« Walden ou Vie dans la forêt », de Thoreau (passages, dans ma traduction)

thoreau-walden-cabanela cabane de Thoreau dans la forêt

*

Suivez votre génie d’assez près, et il ne manquera pas de vous montrer une perspective neuve à chaque heure. Les travaux ménagers étaient un plaisant passe-temps. Quand mon sol était sale, je me levais de bonne heure et, transportant tous mes meubles dehors dans l’herbe, lit et literie avec, je jetai de l’eau sur le plancher, le parsemai de sable blanc de l’étang, puis le frottai avec un balai jusqu’à ce qu’il soit propre et clair. Et à l’heure où les villageois prenaient leur petit-déjeuner, le soleil avait suffisamment séché ma maison pour que je puisse m’y réinstaller, et ma méditation était quasiment ininterrompue. C’était agréable de voir tous mes meubles et mes affaires dehors dans l’herbe, en tas comme le ballot d’un bohémien, et ma table à trois pieds, d’où je n’avais pas retiré les livres, la plume et l’encre, qui se tenait au milieu des pins et des noyers. Eux-mêmes avaient l’air contents d’être dehors, et pas pressés d’être rentrés. J’avais parfois envie de tendre un auvent par-dessus et de m’installer là. Ça valait le coup de voir le soleil briller sur toutes ces choses et d’entendre le vent souffler librement dessus. Les objets les plus familiers apparaissent tellement plus intéressants dehors que dans la maison. Un oiseau se tient sur une branche à côté, une immortelle pousse sous la table, des ronces s’enroulent autour de ses pieds ; des pommes de pin, des bogues de châtaigne, des feuilles de fraisiers jonchent le sol. On dirait que c’est la façon dont ces formes se sont transférées dans nos meubles, tables, chaises, lits, – parce qu’un jour ils se sont tenus au milieu d’elles.

*

L’innocence et la bienfaisance indescriptibles de la nature – du soleil, du vent, de la pluie, de l’été et de l’hiver – quelle santé, quelle réjouissance ils procurent continuellement ! et quelle sympathie ont-ils toujours eue avec notre race, que la nature entière serait affectée, que la lumière du soleil faiblirait, que les vents pousseraient des soupirs humains, que les nuages pleuvraient des larmes, que les bois perdraient leurs feuilles et prendraient le deuil en plein été, si jamais quelque homme avait du chagrin pour une juste cause. Ne suis-je pas en intelligence avec le monde ? Ne suis-je pas moi-même en partie feuilles et terreau végétal ?

*

Chaque homme contemple avec affection son tas de bois. J’aimais avoir le mien devant ma fenêtre, et plus il y avait de bûches, mieux je me rappelais mon agréable travail. (…)

Je laissais parfois un bon feu quand j’allais me promener, les après-midi d’hiver. À mon retour, trois ou quatre heures plus tard, il était toujours vivant et ardent. Ma maison n’était pas vide quoique je fusse parti. C’était comme si j’avais laissé une joyeuse gouvernante derrière moi. C’était moi et le feu qui vivions ici, et communément ma gouvernante s’avérait digne de confiance.

*

Plutarque, « De la superstition » (un passage, dans ma traduction)

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Bien des maux ordinaires deviennent fatals à cause de la superstition. Midas l’ancien, démoralisé paraît-il par quelques rêves, en eut l’esprit si misérablement angoissé qu’il se suicida en buvant du sang de taureau. Le roi de Messénie Aristodème, pendant la guerre contre les Spartiates, entendit les chiens hurler comme des loups et vit du chiendent pousser autour de l’autel familial ; les devins y virent des signes effrayants et lui, perdant courage et abandonnant tout espoir, tira sa lame et se tua. Dans le même ordre d’idées, Nicias, le général athénien, n’aurait-il pas fort mieux fait d’en finir avec la superstition comme Midas et Aristodème, plutôt que de se laisser, par peur de l’ombre d’une éclipse de lune, encercler par ses ennemis, et qu’ainsi quarante mille hommes ensemble périssent ou soient pris vivants, et qu’il meure lui-même sans honneur ? Car il n’y a rien à craindre au fait que la terre s’interpose et projette son ombre par périodes sur la lune ; ce qui est à craindre, c’est que les ténèbres qui tombent de la superstition brouillent et aveuglent la raison de l’homme dans des circonstances où il aurait le plus grand besoin de sa raison.

