Odyssée, Chant II, v. 208-257 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 2 (texte grec)-min

"Phuo", technique mixte sur papier A4

« Phuo », technique mixte sur papier A4

J’ai écouté ce que j’ai trouvé sur Youtube à propos d’Homère et de son œuvre. L’excellent Philippe Brunet, grand helléniste et traducteur de l’Iliade, dont on peut entendre les commentaires très fins et aussi ses chants des textes homériques, accompagnés à la lyre comme l’aède antique, en grec et en français (voir vidéos en fin de note). Il est de ceux qui disent que ces deux épopées, l’Iliade et l’Odyssée, présentent une telle cohérence poétique interne et de telles correspondances entre elles qu’elles ont bien dû être écrites par une seule personne. J’ai écouté aussi, par curiosité et au moins en partie, des conférences de Luc Ferry et de Sylvain Tesson, auteurs de livres sur Homère ; les deux enchaînent les fautes et les erreurs grossières, à tel point que du moins pour Tesson (qui par exemple se trompe de deux ou trois siècles sur la date de composition des poèmes), on se demande s’il a vraiment lu les textes dont il parle, voire s’il a écrit lui-même son livre – à moins que son livre ne soit aussi plein des erreurs de quelqu’un qui manifestement ne connaît presque rien à son sujet et n’en est pas moins invité partout à en parler, y compris aux frais du contribuable (Maison de la Poésie, France Inter et autres institutions publiques).

Retour à l’Odyssée, donc. L’espèce de représentation théâtrale dans l’agora se poursuit et prend fin aujourd’hui. Après des échanges féroces, il me semble qu’Homère glisse un peu d’humour dans la parole de ses personnages. Voici Télémaque qui appelle ses ennemis mortels « aimables prétendants » (j’aurais pu traduire aussi doux prétendants, mais je préférais avoir deux pieds de plus dans le vers). Et puis Léocrite disant de Pénélope, à propos d’un éventuel retour d’Ulysse, qu’elle « ne se réjouirait pas, quoiqu’elle en ait Très envie » ne verse-t-il pas, avec la grossièreté que nous connaissons maintenant aux prétendants, dans l’allusion sexuelle ? Après la bataille de mots, chacun a envie de se détendre ou de se recueillir, c’est ce que nous verrons la prochaine fois en nous dirigeant doucement vers le départ en mer avec Télémaque.
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« Eurymaque, et vous tous, aimables prétendants,
Je ne vous supplierai ni ne vous en parlerai plus :
Les dieux et tous les Achéens savent ce qu’il en est.
Donnez-moi juste un vaisseau rapide et vingt compagnons
Pour mener à bien un voyage çà et là :
Je veux aller à Sparte et dans la sablonneuse Pylos
M’informer sur le retour de mon père parti
En écoutant quelque mortel ou plus encore
La renommée que Zeus porte parmi les hommes.
Si j’entends dire que mon père est vivant et revient,
Alors, malgré ma peine, j’attendrai encore un an.
Mais si j’entends dire qu’il est mort, qu’il n’existe plus,
Alors je retournerai dans ma chère terre natale
Lui élever un tombeau, lui rendre les honneurs funèbres
Avec faste, comme il convient, puis marier ma mère. »

Ayant ainsi parlé, il s’assoit. Alors se lève
Mentor, compagnon de l’irréprochable Ulysse,
Lequel en partant lui avait confié toute sa maison,
Pour qu’on obéisse au vieillard et qu’il fasse constamment
Bonne garde. Plein de sagesse il prend la parole et dit :

