Crocodile rêveur, flamants roses & compagnie

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« Tout n’est pas dur chez le crocodile. Les poumons sont spongieux, et il rêve sur la rive. »
Henri Michaux, « Tranches de savoir », in Face aux verrous

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flamants roses 11Le crocodile rêve, peut-être, mais le flamant rose dort, la tête dans l’aile et le pied en l’air

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Hier à la Ménagerie du Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Grand cerisier en fleur, merle, canards, perruche

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« On peut imaginer des histoires sans suite, mais cependant associées, comme des rêves. Des poèmes, qui sont simplement sonores et pleins de mots éclatants (…) la nature est si purement poétique, comme la cellule d’un magicien, d’un physicien, une chambre d’enfants, un grenier, un entrepôt, etc. »

Novalis, Fragments, traduits par Maeterlinck

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perruchecet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

(les perruches à collier, arrivées accidentellement par avion il y a plusieurs décennies, se sont très bien acclimatées à l’Île-de-France et y vivent à l’état sauvage)

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Montagnes et chat perché

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chat perchéAu quatrième étage, un chat se repose, se déplace, bouge, s’étire sur la barre de trois centimètres de large

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Vers le quartier chinois, j’ai pris des journaux chinois gratuits dans la rue, j’y ai découpé une montagne en noir et blanc avec ses écritures, j’ai souligné ses traits et je l’ai coloriée pour l’insérer dans le classeur de ma thèse en couleurs

montagneavec ses deux tout petits personnages tout en bas

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Au nom des ours.es

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Nicolas Hulot veut réintroduire deux ourses dans les Pyrénées. Je lis dans un magazine écologiste ce titre : « Les ours béarnais vont pouvoir copuler ». Voilà donc des ourses considérées comme objets livrés aux mâles de leur espèce, et toute leur espèce considérée comme objet qu’on peut trafiquer, pour la bonne cause évidemment. On ne voit pas quelle violence on fait subir à ces animaux, capturés, soumis à de la chirurgie, déportés complètement déboussolés dans un endroit qu’ils ne connaissent pas, très peuplé d’humains. Il n’est pas rare qu’ils adoptent des comportements aberrants, comme d’entrer dans des villages et se nourrir dans les poubelles. Pour l’ourse déportée Franska, cela s’est terminée par une mort violente, dont j’avais fait écho dans ce texte que je redonne maintenant en hommage à la nature et à la vérité qu’on ne cesse de bafouer.

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Un matin dans une forêt de pins, par Ivan Shishkine et Constantin Savitsky

Un matin dans une forêt de pins, par Ivan Shishkine et Constantin Savitsky

LA GRANDE OURSE

Repose en paix, Franska. Me dit le vent, la brise dans la maison qu’on m’a prise.

La justice des hommes, qu’ils s’étaient mis en position de me devoir, par ma mort révèle ce qu’elle est, et d’abord pour eux-mêmes : iniquité systématique, à la fois dissimulée et flagrante. Les animaux sauvages ont-ils un prénom ? On m’a enlevée à ma forêt natale, on m’a fait subir un long voyage par route, des opérations chirurgicales. Pour pouvoir me ficher, me surveiller, me suivre à la trace technologique comme n’importe quel citoyen du monde moderne. On m’a ouvert le ventre pour y implanter un radio-émetteur. On m’a arraché une dent pour déterminer mon âge. Comme au chien de la fable, on m’a imposé un collier. Pour me maintenir attachée non par une laisse, mais par un GPS relié à plusieurs satellites.

Ainsi kidnappée, déplacée, manipulée, triturée, trafiquée, ainsi informée de l’homme et de sa familiarité brutale, on m’a fait reprendre la route. Enfin, on m’a relâchée sur un territoire que je ne connaissais pas, où je n’ai pu me fondre, et qui s’est vite révélé hostile : un mois avant ma mort, j’avais déjà des dizaines de plombs de petit calibre dans le corps.

