Madame Terre à Arronville chez d’Astier de la Vigerie puis à Menouville chez un marchand de mort

chemin,

Les actions poélitiques avec Madame Terre ont repris au printemps. Hier O a fait pas moins de 115 km à VTT aller-retour depuis Paris pour aller rendre hommage au résistant Emmanuel d’Astier de la Vigerie, enterré à Arronville. Cet « homme qui ne ressemblait à personne », selon Pierre Viansson-Ponté, fut l’auteur de l’inoubliable Complainte du Partisan, reprise notamment par Leonard Cohen – voir à la fin de la note.

Sur le chemin de retour, il est passé par Menouville, où il a photographié les ruines d’une ferme faisant partie d’un château où vécut « le plus grand marchand de mort des temps modernes », comme l’appelait Romain Gary : Basil Zaharoff, malhonnête, traître et pourri qui s’enrichit et fut décoré de la Grand-Croix de la Légion d’honneur et Chevalier grand-croix de l’Ordre de l’Empire britannique – ce qu’on appelle un homme qui a réussi, dans la philosophie de la réussite de notre nouveau président et de ses pareils.

*

mme terre et les vaches

mme terre en chemin

mme terre patriam servando

mme terre cimetiere arronville

cimetiere arronville

puis Menouville…

menouville

menouville maison

menouville ferme

menouville mme terre

menouville charron

eglise 12e siecle arronville

menouville pigeonnier

menouville plafond pigeonnier

menouville ruine

menouville vieux tourne disque

menouville escalier ruine

et il est temps de repartir :

menouville petit âne gris

chemin

et de réécouter la Complainte du Partisan mise en musique par Anna Marly et interprétée par Leonard Cohen


Leonard Cohen – The Partisan par RollingPat

Pourquoi il leur a fallu créer des exclu.e.s. L’exemple de La Grande Borne

vallejo_minotaure-ariane
Ariane et le Minotaure, par Boris Vallejo

Ariane et le Minotaure, par Boris Vallejo

Vidéos en fin de note. Aillaud donna à son urbanisme les noms de « Labyrinthe » – le lieu où le roi Minos enferma Dédale et Icare pour raisons politiques – et « Minotaure » – le monstre dévorateur de jeunes. Aujourd’hui La Grande Borne est depuis longtemps, sans jeu de mots, une plaque tournante du trafic de drogue. Et une cité emblématique de l’enfermement des populations de travailleurs et de chômeurs.

« Ce que les Blancs doivent faire, dit James Baldwin vers la fin de son entretien avec Kenneth Clark, c’est chercher en eux-mêmes, dans leur cœur,  pourquoi il leur a fallu créer le nègre au début. Parce que je ne suis pas un nègre, je suis un homme. »

C’est une parole que peuvent reprendre tous ceux qui sont exclus, ségrégués, discriminés d’une façon ou d’une autre, par les uns ou par les autres. Les femmes, tout d’abord, qui dans tous les milieux, toutes les cultures, ne sont pas considérées comme « un homme », mais comme « la femme », de la même façon que James Baldwin est considéré comme un nègre.

Une parole que peuvent reprendre tous ceux qui sont essentialisés, mis à part, stigmatisés, du fait de leur origine, ethnique, culturelle, sociale, ou de leur sexualité.

Une parole que peuvent reprendre les pauvres, ceux qu’on a enfermés dans des ghettos, ni en ville ni à la campagne, dans des banlieues fabriquées par des urbanistes et des architectes froids comme la mort, ces pauvres que Émile Aillaud appelait « l’innombrable » (vidéo suivante). « L’architecture a une puissance occulte, disait-il, les individus finissent par ressembler à l’architecture », et il se vantait de « manipuler un devenir des gens. »

Pourquoi leur a-t-il fallu créer « l’innombrable » ? L’innombrable, la femme, le nègre, n’existent que dans leur tête, dans leur cœur qu’ils devraient interroger.

