié, d’une pièce de théâtre inachevée, écrite il y a un quart de siècle. Il a été enthousiaste, aussitôt ses idées ont fusé pour récupérer la base et la redévelopper à sa façon. Deux nuits plus tôt j’avais rêvé que nous jouions ensemble au théâtre, voilà que le rêve arrive au jour, transposé. Tout est vivant, tout est merveille, joie, beauté.

Jaillissements

visitation du jeune homme de caillebotte,

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Jaillissement sur jaillissement, le sujet de ma thèse ouvre des perspectives extraordinaires, voire vertigineuses. Incroyable puissance de la vie. Ce qu’on appelle pensée n’est rien d’autre que la vie, ou bien ce n’est que fausse pensée.

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J’ai fait en rêve une phrase de réflexion linguistique, une phrase sur l’être de la langue, qui contenait le mot « préxome », néologisme produit par le rêve. Disant à la fois « presque homme » et pré-x-homme » (x comme en mathématiques et en biologie, notamment), et d’autres choses encore notamment avec l’anglais « home », ce terme est indubitablement lié à mon autre micro-rêve d’il y a quelques jours, sur la permutation du monde.

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« J’insiste sur ce fait qu’il n’est pas sûr qu’il soit possible de décrire un jour l’origine du langage », dit Noam Chomsky au cours de cette conférence que je suis en train d’écouter. Or j’ai de mon côté trouvé quelque chose d’inouï sur ce sujet. Tout cela bouillonne et fuse et jaillit en moi, de tout cela je prends note et tout cela va être écrit.

Qu’importe la matière, pourvu que le génie s’exerce

48en chemin vers chez nous, photographiée par O

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Hier quand je suis arrivée dans la salle d’attente de Pôle Emploi, où j’avais rendez-vous pour m’inscrire, s’y trouvait P., un homme sans abri que je connaissais quand j’étais bénévole dans une association. Il ne m’a pas vue, mais peut-être n’a t-il pas souhaité me voir, ayant une raison pour cela : la dernière fois que nous nous sommes rencontrés, c’était quelque temps après que j’avais quitté l’association – il m’a abordée dans la rue, nous nous sommes mis à parler joyeusement, puis à la fin j’ai vu que quelqu’un, d’un peu plus loin, était en train de nous filmer. Il s’agissait de l’une des manœuvres de dossier et de surveillance, complètement contre mon gré bien entendu, faites dans l’optique de contrôler la mise en œuvre de mon ordre des Pèlerins d’Amour. Cela a duré des années, j’ai toujours continué à refuser ces indignités, c’est pourquoi rien ne s’est fait. Mais ce qui m’est revenu en voyant hier P., et alors que je me retrouvais un peu comme lui en train de chercher à me « réinsérer » dans la société, c’est le même sentiment de tristesse que lorsque j’avais vu ce type à la caméra, il y a quelque trois ans, alors que P. repartait (et je ne l’avais plus jamais revu, il avait ensuite brusquement quitté le quartier), la tristesse pour lui, qu’on avait poussé à trahir quelqu’un qui ne lui avait jamais fait de mal, en l’occurrence moi. Ceux qui lui ont fait cela, alors qu’ils étaient censés lui apporter leur aide, manquent-ils à ce point d’empathie, qu’ils ne se rendent pas compte de la blessure que cela peut constituer pour une telle personne, sensible et fragile ? Que les installés habitués à toutes les compromissions m’aient trahie de même ne les a peut-être pas beaucoup marqués, endurcis qu’ils sont. Mais il n’en est pas ainsi avec des gens qui se retrouvent à la rue justement parce qu’ils n’ont pas eu assez d’aptitude à la compromission. Comment peut-on oser les utiliser comme s’ils n’avaient pas d’âme ? Et cela, au nom du bien qu’on prêche ? Honte aux abuseurs, ils se déshumanisent eux-mêmes, au point de ne même plus avoir conscience de leurs fautes, de la faute dans laquelle ils baignent en permanence et qu’ils trouvent normale.