*

« Saint Michel, roi des globes et des nombres impairs ». Federico Garcia Lorca (ma traduction)

Je republie cette note de l’année dernière en y ajoutant cette photo de Federico Garcia Lorca âgé d’un an à Grenade

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Retable de saint Michel par Juan de Flandes, datant de vers 1506 et se trouvant au musée diocésain de Salamanque.

*

À Diego Buigas de Dalmau

Se voient depuis les rampes,
par la montée, montée, montée,
mules et ombres de mules
chargées de tournesols.

Leurs yeux dedans les ombres
sont obscurcis d’immense nuit.
Dans les courbures de l’air,
croustille l’aurore saumâtre.

Un ciel de mules blanches
ferme ses yeux de mercure
donnant à la calme pénombre
un final de cœurs.
Et l’eau se fait froide
pour que nul ne la touche.
Eau folle et découverte
par la montée, montée, montée.

*

Saint Michel plein de dentelles
dans la chambre de sa tour
montre ses belles cuisses
ajustées par les lanternes.

Archange apprivoisé
dans le geste des douze,
feint une colère douce
de plumes et de rossignols.
Saint Michel chante dans les vitraux ;
éphèbe de trois mille nuits,
parfumé d’eau de Cologne
et loin des fleurs.

*

La mer danse sur la plage
un poème de balcons.
Les bords de la lune
perdent des joncs, gagnent des voix.

Arrivent des grisettes, mangeant
des graines de tournesol,
leurs culs grands et occultes
comme planètes de cuivre.
Arrivent de grands messieurs
et des dames de triste port,
assombries par la nostalgie
d’un hier de rossignols.
Et l’évêque de Manille,
aveugle de safran et pauvre,
dit la messe à double tranchant
pour les femmes et les hommes.

*

Saint Michel se tenait sage
dans la chambre de sa tour,
avec ses jupons cloutés
de miroirs et d’ajours.

Saint Michel, roi des globes
et des nombres impairs,
dans la perfection barbaresque
des cris et des belvédères.

Federico Garcia Lorca Saint Michel (Grenade) (ma traduction, de l’espagnol), in Romancero gitano

*

Chant de célébration du génie humain dans « Antigone » de Sophocle (ma traduction)

Le chœur entame ce beau chant après qu’Antigone a, malgré l’interdiction de Créon, rendu les honneurs funéraires à son frère. La désapprobation finale fait référence à son geste, mais le chœur n’est que le chœur, et il n’est pas interdit d’estimer la situation autrement que lui.

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Strophe 1

Il y a bien des merveilles, mais

nulle n’est plus grande que l’homme !

Sous les vents, sous les pluies, il s’avance,

franchissant la mer couleur de plomb

qu’il traverse en chevauchant la houle.

Et la plus puissante des dieux, Terre,

l’impérissable, l’infatigable,

son soc la travaille, la retourne,

an après an, avec son cheval.

 
Antistrophe 1

Quant aux oiseaux au vol léger, l’homme

ingénieux dans ses panneaux tissés

les attire, les prend au filet,

comme aussi les espèces animales

sauvages et celles de la mer.

Il maîtrise par ses inventions

les bêtes qui vont par les montagnes

et il placera le joug sur le cou

du cheval à l’épaisse crinière

comme à l’inébranlable taureau.

 
Strophe 2

Il s’est appris la parole, la haute

pensée et l’art de diriger

la cité. Plein d’ingéniosité,

il s’est abrité du gel, des pluies

dans des lieux sinon inhabitables,

que rien n’entrave son avenir.

La seule chose qu’il ne peut fuir,

c’est Hadès ; mais quant aux maladies

qui désemparent, il a médité

des remèdes pour en réchapper.

 
Antistrophe 2

Savant et inventif en techniques

plus qu’il ne l’espère, il se conduit

tantôt mal, tantôt honnêtement.

Qui respecte les lois du pays

et la justice des dieux est grand

dans la cité ; mais qu’il soit banni,

celui qui, à force d’impudence,

se déshonore. Que je ne sois

ni de la maison ni de l’esprit

de celui qui se conduit ainsi !