« Écoutez maintenant, gens d’Ithaque, ce que je vais dire.
Qu’aucun roi porteur de sceptre ne soit désormais bon,
Aimable et bienveillant, que son cœur n’incline à la mesure,
Qu’il soit plutôt pénible, qu’il agisse en criminel,
Puisque nul ne se rappelle le divin Ulysse
Dans ce peuple sur lequel il régna doux comme un père !
Je ne reproche pas aux arrogants prétendants
De commettre leurs violences, dans leur esprit mauvais ;
Car ils risquent leur tête en dévorant par la violence
La maison d’Ulysse, qui ne reviendra pas, croient-ils.
Mais c’est contre le peuple que je m’indigne maintenant,
Vous tous qui restez assis sans rien dire, sans vous lever
Pour arrêter quelques prétendants, vous qui êtes en nombre. »

Ainsi lui réplique Léocrite, fils d’Evenor :

« Malfaisant Mentor, esprit insensé, qu’as-tu dit ?
Tu les pousses à nous arrêter? Il serait difficile
De combattre des hommes si nombreux autour du festin !
Et Ulysse l’Ithacien reviendrait-il en personne
Dans l’intention de chasser de son palais les brillants
Prétendants en train de festoyer dans la salle à manger,
Sa femme ne se réjouirait pas, quoiqu’elle en ait
Très envie, de son retour, car c’est une mort indigne
Qu’il subirait, en s’attaquant à un si grand nombre.
Tu as donc parlé à tort. Mais allons ! Dispersons-nous,
Chacun à ses affaires ! Mentor et Alithersès,
Des proches de son père, aideront Télémaque à partir.
Mais je crois qu’en fait il va rester à Ithaque attendre
Des nouvelles, sans jamais accomplir son voyage. »

Ainsi parle-t-il, et l’agora se rompt aussitôt.

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le texte grec est ici
ma traduction du premier chant entier
à suivre !

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Réflexions et cinéma du jour

The Intruder

21298277Confinée, l’église invente une nouvelle transsubstantiation, ou plutôt une transsubstantiation à l’envers, ou plutôt encore une transsubstantiation sans substance, une non-transsubstantiation. Pour les fidèles plus de pain faisant office de corps du Christ ; mais voici les photos des fidèles sur les bancs, ou les fidèles derrière l’écran, faisant office de corps humains. Stade final d’un anéantissement ? dystopie ? Si Benoît XVI était toujours là et en bonne forme intellectuelle (j’ignore s’il l’est ou non), il aurait pu émettre une pensée là-dessus, peut-être. Je ne sais s’il y a dans l’église d’autres personnes capables de le faire.

Les trois-quarts des personnes atteintes du Covid et en réanimation sont des hommes. Et les trois-quarts d’entre eux sont en surpoids ou obèses. Près de 40 % des Américains sont obèses, 32 % en surpoids. Obésité et surpoids gagnent du terrain et deviennent la norme, notamment dans les classes populaires. Avec tous les problèmes de santé, directs ou indirects, que cela implique. On fait bien de lutter contre la grossophobie mais on ferait bien de ne pas normaliser cet état de fait handicapant à plus d’un titre. Le corps humain, comme la nature, est maltraité par notre société.

À Béziers, un jeune sans domicile fixe a été tué par la police municipale parce qu’il ne respectait pas le couvre-feu. En Haute-Savoie et ailleurs en ce moment, les propriétaires de résidences secondaires chics ne risquent pas ce genre de problème avec la police quand ils viennent y passer leurs vacances, ne respectant pas le confinement. En fait on les laisse couler de doux jours contre la loi. Le vieux monde.

On fait souvent référence au général De Gaulle pour juger de tel ou tel acte de telle ou telle personnalité politique. « Imagine-t-on le général De Gaulle faisant tel ou tel acte indigne ? » Souvent, en voyant Macron s’affairer à sa com (dernier exemple en date, hier à Marseille) au lieu de poser des actes politiques réels, je me dis tout simplement : imagine-t-on Angela Merkel s’agiter ainsi pour occuper les caméras, déformer discours et vérité afin de masquer une inefficacité ? Non, et le coronavirus produit en Allemagne beaucoup moins de cadavres qu’en France. Nul doute cependant que lundi prochain Macron va essayer de se poser en remède politique miracle.