Ils m’avaient appelé Franska, donc. Façon de marquer ma naturalisation ? En fait une domestication forcée. Me gratifier d’un prénom signifiait ma réduction à l’état d’objet des hommes. D’objet propre à satisfaire les intérêts et les fantasmes obscurs des hommes. Car leur fascination pour le monde naturel n’a d’égale que leur haine secrète envers lui. C’est toute l’histoire de l’humanité : un incessant combat contre la nature. Qui prend parfois les traits de l’amour. D’un amour faux, irresponsable, aveugle. Au nom de l’amour de mon espèce, on m’a fait subir tous ces outrages. C’est une manœuvre en laquelle les hommes sont maîtres. Ils la pratiquent beaucoup entre eux. Une puissance étrangère envahit un pays et y installe durablement la guerre, ou la dictature, sous prétexte de lui apporter la démocratie et la paix. Dans l’espace privé comme dans l’espace public, on insulte, on souille, on détruit couramment ce que l’on désire et voudrait honorer. Toujours au nom du bien et pour la bonne cause, les peuples sont les dupes continuelles de ceux qu’ils élisent. Le mensonge d’État s’étend à tous les secteurs du pouvoir.

Justement, revenons à toi, Franska, chuchote et crie le vent.

J’ai causé bien des problèmes, dans ces montagnes où j’errai, déracinée de ma forêt originelle. Comme bien d’autres ours avant moi, « réintroduits » pour le bien que nous veulent les bureaucrates et leurs idéologues, je me suis attaquée aux troupeaux des hommes. De mes pattes puissantes j’ai ouvert les côtes des brebis comme des portails, dévoré leur cœur – ou pire encore, je l’ai délaissé. Le carnage apparut maints matins, dans maintes prairies, à maints bergers, qui en restèrent aussi tremblants et traumatisés que leurs bêtes survivantes.

Une nouvelle fois, la colère des éleveurs a monté. Une nouvelle fois, ils ont protesté bruyamment, soutenus par les élus locaux. Comme depuis des années, l’affaire n’en finissait pas. On a même tenté d’effrayer le touriste en plaçant çà et là sur le territoire de telle commune où j’étais passée, des panneaux avertissant le randonneur que le maire dégageait sa responsabilité en cas de rencontre avec le fauve.

Et puis voici qu’en une bien triste aurore d’août, un militaire basé sur l’une de ces communes « menacées » écrasait, raconta la presse, l’ourse maudite, sur une quatre-voies. Aussitôt fait, aussitôt réglé : une tente était dressée autour de l’accident afin de le rendre invisible, et la route bloquée par les gendarmes cinq heures durant, tandis que les hélicoptères assuraient la surveillance par le haut. Un peu plus tard on montrerait à la télévision la traînée de sang sur le bitume, et le sinistre cadavre de l’ourse éventrée. On expliquerait le scénario : une première voiture aurait, sans s’arrêter, heurté et blessé l’animal, qui aurait poursuivi sa traversée avant d’être frappée une deuxième fois par le véhicule de l’armée.

L’absence de témoins, hors une mystérieuse conductrice qui ne songea à se manifester à la police qu’après avoir appris ma mort, ne doit bien sûr pas faire douter un instant les citoyens de la véracité des faits. On voit mal les autorités, embarrassées par ce dossier, imaginer de fermer la route à six heures du matin, pour y monter un faux accident avec une ourse repérée, capturée la veille, et déjà sacrifiée. Ou bien poussée sur la voie… Évidemment on peut tout imaginer, pourquoi et comment croire tout ce que l’ « on » raconte ? Mais voyons, et la science ? Le rapport d’autopsie confirme, donc… Et puis, à qui aurait profité la ma mort ? À tout le monde ? Puisque je ne me tenais pas bien, puisque je n’avais pas sept ans comme on le croyait mais dix-sept ans, puisque je ne servais ni les intérêts de la région ni les partisans de la réintroduction ? Un moindre mal eût sans doute été de me rendre à ma forêt qui me pleurait et m’espérait, mais l’homme n’aime pas se désavouer. Les meilleurs complices du crime sont les sourds.