*

le texte entier, en grec et dans la traduction de Leconte de Lisle : ici

Edgar Poe, « Une descente dans le maëlstrom » (ma traduction de passages et de la fin)

*

Le bateau paraissait suspendu comme par magie au milieu de la pente, sur la face interne d’un entonnoir de vaste circonférence et d’une prodigieuse profondeur, dont les parois parfaitement lisses ressemblaient à s’y méprendre à de l’ébène, à part la stupéfiante vitesse à laquelle elles tournaient, et le rayonnement scintillant, terrifiant, qu’elles projetaient, tandis que les rayons de la pleine lune, par cette faille circulaire au milieu des nuages que j’ai déjà décrite, ruisselaient en un flux de gloire dorée le long de ses murs noirs, et bien en-deçà dans les replis reculés de l’abîme.

(…)

Les rayons de la lune semblaient chercher le tréfonds de l’énorme gouffre. Mais je ne pouvais encore rien distinguer clairement, du fait d’un épais brouillard qui enveloppait tout, et au-dessus duquel était suspendu un magnifique arc-en-ciel, tel ce pont étroit, vacillant, qui selon les musulmans est le seul passage entre le Temps et l’Éternité. Ce brouillard, ou cette vapeur, était probablement causé par le choc des grands murs de l’entonnoir, lorsqu’ils se rencontraient et se fracassaient tous au fond – mais le hurlement qui, de cette brume, montait aux Cieux, je n’ose tenter de le décrire.

Notre premier glissement dans l’abîme lui-même, depuis la ceinture d’écume au-dessus, nous avait emportés très bas dans la pente. Mais ensuite notre descente se passa à une toute autre allure. Nous tournions et tournions, emportés dans un mouvement sans aucune uniformité, avec des balancements et des à-coups vertigineux, qui nous envoyaient parfois à quelques centaines de yards seulement, et d’autres fois nous faisaient accomplir tout le tour de la spirale. Notre progression vers le bas, à chaque cycle, était lente mais tout à fait perceptible.

(…)

Un fait alarmant vint renforcer sérieusement ces observations, et me rendit vivement soucieux d’en tirer des conclusions : à savoir qu’à chaque révolution, nous dépassions quelque chose comme un baril, ou bien une vergue ou un mât de navire, et que la plupart de ces choses qui avaient été à notre niveau la première fois que j’avais ouvert les yeux sur les merveilles du tourbillon, se trouvaient maintenant loin au-dessus de nous et semblaient n’avoir que très peu bougé de leur position d’origine.

Que faire ? Je n’hésitai pas plus longtemps. Je décidai de m’attacher solidement au tonneau d’eau sur lequel je me tenais à présent, de le détacher de la cage et de me jeter avec à l’eau. J’attirai l’attention de mon frère en lui faisant des signes, lui montrant les barils flottants qui arrivaient près de nous, et fis tout ce que je pouvais pour lui faire comprendre ce que je faisais. Je pensai qu’il avait fini par saisir mon but. Mais que ce fut le cas ou non, il secoua la tête désespérément et refusa de quitter sa place près du boulon à anneau. Impossible de le rejoindre. Et l’urgence n’admettait aucun délai. Alors, dans une lutte amère, je l’abandonnai à son sort, m’attachai au tonneau avec les cordages qui l’avaient retenu à la cage, et me précipitai avec lui dans la mer, sans un autre instant d’hésitation.

Le résultat fut exactement celui que j’avais espéré. Comme c’est moi qui vous raconte maintenant cette histoire, vous pouvez constater que j’en ai réchappé. Et comme vous savez déjà par quel moyen j’en ai réchappé, et devez donc anticiper tout ce qu’il me reste à dire, je conclurai rapidement mon récit. Une heure ou à peu près avait dû passer depuis que j’avais quitté le smack quand celui-ci, ayant descendu une grande distance au-dessous de moi, fit, à la suite et très vite, trois ou quatre tours sur lui-même, et emportant avec lui mon frère bien-aimé, plongea tête la première, d’un coup et à jamais, dans le chaos d’écume au-dessous.

Le baril auquel j’étais attaché surnageait quasiment à mi-distance entre le fond du gouffre et l’endroit où j’avais sauté par-dessus bord, quand un grand changement se produisit dans la nature du tourbillon. La pente des parois du vaste entonnoir devint de moins en moins raide. Les girations du vortex se firent de moins en moins violentes. Petit à petit l’écume et l’arc-en-ciel disparurent, et le fond du gouffre parut lentement remonter. Le ciel était clair, les vents étaient tombés, la pleine lune se couchait rayonnante à l’ouest, quand je me retrouvai à la surface de l’océan, directement en vue des côtes de Lofoden et au-dessus de l’endroit où le Moskstraumen s’était produit.