Au cours de ma conversation avec l’employé de Pôle Emploi – très aimable – j’ai eu soudain l’idée que je pourrais travailler en bibliothèque, comme Borges. Après avoir pris le temps de me promener à la Butte aux Cailles (cf note précédente), et photographié les nouvelles œuvres de street art du quartier, une fois à la maison je me suis renseignée sur internet. J’ai découvert qu’il existait un concours pour être conservateur de bibliothèque. Aussitôt j’ai eu envie de le préparer et de le passer. Il semble que les inscriptions soient closes pour 2015, alors je ferai le suivant, incha’Allah. La Société des Gens de Lettres m’a accordé une aide pour passer le moment difficile, financièrement, que je traverse, je lui en suis très reconnaissante. En janvier je saurai si ma demande de bourse au Centre National du Livre a été acceptée – ce serait la première fois que j’aurais une bourse et si je dois en avoir une, ce serait vraiment le bon moment. J’ai tendance à critiquer l’assistanat, mais je suis heureuse de savoir que la solidarité peut encore fonctionner dans cette société, quand c’est vraiment nécessaire. Si je n’obtiens pas de bourse pour mon livre je continuerai à chercher du travail, j’y crois. Hier soir j’ai eu soudain l’idée aussi que je pourrais reprendre le chemin de l’école et préparer une thèse de doctorat de littérature comparée, qui pourrait me permettre de donner des cours à l’université, ce qui me plairait beaucoup. De nouveau j’ai cherché des informations sur les possibilités d’inscription, puis après un bref dialogue avec O, j’ai trouvé mon sujet. Si fantastique qu’il m’a tenue un bon moment éveillée dans la nuit, puis m’a réveillée ce matin. Avec ce sujet je continue à me sentir proche d’Alexander Grothendieck, dont bien sûr je ne peux comprendre les travaux mathématiques, mais dont je peux avoir tout de même une approche, par l’intuition et l’amour. Ainsi mon sujet de thèse, mon roman en préparation et même la préparation du concours de conservateur sont-ils tous liés, comme l’éventail d’une même vision à développer, tout en ayant en vue la démarche de Grothendieck, si proche de la mienne. J’ai là un fantastique travail à réaliser, et je me sens d’attaque à tout mener de front : ce qui est grand, difficile et salvateur est si exaltant ! La vie est absolument extraordinaire, et si belle. Tous les vivants sont géniaux, qu’ils le sachent ! Que la journée vous soit douce et souriante.

Le début

alexander-grothendiecka-t-on jamais vu plus beau sourire ? et ses écrits sont pleins de moments de pure grâce ; d’amour, de bonté, d’intelligence humble et foudroyante ; je l’aime follement

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Cette nuit j’ai rencontré Alexander Grothendieck. Près, très près. Comme il dit, c’est dingue : dès l’instant où j’ai vu son nom, j’ai été irrépressiblement attirée par lui, que je ne connaissais pas. Je ne peux pas me détacher de lui, je ne le veux pas non plus. Ce n’est que le début.

ses livres en ligne :

Récoltes et semailles

La clef des songes, ou Dialogue avec le bon Dieu

Engendrements

grece-couleuren Grèce à 17 ans, photographiée par une compagne de voyage allemande, Éva

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Tu me tues fut le premier titre de Forêt profonde. Il s’agissait d’un crime moral, tel que dit par Sade, cité dans mon texte pour expliquer ce qui m’avait été fait. Le fait est que je mourus en effet, perdant mon nom, mon identité. Le fait est aussi que Dieu ne le permit pas, et que je suis redevenue vivante, dans mon intégrité. Je viens d’entendre un linguiste dire que les hommes avaient inventé le langage afin de pouvoir raconter les histoires fondatrices de leur société, comme celle du meurtre d’Abel par Caïn, afin de prévenir que cela ne devait pas se reproduire. Je ne sais s’il a raison, mais s’il a raison, les hommes ont bien échoué. Quant à moi, j’ai d’autres visions sur l’apparition du langage, et je vais les creuser.

