Écrit de jeunesse

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Je me faisais la même remarque en retapant L’Exclue (bientôt en e-book sur ce site, avec quatre autres livres dont Voyage, qui sera aussi proposé à petit prix en version papier), c’est une histoire qui est en fait une parabole sur l’espace et le temps – comme plus ou moins toutes les histoires évidemment, mais de façon particulièrement poussée dans mon travail, où le trajet des êtres a en même temps une dimension cosmique et spirituelle, et pourrait se résumer à la quête d’une connaissance et d’un passage, d’un franchissement de la frontière comme il est écrit dans ce texte de jeunesse, que j’ai recopié tel quel, avec ses « maladresses », et que je donne comme élément de témoignage pour ce que j’expliquerai dans un prochain livre de ce que j’ai découvert sur ce sujet.

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Trois « contre-prêches » d’Abdelwahab Meddeb

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Retrouvant dans ma bibliothèque une revue Esprit d’octobre 2006, j’y lis trois textes très intéressants d’Abdelwahab Meddeb. Trois « contre-prêches », issus d’un recueil éponyme paru au Seuil la même année. L’un sur L’épreuve des juifs, le deuxième sur L’Islam et la mer, le troisième sur L’imamat des femmes.

Dans le premier de ces brefs essais, Abdelwahab Meddeb commence par établir la distinction entre l’antijudaïsme musulman traditionnel et l’antisémitisme d’origine européenne, qui a essaimé aujourd’hui en terres d’islam. L’antijudaïsme islamique originel est fondé sur une opposition religieuse, qui « a abouti au massacre des juifs à Médine, sous la conduite même du Prophète ». Alors que le « délire » de « l’antisémitisme, lui, est fondé sur l’idée du complot fomenté par les juifs pour parvenir au commandement du monde. »

L’antijudaïsme traditionnel, rappelle Meddeb, « assimilait les juifs à ceux qui ont encouru la colère divine pour avoir désobéi à Dieu et pour avoir manipulé les Écritures qu’il avait révélées à leurs prophètes ». Meddeb convie « l’islam à épurer le contentieux traditionnel en reconnaissant sa dette biblique, (…) en admettant la légitimité théologique et historique du judaïsme ». Ajoutons que cette question demeure très sensible également quant au rapport de l’islam aux chrétiens, également accusés d’avoir falsifié les Écritures et d’avoir désobéi à Dieu. Cela en raison d’un contresens total sur la parole de Dieu révélée dans le Coran. Il faut comprendre et admettre que même le Prophète peut ne pas toujours saisir pleinement le sens de la parole qui lui est transmise. Ne pas l’admettre serait nier que cette parole ne vient pas de lui mais de Dieu, ne pas l’admettre serait réduire un texte sacré, destiné à déployer l’océan de sa signification dans le temps, à une harangue de tribun, lisible au premier degré et destinée à servir des intérêts politiques immédiats. Si Dieu dans le Coran fustige la désobéissance de certains juifs et de certains chrétiens (car à d’autres, il rend hommage) et les accuse d’avoir dénaturé sa parole, ce n’est pas pour stigmatiser les juifs ni les chrétiens, mais pour avertir du danger spirituel que courent ceux qui font mentir la parole de Dieu, quelle que soit leur religion. Quant à la manipulation ou à la falsification des Écritures, elle s’opère chaque fois que quelqu’un, qu’il soit juif, chrétien, musulman ou autre, les interprète et les vit en fonction de ses propres intérêts ou des intérêts de son clan. Il ne s’agit pas là de falsification à la lettre, d’un complot pour remplacer tel mot ou tel passage des Écritures par tel ou tel autres mot ou passage, mais de quelque chose de beaucoup plus répandu et beaucoup plus pernicieux, qui consiste, sans changer quoi que ce soit aux textes, à leur faire dire ce qui contrevient à la Conscience, à la Vérité, à l’exigence du respect d’autrui imposé par la loi de l’Amour, qui est celle du Tout-Miséricordieux.

