Tout vient

Photo Alina Reyes

 

La joie monte avec le temps sorti du temps
comme sort de la femme l’enfant.

La joie monte avec la paix, si grande,

longue et donnée comme une offrande.
Nuée du ciel, la joie avance,

beaucoup de chevelures dansent

sous la lumière qui leur pleut
et nous rimons avec heureux,

valsant tous dans la salle de bal.

 

Pure flamme pure

Photo Alina Reyes

 

Les sourds, les aveugles, les boiteux,
comment les feras-tu bondir au-dessus d’eux,
pure flamme pure, si d’abord tu ne leur éveilles
la jambe, l’oeil, l’oreille ?
Crois-tu qu’ils se laisseront faire ?
Leur corps opaque a peur et se terre.

J’irai avec mes petits dans les prés,
tendre la clé à ceux qui sont emmurés.
J’irai dire à mes père et mère au revoir
puis je dépasserai le soir.

Que dans mon long ruban d’or j’emporte
leur âme avec les autres à la dernière porte.

 

Marilyn Monroe, Celle qui buvait la lumière


portrait réalisé par Ben Heine

*

 

Marilyn Monroe. La vivante que les hommes voulurent capturer, et qui les captiva.

De toute son âme assoiffée, de tout son cœur d’enfant battant dans son corps de rêve, elle aima.

Son visage, sa chair buvaient littéralement la lumière.

Elle était éternelle, déjà. Les studios lui prirent son temps, pour en faire de l’argent.

Ils en eurent pour leur argent et au-delà. Toutes les puissances mauvaises, les mafias qui cancérisent le monde, tiennent l’industrie du spectacle et les hommes de pouvoir, les vampires qui se nourrissent du sang des vivants, la jetèrent, nue qu’elle était, nue qu’elle fut toujours, sur les chemins de ronces de leurs désirs malsains.

Pour sauver leurs apparences essayant de la prostituer aux peuples, qu’ils en fassent leur chose comme ils auraient aimé en faire la leur. Mais malgré les faiblesses du peuple, grâce à ses faiblesses aussi, l’esprit de l’amour reconnaît en son sein les apparitions de l’amour.

Contrairement à ceux qui la tuèrent, Marilyn n’est pas une apparence, mais une apparition. Elle a tout donné, elle donne tout d’elle, du plus humble, du plus misérable de l’humain en elle, au plus sublime.

Jetée aux enfers, loin de s’en trouver vaincue par la mort, elle y déclenchait un tremblement de terre et en ramenait la grâce, toujours plus de grâce, démultipliée pour nourrir des millions d’âmes dans des salles obscures.

Présentée en idole, casquée d’or, elle abat l’idolâtrie par la puissance de sa présence humaine, de son cœur de chair offert en toute libéralité.

Et maintenant elle réjouit les anges, ceux du ciel et encore nous autres, pauvres terriens qui voulons boire aussi la lumière et qu’elle transporte, un moment au moins, au ciel.

*

(petite introduction écrite sur la demande de l’éditrice stanbouliote de ma nouvelle Une nuit avec Marilyn en traduction turque)

 *

Action et contemplation vs puissances cyniques et séculières

Photo Alina Reyes

 

« Il n’y a pas contradiction entre action et contemplation, quand l’activité apostolique chrétienne s’élève au niveau de la pure charité. À ce niveau, l’amour de Dieu et l’amour de notre frère dans le Christ font qu’action et contemplation ne sont plus qu’une seule et même réalité. Mais le problème est que, si la prière elle-même n’est pas profonde, forte, pure, et pleine à tout moment de l’esprit de contemplation, l’activité chrétienne ne peut jamais parvenir effectivement à ce haut niveau.

Si notre culte tout entier n’est pas pénétré de l’esprit de contemplation – c’est-à-dire d’adoration et d’amour de Dieu par-dessus tout pour lui-même parce qu’il est Dieu – la liturgie ne nourrira pas un apostolat réellement chrétien fondé sur l’amour du Christ et exercé dans la puissance du Pneuma.

Le besoin le plus grand du monde chrétien d’aujourd’hui est celui de cette vérité intérieure, nourrie par un tel Esprit de contemplation : la louange et l’amour de Dieu, l’attente fervente de la venue du Christ, la soif de la manifestation de la gloire de Dieu, de sa vérité, de sa justice, de son Royaume dans le monde. Ce sont là toutes les aspirations typiquement « contemplatives » et eschatologiques du coeur chrétien et elles constituent l’essence même de la prière monastique. Sans elles notre apostolat est bien plus au service de notre gloire personnelle qu’au service de la gloire de Dieu.