Franska, dit le vent, fausse ou vraie victime d’un accident de la route, ourse des sourds, ne tends-tu pas un miroir aux humains, dans ta triste fin ? Ayant détruit la variété des peuples, réduit le chatoiement de leur humanité, sont-ils devenus si seuls, sous leurs universels tristes tropiques, qu’il leur faut désormais humaniser les bêtes en leur donnant un nom, avant de les détruire, non comme le chasseur tue sa proie, mais dans un réseau de responsabilités administratives et collectives ? Ta mort n’est-elle pas le reflet de la mort qu’il se donnent et se promettent eux-mêmes ? Je te vois, je te lis, signe de leur liberté et de leur dignité bafouées. Logique meurtrière d’une pensée calculatrice acharnée contre la pensée sauvage. Ton sang obscènement exposé sur le bitume, il crie de rage, il est en moi. Dit le vent. Et les arbres balancent leurs hauts feuillages comme des chevelures de femmes debout sur les rochers, face à la mer où le bateau de leurs hommes vient de sombrer.

L’après-midi même, dans le village du militaire qui, après ça, partait vite en vacances, on fêtait, à grands renforts de sono, l’arrivée de la Vuelta, course de vélos espagnole. Au stand de l’Armée de terre, un jeune soldat en treillis distribuait des brochures de propagande aux enfants désœuvrés. Sur celui de la presse locale, on amusait le public avec des quizz sur les derniers vainqueurs du Tour de France. Toute question de dopage oubliée, les gagnants empochaient, ravis, de laids colifichets frappés de publicités. Et du côté des éleveurs, on se promettait d’alimenter à vie en gigot d’agneau l’exécuteur missionné d’une pauvre ourse qui avait eu le tort de ne pas savoir ne pas être libre. D’une grande ourse qui continue à danser dans le ciel, transporter la nuit et servir de boussole.

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Grâces de la Préhistoire et de l’Histoire naturelle. Le rêve et la raison

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Du tir à l’arc préhistorique comme sport d’avenir. Et deux millions de dessins zoologiques en accès libre sur la Biodiversity Heritage Library : une splendeur de grâce dont voici quelques images, glanées dans cette bibliothèque en ligne où le dessin se fait écriture du vivant, comme toute bonne écriture propre à saisir la beauté du vivant sans l’assassiner, en l’exaltant tout en glorifiant à la fois le rêve et la raison.

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Histoire d’œuf, avec Piero della Francesca, Julio Cortazar et la poule d’eau

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Piero della Francesca, Retable Montefeltro, détail. Source

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« Devant les seaux qui adouciraient cette aube,
Masaccio entendit prononcer son nom.

Il partit, et déjà le jour
de Piero della Francesca se levait. »

Julio Cortazar, derniers vers de son poème Masaccio, trad Silvia Baron Supervielle

 

vignetteHier après-midi j’ai trouvé le nid de la poule d’eau, dont j’avais photographié la construction, puis où je l’avais photographiée en train de couver (cf notes des jours précédents), vide. C’est une question à la Petit Prince : les œufs ont-ils été mangés par un animal, ou bien ont-ils éclos, provoquant le déménagement de la petite famille ?

sorbonne nouvelleAu retour, j’ai vu cette nouvelle œuvre de street art, signée Arsène, sur un mur de la Sorbonne Nouvelle.

Et maintenant les poules d’eau couvent, et autres merveilles de la vie des animaux

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jardin 1 poule d'eau couve

La semaine dernière je les ai photographiées en train de s’affairer à bâtir le nid, aujourd’hui je trouve le couple en train d’attendre un heureux événement : l’une couve, l’autre continue, à un rythme beaucoup plus tranquille, à aller chercher des herbes sèches et des feuilles mortes qu’elle rapporte à la couveuse, bec à bec. Cette dernière, sans bouger, les ajoute au nid autour d’elle, et sans doute elles se relaient, car lorsque je suis repassée une ou deux heures après, elle était dans l’autre sens – difficile de les distinguer, car les deux sexes sont semblables.