Quand les pouvoirs politiques prendront-ils en charge cette question ? « La regarder en face », comme le dit James Baldwin, « l’avenir du pays en dépend. »

Présentation du documentaire : « L’architecte Emile AILLAUD a voulu faire de la Grande Borne à Grigny un paradis pour les enfants. Le réalisateur Jacques FREMONTIER y a trouvé un enfer pour les adultes et les jeunes. On fait la fête à la Grande Borne avec majorettes, fanfare, ballet de petites filles et démonstration de karaté, mais que reste t-il lorsque la fête est finie ? Rencontre avec les habitants du quartier : une mère de famille nombreuse , des jeunes au chômage, les enfants qui connaissent des retards scolaires. Il y aussi les suicides, les saisies de meubles… A la Grande Borne, les gens deviennent des révoltés. Alors que Emile AILLAUD défend l’urbanisme moderne, les habitants, eux, ne trouvent que l’ennui. »

Cinéma : une fantastique fable de Giono sur l’argent

Vidéo. C’est un film écrit et réalisé par Jean Giono en 1960.  Mine de rien, une espèce de tragédie à l’antique, avec des réminiscences bibliques, sur le pouvoir de nuisance de l’argent, de la politique de l’argent induisant dans toute une société zizanie, violence, terreur, angoisse.

(1) susérc (1960) par faucheur1971


(2) susérc par faucheur1971
*

Jacques Lacarrière, (vrai) marcheur

J’ai le souvenir d’un grand soleil, d’une grande lumière, le jour où je l’ai rencontré pour la première fois. J’ai bondi de joie, je suis allée à lui sans lui cacher mon enthousiasme. J’avais lu son Été grec à vingt ans, entre deux voyages en Grèce, puis plusieurs autres de ses livres. Cela n’apparaît pas d’emblée, mais lui aussi, cet inclassable, a été compagnon des surréalistes. À la montagne, j’ai reçu de lui une lettre confectionnée avec un soin touchant, belle enveloppe, beau grand timbre joyeux, couleurs, et texte écrit sur des feuilles de papier portant au verso des calligraphies d’Hassan Massoudy. Ce n’est pas la première fois que je l’évoque ici (voir mot-clé à son nom), mais il fait partie de ceux à qui il est bon de revenir quand les ombres menacent. Voici une belle émission rassemblant plusieurs extraits d’interviews de lui. Pour l’entendre plus longuement, on peut aller sur le site de Fabrice Pascaud, Arcane 17, qui a mis sur sa page quelque 200 minutes d’entretien extrêmement intéressant, et raconte lui aussi la façon dont il l’a approché – car l’approcher était une grâce.

*

Par-delà nature et culture. Philippe Descola

L’année dernière, quand j’ai expliqué à un professeur de littérature de la Sorbonne que j’avais vu une correspondance entre les pratiques des peuples juifs itinérants bibliques et celles, d’itinéraires chantés, des aborigènes d’Australie, il m’a rétorqué avec beaucoup de dédain (quoiqu’il n’y connût absolument rien) que cela ne pouvait pas être comparable. À l’évidence, un peuple considéré comme sauvage par l’Occidental moyen ne peut pas plus atteindre à la dignité d’un peuple biblique que la parole d’une femme autodidacte ne peut être considérée avec sérieux. Mais cet après-midi, en lisant Par-delà nature et culture de Philippe Descola, j’ai eu le plaisir de voir qu’il faisait la même comparaison que moi entre les pratiques des peuples de pasteurs nomades du Moyen-Orient ou d’Afrique et celles des Australiens : « on peut aussi appréhender le système de l’il-rah, écrit-il, à la manière australienne, c’est-à-dire comme une appropriation de certains itinéraires au sein d’un environnement sur lequel on ne cherche pas à exercer une emprise. » Philippe Descola étant un homme, et blanc, et savant très renommé, qui plus est professeur au Collège de France, sans doute mon brave professeur de lettres ne songerait-il pas à lui répondre en balayant sa parole d’un revers de main.