C’était l’heure de l’accalmie, mais par suite de l’ouragan des vagues hautes comme des montagnes soulevaient encore la mer. Je fus porté violemment dans le canal du Ström et en quelques minutes projeté sur la côte, dans les pêcheries. Un bateau me recueillit, fatigué, épuisé, et maintenant que le danger était passé, laissé sans voix par le souvenir de cette horreur. Ceux qui me tirèrent à bord étaient de vieux camarades, mes compagnons de tous les jours, mais ils ne me reconnaissaient pas plus qu’ils n’auraient reconnu un voyageur venu du monde des esprits. Mes cheveux, qui la veille étaient d’un noir de corbeau, étaient aussi blancs que vous les voyez maintenant. Ils dirent aussi que mon visage avait complètement changé d’expression. Je leur racontai mon histoire, ils ne voulurent pas y croire. Maintenant c’est à vous que je la dis, sans espérer vraiment que vous lui accorderez plus de crédit que les joyeux pêcheurs de Lofoden.

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Platon, La République, livre 7, allégorie de la caverne (ma (libre) traduction) (actualisée)

 

david_-_the_death_of_socratesDavid, La mort de Socrate

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– Imagine des hommes qui habiteraient sous terre, dans une sorte de caverne avec une entrée grand ouverte sur la lumière, une vaste entrée sur toute la largeur. Ils vivraient dans cette grotte depuis l’enfance enchaînés par les jambes et le cou, fixés, ne voyant que ce qui serait devant eux, étant sous leur joug dans l’incapacité de tourner la tête, alors que la seule lumière qui leur parviendrait serait celle tombant d’un feu lointain, derrière eux. Entre le feu et les enchaînés, imagine une route, plus haut, longée d’un mur semblable aux panneaux dans lesquels les faiseurs d’illusions font tomber les hommes en y montrant leurs tours.

– Je vois.

– Bien. Imagine le long de ce mur des gens portant des objets de toutes sortes, qui en dépassent : statues d’hommes et d’animaux en pierre, en bois ou de toutes matières. Et comme au naturel, certains de ces montreurs parlent, d’autres se taisent.

– Absurde simulacre, insensés prisonniers !

– Nos pareils, dis-je. Car d’abord, crois-tu que des uns et des autres ils aient vu autre chose que les ombres qui tombent du feu droit contre leur fond secret ?

– Allons, comment verraient-ils autre chose, s’ils vivent dans un monde où l’on est forcé d’avoir la tête raide ?

– Et quant aux objets qu’on leur montre, n’en est-il pas de même ?

– Si, bien sûr.

– Si donc ils se parlaient les uns aux autres, ne penses-tu pas que, croyant nommer les étants, ils nommeraient en fait ce qu’ils voient ?

– Nécessairement.

– Et s’il y avait aussi dans la prison un son répercuté par la paroi en face d’eux ? Quand l’un de ceux qui se présentent parlerait, à ton avis, croiraient-ils entendre une autre voix que celle de l’ombre qui passe ?

– Non, par Zeus.

– C’est exactement ça, dis-je. Ces gens n’appelleraient vérité que des ombres de choses fabriquées.

– Il ne peut pas en être autrement.

– Considère alors, dis-je, ce qu’il en sera si on les libère de leurs chaînes et si on les guérit de leur folie, si leur nature est soumise à une expérience telle que celle-ci : qu’on détache l’un d’eux, qu’on le force à se redresser, tourner le cou, marcher et lever les yeux vers la lumière – en faisant tout cela il souffrira et, dans la vitesse et l’éblouissement, il ne pourra pas contempler ces choses dont tout à l’heure il voyait les ombres. Que crois-tu qu’il dira, si on lui déclare qu’il ne voyait que des choses vaines mais qu’il est maintenant plus proche de ce qui est, et que tourné vers des étants plus réels, il voit plus juste ? Si, en l’interrogeant, on l’oblige à dire ce qu’est chaque chose qui passe, ne crois-tu pas qu’il sera embarrassé et qu’il croira plus vrai ce qu’il voyait avant que ce qu’on lui montre maintenant ?

