Fran(cis)co & Co

« Malgré la pression internationale accrue ces dernières semaines, avec une demande des Nations unies d’enquêter sur le sort de dizaines de milliers de disparus du franquisme et une enquête ouverte par la justice argentine », l’Église espagnole béatifiait donc ce dimanche plus de cinq cents martyrs, non du franquisme, alors porté par ces mêmes catholiques, mais des Républicains. Cela avec le soutien chaleureux de Fran(cis)co. Au moins, concernant aussi le passé argentin du pape jouant aujourd’hui François, tout est plus clair.

Pendant ce temps, pendant que Jeff Koons continue à se faire passer, et à passer aux yeux des gogos, pour l’un des plus grands artistes contemporains, Banksy continue à nous ouvrir les yeux. Lisez Francis K !

Parole et destin

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au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

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J’ai complété un peu ma notice wikipédia, qui était assez déséquilibrée. Jusqu’ici je répugnais à le faire, mais après tout cela peut rendre service à ceux qui cherchent des informations. D’autres écrivains ont des amis qui le font pour eux, ou bien ils le font eux-mêmes sous pseudo, ou bien ils ne le font pas et leur notice est réduite. Tout cela n’est pas objectif, mais c’est wikipédia, et cela rend service quand même. Contrairement à d’autres, je n’ai pas mis d’informations sur la réception de mes livres, ce qui en a été dit par les uns ou les autres, parce que je n’accorde pas beaucoup d’importance à ces choses, mais j’ai mis quelques notes personnelles sur ma biographie. Ce sont d’autres contributeurs qui ont raconté l’histoire de mon premier roman, du prix littéraire etc – moi j’ai préféré dire par exemple que ma mère aimait jouer du piano, ou que je menais maintenant une vie de moine. Parce que c’est très important, la vie, quelle vie vous vivez. Si vous avez une vraie parole, il est impossible de la séparer de votre vie. Et il est impossible à quiconque de séparer votre vie de votre parole. C’est cela, être libre.

Le plus grand

Lever des lièvres. Quoi de meilleur ? Je suis en chasse. Levant des lièvres, je lève les voiles, je lève les voiles de l’aube, le jour commence à paraître, puis nous ferons midi.

D’après Alain Finkielkraut, Allah Akbar signifie « Allah vaincra », c’est « un cri de guerre ». Entendu sur France Culture, où nul homme de vérité n’était là pour rectifier : Allah Akbar signifie Dieu est le plus grand.

Leur guerre culturelle ne les emmènera nulle part. Ils avancent masqués, ils tomberont démasqués. Seule la vérité vainc.

« Manuel, souviens-t’en… », par Jean-Claude Lefort, député, fils de Manouche

Manuel, tu as déclaré hier soir, sur BFMTV, que la situation était très différente pour toi, relativement à celle des Roms, car ta famille espagnole était venue en France pour fuir le franquisme.

Tu as été naturalisé français en 1982. Franco est mort en 1975. Sept ans avant ta naturalisation. Quand tu es devenu français, il n’y avait donc plus de dictature en Espagne. Tu avais donc « vocation », selon tes mots, à retourner dans ton pays de naissance, en Espagne. Tu ne l’as pas fait et je comprends parfaitement, de même que je comprends totalement ton souhait de devenir français. Cela sans l’ombre d’un doute.

Tu avais «vocation» à retourner à Barcelone, en Espagne où tu es né, pour reprendre tes propos qui concernaient uniquement les Roms. Celui qui t’écrit, en ce moment, est un Français d’origine manouche par son père. Mon père, manouche et français, est allé en 1936 en
 Espagne pour combattre le franquisme, les armes à la main, dans les Brigades internationales. Pour la liberté de ton pays de naissance, et donc celle de ta famille. Il en est mort, Manuel. Des suites des blessures infligées par les franquistes sur le front de la Jarama, en 1937. Je ne te demande aucun remerciement, ni certainement pas la moindre compassion. Je la récuse par avance. Je suis honoré en vérité qu’il ait fait ce choix, quand bien même il a privé ma famille de sa présence alors que je n’avais que neuf ans et ma sœur, dix-huit.

La guerre mondiale est venue. Et les camps nazis se sont aussi ouverts aux Tziganes. Tu le sais. Mais un nombre énorme de Manouches, de Gitans et d’Espagnols se sont engagés dans la Résistance sur le sol français. Ton père aurait pu en être. Il en avait l’âge puisque il est né en 1923. Georges Séguy et d’autres sont entrés en résistance à seize ans. Je ne lui reproche aucunement de ne pas l’avoir fait, bien évidemment. Mais je te demande le respect absolu pour celles et ceux qui se sont engagés dans la Résistance contre le franquisme, puis ensuite contre le nazisme et le fascisme. Contre ceux qui avaient fait Guernica. Et pourtant, à te suivre, ils avaient «vocation» à retourner ou à rester dans leur pays d’origine, ces «étrangers, et nos frères pourtant»…

Manuel, «on» a accueilli la Roumanie et la Bulgarie dans l’Union européenne alors que ces pays ne respectaient pas, et ne respectent toujours pas, un des fondamentaux pour
 devenir ou être membre de l’Union européenne: 
le respect des minorités nationales. Sensible à cette question pour des raisons évidentes, je m’en étais fortement inquiété à l’époque. En tant que député, je suis allé à Bruxelles, auprès de la Commission, pour prouver et dire que ces pays ne respectaient pas cette clause fondamentale. On m’a souri au nez, figure-toi.

