Lumière et grandeur du Moyen Âge

marco_poloMarco Polo, Le Livre des merveilles du monde, 1298. Bibliothèque nationale de France, Mandragore, base iconographique du département des Manuscrits, Fr 2810 fol. 14v.

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Lumière et grandeur du Moyen Âge, où l’amour était aimé innocent ou courtois, les femmes sveltes, pleines et fortes d’esprit et de sagesse, les hommes beaux, preux, valeureux, aimant les femmes leurs vis-à-vis, généreux envers les hommes. Univers de grâce, d’honneur, de poésie, de chant, de jeux d’amour et de jeux d’armes portées pour le tournoi ou pour le devoir, de joie et de finesse populaires portées par des chansons et des scènes de rue.

Dans quel siècle, ensuite, vit-on d’aussi clairs êtres humains ? La peinture en témoigne, ce ne furent bientôt après cet âge candide que chairs grasses, regards viciés, désirs et plaisirs bas, idéaux bourgeois, pente fatale qui mena à la perte du sens de l’honneur, de la gratuité, de la grâce, qui éclate aujourd’hui dans le règne de l’argent, de la com dévoyeuse de parole, des corps et visages trafiqués par l’industrie de l’esthétique.

Le Moyen Âge est le temps du printemps. C’est ce qu’il a légué à la Renaissance. Le Moyen Âge est un temps de médiation, comme son nom l’indique. Lui-même, qui ne s’appelait pas encore Moyen Âge, se percevait comme temps de renaissance perpétuelle. C’était là sa façon d’être antique.

La Résurrection ne vient qu’après la mort, et le Moyen Âge vint après la mort de l’Empire romain. Tout en étant un temps de renaissance, le Moyen Âge était un temps de résurrection. Alors qu’il ne désirait que toujours faire renaître les valeurs antiques, il développait malgré lui un univers entièrement nouveau : là fut la résurrection. La Révélation annonce que la résurrection sauve ce qui doit être sauvé, élimine ce qui doit être éliminé. Il faut se garder de n’en parler qu’au futur. Le propre de la révélation est d’être constamment à l’œuvre.

Si le temps va du passé vers le futur, c’est par un enchaînement de cause à effet. Mais il va aussi du futur vers le passé, toujours en passant par le présent : ce qui est projeté (futur) arrive (présent) et devient à mesure qu’il arrive, passé. Dans ce sens il s’agit d’un enchaînement de nécessité à effet. Tant qu’il s’agit de projets humains, les choses se passent relativement simplement, plus ou moins telles qu’elles ont été prévues et organisées. Mais dans le champ du futur, champ infini des possibles d’où nous vient la vie, les possibles majeurs, ceux qui dépassent la vie ordinaire de l’homme, adviennent de façon incontrôlée par l’homme : tel est le champ de la résurrection, celui où tel être (de chair/d’esprit) ressuscite pour la vie éternelle, tels autres pour être réenterrés dans le passé.

Le sens du temps n’est pas seulement linéaire, du passé vers le futur ou du futur vers le passé. En vérité il est fractal. L’homme est entouré d’une multitude de ponts pour voyager dans le temps. Le Moyen Âge en est une fraction toute proche de nous, comme l’Antiquité et la Préhistoire. « Moyen » Âge signifie âge de « passage ». L’époque moderne par son obscurantisme a obstrué le passage, mais le futur nous réserve les armes pour le libérer.

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La mesure du temps dans diverses civilisations

Nous venons de changer d’année. Mais de quelle année ? Et qui, nous ? Comme dirait à peu près Einstein, tout est relatif dans cette histoire. En tout cas, c’est une belle histoire, et qui n’est pas finie.