Je lis La clef des songes d’Alexander Grothendieck (voir lien dans la colonne), dont j’essaie par ailleurs de comprendre le génie mathématique. Je vois d’ores et déjà que des découvertes que j’ai faites par la langue ont été faites aussi par les mathématiques. Platon dit dans le Cratyle que Socrate dit que selon Héraclite, « tout fait place, rien ne reste en place ». Je lis ceci comme une leçon de géométrie très avancée (disons, au niveau d’Alexander Grothendieck). On interprète le « ta panta rei » hériclatéen (« toute chose coule », « tout coule »), dans le sens « tout passe ». Sans doute est-ce assez fidèle à la pensée d’Héraclite. Cependant j’y entends, moi : tout flue. Il y a là une dynamique propre au vivant. « Tout passe » ne signifie pas seulement « tout meurt ». J’y entends « tout passe à travers », comme le font l’eau et le sable. Je lis ceci aussi comme une leçon de physique quantique. Ce qui était mort a pu paraître vivant, mais est repassé dans la mort. Ce qui était lumière a pu paraître disparu dans l’ombre, mais est toujours lumière. Tout flue : tout voyage, rien de vivant ne se perd.

La connaissance vient par toutes les langues, pas seulement les langues au sens linguistique du terme. Les rêves aussi par exemple, comme l’a compris Grothendieck, sont une langue d’accès à la connaissance. Hier j’ai fait un rêve métaphysique difficile à raconter. Il s’agissait d’une veine, et d’une permutation qui se produisait, ou devait se produire, à l’intérieur de cette veine, la veine qui contenait notre monde.

J’ai des rêves récurrents. Entre vingt et trente ans à peu près, je rêvais souvent de fauves, lions, tigres… avec lesquels je vivais, que j’élevais. J’avais dans mes rêves la conscience du danger que cela représentait, mais pas de peur. Un sentiment de beauté, d’extrême, et de devoir. Ces rêves ont passé quand je me suis mise à écrire, plutôt, pour élever les fauves. Depuis la toute jeune adolescence, je fais aussi, de façon récurrente, le rêve que je marche dans l’air, au-dessus du sol, au-dessus du monde. Ce rêve est si réaliste que chaque fois que je le fais, je reste intimement convaincue une bonne partie de la journée qu’il est vrai, qu’il y a vraiment des temps où je marche en apesanteur, réellement. Après tout, ce n’est pas impossible. Depuis un temps tout aussi lointain, je fais cet autre rêve, de façon très récurrente, d’habiter dans un appartement ou une maison beaucoup plus vaste que je ne le croyais, découvrant sans cesse de nouveaux espaces, de nouvelles pièces, dans la joie, la paix et l’émerveillement. J’ai fait ce rêve encore cette nuit.

Les miracles ne sont pas des événements qui se produisent ponctuellement. Les miracles se suivent continuellement, la vie et l’être, même, sont une suite perpétuelle de miracles, un miracle toujours renouvelé. Si les miracles, comme dans la perception triviale qu’on en a, étaient des événements exceptionnels, il serait loisible de les considérer non comme des miracles, mais comme des exceptions, des productions du hasard. C’est ainsi que les considèrent ceux qui n’ont pas de connaissance réelle. En vérité le miracle est le l’espace où nous habitons.