*

(…) [Socrate envisage maintenant que l’un d’eux est libéré de leur aveuglement]

– Or donc, au souvenir de sa première résidence, de la philosophie qui y avait cours et de ses compagnons de chaînes d’alors, ne penses-tu pas qu’il jugera heureux le changement et qu’il aura pitié d’eux ?

– Et combien !

– Et s’ils s’honoraient et se louangeaient les uns les autres, s’ils accordaient des privilèges à l’observateur le plus pointu des choses qui passent, à celui qui se souviendrait le mieux de quelle ombre passe habituellement devant ou derrière ou en compagnie, et serait ainsi le mieux à même de deviner laquelle allait arriver, les envierait-il, jalouserait-il ceux qui parmi ces gens-là sont honorés et puissants ? Ne préférera-t-il pas plutôt, de toute son âme, comme le dit Achille dans Homère, se retrouver cultivateur au service d’un autrui déshérité, et supporter n’importe quoi plutôt que de vivre et de penser comme les morts ?

– Oui, je suis de ton avis, il assumera toute condition plutôt que de vivre ainsi.

(…)

– Et s’il lui fallait de nouveau lutter ardemment avec ceux qui sont toujours enchaînés pour dire ce qu’il en est des ombres (…) ? S’il entreprenait de les délivrer et de les élever, alors qu’ils auraient le pouvoir de le tenir entre leurs mains et de le condamner à mort, ne l’élimineraient-ils pas ?

– Si, assurément.

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Mes traductions, par langues et par auteurs

*

Jean Renart, Le roman de la Rose (Guillaume de Dole), vers 138-215 (ma traduction)

Altstetten_(cut)image trouvée sur la notice wikipedia du livre

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C’est le début du roman, le jeune empereur Conrad, avant de devenir amoureux de la belle Liénor, organise des fêtes d’amour dont il prend soin d’exclure les vieux maris et autres jaloux. Plutôt que de traduire en prose comme on le fait habituellement, j’ai choisi le vers libre pour retranscrire un peu du charme fou de ce texte écrit en octosyllabes, et par ailleurs révolutionnaire – j’en reparlerai peut-être.

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Il fait plutôt dresser de grandes tentes,
Des tonnelles et des pavillons,
En été quand il est saison de prendre
Plaisir dans les prés et les bois.
Aussitôt on quitte les villes
Pour s’ébattre en ces forêts profondes.
À trois ou quatre journées de voyage
Il n’y avait comte ni comtesse
Ni châtelaine ni duchesse
Ni dame qu’il n’envoyât chercher,
Ni vavasseur de bon village,
Jusqu’à sept jours de chevauchée.
Pas plus qu’une guigne ne le souciait
La dépense, pourvu que tout fût à leur gré ;
Car il veut que cela soit raconté,
Quand il sera mort, après sa vie.
Ce sont beaux jeux sans vilenie
Qu’il joue avec ses compagnons.
Il étudie les occasions
Afin que chacun se fasse une amie.
Sachez donc qu’il ne manquera point
D’en avoir lui-même une, quoiqu’il fasse,
Le bon, franc, noble et débonnaire roi.
Il savait tous les tours d’amour.
Au matin quand paraît le jour,
Alors les archers venaient
De devant sa tente et criaient :
« Debout, seigneurs, il faut aller au bois ! »
Vous auriez entendu sonner ces cors
Pour éveiller ces chevaliers 
Et ces vieux chenus paresseux !
Il faisait donner à chacun un arc :
Jamais on ne vit, depuis le temps du roi Marc,
Un empereur sachant si bien vider
Un pavillon de ses gêneurs.
Il était fort sage et habile :
Aux jaloux et aux envieux
Il faisait apporter cors et épieux
Puis montait avec eux jusqu’au bois,
Afin qu’ils ne rebroussent chemin.
Priant les uns d’aller buissonner
Sus au gibier avec les archers
Et les autres de suivre les premiers
Avec les limiers bons pour les cerfs,
Ils leur assigne tant de divertissements
Qu’ils en sont tout contents.
Une fois qu’il les a bien envoyés
Dans les profondeurs de la forêt,
Au plaisir qui mieux lui plaît
Lui s’en retourne droit arrière
Par une vieille piste forestière,
Avec deux chevaliers riant.
Cependant les bons chevaliers errants
Qui s’étaient fatigués aux armes
Dormaient dessous les charmes
Dans les pavillons en drap de soie.
Jamais, vraiment, et nulle part ailleurs
Je ne verrai de gens en tel bonheur
Ni de dames si étroitement lacées,
Leurs beaux corps en jupons plissés,
Leurs chevelures fauves ondoyantes
Couronnées d’or et de clair rubis.
Et ces comtesses en samit
Et en brocarts impériaux
Ont leur beau corps simple, sans manteau.
Et ces jeunes filles en soie galonnée
Avec leurs coiffures entrelacées
De beaux oiseaux et de fleurettes,
Leurs corps gracieux, leurs menus seins
Les font admirer de je ne sais combien.
Toutes fort bien parées
De gants blancs et de fines ceintures
Elles vont en chantant aux tentes jonchées de verdure
Vers les chevaliers qui attendent,
Qui les bras et les mains leur tendent ;
Et les entraînent sous les couvertures.
Qui livra jamais de tels combats
Sait bien quel bon temps ils eurent.