Sans cette orientation contemplative, les églises que nous construisons ne sont pas pour louer Dieu, mais pour consolider les structures sociales, les valeurs et les avantages dont nous jouissons actuellement. Sans cette base contemplative à notre prédication, notre apostolat n’est pas du tout un apostolat ; il n’est qu’un pur prosélytisme en vue d’amener l’univers entier à se conformer à notre façon de vivre nationale.

Sans contemplation ni prière intérieure, l’Église ne peut pas accomplir sa mission de transformer et de sauver l’humanité. Sans contemplation, elle sera réduite à n’être que la servante de puissances cyniques et séculières, alors même que ses fidèles proclameront très haut qu’ils combattent pour le Royaume de Dieu.

Sans aspirations vraiment et profondément contemplatives, sans amour total de Dieu et sans une soif intransigeante de sa vérité, la religion risque de n’être, en fin de compte, qu’un narcotique. »

Thomas Merton, Les voies de la vraie prière, éditions du Cerf, pp 145-147

 

« Et ce monde n’est pas malpropre parce qu’il vit seulement mal en façade, mais parce que souterrainement et occultement il cultive et maintient le mal.
Le mauvais esprit est une goule aussi matérielle et aussi sûre que les méduses de la mer. »

Antonin Artaud, Textes écrits en 1947, in Oeuvres, Quarto Gallimard, p.1541

« Car ce n’est pas à force de chercher l’infini que Van Gogh est mort,
qu’il s’est vu contraint d’étouffer de misère et d’asphyxie,
c’est à force de se le voir refuser par la tourbe de tous ceux qui, de son vivant même, croyaient détenir l’infini contre lui ;
et Van Gogh aurait pu trouver assez d’infini pour vivre pendant toute sa vie si la conscience bestiale de la masse n’avait voulu se l’approprier pour nourrir ses partouses à elle, qui n’ont jamais rien eu à voir avec la peinture ou avec la poésie. »

Antonin Artaud, Van Gogh le suicidé de la société, in Oeuvres, Quarto Gallimard, p. 1462

 

« Un beau geste m’a touché, profondément touché. Écoute. J’avais dit à mon modèle de ne pas venir aujourd’hui – sans lui avouer pourquoi. La pauvre femme s’est amenée quand même et, comme j’ai protesté : « Oui mais », m’a-t-elle répondu, « je ne viens pas poser, je viens voir si vous avez quelque chose à manger. » Elle m’avait apporté une portion de haricots verts et de pommes de terre. Il y a tout de même des choses admirables dans la vie. »

Vincent Van Gogh, lettre non datée in Lettres à son frère Théo, L’Imaginaire Gallimard, pp 169-170

 

Fête

Paris, 13e arrondissement. Photo Alina Reyes

 

J’aime le vent, la pluie, la fête,
l’annonce de l’heureuse tempête.
Les eaux montent aux rivages du monde,
lumineuses, poissonneuses, salées
comme les oiseaux blancs qui crient
de plaisir, suspendus et surfant
au-dessus de l’immensité enceinte,
cité grosse de vie. Alertés par ils ne savent
quoi
des passants un instant hésitent
et le bord des trottoirs se met à ressembler
au creux de la vague qui de très loin approche.
Sortez des maisons de vos pères, enfants, femmes et hommes !
Courez joyeux aux carrefours, retrouvez-vous
debout sous les voiles liquides, que vos têtes,
que vos paumes levées reflètent
la lumière et déploient le nouvel arc-en-ciel.

 

Allez !

Photo Alina Reyes

 

Dans l’invisible les parfums montent et pénètrent le vent. Son grand corps calme, touché, entend l’appel de la terre affamée de caresses. Tandis qu’il les embrasse, herbes, fleurs, pétales se frôlent, capes de pèlerins marchant ensemble, ivres de joie solide, portés sur le chemin. Le coeur de l’homme s’ouvre, terre labourée d’où poussent la vaste liberté, le vif amour que le ciel y sema. Sur nos lèvres court la louange à la Sainte Trinité.

 

La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. 12) Désespoirs. Et saintetés.