 

Les calendriers mésopotamiens, par Jean-Jacques Glassner
Présentation : « Les Sumériens et les Babyloniens, aux troisième, second et premier millénaires avant notre ère, ont une perception très différente de la temporalité. Il s’agit, pour les premiers, d’un temps qui se déroule selon un schéma sinusoïdal, selon les seconds, d’un temps qui épouse la forme d’un zigzag. Il se décline en mois, parfois en semaines, comme en Assyrie. Les mois sont généralement subdivisés selon les cycles lunaires. Les journées et les nuits, avec le calcul de la durée respective (variable selon les saisons) des unes et des autres tout au long de l’année, sont subdivisées en six « doubles heures », trois pour la nuit, trois pour le jour (la journée commençant le soir). Avec le développement de l’astronomie mathématique, la subdivision des heures en minutes et secondes se généralise. »
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Le calendrier en Chine, par Marc Kalinowski
Présentation : « Le calendrier a occupé en Chine une place prépondérante. La chronologie chinoise compte parmi les plus anciennes du monde et l’usage de calendriers annuels inscrits sur lamelles de bambou est attesté dès les premiers empires au IIIe siècle avant notre ère. L’importance accordée aux techniques de notation du temps peut être mise en rapport avec la dimension agraire de la civilisation chinoise, et de manière plus décisive avec le rôle dévolu au calendrier dans la légitimation du pouvoir et l’élaboration de liturgies saisonnières régulant les activités politiques et sociales. Les caractéristiques de cette forme de cosmologie calendaire seront présentées sur les plans de la philosophie de la nature, des sciences traditionnelles et des représentations symboliques de l’espace et du temps. »
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Les calendriers mésoaméricains, par Danièle Dehouve
Présentation : « La Mésoamérique, aire culturelle qui comprend la partie méridionale du Mexique et plusieurs pays d’Amérique centrale, a été le siège de la découverte de calendriers sophistiqués, indépendamment de l’Ancien Monde. Ses nombreuses populations (Olmèques, Mixtèques, Zapotèques, Mayas et Aztèques) ont partagé, à partir de 600 avant J.-C., un système complexe fondé sur l’articulation des cycles de plusieurs astres (Soleil, Vénus, Mars…) au moyen d’un cycle « artificiel » de 260 jours. Au fondement de la divination et de la mise en oeuvre des guerres, des rituels et des sacrifices, les calendriers mésoaméricains sont parvenus à des calculs très exacts embrassant des millénaires. »
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Le temps chrétien au Moyen Âge, par Jean-Claude Schmitt
Présentation : « Avant que la globalisation du monde et les technologies modernes n’exigent et ne permettent la mesure universelle d’un temps de plus en plus abstrait des rythmes naturels du soleil, de la lune et des étoiles, chaque civilisation s’est dotée de calendriers appropriés à ses usages pratiques et symboliques du temps : qu’il s’agisse des cycles annuels ou du découpage égal ou inégal des mois ou des heures, la variété des solutions proposées (depuis la Mésopotamie ancienne jusqu’aux débats actuels sur le Temps Atomique International, en passant par les calendriers des civilisations précolombiennes et la détermination de la fête mobile de Pâques pour les chrétiens), n’a d’égal que le raffinement stupéfiant des spéculations élaborées dans chaque culture par les prêtres ou les astronomes.
Un regard historique et comparatif s’impose pour éclairer les énigmes que le temps et sa mesure ne cessent de poser aux hommes et aux sociétés. »
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La mesure du temps de la révolution industrielle à nos jours, par Christian Chardonnet
Présentation : « Pendant des siècles, les indications fournies par un cadran solaire suffisaient pour les besoins des hommes, peu mobiles. Avec l’avènement de l’ère moderne puis industrielle, il a fallu connaître l’heure en tout point d’un pays puis de la planète avec une précision de plus en plus élevée. Les progrès scientifiques dans la mesure des mouvements de la Terre ainsi que les progrès technologiques de l’horlogerie ont permis de répondre à ces nouveaux besoins jusqu’au milieu du XXe siècle. Grâce à la physique quantique, une nouvelle étape a été franchie dans la précision ultime de la mesure du temps avec les horloges atomiques. L’application la plus spectaculaire est le système GPS qui sert à définir un Temps Atomique International (TAI) mais aussi et surtout à la géolocalisation, une application désormais indispensable. Le refroidissement des atomes par laser a enfin permis de pousser l’exactitude des horloges atomiques : l’erreur commise n’excède pas 4 secondes à l’échelle de l’âge de l’Univers (13,7 milliards d’années). »
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Quand nos calendriers révèlent notre vision du monde, émission de Florian Delorme avec Jean Lefort, Caterina Guenzi, Sylvie-Anne Goldberg
Présentation : « Il existe une immense diversité de calendriers et de façons de calculer le temps qui passe : avec la lune, le soleil, les deux… Aucun n’est exact, et il faut toujours des ajustements dans le nombre de mois, de jours choisis. Le calendrier grégorien, calendrier solaire, n’est qu’une légère adaptation du calendrier julien qui date de l’époque de Jules César : 12 mois de 30 ou 31 jours, des années bissextiles, des semaines de 7 jours.
Il s’est imposé comme la mesure du temps universel, de par la domination scientifique de l’Occident mais aussi pour des impératifs commerciaux. Pourtant, il a toujours fait l’objet de critiques et de tentatives de réforme. Pour beaucoup, le calendrier grégorien est lié à l’histoire du christianisme et loin d’être le mode de calcul le plus pratique. De l’Inde au judaïsme, des dizaines d’autres calendriers lui ont survécu et continuent de structurer la vie de communautés dans le monde. Construire un calendrier, c’est croiser problèmes mathématiques et aspects culturels.
Pourquoi le calendrier grégorien reste-t-il malgré tout, au fil des siècles, le « temps-monde » ? »
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À lire également : le calendrier juif ; les musulmans et la mesure du temps
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Mémoire et grâce