Dans la suite de son essai, Meddeb rappelle de nombreux, beaux et riches exemples de relations apaisées et même fructueuses entre juifs et musulmans à travers l’histoire, dans les domaines théologiques, culturels et aussi sociaux, en des siècles où les juifs persécutés ou chassés d’Europe pouvaient trouver refuge en terres d’islam. « Aussi n’est-il pas futile de rappeler, plus près de nous, que – malgré sa faible autorité sous le régime du protectorat – le bey de la régence de Tunis comme le sultan du Maroc ont protégé leurs sujets juifs en refusant d’exaucer les demandes pressantes de Vichy en vue de leur déportation. » Il faut restaurer la mémoire de cette convivance judéo-arabe, dit Meddeb, pour « rappeler que l’hostilité entre les deux « communautés » n’est pas une fatalité », tout en reconnaissant que le statut de dhimmi n’est plus acceptable de nos jours.

Et Meddeb conclut ce contre-prêche en rappelant la « lancinance tragique » de « l’épreuve palestinienne ». « Il faut l’avouer : les relations entre Juifs et Arabes se sont gâtées au moment où le recouvrement de la souveraineté juive a été assimilé à la prise d’une terre arabe ». Mais « la reconnaissance des Juifs par l’arabité et par l’Islam doit s’exprimer en faveur de sujets souverains, et non de seconde zone. Les questions politiques et militaires soulevées par le retour à la souveraineté des Juifs et la fondation de l’État d’Israël doivent être traitées en tenant compte de cette reconnaissance préalable, qui exige la mobilisation des énergies au plan théologique, éthique, historique, politique, sans occulter la spoliation palestinienne que cette souveraineté a induite. »

Le contre-prêche suivant traite de la « phobie maritime de l’Islam », en s’appuyant sur des ouvrages de Carl Schmitt (Terre et mer) et de Xavier de Planhol (L’Islam et la Mer). « Tant que le domaine de la domination, écrit Meddeb, a été celui de la terre et des mers fermées (où il est possible de maîtriser le contrôle des côtes), l’Islam a été performant. Il a pu entretenir la tradition des grandes routes de communication et l’enrichir. » L’Islam maîtrise ce qui concerne la propriété et les frontières. Or, dit Meddeb, « ce qui distingue la mer, c’est que juridiquement elle n’appartient à personne, elle est libre d’accès. La conquête de la mer est celle d’un espace disponible. C’est à travers les étapes de cette conquête que se confirme la domination occidentale. »

Un constat qui n’est pas sans lien avec l’essai suivant, sur l’imamat des femmes, où Meddeb cherche un chemin d’ouverture à travers la tradition – très majoritairement hostile à ce que des femmes puissent diriger la prière, mais non unanime cependant sur cette question. Meddeb le démontre en s’appuyant sur la tradition prophétique et aussi sur les écrits d’Averroès et d’Ibn Arabî. Aux indispensables subtilités philosophiques et métaphysiques qu’il expose comme bases de discernement, nous pouvons ajouter ce constat qu’à la réserve islamique envers la mer et l’aventure que représente la mer, correspond sa réserve envers les femmes, dont il veut garder le chemin enveloppé, voilé. Là aussi sans doute pouvons-nous reconnaître un frein à la marche dans le temps des peuples de cette grande religion (comme il en est aussi pour d’autres grandes religions, même si le voilement de leurs femmes est moins visible). Là aussi sans doute nous pouvons nous sentir appelés à mobiliser notre intelligence et notre cœur pour trouver pourquoi nous piétinons ou reculons, et où Dieu nous appelle, et par où il nous invite à y aller.

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De la Pitié à la Mosquée (8) Baleine blanche

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À partir de 1659, La Pitié est dédiée à l’enfermement des petits garçons, et d’autre part des « femmes de mauvaise vie ». La Salpêtrière « accueille » quant à elle des femmes et des petites filles. En 1684, sous le « roi soleil », y est construite une véritable prison. Chaque année deux mille femmes y sont internées. Parmi ces prisonnières, beaucoup sont mariées de force, et déportées en vue de peupler les colonies du Québec, de la Louisiane et des Antilles.

« Dès les débuts de l’Hôpital Général, des locaux spéciaux avaient été prévus à la Salpêtrière pour les insensées, puis, à la fin du XVIIème siècle, on avait construit les premières « loges » pour les épileptiques et les aliénées. Il s’agissait de cellules fermées par une grille de fer, dotée d’un banc de pierre et munies de chaînes auxquelles on entravait les malades. Celles qui étaient particulièrement violentes et agitées avaient droit à de véritables cachots souterrains où elles étaient enchaînées, souvent toutes nues, et où elles recevaient la visite des rats qui, parfois leur rongeaient les pieds – sans compter les méfaits des gels hivernaux et des inondations de la Seine. » Paul-André Bellier, Revue d’histoire de la pharmacie, vol 80 (1992).