Photo Alina Reyes

 

« C’est seulement au cours des années 30, à la suite des « trois glorieuses », que se produit sinon l’éclosion, du moins la grande explosion d’un prophétisme métaphysico-social, chrétien, parachrétien, postchrétien, ou même antichrétien. On vient d’en voir un cas majeur dans le saint-simonisme.
Cette explosion coïncide, curieusement au premier regard, avec l’avènement du « roi-bourgeois ». Elle semble suscitée pour faire contrepoids à l’esprit « juste-milieu » qui caractérise en ses dehors officiels le règne de Louis-Philippe, dans le « mouvement » aussi bien que dans la « résistance ». Tocqueville n’écrira-t-il pas, une douzaine d’années plus tard : « Dans la plupart des hommes de mon âge, il n’y a rien que le désir de faire facilement et paisiblement de petites choses » ? » (t.2, p.33)

« Quand, héraut de la liberté, Chateaubriand avertit cependant son siècle qu’elle ne suffit point à fonder une société juste, ou quand il observe qu’au fond des utopies du jour c’est « le plagiat, la parodie de l’Évangile que l’on retrouve », comment ne pas l’approuver ? Quand il annonce le temps « d’une idolâtrie redoutable, l’idolâtrie de l’homme envers soi », sa voix n’a-t-elle pas un accent vraiment prophétique ? Quand il nous dit aussi : « Je ne suis point un incrédule déguisé en chrétien », je ne propose pas la religion « comme un frein utile aux peuples », « chrétien entêté, tous les beaux génies de la terre n’ébranleront pas ma foi », nous l’en croyons, et nous l’admirons. Nous ne voulons pas confondre cet entêtement de fidélité chrétienne, qui n’a rien d’aveugle, si imparfaite qu’en soit l’expression, avec le sentiment d’honneur qui liait le gentilhomme aux Bourbons sans l’empêcher de voir et de dire que leur temps était révolu. Mais il reste que ces trop belles phrases sonnent quelquefois un peu creux, qu’elles ne s’accordent bien entre elles que grâce à leur imprécision, qu’elles n’échappent parfois que par le vague aux excès joachimites. On peut d’ailleurs éprouver quelque peine à les prendre tout à fait au sérieux, si l’on se rapporte à un passage, au ton bien différent, de la préface aux Études historiques :

Il est, pour un peuple, des millions d’avenirs possibles, de tous ces avenirs un seul sera, et peut-être le moins prévu. Si le passé n’est rien, qu’est-ce que l’avenir, sinon une ombre au bord du Léthé, qui n’apparaîtra peut-être jamais dans ce monde ? Nous sommes entre un néant et une chimère.

Voilà qui nous ramène à l’incorrigible, à l’impénitent René, qu’une existence orageuse semble avoir seulement doté d’une sagesse désabusée.  » (t.2, pp. 47-48)

Dans un entretien vidéo accordée à oumma.com, Marc-Édouard Nabe disait récemment, à propos de Mohamed Merah : « À force de vivre comme un con, on finit par faire des conneries. » Dans Forêt profonde, j’ai comparé le nihilisme des « racailles » de banlieue à celui des « élites » intellectuelles de la capitale. La culture, la religion, la politique ne sont-elles pas également instrumentalisées comme alibis au désespoir qui fait « vivre comme un con » et « faire des conneries » ?

Salutaire intelligence du P. de Lubac conservant claire la vision de la simple Voie de la Vie en Vérité parmi le fatras des siècles. Je pense à son livre Sur les chemins de Dieu, que je lus dans la très calme bibliothèque des Visitandines, et dont je recopiai ce passage :

Chez les Visitandines. Photo Alina Reyes

 

« Dans la rencontre d’un saint, ce n’est pas un idéal en nous déjà formé que nous trouvons enfin réalisé, vécu. Ce n’est pas la perfection du type humain – ou surhumain – enfin incarnée dans un homme. La merveille est d’un autre ordre. C’est une vie nouvelle, c’est une sphère d’existence nouvelle, avec des profondeurs non seulement insoupçonnées, mais aux résonances étranges, qui soudain nous est révélée. C’est comme une « patrie » nouvelle, d’abord ignorée de nous (…)

Nous sommes à la fois attirés et heurtés, – d’autant plus heurtés, peut-être, que plus attirés. Nous éprouvons à la fois le double sentiment de quelque chose de très lointain et de très proche ; d’inquiétant, de troublant, et en même temps d’obscurément désiré. Nous avons l’impression mêlée d’un dépaysement et d’un accomplissement suprême, au-delà de notre désir. Nous sommes à la fois déconcertés et ravis, et ce ravissement même n’est pas sans éveiller en nous la crainte. L’esprit du monde, en nous, réagit à une menace. Notre secrète connivence avec le mal s’irrite. Nous esquissons une mise en garde. Si nous avions pu nous croire parfaits en quelque chose, nous sommes alors doublement tentés de repousser le spectacle provocateur qui va nous forcer à nous voir misérables ; bien plus, à voir la misère de cela même que nous appelions perfection.