Cette nuit d’autres emplois que j’ai tenus avant de devenir romancière me sont revenus en mémoire. En plus de tous ceux que j’ai mentionnés hier (ouvrière ostréicole à La Tremblade en Charente Maritime (190 heures par mois debout en plein hiver du matin au soir dans le froid avec mes amies roms), caissière à la boucherie à Soulac, « employée toutes mains », plonge, service etc, chez le glacier, femme de ménage chez des voisins, serveuse dans un restaurant, vendangeuse en pension dans un château, recenseuse dans les quartiers nord (les plus durs) de Bordeaux, journaliste à Libourne et à Bordeaux, attachée de presse aux éditions Hermé, chargée de communication dans une entreprise d’informatique, professeur remplaçant à Talence et à Biganos dans les Landes, pigiste à Sud-Ouest et à Gironde Magazine, stagiaire-pigiste en radio…  – le plus beau titre, sur les vieux bulletins de salaire retrouvés, m’a paru : ouvrière ostréicole), il y a eu aussi rédactrice : d’un guide sur les Landes et le Pays Basque, publié aux éditions Sud-Ouest ; de notes amusantes sur des restaurants et autres pour un guide dont j’ai oublié le nom ; de quelques « lettres de lecteurs » pour une revue érotique où les photos de couples en petite tenue voisinaient avec de prétendus témoignages sur des épisodes fantaisistes de leur vie sexuelle, témoignages en réalité inventés par des pigistes sous-payés ; de plaquettes publicitaires ; et de la belle plaquette explicative réalisée à l’occasion des grands travaux qui ont changé la gare Saint-Jean à Bordeaux. J’ai aussi été responsable de la re-création du bulletin de liaison du Parc naturel des Landes de Gascogne, L’Auguitche – j’aime bien ce nom.

Cette nuit je me suis rappelé aussi un autre épisode de ma carrière dans la restauration : l’été où je tins une buvette sur la dune, au bout d’une route déserte, entre deux plages principales séparées par une dizaine de kilomètres. Du matin au soir, jour après jour, je restais là, seule dans le sable avec sodas et glaces, dans cet endroit désert où ne venaient que des gens adeptes de tranquillité. Aux heures où il n’y avait personne, un jeune homme arrivait parfois me tenir un peu compagnie, nous parlions à bâtons rompus et il disparaissait comme avalé par la lumière, je ne me souviens plus de son nom ni de son visage. C’était un bien bel emploi, m’en rappeler m’a donné envie d’écrire une nouvelle.

Une fois publié mon premier roman, j’ai fait encore diverses choses, mais dans le domaine de l’écriture. Pour le théâtre (avec plusieurs textes écrits sur demande et joués), pour le cinéma (même si cela n’a pas abouti, à part un tout petit court-métrage diffusé sur Canal+), dans les journaux… J’ai même présenté mon projet de magazine féminin très innovant dans le bureau d’un important responsable de presse – trop féministe pour trouver un financement, mais enfin le projet fut examiné. J’ai vécu dans divers endroits, j’ai vécu avec des artistes et d’autres personnes merveilleuses, j’ai vécu beaucoup de choses splendides. Mais le temps de la jeunesse sauvage reste auréolé d’une grâce particulière. Et en moi, il est toujours vivant.