Mais en ce triste lendemain d’élection présidentielle, qui laisse derrière elle une très mauvaise odeur de manipulation par quelques réseaux de milliardaires détenteurs des grands médias et de privilégiés de ce très bas monde, en ce triste lendemain où comme l’a dit un certain Thanaen sur twitter « on nous demande de choisir entre la haine des étrangers et la haine des pauvres », en ce triste lendemain où ne restent plus en lice que le néofascisme et la dictature bancaire, lesquels bien sûr font mine de s’opposer alors qu’ils sont faits pour se rejoindre pour la énième fois dans l’histoire, en ce triste lendemain de hold-up sur la démocratie, où l’électeur se retrouve pris au piège, sommé de voter (mais pas obligé d’obéir) pour le candidat de la propagande, le banquier d’affaires fabriqué de toutes pièces pour servir ceux qui font des affaires avec leur banque, à tous les niveaux, en ce triste lendemain où le seul candidat « votable » s’en prend aux chômeurs et aux petits fumeurs de weed mais jamais aux riches, jamais ne parle de rééquilibrage des richesses, de lutte contre l’évasion fiscale, de justice sociale, et jamais ne parle d’écologie (même s’il s’y met avant le deuxième tour, comment le croire alors qu’il a cédé à des industriels russes le droit d’exploiter l’or en Guyane et pour ce faire de la saccager), en ce sinistre lendemain de présidentielle, pour continuer à vivre heureux voyons plus loin, voyons le sens dans lequel vont les forces progressistes aujourd’hui, celui d’un désir, non de devenir milliardaire comme Macron le voudrait pour les jeunes Français, mais d’harmonie au sein d’une humanité élargie, respectueuse et vivante.

Voici, comme support de méditation en ce sens, des passages du livre de Philippe Descola décrivant la façon de vivre des Achuars, peuple d’Amazonie auprès duquel il a vécu de 1976 à 1979. Comme quantité d’autres peuples dans le monde, contrairement à nous dans la culture chrétienne clivée de l’Europe, ils ne font pas de différence ontologique entre nature et culture, ni entre l’humain, l’animal, le végétal, communiquant d’égal à égal avec tout le vivant.

 

shuar_arutam_nicolas_kingman-minFemme Achuar. Photo Nicolas Kingman. Source

*

« À l’évidence, les Achuar possèdent une longue expérience des plantes cultivées. En témoignent la diversité des espèces qui prospèrent dans leurs jardins, une centaine dans les mieux pourvus, et le grand nombre de variétés stables à l’intérieur des espèces principales : une vingtaine de clones de patate douce, autant pour le manioc et la banane. En témoignent aussi la place importante que les plantes cultivées occupent dans la mythologie et le rituel, ainsi que la finesse du savoir agronomique déployé par les femmes, maîtresses incontestées de la vie des jardins.

« En vérité, les plantes « de la forêt » sont également cultivées. Elles le sont par un esprit appelé Shakaim que les Achuar se représentent comme le jardinier attitré de la forêt et dont ils sollicitent la bienveillance et le conseil avant d’ouvrir un nouvel essart. »

« Les Achuar opèrent une distinction analogue dans le règne animal. Leurs maisons sont égayées par toute une ménagerie d’animaux apprivoisés, oiseaux dénichés ou petits du gibier que les chasseurs recueillent quand ils tuent leur mère. Confiés aux soins des femmes, nourris à la becquée ou au sein lorsqu’ils sont encore incapables de s’alimenter eux-mêmes, ces familiers s’adaptent vite à leur nouveau régime de vie et il est peu d’espèces, même parmi les félins, qui soient véritablement rétives à la cohabitation avec les humains. Il est rare que l’on entrave ces animaux de compagnie, et plus rare encore qu’on les maltraite ; ils ne sont jamais mangés, en tout cas, même lorsqu’ils succombent à une mort naturelle. »