Mais tout cela, en outre, ne nous laisse point à nous-mêmes, comme un pur spectacle. C’est bien, en effet, une provocation. C’est une sommation pour notre cœur d’avoir à prendre parti, en dévoilant peut-être sa pente la plus cachée… Brusquement, cet univers nous apparaît autre : c’est le lieu d’un vaste drame, au cœur duquel voici qu’il nous faut entrer à notre tour.

S’il y avait plus de saints dans le monde, la lutte spirituelle y serait plus intense. Le Règne de Dieu, s’y manifestant avec plus de force, susciterait de plus ferventes adhésions, – mais aussi, corrélativement, des oppositions plus violentes. Son urgence accrue provoquerait une tension, source de conflits éclatants.

Et si nous vivons relativement en paix au milieu des hommes, c’est sans doute que nous sommes tièdes. »

 

Mais nous, Pèlerins, nous brûlons de joie.

 

Heureux jours

Photo Alina Reyes

 

Ces jours le temps est blanc, milliards légers dans la danse

des flocons, le temps est doux, joyeuse neige du printemps,

et soyeuses les fleurs qui se tournant vers toi bénissent,

Joseph Pierre Benoît, ton nom dans un murmure.

 

Ces jours de tes naissances remémorées,

de tes noms qui traversent l’histoire

en portant vivante la mémoire du Christ,

notre histoire d’avenir et d’amour.

 

Longue vie à toi, Joseph Pierre Benoît !

Ton nom est un chemin, des hommes et des peuples

nombreux comme la neige que tu as revêtue,

l’empruntent, pèlerins, pour monter à la source.

 

Joseph, bâtisseur de charpentes élevant sous son toit la vérité,

Pierre, pêcheur d’hommes dans la mer du monde et bâtisseur de peuple,

Benoît, bâtisseur d’humanité dans le silence, la douceur et l’hospitalité,

Avec nous, les fidèles du ciel, que les anges te fêtent !

 

Des jours s’ouvrent devant toi plus radieux que la vie

qui peut s’imaginer. Quel don pourrions-nous te faire

que tu ne nous aies fait, celui de Dieu ? Je te présente

mes mains vides et j’accueille le pain, telle

 

l’offrande que je te fais de moi. Je te présente

le parterre en couleurs de la nouvelle vie, fleuve

immémorial en nous, irrigateur de siècles.

Nous allons passer de l’autre côté du temps.

 

Mon oreille

Photo Alina Reyes

 

En plein jour la nuit écoute ses étoiles,

veille sur son petit troupeau de milliards d’âmes ignorantes

Je suis le jour

je veille sur la nuit qui veille je réveille

doucement les astres de leur rêve sans fond

chaque vibration de mes paupières de mes tympans tremble au tréfonds des âmes

qu’il nous faut enseigner pour le jour où elles seront

appelées à naître

Il est difficile de faire naître sans bouleversements

j’essaie de faire doucement,

accordée au Maître de l’univers

 

Debout dans la lumière

Photo Alina Reyes

 

Êtres humains, nos coeurs sont pleins d’échardes,

nos existences ont leurs entraves, nos chemins leurs impasses, nos corps leurs maladies,

nos âmes aussi.

Pourtant nous sommes guéris si nous n’avons pas peur de regarder le ciel,

la vérité qui nous donne la vie,

nous sommes saints si nous nous tenons debout en elle,

debout dans la lumière

et non pas creusant des galeries dans l’ombre et y rampant.

Serpents, sortez des hommes !

Vous ne les possèderez jamais en paix.

Hommes, je suis montée au ciel comme la fleur y monte,

sans faire exprès, dès le début de tout, et voyez,

de là je ne fais que vous tendre la main.

Grâces vous soient rendues cent fois, à vous qui me tendez la vôtre.

Ceux qui ne peuvent pas, que le temps leur vienne en aide.

Nous sommes si patients.

 

La bonne vie

À Troumouse. Photo Alina Reyes

 

Ne sommes-nous pas tout le bestiaire du Christ ? Son troupeau, son âne, et son chien de berger ?

Berger, qui, sinon ce qui court dans ton sang, te demande

de rassembler et garder le troupeau ? Même

si tu n’as jamais vu une brebis, transporté dans la prairie

tu commences à courir, aboyer, ramener les bêtes éloignées,

aller, venir, tracer sur le sol la secrète écriture

qui finalement réunit, fait avancer comme la nuée

les âmes qu’un mystère t’a confiées.

Cependant le Maître nous conduit, il va devant,

nous mène le soir à la bergerie et le matin aux pâturages.

Quand nous serons tous entrés dans sa maison, dans sa lumière,

nous serons sur cette terre et dans les cieux

l’agneau et la colombe de Dieu.