Avant de m’endormir j’ai commencé à lire le merveilleux Guillaume de Dole ou le Roman de la Rose, et le nom d’un personnage, Aélis, m’a rappelé aussi le nom d’auteur que j’avais choisi pour la publication de ma première nouvelle dans la revue Schibboleth (toujours avant mon premier roman) : Aélis Norande. J’ai toujours aimé le Moyen Âge.

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Notre frère l’espace-temps

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Je songe à Göbekli Tepe, son nom me rappelle celui de mes derniers fils. Le plus ancien temple monumental connu, datant de 11000 ans avant notre ère, soit 7000 ans avant les pyramides. Des milliers de pèlerins s’y retrouvaient, c’est peut-être de là qu’est partie l’agriculture, pour pouvoir nourrir tout ce monde aux moments d’afflux. Une agriculture religieuse, comme on la pratiqua, à l’époque contemporaine, dans des monastères. On ne sait rien de la religion qui lui donna lieu. C’était encore la préhistoire, le début du néolithique. On sait si peu. Je songe à la découverte récente d’objets gravés de signes géométriques, datant semble-t-il de 500 000 ans, alors qu’Homo Sapiens n’existait pas encore.

Je songe à la découverte du plus ancien système planétaire de notre galaxie connu à ce jour. Comprenant cinq petites planètes orbitant tout près d’un petit soleil, dont elles font le tour en quelques jours. N’est-ce pas charmant comme un jeu d’enfants ? Je songe aussi à la découverte que notre système solaire comporte sans doute au moins deux planètes de plus. La maison a plus de pièces que nous ne l’imaginions. Et puis je songe que, toujours dans les nouvelles de ces derniers jours, on nous annonce avoir perçu en direct un signal radio venu d’une autre galaxie, vers la constellation du Verseau, dont on ne sait ce qui l’a émis.

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Mon Bailly, ex libris de Maurice Croiset

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Le libraire m’a appelée : le Bailly, le dictionnaire de grec ancien d’occasion était arrivé. J’ai bondi de joie et j’y suis allée. Et voici que j’ai découvert que ce livre avait appartenu à Maurice Croiset, fameux helléniste dont je trouve par exemple cet article paru dans la Revue des Deux Mondes en 1907, La question homérique au début du vingtième siècle. Et aussi ce passage d’un livre de Thibault Damour, Si Einstein m’était conté, où l’on peut revivre l’accueil par Maurice Croiset d’Einstein au Collège de France, prenant la parole en français devant les plus grands scientifiques de l’époque : « Le Temps n’existe pas ! » Sensation. Grande sensation.

Ah c’est mon plus beau jour de l’année.

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Franchissement

Je prépare dans ma tête mon roman inouï, « Histoire de l’être », qui sera un peu, si Dieu le veut, L’Iliade et l’Odyssée du temps qui vient. Ce matin en me réveillant j’ai compris encore quelque chose sur ce fameux « être ». Appuyée sur de nombreux travaux accomplis par des chercheurs de différentes disciplines, notamment scientifiques, et bien sûr aussi sur mon expérience propre, je vais de découverte en découverte. Le tout est d’analyser et de synthétiser. C’est justement ce que j’adore faire. Le travail est immense, et donc la joie aussi. C’est un travail pour l’essentiel invisible, et il donne toute quiétude parce qu’il s’accomplit dans l’assurance que même s’il ne pouvait être achevé en ce monde, il le serait dans un autre, de la même façon ou d’une autre, et pour tous les mondes. Et ce que j’aurai achevé en ce monde, je le parachèverai quand je n’y serai plus, car j’ai franchi les portes du temps.

Intérieur extérieur jour

saint justinphoto Alina Reyes

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Plusieurs nuits de suite que je marche en rêve dans un splendide domaine, château et nature, intérieur et extérieur n’étant pas séparés et toujours renouvelés. Il y a quelques nuits j’y avais fait, dans un ruisseau, des découvertes archéologiques, coquillages, fossiles… Cette nuit j’en ai fait une autre : une sorte de ticket de métro en pierre, gravé, très beau, très doux et très agréable au toucher.