Et aujourd’hui, dans ces pays, la situation des Roms s’est encore aggravée. Pas améliorée, je dis bien «aggravée». Et ils ont «vocation» à rester dans leurs pays ou à y revenir? C’est donc, pour toi, une espèce humaine particulière qui pourrait, elle, supporter les brimades, les discriminations et les humiliations de toutes sortes? Ces pays d’origine ne sont pas des dictatures, c’est certain. Mais ce ne sont pas des démocraties pleines et entières pour autant. Alors toi, l’Espagnol devenu français, tu ne comprends pas? Fuir son pays, tu ne comprends pas? Toi, tu ne comprends pas que personne n’a «vocation» à rester ou revenir dans son pays? Sauf si tu es adepte de conceptions très spéciales, à savoir que ce qui vaudrait pour un Roumain ne vaudrait pas pour un Espagnol. Tu sais pourtant que le mot «race» va disparaître de nos lois. À juste titre car il n’y a pas de races, juste une espèce humaine. Et les Roms en sont.

La fermeté doit s’exercer là où se trouvent les responsabilités. Pas sur de pauvres individus qui n’en peuvent plus. Savoir accueillir et savoir faire respecter nos lois ne sont pas deux concepts antagoniques. Mais quand on est de gauche, on n’a pas la matraque en guise de cœur. C’est un Français d’origine manouche qui t’écrit et qui écrit au Français de fraîche date que tu es. C’est un fils de «brigadiste» qui se rappelle à toi. Souviens-t’en: «Celui qui n’a pas de mémoire n’a pas d’avenir.»

Pour l’heure, Manuel, j’ai la nausée. Tes propos me font gerber, même pire. Nos pères auraient donc fait tout ça pour rien ou pour «ça»?

Ils sont morts pour la France, Manuel. Pour que vive la France. Inclus «ces étrangers, et nos frères pourtant».

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lettre parue dans l’Humanité, reprise dans La voix des Rroms

« 예수님 이름이… » 교황 기념화 ‘Jesus’가 ‘Lesus’ 오자

 Ainsi le Vatican a-t-il frappé un L (je n’ai pas dit un Elle) comme initiale de Jésus sur six mille deux cents médailles en or, en argent ou en bronze qui devaient être vendues pour commémorer la première année du pape François. Quand Jésus et Lapsus se rencontrent, cela donne Lesus. En français on entend Lésé (en latin c’est « offensé, outragé ») . « Le Vatican écorche Jésus », écrit la presse. Ou bien, plus sobrement, « Une faute d’orthographe sur la médaille du pape ». Une faute d’orthographe, est-ce un péché ? Ou encore « Quand le Vatican ne sait plus écrire Jésus ». Ou encore : « Pièce Lésus-Christ : l’incroyable ‘fail’ du Vatican »… Etc, dans toutes les langues. Monnaie de singe ?

Heidegger, opium des intellectuels

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au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

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Plus je contemple la pensée d’Heidegger, plus je vois la radicalité et l’immensité de son erreur, de sa fausseté. Or il faut le faire, la contempler, car elle continue à faire des ravages, qu’il faut révéler. Quand j’ai commencé à le lire, il y a quelques années, j’ai été particulièrement intéressée par son retour aux racines grecques. Je constate pourtant que le fait que je partage avec lui le goût des Grecs, et en particulier des Présocratiques, et aussi de la poésie (quoique mes poètes ne soient pas les siens), et aussi de la langue et de ses racines (quoique mes langues, à part le grec, ne soient pas les siennes), et spécialement l’expérience de la solitude en montagne (quoique ma montagne fût plus haute), dont il a dit comme je peux aussi le dire combien elle est fondamentale dans le travail de la pensée, tout cela n’empêche pas que ma pensée est complètement contraire à la sienne, non seulement dans son moyen d’expression (nous ne partageons pas du tout la même langue, non tant parce qu’il écrit en allemand et moi en français, que parce qu’il écrit en universitaire et en scientifique et moi en prophète et en poète), mais aussi et surtout dans ses conclusions, spirituelles, politiques et pratiques.