Les détenues étaient rouées de coups et souffraient de malnutrition. Contraintes à des travaux forcés, maltraitées au point que chaque année, sur environ six mille internées, cinq à six cents mouraient à la Salpêtrière, elles étaient cependant, pour leur salut, conduites de force, chaque matin à l’aube, à la messe en l’église Saint-Louis. L’autel se trouvait au centre de la rotonde, chœur visible des quatre chapelles et des quatre nefs où étaient réparties les différentes catégories de personnes internées. Ainsi l’enfermement et la surveillance panoptiques des internées se retrouvaient-ils inexorablement, et indépendamment de la volonté humaine, incarnés par cette disposition où, dans une inversion de la figure éclatait la vérité de la situation : dans l’iniquité et les souffrances faites à ces femmes, dans ce déni de leur humanité, c’était le Christ qu’au nom du Roi et au nom du Christ – plus tard au nom de l’État et de la Science – on torturait et assassinait.

En cet automne 2013, à l’occasion d’un hommage à Charcot, un des vétérans du réseau fera à la Pitié-Salpêtrière une communication intitulée : Faire l’amour avec Dieu. Sur l’autel une femme d’aujourd’hui, enfermée socialement pour son insoumission au système, sera une fois de plus exhibée devant la bonne société de son temps. Cependant la bonne société meurt et le Ressuscité vit.

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à suivre

De la Pitié à la Mosquée (2) De profundis

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Emplacement de la mosquée où de l’aube à la nuit est prié le Dieu Tout Miséricordieux, Très Miséricordieux, où se trouva d’abord Notre-Dame de la Pitié.

Labyrinthe de la souffrance, labyrinthe de l’âme humaine, labyrinthe de l’hôpital.

Géographie et histoire de l’âme, du corps et de l’esprit. Ici le temps se croise avec l’espace. Énorme surface, organisation pavillonnaire en mosaïque des unités de soins.

Pauvreté, folie, maladie : progression des accueillis dans le temps.

Souffrants, soignants.

Que reste-t-il aujourd’hui des pauvres et des folles de la Salpêtrière ?

Au commencement, la Seine avala la Bièvre. Ou plutôt, car il y a toujours un autre début avant le début, tout commence dans l’eau. Maximilien Vessier le rappelle, Paris fut d’abord « un grand lac de cinq kilomètres de large », où « seules émergent les îles de Chaillot, de Montmartre, de Belleville, du Panthéon, et, plus près du groupe hospitalier, de la Butte-aux-Cailles. Elles sont couvertes d’une végétation tropicale ». Dans les eaux, nous dit-il, des Mosasaures, dans les airs, des Ptérodactyles. Toutes sortes de bêtes que l’on peut aujourd’hui aller contempler en face de la mosquée, en face de l’hôpital, au Museum d’Histoire Naturelle.

Puis les eaux se retirent et ce qu’il en reste, la Seine, passe à partir de l’est, bien plus au nord qu’elle ne le fait aujourd’hui, avant de terminer sa grande boucle à l’ouest de la ville actuelle. Quant aux eaux qui baignent l’île de la Cité, ce sont celles d’une autre rivière, aujourd’hui rendue complètement souterraine : la Bièvre, venue par le sud. Au lieu, tout proche de l’actuel hôpital, où les deux rivières se rencontrent, la plus grande finira par s’engouffrer dans le lit de la plus petite et le faire sien – laissant en même temps mourir son ancien bras.

Dans Histoire du Corps (ouvrage dirigé par Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello), est racontée la fascination qu’exerça au dix-neuvième siècle le fait que les têtes, une fois tranchées de leur corps par la guillotine, semblaient produire des expressions. « Que l’individu puisse penser que sa propre mort a survenu paraît inimaginable », mais c’est pourtant ce que l’on se met à fantasmer. « Monte la croyance en un temps intermédiaire entre la vie et le néant », et l’on se livre à des expériences d’électrisation des têtes de meurtriers décapités. « De 1850 à 1900, alors  que s’autonomise la physiologie et que triomphe la médecine expérimentale, les savants, plus fascinés que jamais, multiplient les tentatives et s’efforcent d’obtenir des cadavres les plus frais possible… qu’il s’agisse d’une simple autopsie, d’une tentative de galvanisation, de la mesure de la persistance de l’excitabilité et de la contractibilité ou de l’observation de la digestion », des expressions qui traduiraient un retour de la conscience. Des médecins vont alors jusqu’à injecter leur propre sang dans un bras ou dans une tête pour tenter de lui rendre vie.