L’ours est dans la caverne, l’oiseau dans l’œuf, et la joie dans le cœur.

Nous sommes en voyage. Le splendide voyage.

Mon voyage en religion

arbre de vie,

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J’ai été élevée sans religion, quoique baptisée bébé pour contenter mes grand-parents. Mes parents étaient farouchement athées et anticléricaux, ils nous avaient instruits sur les méfaits du clergé, qu’ils avaient connus pendant leur enfance. Mais ils étaient communistes et croyaient au progrès, à la nécessité de libérer les peuples opprimés. Ce n’était pas une religion mais cela y ressemblait, la lecture quotidienne de l’Huma et les réunions de cellule en formant la liturgie. Comme je m’intéressais à la politique mais critiquais le communisme, mon père m’emmena un jour à l’une de ces réunions afin que je puisse en parler avec les camarades. Toute gamine, j’exposai à ces messieurs mes vues, essayant de les convaincre qu’une anarchie régulée par la responsabilité personnelle et le sens de la communauté formerait un monde bien plus accompli que leur système. Ils m’écoutèrent poliment, par respect pour mon père sans doute, et nous en restâmes là.

En 6ème je commençai le latin, en 4ème le grec. Avec ces langues, je découvris la mythologie antique, qui constitua pour ainsi dire ma première religion, une religion à laquelle il n’y avait pas à croire. Cela me convenait tout à fait : un enchantement du monde, sans contraintes. Je me mis à explorer aussi la mythologie égyptienne, puis je m’intéressai à l’hindouïsme, au taoïsme, au bouddhisme. Je recopiais dans un cahier les éléments que je trouvais dans des livres, avec aussi des écritures en langues orientales, sans les connaître mais pour le bonheur des signes. Parallèlement j’explorai aussi l’esprit en lisant Freud et un peu Jung, et toujours beaucoup de littérature et de poésie, notamment française et russe, bien sûr imprégnées de christianisme.

À dix-sept ans, lors de mon premier voyage, j’eus un contact inattendu, précis et extrêmement fort avec Dieu dans l’église-mosquée de Sainte-Sophie, à Istanbul. Je me cachai pour pleurer. Pendant très longtemps je demeurai comme je le disais « mystique mais athée ». C’est-à-dire, vivant dans l’expérience de Dieu, mais sans croire en Dieu, au sens où je voyais les gens croire en Dieu un peu comme au Père Noël. Je m’intéressai à l’art pariétal, visitant des grottes préhistoriques, allant voir des spécialistes, m’interrogeant sur le sens liturgique de ces œuvres. À la montagne, et notamment au cours de mes ermitages, mes expériences mystiques devinrent de plus en plus fortes et je finis par me tourner plus concrètement vers le christianisme, d’autant que la première ville en plaine était Lourdes. Je fis des retraites au carmel, où j’appris à prier selon le catholicisme. À Paris j’allai un peu au catéchisme, puis je retournai dans mes montagnes, munie d’une Bible en hébreu, d’un dictionnaire et d’une grammaire d’hébreu, et je me mis à apprendre, seule, suffisamment de cette langue pour traduire et commenter de longs passages de la Genèse et de l’Exode. Je me remis aussi au grec, et traduisis et commentai aussi de larges passages des Évangiles. Tout cela entra dans la composition de mon livre Voyage.

En retournant vivre à Paris, je passai régulièrement devant la Grande mosquée, tout près de chez moi. Je commençai à lire le Coran, un peu plus que je ne l’avais fait jusqu’à présent. Un jour, j’allai à la mosquée et demandai la permission d’y prier. On me demanda si je voulais me convertir. Je dis que je voulais seulement prier. C’était le milieu de la matinée, on me laissa aimablement entrer dans la salle de prière des femmes, en me disant que le Prophète avait dit qu’il était permis au musulman de prier partout. Je priai debout en silence pendant un peu plus d’une demi-heure, en compagnie des moineaux qui se faufilaient sous le toit. Quelques semaines plus tard, j’allai trouver un imam (du moins je suppose que c’en était un) dans un bureau de la mosquée, pour qu’il me fasse prononcer la shahâda.