Je remarque aussi, avec mon pourtant pauvre bagage philosophique, combien la substance de sa pensée est fondée sur la reprise de pensées ou morceaux de pensée élaborés par d’autres philosophes – ou bien, ce qui est encore plus évident, sur la glose à partir de textes poétiques -, combien en fait il n’invente rien, mais se contente de manier des éléments de pensée pour les faire coïncider avec son fond paranoïaque et nihiliste, les tisser maniaquement, comme un malade ou un meurtrier peut avoir besoin de révéler ce qui l’habite, tout en le cachant habilement dans le tapis. Là réside sans doute l’une des clés de la fascination qu’il exerce. Heidegger est une voie de garage, mais justement c’est ce qui plaît à beaucoup de ceux qui essaient d’échapper à la voie de la vie et de la vérité, qui leur paraît impossible à assumer. D’autant qu’il a pris soin de faire que sa voie, tout en ne permettant pas d’avancer, permette de piétiner et de se gratter autant qu’on veut, comme une drogue qui ne s’épuise pas.

Ces quelques remarques jetées ici, en chemin sur un livre que je prépare.

Être au-delà

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rue Mouffetard, photo Alina Reyes

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Reproche aussi risible que misérable, adressé par Pierre Poujade à Pierre Mendès-France en 1955 : « Si vous aviez une goutte de sang gaulois dans les veines, vous n’auriez jamais osé, vous, représentant de notre France, producteur mondial de vins et de champagne, vous faire servir du lait dans une réception internationale ! C’est une gifle, monsieur Mendès, que tout Français a reçue ce jour-là : même s’il n’est pas un ivrogne. »

Grossièreté comparable à celle du député qui fit la poule hier quand une députée parlait, et à celle de Martin Heidegger écrivant : « l’être de l’homme est, au sens strict du mot, « l’être-le-Là ». » (Introduction à la métaphysique – La limitation de l’être). L’être de Poujade, l’être de Philippe Le Ray, est un être-le-Là, planté, comme un porc dans sa souille, dans son identité nationale ou dans son identité sexuelle. L’être de l’homme sorti de la bestialité humaine est, s’il faut répliquer au penseur nazillard selon sa langue épate-bourgeois, « l’être-l’-Au-delà ».

Avalanche Sharks

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tout à l’heure rue Mouffetard, photo Alina Reyes

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J’ai mis plusieurs de mes livres numériques, dont Voyage et Francis K, sur Amazon, où ils apparaîtront dans quelques jours. Puis j’ai voulu les mettre sur la FNAC, mais je ne l’ai pas fait car ces requins prennent presque deux fois plus de droits : 55 %, contre 30 % pour Amazon.

On nous annonce comme si c’était une découverte que Marilyn Monroe est passée elle aussi par la chirurgie esthétique. Le fait est déjà mentionné dans Une nuit avec Marilyn, je l’avais lu dans des biographies d’elle. Rien à voir cependant avec ce qu’on fait aujourd’hui, lèvres, pommettes et mamelles gonflées comme celles des poupées… dégonflables.

Ainsi que dans ce film qui sort, où les requins font du ski. Enfin, presque.

Un rêve plus réel que la réalité

« J’étais bien à Lourdes pour un colloque, ces trois jours derniers ? », lui dis-je. Il me regarde comme si je me moquais de lui, nie.

« Alors comment se fait-il que j’ai laissé mon sac là-bas ? Allons le chercher ensemble, tu verras bien ! »

« Mais qu’est-ce que tu racontes ? », dit-il. Je lui demande encore une fois de venir avec moi, chercher mon sac là-bas. Il commence à être un peu en colère, je comprends qu’il ne peut pas comprendre, et que même s’il me croyait un peu, il ne pourrait jamais envisager de faire huit cents kilomètres pour aller vérifier que mon sac est bien là-bas. Quant à lui expliquer que nous pourrions y être en un instant, sans avoir à prendre le train ni la voiture ni l’avion ni rien, ce n’est même pas la peine d’y songer. J’y vais donc seule.

À peine décidé, j’y suis. Les dernières personnes sont en train d’évacuer l’amphithéâtre, sous la conduite de l’évêque qui se tient en bas, vers une sortie latérale, les invitant à le suivre dans les catacombes. Je trouve mon sac près de la scène où j’ai parlé, par terre contre un mur. Je regarde à l’intérieur, tout y est, même mes lunettes. Pourtant je les ai sur le nez. Je regarde, ce sont bien exactement les mêmes. Je me dis que quand il va voir, l’instant d’après, que j’ai soudain deux paires de lunettes exactement pareilles, alors que je n’en avais qu’une, il va bien devoir soupçonner qu’il se passe quelque chose. D’ailleurs cela se produit, en même temps – car je suis aux deux endroits en même temps.

Alors que je remonte vers la sortie de l’amphithéâtre, un crâne humain minuscule, de la taille d’un caillou et doré, apparaît. C’est celui de quelqu’un qui m’est extrêmement cher mais qui Dieu merci est bien vivant, à Paris. Je comprends qu’ici est le monde de la mort, je souffre terriblement, je pleure. Une lumière immense vient et m’habite tout entière car voici que je suis simultanément dans une multitude de lieux dans le monde et de temps dans l’histoire, et au-delà du monde et de l’histoire et de tout ce qu’on peut connaître et imaginer.