Qui est Charlie ?

2

*

Les condamnations de la tuerie d’hier à Charlie Hebdo viennent de toutes parts. Le choc est profond. C’est naturel et bon signe, mais après le choc il faut sortir de la stupéfaction. Il faut ouvrir les yeux et comprendre où nous en sommes, et pourquoi. Sortir du sentimentalisme des foules, si aisément manipulable. Nous avons vu ce qu’il en fut après le 11 septembre. Comment le choc fut utilisé pour porter la guerre, au nom d’un mensonge, et faire des centaines de milliers de victimes innocentes en Irak – une affaire que nous continuons à payer, cet attentat contre Charlie faisant aussi partie de ses conséquences.

Le caractère désastreux de l’ordre mondial a des conséquences, il faut les voir. La dissension au sein de notre société a aussi des conséquences, et cet attentat est aussi l’une d’elles. Il faut sortir de la sidération afin de ne pas tomber dans la récupération politique, et afin de pouvoir changer de cap. On n’écoute pas assez tous ceux qui alertent sur les conséquences de l’injustice au sein d’une société, sur les conséquences de la stigmatisation, sur les conséquences de l’exclusion et du mépris. On laisse au contraire empirer les choses, on organise même la publicité autour de ce qui les fait empirer, dans une espèce de fuite en avant orgueilleuse, comme s’il s’agissait d’un combat de coqs sur leur tas de fumier. « Il faut qu’ils sachent qu’ils n’auront pas le dernier mot », a déclaré notre ministre de la Justice. Est-ce ainsi que l’on gouverne ? Non. Les coups de menton à la Valls ou à la Taubira n’ont d’autre effet que de provoquer à la violence. Un peuple n’est pas un lion en cage, on ne le dresse pas en agitant le fouet, ni avec des rodomontades. Un peuple est comme une famille, et les familles où règnent l’autoritarisme et la surdité sont plus que les familles respectueuses marquées de drames. Une famille a besoin de véritable autorité, c’est-à-dire d’exemplarité. Une famille a besoin de responsables dignes, respectueux de la loi, c’est-à-dire respectueux d’autrui et enseignant par l’exemple et la parole le respect d’autrui. Seul le respect réciproque tient la famille unie.

« Je suis Charlie », disent les gens choqués. La plupart d’entre eux ne sont pas des lecteurs de Charlie, ils ne savent pas ce qu’était devenu ce journal. Ils ne savent pas que cela revient à dire « Je suis un beauf raciste » (lire le témoignage instructif de l’un de ses anciens contributeurs). Non, les gens de ce pays ne sont pas tous des racistes. Ils sont choqués par la tuerie parce qu’ils respectent la vie et parce qu’ils tiennent à la liberté d’expression. Faisons tous attention à ne pas nous tromper de combat. Nous avons besoin de sortir du cercle vicieux de la dissension, alimentée par trop de personnages en vue. Leur médiatisation crée une illusion mortelle. Écoutons les avertissements de ceux qui voient et avertissent. Ne nous obstinons pas dans la mauvaise voie.

« Je suis Mohammed », « Je suis Jésus », « Je suis Bouddha », je suis de ces hommes et de ces femmes qui ont su ne pas répondre au mal par le mal. Qui ne répondent pas au mensonge par le mensonge, à la tricherie par la tricherie, aux manœuvres par des manœuvres. Qui ne prennent pas la défense des plus forts, qui ne se mettent pas du côté de ceux qui sont en mesure d’abuser, d’insulter, de manipuler ou même de tuer ceux qui sont en position de faiblesse. Sachons, chacun d’entre nous, qui « je suis » et qui « nous sommes ». Sachons ne pas nous laisser à être qui l’on nous dit d’être, qui « l’opinion », la doxa, la pensée unique, nous dit d’être, sans réfléchir à ce que cela signifie.