Dans le bassin, des petites grenouilles vertes et beaucoup de crapauds « alytes accoucheurs », dont j’ai vu l’accouplement l’autre jour : le mâle enlace la femelle par les hanches, par derrière, de façon qui ressemble beaucoup à celle des humains, mais en fait ses mouvements sont un massage destiné à faire pondre la dame crapaud : aussitôt que les œufs sont sortis, le monsieur crapaud les féconde et rassemble le cordon d’ovocytes entre ses chevilles. Lors de l’éclosion, il s’immerge pour que les têtards naissent dans l’eau.

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jardin 3 poule d'eau compagne

jardin 4 poule d'eau au ventil soufflait une jolie brise qui faisait voleter ses plumes tandis qu’elle s’en allait chercher des herbes

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puis les rapportait à sa compagne

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jardin 7 grenouille,

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cette magnifique libellule semblait me regarder sans crainte de ses yeux ronds pendant que je la photographiais

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je suis allée voir aussi les autres bassins

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jardin 11 bassin,

et un peu plus loin j’ai contemplé cet ail, tout étoilé

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aujourd’hui au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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La petite poule d’eau tisse son nid, comme l’humain tisse son livre

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Une femme qui la regardait m’a dit : « je suis là depuis un bon moment, elle n’arrête pas. » Puis elle est partie, en ajoutant : « elle doit faire ça toute la journée. » À mon tour je suis restée là un bon moment, et elle n’a pas arrêté ses allées et venues extrêmement affairées, sans répit, soignées, choisissant dans la verdure environnante herbes et feuilles avec rapidité et métier, parfois se ravisant, en rejetant une après deux ou trois pas et revenant en arrière en prendre une meilleure, traversant et retraversant l’allée en jonglant s’il le fallait entre les gens qui passaient et regardaient les grenouilles du bassin sans la voir, elle, la petite poule d’eau toute à sa tâche, à sa mission, déposant son matériau, brin après brin, dans le secret d’une touffe de verdure au milieu de l’eau, puis repartant, cueillant, revenant, ainsi de suite inlassablement, à se demander comment un si petit animal peut déployer autant d’énergie, et à se dire que seule la vie, la vie qui toujours vient et revient, peut motiver et rendre possible une telle dépense, un tel don de soi, pour la construction d’un abri où elle pourra être accueillie et se développer. À la bibliothèque Buffon où je venais de passer, il y avait une petite exposition sur la végétation et le livre, liés à l’origine comme le sont par l’étymologie le texte et le tissu.

 

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cet après-midi au Jardin des Plantes et à la bibliothèque Buffon, photos Alina Reyes

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Corbeaux cannibales

J’ai assisté à (et je suis intervenue dans) une scène sinistre cet après-midi. On pourrait croire à une parabole, mais non, c’était la réalité. En revenant de mon grand tour dans le 13e où je voulais aller voir les nouvelles fresques (ensuite je suis allée jusqu’à la Bnf, je donnerai d’autres photos dans quelques heures), j’ai traversé le Jardin des Plantes. Dans une allée déserte, j’ai entendu des croassements et vu dans la lumière déclinante un corbeau couché sur le dos, en train d’essayer de faire reculer un autre corbeau qui commençait à le becqueter. D’abord j’ai espéré que l’autre était en train d’essayer de l’aider à se relever. Mais non, décidément. Et déjà un autre corbeau s’approchait aussi, et rapidement, d’autres encore, qui commençaient à entourer le corbeau couché dans l’herbe, semblant incapable de bouger mais croassant et lançant son cou, sa tête et son bec en avant pour les faire reculer. Alors, du geste et de la voix, je les ai effarouchés. Ils sont tous partis comme un seul homme, et même le corbeau immobilisé s’est envolé de son côté.

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