« Les Achuar balisent en effet leur espace selon une série de petites discontinuités concentriques à peine perceptibles, plutôt qu’au travers d’une opposition frontale entre la maison et son jardin, d’une part, et la forêt, de l’autre.
L’aire de terre battue immédiatement adjacente à l’habitation en constitue un prolongement naturel où se déroulent bien des activités domestiques ; il s’agit pourtant déjà d’une transition avec le jardin puisque c’est là que sont plantés en buissons isolés les piments, le roucou et le génipa, la majorité des simples et les plantes à poison. Le jardin proprement dit, territoire incontesté des femmes, est lui-même en partie contaminé par les usages forestiers : c’est le terrain de chasse favori des garçons qui y guettent les oiseaux pour les tirer avec de petites sarbacanes ; les hommes y posent aussi des pièges pour ces gros rongeurs à la chair délicate – pacas, agoutis ou acouchis – qui viennent nuitamment déterrer les tubercules. Dans un rayon d’une ou deux heures de marche depuis la lisière de l’essart, la forêt est assimilable à un grand verger que les femmes et les enfants visitent en tout temps pour y faire des promenades de cueillette, ramasser des larves de palmier ou pêcher à la nivrée dans les ruisseaux et les petits lacs. C’est un domaine connu de façon intime, où chaque arbre et palmier donnant des fruits est périodiquement visité en saison. Au-delà commence la véritable zone de chasse où femmes et enfants ne se déplacent qu’accompagnés par les hommes. Mais on aurait tort de voir dans ce dernier cercle l’équivalent d’une extériorité sauvage. Car le chasseur connaît chaque pouce de ce territoire qu’il parcourt de façon presque quotidienne et à quoi l’attache une multitude de souvenirs. Les animaux qu’il y rencontre ne sont pas pour lui des bêtes sauvages, mais bien des êtres presque humains qu’il doit séduire et cajoler pour les soustraire à l’emprise des esprits qui les protègent. C’est aussi dans ce grand jardin cultivé par Shakaim que les Achuar établissent leurs loges de chasse, de simples abris, entourés parfois de quelques plantations, où ils viennent à intervalles réguliers passer quelques jours en famille. J’ai toujours été frappé par l’atmosphère joyeuse et insouciante qui régnait dans ces campements. »

Philippe Descola, Par-delà nature et culture

*

Décoloniser les concepts, avec Philippe Descola

Philippe Descola revient sur les quatre ontologies qu’il définit dans son livre Par-delà nature et culture, quatre façons d’organiser la place des hommes dans la nature et leurs relations avec les autres vivants. Superbe leçon d’anthropologie :

*
Intervention lors du colloque « Comment penser l’Anthropocène ? », dans le cadre de la COP21, de Philippe Descola, anthropologue, responsable de la Chaire « Anthropologie de la Nature » au Collège de France :

M. Descola semble avoir été entendu : le mois dernier un fleuve en Nouvelle-Zélande, le Te Awa Tupua, puis deux fleuves en Inde, le Gange et la Yamuna, ont obtenu des droits juridiques comme entités vivantes.  Puisse une telle pensée, décolonisant les concepts, pour reprendre ses termes, et apte à sortir les esprits du « TINA » intellectuel, nous inspirer des alternatives politiques.

« Doit-on renoncer à distinguer nature et culture ?  » L’écouter un peu plus, sur son travail et ses thèses d’anthropologue :

*

Et pour bien plus : ses cours au Collège de France, en vidéo également.

Guyane. « La loi de la jungle », documentaire de Philippe Lafaix

L’orpaillage en Guyane produit un effroyable désastre humain, sanitaire, politique, écologique. D’après les témoins, le scandale dénoncé par cet excellent et courageux documentaire est malheureusement toujours d’actualité.


Doc La loi de la jungle par fanstes
Texte de présentation :
Chronique d’une zone de non droit : la Guyane française
Documentaire de Philippe lafaix – 2003 – 52 mn

Prix du documentaire Festival international du film de l’environnement – Paris. Prix du meilleur film pour les droits de l’homme CinéEco – Portugal, alors pourquoi cet excellent documentaire n’a été retenu par aucune grande chaîne ? sans doute parce qu’il a été mis « sur liste noire » comme le dit L’Humanité, sans doute qu’il dérange.
Des frontières passoires dans une forêt équatoriale incontrôlable.
Une ruée vers l’or qui dégénère en Far-west tropical.
Des ressortissants brésiliens réduits en esclavage sur des sites d’orpaillage clandestins.
Les témoignages exclusifs de quatre survivants atrocement torturés.
Le premier procès en France depuis la guerre 39-45 pour tortures et actes de barbarie attribué à une organisation.
Des forêts et fleuves partout éventrés. Une contamination massive par le mercure (12 tonnes par an!) de toute la région (le pays des mille fleuves!) qui décime les Guyanais dont les derniers Amérindiens français.
Et tout cela se passe dans le plus grand département Français : la Guyane française!
Un documentaire d’une force exceptionnelle, un constat lucide et un véritable pavé dans la mare.

*