à suivre

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Pour les siècles des siècles

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peinture Alina Reyes (4 août 2012)

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Tant que j’assiste au combat des deux monstres dans la clairière, je ne peux y être moi-même. Ils sont les anges qui gardent l’entrée de l’Eden. Si mon regard ne meut pas mes pieds, c’est que j’ai laissé le serpent me piquer au talon. Pénétrer dans le cercle, c’est écraser sa tête : les combattants s’évanouissent, le combat s’involue en jouissance. Pénétrant dans la clairière, je la féconde : de notre union naîtra un nouvel être. Me voici au cœur du secret, protégée par le cercle des arbres, et sur le lieu de la révélation, ouvert sur le ciel ; grâce à ce dévoilement, l’être jeté nu dans un placard sombre peut revoir le jour, et rené, se laisser envelopper dans la douceur des voiles allégés de son été.

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Demain dernière journée de Ramadan. La nuit qui vient est encore une nuit d’Al Qadr en puissance, mais elles le sont toutes. Du premier croissant de lune au nouveau premier croissant de lune, veillant beaucoup j’aurai perdu le confort qu’il faut perdre, jeûnant j’aurai perdu un peu de poids physiquement aussi, car ce n’est qu’allégé que l’on peut croître en vérité et force de paix. Ramadan est une retraite, un temps dans la grotte face au ciel, comme pour Mohammed, comme aussi pour les hommes de la préhistoire qui peignaient sur les parois, dans les ténèbres, leurs animales constellations, traversant la pierre, rejoignant l’invisible. Ce qui était devenu mort ayant été détaché du vivant, au bout de cette maturation, vitalité décuplée, dans l’histoire pour les siècles des siècles.

Je reviens bientôt avec une nouvelle série, « De la Pitié à la Mosquée », et peut-être une autre aussi, rappel autobiographique, « Le sang de l’amour ».

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Les vieux et les jeunes

photo Alina Reyes

 

L’un de mes fils, alors jeune adolescent, aimait beaucoup parler avec ce vieux Japonais qui fut un temps notre voisin, comme nous avons aimé parler l’autre soir avec Maï, la vieille vietnamienne, et comme, adolescente moi-même, j’aimai ce vieux Crétois dont je parle dans Voyage. Enfant, je n’étais attirée en rien par le monde des adultes, le monde des adultes étant trop souvent celui du « vieil homme », comme dit dans l’Évangile, l’homme qui a perdu la fraîcheur et la gratuité de l’être. Et la poésie que je cherchais dans la vie, je la trouvais chez ma grand-mère, mes grand-oncles et grand-tantes, que j’allais voir souvent, heureuse de leur paix, de leur fantaisie, de leur liberté. Ils étaient des icônes du temps, le temps apaisé, assumé, en train d’entrer dans l’éternité. Je me projetai dans leur âge, la vieillesse m’était une douce promesse. J’ai toujours aimé voir les vieux assis sur des chaises au soleil devant leur porte, laissant le temps passer. Mais que sont-ils devenus, ces vieux ? Les vieux du monde riche ne veulent plus être des vieux. Alors moi, devenue grand-mère encore jeune, j’ai laissé blanchir mes cheveux, et j’en suis heureuse. Si Dieu me donne une longue vieillesse, tant mieux. Et elle sera d’autant plus longue que je l’aurai commencée jeune. S’il me rappelle plus tôt, eh bien, du moins aurai-je déjà goûté à cet âge qui m’est ce qu’il doit être, une seconde enfance, plus accomplie.

C’est une belle chose que François, dans l’avion qui l’emmenait au Brésil, ait dit vouloir « encourager les jeunes à vivre insérés dans le tissu social avec les personnes âgées ». Cela fait aussi partie du projet des Pèlerins d’Amour, la communion des générations comme elle avait lieu autrefois, mais dans les nouvelles formes que peut engendrer le nouveau monde. La communion entre la jeunesse et la vieillesse unifie l’être, rend le jeune fort et serein devant le temps qui l’attend jusqu’au terme de sa vie, et donne aux vieux la grâce de réunifier leur vie et d’être ce qu’ils doivent être, d’humbles lampes pour le monde avant de le quitter.