*

Hommage à Zoo Project

*

Merci aux amis de Bilal Berreni pour cet hommage. Sons extrêmement touchants, images simples et belles, lumière. Je me sens proche de cet artiste, et je suis dans une situation un peu comparable quoique inversée : de faux amis, dont les agissements sont absolument inacceptables, m’empêchent de publier Voyage en prétendant s’en occuper, ce à quoi je me refuse et me refuserai toujours. Comme son œuvre, mon œuvre est donc quasiment invisible – mais le temps ne l’atteindra pas comme il atteint les peintures, et elle n’aura pas à être restaurée. Bilal Berreni, je t’admire profondément, ce sont des artistes tels que toi qui m’inspirent et m’ont toujours inspirée, ceux qui ne trichent pas, ceux qui comme aussi Alexander Grothendieck font un, sont tout un, sans séparation entre la vie, l’œuvre, le travail, l’exigence de vérité. Ce sont eux qui sauvent le monde et le sauveront.

Voir aussi la page d’Antoine Page consacrée à Bilal Berreni : ici

et la précédente fois que j’en ai parlé : ici

et son site, ZOO PROJECT

Trois inscriptions dans une rue

1 23Hier à Paris 5e, photos Alina Reyes

La dernière inscription me fait penser au « nafs », l’ « ego » que les soufis combattent et que Rûmî identifie au diable ; on pourrait l’appeler aussi comme saint Paul « l’homme selon la chair », c’est-à-dire attaché aux choses du monde « humain, trop humain » comme dit Nietzsche… Bref laissons tomber l’ego et voyageons léger !

*

Peintres du jour

jean-serolle-tdu-c

Je suis allée voir dans son atelier un peintre, Jean Serolle, auteur de nombreux TDU, comme il les appelle – pour traits d’union. J’ai beaucoup aimé son travail. Il m’a dit qu’il s’inspirait des palissades qu’il y avait partout à Paris autrefois, autour des terrains vagues par exemple, et qui ont été remplacées par des grilles. Il cherche la couleur et la décline sur ses toiles qui finissent par ressembler à du bois, je trouve. J’aime le bois. Ensuite j’ai fait quelques photos en marchant.

12 34 5aujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

Visite à mon banquier

26 27 28 29 30Paris 13e, photos Alina Reyes

*

Il s’intéresse beaucoup à tout ce qui concerne l’argent, c’est son métier, on ne va pas le lui reprocher. Il me parle même de la TVA sur les livres, celle que paie l’éditeur. Je n’en sais rien. Pour ma propre activité d’éditeur, je suis autoentrepreneur, tout est prélevé automatiquement, c’est bien plus simple. Mais il y aura toujours des gens pour aimer se prendre la tête avec ce genre de choses. Bref, il s’y connaît sans doute en affaires d’argent, mais moi je m’y connais dans mon propre métier. « Pour écrire il faut surtout de l’inspiration, non ? », me dit-il. Ah le vieux mythe romantique. Non, lui ai-je répondu, c’est un travail comme les autres, il faut du travail, c’est tout. Mais tant de gens, surtout ceux qui travaillent dans les domaines non concrets, comme la banque et tous les emplois du secteur tertiaire, ne savent pas ce qu’est vraiment le travail. Beaucoup de gens travaillent pour remuer du vent – ainsi ce rendez-vous inutile tout à l’heure avec mon banquier, qui aurait pu être remplacé par un mail en trois phrases ou un coup de téléphone de deux minutes. Ceux qui produisent savent ce qu’est le travail, parce que s’ils ne font pas le travail, il n’y a rien à l’arrivée, il n’y a pas de légumes, pas de céréales, pas de moyens de transports, pas de musique, pas de texte dont on puisse faire un livre. Les intermédiaires se contentent de gérer le produit du travail des travailleurs. Ils peuvent se permettre de le faire sans grand effort, de toutes façons le produit est là, la demande est là, et de toutes façons ils s’engraisseront là-dessus plus que tout autre. Ils travaillent en surface, ils se livrent à des manipulations, tandis que le vrai travailleur travaille la terre, mine, bêche, invente, crée. Non cher monsieur, ce n’est pas l’inspiration qui peut manquer. Le monde entier comme le plus infime événement est source d’inspiration. Soi-même est source d’inspiration. La source ne tarit jamais, elle surabonde. Ce qu’il faut, c’est le travail. Je n’ai jamais entendu aucun vrai artiste dire autre chose.