*

Gregory Corso, « Acté la veille de mon 32ème anniversaire, Un lent réfléchi spontané poème » (ma traduction)

J’ai 32 ans

et finalement je fais mon âge, sinon plus.

 
Est-ce un bon visage, un visage qui n’est plus celui d’un enfant ?

Il paraît plus épais. Et mes cheveux,

ils ont arrêté de boucler. Ai-je un gros nez ?

Les lèvres sont les mêmes.

Et les yeux, ah les yeux deviennent meilleurs tout le temps.

32 ans et pas de femme, pas d’enfant ; pas d’enfant fait de la peine

mais j’ai encore tout le temps.

J’ai arrêté de faire n’importe quoi.

Ce qui fait dire à mes soi-disant amis :

« Tu as changé. Tu étais si merveilleusement dingue. »

Ils ne sont pas à l’aise avec moi quand je suis sérieux.

Qu’ils aillent donc au Radio City Music Hall.

32 ans. Vu toute l’Europe, rencontré des millions de gens ;

pour certains ce fut génial, pour d’autres terrible.

Je me souviens de mon 31ème anniversaire, je pleurais :

« Dire que j’ai peut-être encore à vivre 31 ans ! »

Je ne ressens pas la même chose cette fois.

Je sens que je veux être sage, avec des cheveux blancs dans une haute bibliothèque,

dans un fauteuil profond à côté de la cheminée.

Une année de plus au cours de laquelle je n’ai rien volé.

8 ans maintenant que je n’ai rien volé !

J’ai arrêté de voler !

Mais je mens encore de temps en temps

et je suis encore sans honte quand vient la honte

de demander de l’argent.

32 ans et quatre durs réels drôles tristes mauvais merveilleux

livres de poésie

– le monde me doit un million de dollars.

Je crois que j’ai eu de bien étranges 32 années.

Et rien de tout cela ne fut de mon fait.

Nul choix entre deux voies ; si je l’avais eu,

nul doute que j’aurais choisi les deux à la fois.

Il me plaît de penser que le sort a voulu que je joue de la cloche.

L’indice en est, peut-être, ma déclaration éhontée :

« Je suis un bon exemple qu’il existe une chose appelée âme ».

J’aime la poésie parce qu’elle me fait aimer

et me présente la vie.

Et de tous les feux qui meurent en moi,

il y en a un qui brûle comme le soleil.

Il ne fait peut-être pas au quotidien ma vie privée

ni mes relations avec les gens

ni mon comportement face à la société

mais oui, il me dit que mon âme a une ombre.

*

texte source

Invictus

 

Ce poème fameux fut le préféré de Nelson Mandela. Le voici dans ma traduction.

*

Par la nuit qui me couvre,

noir puits de pôle à pôle,

je remercie les dieux quels qu’ils soient

pour mon âme imprenable.

 

Dans la situation cruciale

je ne grimace ni ne crie.

Sous les coups de matraque

ma tête en sang demeure droite.

 

Par-delà ce lieu de colère et de larmes

ne se profile que l’horreur de l’ombre

mais la menace des années

me trouve et me trouvera sans peur.

 

Qu’importent l’étroitesse de la porte,

la charge du rouleau en punitions :

je suis le maître de mon destin,

je suis le capitaine de mon âme.

 

William Ernest Henley, Invictus