Voici les lignes qui parlent de Nikolaos, le vieux Crétois, à la fin du livre de Voyage intitulé Dans la montagne. En parlant de moi, c’est de tous les jeunes qu’elles parlent :

 

En 2002, une nuit en dormant, j’ai vu en rêve le temps, et il pensait. En fait il réfléchissait à moi. Il était une sorte de paille à travers laquelle l’être montait, aspiré, et dans laquelle en même temps il était fait, formé. Dans mon rêve je savais que le temps était en train de spéculer sur mon compte, et que lorsqu’il saurait, je serais aspirée et formée pour la forme dans laquelle j’étais prévue.

Maintenant que je me rappelle de ce rêve comme si je l’avais fait la nuit dernière, en tombant par hasard sur un ancien cahier où je l’avais noté, je me rappelle aussi ce que m’avait dit un Crétois rencontré sur son île quand j’avais dix-sept ans. Que je serai très belle un jour – mais j’avais tout de suite senti que ce message disait autre chose que ce qu’il semblait dire, qu’il parlait du temps, de la beauté du temps, de mon être dans le temps.

Je pense à Nikolaos le vieux pêcheur de Loutron, où l’on ne parvenait qu’en petit bateau, rencontré au cours de ce même voyage, à qui j’avais longuement tenu la main dans sa maison, il était peut-être le Christ tandis que nous étions à table à picorer avec sa femme et d’autres pêcheurs, et puis qui avait dénoué son turban de sa tête, et l’avait noué sur la mienne.

Tout est présent, le temps est vivant, tout l’être est présent et communie.

 

Je vois un feu de braises, avec du petit poisson posé dessus, et du pain.

 

Salves et bondissements

 

Réveillée avec une salve d’idées nouvelles pour la sortie de Voyage. Oui, je fais toutes choses nouvelles.

Ne croyez pas ce qu’on vous dit, que « nous sommes des pauvres gens », condamnés au péché. La voie de la libération est ouverte.

Le problème de notre monde c’est la perte de l’universalisme de l’homme, qui s’accompagne de la perte de son éternité. La spécialisation des tâches et des études accroît l’efficacité, mais vient un point où l’homme se retrouve au fond de l’impasse. Nous devons retrouver la voie de notre propre universalité, en goûtant notre humilité dans l’accomplissement des tâches humbles (au lieu de les déléguer) autant que dans celui des grandes missions. La voie qui donne et requiert celle de savoir prendre son temps, et d’en être en retour gratifié par Dieu à l’infini pour un.

Car plus, en allant humblement et lentement, on se rapproche de Dieu, plus on va vite dans les siècles des siècles. Tout en bondissant, à la fin qui est aussi à chaque instant, par-delà les siècles. Embrassant tout le temps.

 

Sourates 18 et 19, Al-Kahf et Maryam, La Caverne et Marie (2). Le sens du hidjab

 

104 Ceux-là dont l’élan se fourvoya dans la vie d’ici-bas, et qui s’imaginaient que c’était là pour eux bel artifice,

105 ceux-là qui dénièrent les signes de leur Seigneur et Sa rencontre : leurs actions ont crevé d’enflure. Je ne leur attribuerai nul poids au Jour de la résurrection

106 telle sera leur rétribution : la Géhenne, pour avoir dénié, pour avoir tourné en dérision Mes signes et Mes envoyés

107 tandis que ceux qui croient, effectuent les œuvres salutaires auront en prémices les jardins du Paradis

108 où ils seront éternels, sans nulle envie d’y rien substituer.

La Caverne, traduction de Jacques Berque

 

Le Coran tourne autour de son centre, qui est partout. Partout reviennent les avertissements aux mécréants, la promesse à ceux qui croient à l’Unique source, créateur et vérité, révélée par le Prophète et ses autres messagers, la révélation eschatologique du sens de la vie, du temps, de l’univers. Nous avons reconnu (Al-Khaf, 1) l’un de ses centres en son centre phonologique, Al-Kahf, cette Caverne, ce trou noir de la mort qui ne retient la lumière que pour la libérer, splendide, dans l’éternité de la résurrection. Et nous allons lire le Livre en tournant autour de ce centre.