En lisant l’injure de Sylvain Tesson aux Gilets jaunes, dont je parlais hier, j’ai pensé à l’excellent film de Roger Corman, The Intruder, que l’on peut voir jusqu’au 16 mai en replay et en français sur Arte. Tesson m’a rappelé, comme tant d’autres, le personnage du film, petit Blanc inconsistant qui veut se faire mousser et avoir du pouvoir en jetant l’anathème sur les Noirs. En pleine pandémie, voilà donc le genre de réflexe de classe qui turlupine les privilégiés : ce bouleversement ne va-t-il pas les démasquer, les faire tomber de leur trône ? Voilà qui leur fait encore plus peur que la maladie. Et voilà une porte qui s’entrouvre pour l’humanité.

Le film en version originale :

Sylvain Tesson, Adèle Haenel, les paroles mortes et les paroles vivantes

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Les prix littéraires tombent avec les feuilles mortes, également destinés à la pelle et au balai. Sylvain Tesson, fils à papa puissant dans les médias, fabricant d’aventures aussi artificielles et creuses qu’épate-bourgeois, reçoit le Renaudot pour un livre copiant le titre et le thème d’un vrai livre, de Peter Matthiessen (auteur dont j’ai lu un autre fort roman, En liberté dans les champs du Seigneur). The Snow Leopard, grand succès paru en 1978, a été publié chez Gallimard en 1983 sous le titre Le léopard des neiges ; livre dans lequel Matthiessen raconte être parti dans le Tibet pour observer cet animal. Le livre de Tesson, paru également chez Gallimard cette année donc, s’intitule La panthère des neiges et l’auteur y raconte être parti dans le Tibet pour observer cet animal. La ressemblance, j’en suis sûre, s’arrête là, Tesson n’arrivant pas à la cheville de Matthiessen. Bien sûr il a pris soin de citer Matthiessen dans son livre, histoire de se dédouaner. Chez Gallimard, on a dû se dire qu’il était moins risqué de s’en prendre à un auteur mort que de piller ceux qui sont encore vivants, comme l’avait fait leur auteur Yannick Haenel avec moi puis Claude Lanzmann, qui avions fortement dénoncé l’entourloupe.

Peter Matthiessen

Peter Matthiessen

Lisons Matthiessen, un auteur réel et réellement spirituel, lisons les bons auteurs, même s’ils sont souvent morts, plutôt que les faiseurs. Les enfants gâtés de ce monde mondain ne produisent que feuilles mortes, alors que les feuilles de tant de morts sont toujours vivantes.

Dans l’affaire du réalisateur Christophe Ruggia qui a harcelé Adèle Haenel (aucun rapport, à ma connaissance, avec l’auteur du même nom) entre ses 12 et 15 ans, le plus triste est sans doute de constater l’inaction de l’entourage. Les parents qui laissent leur petite fille répéter et jouer nue pendant des mois avec un réalisateur. L’équipe de cinéma qui voit bien qu’il se conduit comme un amoureux avec l’enfant mais n’ose rien dire. Cette façon qu’ont les humains d’être soumis aux figures d’autorité et fascinés par toute notoriété. Cette façon qu’ont les humains de sacrifier leurs enfants en se faisant bourreaux ou complices des bourreaux. Cette si vieille histoire toujours répétée dont ils se dédouanent en racontant dans les livres sacrés que c’est Dieu qui le leur a demandé, qui a demandé à Abraham de sacrifier son enfant. Dieu a bon dos. Comme s’il ne leur suffisait pas de commettre leurs bassesses et leurs crimes envers les enfants, les femmes, les innocents et les grands, il faut que les médiocres et les salopard·e·s les commettent en son nom, ou au nom de l’amour, ce qui revient au même. Dieu merci, la vérité, qui est un autre de ses noms, est infiniment plus puissante qu’eux et les balaie quand elle veut.