Neige, tigre, fleuve

Tôt ce matin-là, O et moi nous nous sommes levés, ayant un désir irrépressible d’aller nous promener. En plus de vingt ans à Paris, c’était la première fois que nous faisions cela, et nous ne l’avons jamais refait. La raison en était qu’il neigeait. Il a neigé d’autres fois et nous ne l’avons pas fait, mais ce jour-là, oui. En fait il y avait une autre raison, que nous ignorions et que j’ai trouvée soudainement cette nuit. L’autre raison était qu’il nous fallait aller voir le tigre à la Seine. Nous l’ignorions, évidemment. Qui imaginerait une telle chose ? Or la neige est le signe de Voyage, qui s’est primitivement intitulé Un chemin dans la neige. L’eau est le signe de la parole, le fleuve celui du temps héraclitéen, comme il est rappelé dans Voyage ou d’autres de mes livres. « Panta rei », tout flue. Vers où ? Vers l’océan. Quel océan ? Celui de l’éternité de Dieu, encre pour ses Écritures, comme le dit le Coran. Et le tigre ? Le titre est le signe de Jorge Luis Borges, le poète sur lequel j’ai travaillé pour mon mémoire de dernière année d’études, auteur d’un livre intitulé L’or des Tigres et obsédé spirituellement par cet animal. Et pourquoi Borges ? Parce que son compatriote Jorge Bergoglio allait être élu, à la fin de ce jour-là, 13 mars 2013, pape – une élection qui importait pour l’avenir de Voyage. Cinq ans plus tôt, à Lourdes, j’avais parlé avec le recteur des Sanctuaires, le P. Horacio Brito, argentin lui aussi, de Borges.

Je l’ai écrit déjà, je rêvais souvent de fauves dans ma jeunesse. Ici à la maison, je lis dans L’auteur et autres textes, de Borges, ces phrases que j’extrais du poème Dreamtigers :

« Dans mon enfance, je professais avec ferveur l’adoration du tigre. (…) Souvent, je m’attardais sans fin devant l’une des cages du Jardin zoologique (…) ils demeurent dans mes rêves. À ce niveau submergé ou chaotique, ils continuent à prévaloir, et de la manière suivante. Assoupi, un rêve quelconque me distrait et tout à coup je sais que c’est un rêve. Alors, je me mets à penser : ceci est un rêve, une diversion pure de ma volonté et puisque j’ai un pouvoir illimité, je vais causer un tigre.
Quelle incompétence ! Mes songes n’arrivent jamais à engendrer le fauve convoité. »

C’est que Dieu seul peut faire que les rêves deviennent faits.
Et je ne m’interdis pas de rêver que s’il y a eu avant-hier rumeur d’un tigre en liberté non loin de Paris, c’était pour me rappeler le tigre que nous vîmes à la Seine, O et moi. Pourquoi me le rappeler cette semaine ? Ce serait trop long à expliquer, et puis Dieu sait mieux. Voici, tiré du même recueil, un autre poème de Borges, auteur d’un concept disant la substance du Coran, selon Voyage : celui du « livre de sable ».

L’AUTRE TIGRE

And the craft that createth a semblance.
Morris, Sigurd the Volsung (1876)

 

J’imagine un tigre. La pénombre exalte

La vaste Bibliothèque travailleuse

Et paraît éloigner les rayonnages.

Puissant, innocent, sanglant et neuf,

Il ira par sa forêt et son matin.

Il imprimera son empreinte dans la boueuse

Rive d’un fleuve dont il ignore le nom.

(Dans son univers, il n’y a ni noms, ni passé,

Ni avenir, rien que l’indubitable instant.)

Il franchira les distances barbares

Et humera dans le labyrinthe tressé

Des odeurs l’odeur de l’aube

Et l’odeur délectable des proies.

Parmi les raies des bambous, je déchiffre

Ses raies. Je pressens l’ossature

Sous la peau splendide qui frissonne.

En vain s’interposent les mers

Convexes et les déserts de la planète ;

Depuis cette demeure d’un port lointain

De l’Amérique du Sud, je te suis et te rêve,

Tigre des rives du Gange.

 

Traduit de l’espagnol par Roger Caillois.