Nous l’avons dit, la sourate suivante, Marie, est comme une émanation de La Caverne.  Marie vient de la Caverne. Marie, mère de Jésus, l’un et l’autre intimement liés, témoignant de la Résurrection issue du temps de la Caverne, de la mort en Dieu, qui dépasse la mort. Nous sommes ici au plein cœur du seul thème qui compte : le voile et le déchirement du voile. La Caverne et Marie sont l’habitation de l’homme en ce monde, une habitation que Dieu voile afin d’y préserver la vie et lui donner, en la dévoilant, sa révélation, celle de la résurrection.

Marie, nous dit le Coran, s’isola des siens dans un lieu oriental (à la source donc) et mit « entre elle et eux un voile ». Un hidjab. Le verbe arabe contient aussi le sens d’élever un mur de séparation. De voiler, de garder l’entrée. Le nom désigne tout ce qui peut s’interposer entre l’objet et l’œil, aussi bien : un voile, la nuit, ou l’éclat du soleil. Le Coran lui-même est considéré comme hidjab, au sens de moyen le plus puissant pour détourner le mal. Le verbe signifie aussi le fait d’entrer dans le neuvième mois de sa grossesse.

Rappelons-nous la dernière histoire de La Caverne, la plus mystérieuse, avec ce mur de séparation qu’élève l’envoyé de Dieu pour protéger jusqu’au jour du Jugement le peuple primitif qui vit au bord d’une source en plein sous le soleil.

Rappelons-nous la Kaaba voilée, autour de laquelle tournent les fidèles.

Rappelons-nous la légende de la toile d’araignée et du nid de la colombe sauvant la vie du Prophète et de son compagnon de voyage, lorsqu’ils quittèrent La Mecque pour Médine, pourchassés par les ennemis. Quand ces derniers arrivèrent devant la grotte où ils s’étaient cachés, ils virent qu’une araignée avait tendu sa toile devant, et qu’une colombe y avait fait son nid, où elle couvait ses œufs. Ils en déduisirent que personne ne venait d’y pénétrer, et passèrent leur chemin. L’anecdote est légendaire mais la nuit dans la caverne est réelle et évoquée dans le Coran : c’est à partir d’elle que commence le temps de l’islam, le nouveau calendrier. Et il est clair que cette toile et que cette colombe signifient à la fois la virginité de Marie, sa grossesse miraculeuse et son prochain enfantement.

Voici aussi où nous voulons en venir. Quand dans l’adhan, l’appel à la prière, le muezzin dit : venez à la prière, venez à la félicité, le mot arabe pour dire félicité signifie aussi : lèvre fendue. La prière consiste à réciter la révélation venue de Dieu. À parler la parole de Dieu. À ouvrir la bouche, le voile qu’elle est, ouvrir la parole, pour en faire jaillir la vie, la lumière, la vérité. À en reconnaître et faire le centre autour duquel, cosmique, notre être tourne jusqu’en son accomplissement, éternelle et indestructible félicité.

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à suivre

Le feu du temps, jugement dernier

Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

 

Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre XX, 24-25-30 (éd Pléiade)

« Au psaume XLIX également, on estime que c’est du jugement ultime de Dieu qu’il est dit : « Dieu viendra manifestement, lui notre Dieu, et il ne se taira pas ; devant lui, un feu brûlera et autour de lui une forte tempête. Il appellera d’en haut le ciel et la terre pour discerner son peuple. Rassemblez-lui ses justes, qui mettent son alliance au-dessus des sacrifices. » Nous comprenons qu’il s’agit ici du Seigneur Jésus-Christ, dont nous espérons qu’il viendra du ciel juger les vivants et les morts. (…) Et quand il est dit : « il appellera en haut le ciel », comme saints et justes peuvent à bon droit être appelés « le ciel », cela correspond certainement aux mots de l’Apôtre : « Nous serons emportés avec eux dans les nuées à la rencontre du Christ, dans l’air. » (…) Le discours s’adresse ensuite aux anges : « rassemblez-lui ses justes » ; c’est certainement par le ministère des anges que pareille œuvre doit s’accomplir. Si nous demandons alors quels juges les anges vont lui rassembler, il répond : « ceux qui mettent son alliance au-dessus des sacrifices. »

(…)