Ainsi donc, des premières à la dernière religion, j’ai fait le parcours. Et je continue à marcher.

La dernière heure est cachée

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photo Alina Reyes

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Palestine invincible, refuge spirituel de tous les justes du monde.

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Ces chrétiens veules d’aujourd’hui, qui plutôt que d’œuvrer pour rendre Jérusalem à tous ses enfants, musulmans, chrétiens et juifs, préfèrent la posséder par procuration à travers Israël, comme un impuissant livrerait sa femme à un autre pour se faire leur voyeur.

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Les Palestiniens n’ont pas besoin de protection, ils ont besoin de justice. Qu’on cesse de s’allier de toutes parts avec leurs oppresseurs. Qu’on reconnaisse que leurs droits sont bafoués et qu’on juge et condamne ceux qui commettent le mal à leur encontre. Qu’on rétablisse leurs droits, et ensuite qu’on les laisse vivre. La suite ne regarde qu’eux-mêmes.

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De plus en plus de monde, dans le monde entier, se lève pour les droits de la Palestine et contre les crimes et l’occupation d’Israël. Seuls les dirigeants du monde, à l’exception de ceux d’Amérique Latine, restent muets. S’ils continuent ainsi, cette révolte va devenir celle des peuples contre celle de leurs dirigeants. Et toutes les vieilles institutions paralysées vont se révéler dépassées, toutes les voix médiatiques qui ne savent que bégayer hypocritement devant le massacre et le cautionner par omission, vont se révéler néant. Alors, du cœur souffrant de la Palestine, du cœur souffrant de l’éternel opprimé, du cœur souffrant de tous les justes du monde, naîtra le nouveau monde.

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Ces Français qui accusent le Hamas et refusent de condamner Israël : réaction pétainiste : plutôt Vichy que la Résistance.

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Quand les peuples palestinien et juif seront finalement réconciliés et alliés – ce qui arrivera, je l’ai toujours dit -, il se pourrait qu’ils tournent le dos à tous ces Arabes qui croient bon aujourd’hui de s’allier à la puissance dominante et de pratiquer les mêmes iniquités qu’elle. Qui se retrouvera isolé, alors ? Les imbéciles.

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Hier à la manifestation j’ai entendu une intervenante déplorer que nul écrivain français ne se soit manifesté pour la Palestine. Bon, ils ont moi, je sais écrire et puissamment, je sais aussi parler de vive voix aux assemblées humaines et les toucher au cœur, je l’ai fait maintes fois. Beaucoup d’entre eux le savent depuis longtemps, mais par compromission avec ceux qui m’empêchent de publier dans les médias mainstream, comme je le faisais avant que mon embarrassante habitude de dire la vérité ne les décide à me bannir, ils ont décidé de me tenir à l’écart aussi. Bien, j’ai fait de mon mieux pour apporter ma contribution, mais je ne souhaite en aucun cas m’imposer, je vais donc retourner cultiver mon jardin. 

Levons la tente

le fil du temps,

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J’ai essayé pendant des années d’apporter aux catholiques une voix et une voie de renouvellement. Ils en voulaient, mais à condition que je me soumette au clergé. C’était absolument impossible. Je le leur ai répété, ils ont continué à croire qu’avec tous leurs moyens de pression et de manipulation, ils finiraient par me faire céder. Cette croyance absurde était bien l’un des signes de ce que je voyais chez eux, à savoir qu’ils ne connaissent pas Dieu. Le catholicisme a perdu complètement la voie de Dieu. Pour certains elle s’est réduite à un humanisme, pour d’autres à un bazar idolâtrique et superstitieux. Et Rome ne fait que pousser en ce sens, avec la canonisation hâtive de papes comme renforcement du pouvoir du clergé -combien ne prient plus Dieu mais Jean-Paul II ! J’ai fait tout ce que j’ai pu pour leur rendre le sens de Dieu, mais tout ce qu’ils voulaient c’était faire de moi un instrument pour renforcer leur emprise défaillante sur le monde. Et cela avec leurs moyens habituels : le mensonge, l’hypocrisie, les manœuvres souterraines qui furent toujours la marque de l’Église mais prennent aujourd’hui une ampleur inédite, de par les moyens de communication exploités pour la propagande. Comme dans les autres secteurs de l’industrie et de la politique, tout tient sur la publicité, la parole illusionniste.