Le prophète Malachie, en qui on a vu aussi un ange (…) annonce ainsi le Jugement ultime : « Voici qu’il vient, dit le Seigneur tout-puissant, et qui tiendra au jour de son entrée ? Et qui pourra supporter de le regarder ? Car il s’avance comme le feu du fondeur et comme l’herbe des foulons ; et il s’assiéra pour fondre et purifier, comme on fait pour l’or et pour l’argent ; et il purifiera les fils de Lévi, et il les fondra comme l’or et l’argent. Et ils offriront au Seigneur des victimes selon la justice, et le sacrifice de Juda et de Jérusalem sera agréable au Seigneur comme aux anciens jours et aux années d’autrefois. Et je m’approcherai de vous dans le jugement et je serai un témoin empressé contre les magiciens et les adultères, contre ceux qui font en mon nom des serments mensongers, qui frustrent l’ouvrier de son salaire, abusent de leur pouvoir pour opprimer la veuve, battent les orphelins, dénient la justice à l’étranger, et qui ne me craignent pas, moi, dit le Seigneur tout-puissant ; car je suis le Seigneur votre Dieu, et je ne varie pas. »

De ces paroles, il semble ressortir avec suffisamment d’évidence que, dans ce jugement, il y aura, pour certains, des peines purificatrices. (…) Isaïe dit également quelque chose d’approchant : « Le Seigneur lavera les souillures des fils et des filles de Sion, il lavera le sang qui est au milieu d’eux par un esprit de justice et un esprit de feu. »

(…)

A été donné en lui l’Esprit-Saint, qui a été figuré, au témoignage de l’Évangile, sous l’image de la colombe ; il a apporté le jugement aux nations, car il a annoncé qu’adviendrait ce qui était caché aux nations ; dans sa douceur, il n’a pas crié, il n’a pourtant cessé de proclamer la vérité ; mais sa voix n’a pas été entendue au-dehors et elle ne l’est pas, car il n’est pas obéi de ceux qui sont dehors, coupés de son corps. (…) Il a certes apporté un jugement dans la vérité en leur annonçant qu’un temps viendrait où ils devraient être punis, s’ils persistaient dans leur méchanceté. Son visage a resplendi sur la montagne, et sa gloire dans l’univers, et il n’a été ni brisé ni écrasé car, ni en lui ni dans son Église, il n’a cédé à ses persécuteurs au point de cesser d’être. Aussi ne s’est-il pas produit et ne se produira-t-il pas ce que ses ennemis ont dit ou disent : « Quand mourra-t-il et quand son nom périra-t-il ? »

« Jusqu’à ce qu’il publie le jugement sur la terre » : voilà révélé le secret que nous cherchions ; il s’agit en effet du dernier jugement qu’il prononcera sur terre quand il viendra lui-même du ciel, lui dont nous voyons que s’est accompli ce qui est dit ici en dernier : « Et les nations espéreront en son nom. » »

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Vigilance des profondeurs

à la maison, photo Alina Reyes

 

« Les ours – noirs et grizzlys confondus – auront traversé toute la saison ensevelis sous des chapes de neige. Les ours noirs se recroquevillent dans un tronc d’arbre creux (une des dix mille raisons qui font qu’on ferait sans doute mieux de conserver quelques arbres morts dans nos forêts ; il n’est pas absolument indispensable de tous les expédier à la scierie à des fins nobles et utiles), ou bien se pelotonnent sous le surplomb d’un rocher, satisfaits, semble-t-il, à l’idée de laisser la neige recouvrir peu à peu leur corps immobile, comme si durant cette période, ils avaient résolu, au plus profond d’eux-mêmes, d’imiter la masse des montagnes endormies, les courbes de leurs silhouettes figées dans le sommeil semblables à celles des reliefs qu’ils ont provisoirement renoncé à arpenter.

Les grizzlys vont un cran plus loin dans cette métamorphose : en creusant la terre de leurs pattes puissantes et de leurs griffes acérées, ils retournent, selon certaines croyances, jusqu’au royaume des esprits, en un va-et-vient toujours répété entre le monde réel et celui des ombres. Il me vient cependant parfois à l’idée que nous avons tout compris de travers, et que c’est cette terre enfouie et minérale, régie par le temps du sommeil, qui est en fait la réalité durable, alors que l’agitation des couches supérieures n’est qu’une illusion éphémère peuplée de spectres.

(…)

C’est une des leçons fondamentales de la science que le même reproduit toujours le même, et un des enseignements de l’histoire est qu’elle est aussi toujours prête à se répéter ; seuls des efforts considérables et une vigilance de chaque instant permettent d’échapper à cette répétition. »

Rick Bass, Le journal des cinq saisons, éditions Christian Bourgois, 2011