Je suis du Christ selon l’Évangile, et il est aujourd’hui impossible d’être, en même temps, du Christ selon l’Église. Dieu ne se trouve plus dans cette institution. Je suis entièrement soumise à Dieu, c’est le sens du mot musulman, je suis en ce sens musulmane. Le Prophète Mohammed, alayhi salat wa salam, a rencontré Jésus dans son voyage nocturne ; il lui a alors demandé de diriger la prière, mais Jésus a préféré que Mohammed le fasse, et il l’a faite avec lui. Cela se passait en avant de nous, vers la fin des temps. Et moi qui suis du Christ, Dieu m’a conduite à prier avec les musulmans. Je continue à être là (notamment ici) pour eux, pour les chrétiens et pour tous ceux qui veulent continuer à marcher sur la Voie de vérité. Comme Abraham, nous irons, et notre descendance aussi, où elle, où Dieu, nous conduira.

Pâques, la Compassion du Christ

En joignant le geste de l’eucharistie (rendre grâce à Dieu) à celui de la communion (nourrir les hommes de son être pour leur montrer que Dieu est uni à eux et qu’il les unit en Lui), Jésus lors de la Cène fait signe que sa Passion est en vérité une Compassion. Il ne souffre pas seul pour tous, il souffre avec tous ceux qui souffrent. Et c’est pourquoi il souffre plus que ne peut souffrir un homme, et c’est pourquoi il en meurt, et c’est pourquoi aussi il en ressuscite. Il ressuscite parce qu’il n’a pas souffert seul, il a souffert pour tous, les vivants et les morts. Sa mort n’est pas en lui seul, elle est aussi en tous les morts et en tous les vivants, qu’il ne peut pas abandonner à la mort. Quand il demande de manger, via le pain et le vin, son corps et son sang, en mémoire de lui, cela signifie : nous coressusciterons. En mangeant ce morceau de pain devenu son corps et en buvant ce vin devenu son sang, nous le prenons en nous corps et âme, parce que c’est notre propre corps, notre sang, notre chair, nos os, qui donnent corps à son âme. Et quand nous donnons corps à son âme, elle emporte notre corps dans son éternité. Et le temps des vivants et des morts devient une éternité prise en commun, en communion, une coéternité avec toute l’humanité, transportée en Dieu, l’Éternel.

Une preuve de cela est donnée dès le lendemain, au Golgotha. Jésus n’est pas le seul à être crucifié. Deux autres hommes souffrent aussi sur une croix. Sans doute, contrairement au Christ, chacun des deux souffre-t-il pour lui-même. Mais l’un d’eux va sortir de lui-même pour entrer en compassion avec Jésus, et aussitôt Jésus lui annonce que le jour même, il sera au paradis avec lui. La compassion transporte les mortels dans une autre dimension.

Sagesse orientale, le temps à sa place

L’Orient remet le temps à sa place, celui d’humble serviteur de l’éternité. Ceci est notamment sensible dans le judaïsme, le christianisme orthodoxe et l’islam. Pensons à la prière juive du Kol Nidrei, capable d’annuler les vœux passés, et à sa correspondance dans la notion de teshouva, capable d’effacer le passé et ses fautes. Pensons à l’importance de la Résurrection dans le christianisme orthodoxe, capable de balayer la mort à l’œuvre dans le présent. Pensons au incha’Allah musulman, capable d’annuler nos projections dans le futur.

C’est à la source de ces pensées que nous devons puiser. Pour le reste, traditions et façons de penser dépassées, pour tout ce que le temps effacera d’elles, s’il est encore vivace là où les hommes sont à cause de la peur en situation d’arriération politique ou mentale, il dépérira – comme en Europe – dès qu’ils se libéreront. Il ne sert donc à rien d’essayer de sauver les vieilles structures là où elles peuvent encore l’être : encore est éphémère. Il faut au contraire se retourner et marcher dans la voie de l’éternité, sans avoir peur de laisser devant soi comme derrière soi tout ce qui n’est plus valide et qui, à coup sûr, tombera. Sous les coups sûrs du temps, soldat au service de l’éternité.