acrylique sur carte 17×23 cm













Joachim m’indiquant la sublime interprétation du sublime Gaspard de la Nuit de Ravel par Ivo Pogorelitch, j’ouvre le recueil d’Aloysius Bertrand et j’y trouve au hasard ces trois vers en prose, à trois endroits différents du livre.
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La lune peignait ses cheveux avec un démêloir d’ébène qui argentait d’une pluie de vers luisans les collines, les prés et les bois.
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Deux juifs, s’étant arrêtés sous ma fenêtre, comptaient mystérieusement au bout de leurs doigts les heures trop lentes de la nuit.
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Et moi, pèlerin agenouillé à l’écart sous les orgues, il me semblait ouïr les anges descendre du ciel mélodieusement.
Aloysius Bertrand, Gaspard de la Nuit
Tel ciel, telle terre.
Il faut absolument lire l’article de la Repubblica, en français sur Courrier International, sur « le sale business de l’accueil », à Lampedusa et ailleurs. Comment, au nom de la solidarité ou de la charité, voire de la « Miséricorde », des sociétés s’enrichissent sur le dos des migrants en encaissant de fortes subventions de l’État et de la Communauté européenne. Subventions visiblement non utilisées au profit des accueillis, instrumentalisés au contraire pour rendre ce commerce plus lucratif. Plus on les garde, plus on encaisse, pendant qu’ils sont condamnés à dormir et manger par terre dehors ou entassés dans des vieux conteneurs, et soumis à des traitements humiliants.
À lire aussi, dans PressEurop, le témoignage d’Ahmed, qui a tourné la vidéo de la séquence de désinfection à Lampedusa.
Dans le Sinaï, les migrants érythréens sont victimes d’un épouvantable trafic de la part de soldats érythréens et de Bédouins, avant de se retrouver, pour ceux qui y survivent, dans les centres de rétention d’Israël. À lire sur rfi. Ces jours-ci certains d’entre eux se sont échappés d’un centre et ont marché vers Jérusalem, pour faire entendre leur voix :
Nelson Mandela, dit Jacques Derrida dans le hors-série de l’Humanité, « a écrit un très beau texte dans lequel il explique qu’il s’agissait pour lui non seulement de libérer son peuple de l’apartheid, mais qu’il s’agissait aussi d’en libérer les Blancs ; qu’il s’agissait, dans un processus de libération interminable, de libérer aussi les oppresseurs, dans la mesure où ceux-ci sont eux-mêmes asservis par leur propre idéologie, leurs propres intérêts. »
C’est exactement aussi mon enjeu, j’y pense très souvent et le temps qui passe ne fait que le révéler de façon toujours plus aiguë. J’ai pensé les Pèlerins d’Amour, dans Voyage, en grande partie pour travailler à l’entente entre les hommes de différentes religions. Je les ai pensés seule, et il n’a pas été difficile de fédérer sur cette idée, telle que je l’ai développée – même si ma position personnelle, vécue et dite dans Voyage, réellement inter-religieuse, n’est pas facilement acceptable. Cette entente ne sera pas facile à réaliser, mais ce n’est pas le plus difficile, car beaucoup, y compris parmi les chefs spirituels et politiques, la souhaitent. Le plus difficile, ces années qui passent sans que rien ne se passe parce que je ne veux pas travailler dans des conditions inéquitables, ces années de paralysie où l’ « on » compte sur le mensonge et l’oppression, dont l’empêchement de publier, pour me faire céder, ces années prouvent que le plus difficile est de faire prendre conscience aux hommes en question qu’ils doivent d’abord être eux-mêmes libérés, avant de pouvoir songer à participer à la mise en œuvre d’une action de libération réelle. Libérés de leur propre système de domination.
Le plus difficile est de libérer les dominants de leur domination, plus forte qu’eux. Domination sociale des « dirigeants » sur ceux qu’ils estiment devoir « diriger », et, particulièrement sensible aussi dans notre cas, domination sociale des hommes sur les femmes, en particulier dans l’ancienne génération et chez les religieux – « Nous nous attaquerons au sexisme et au racisme », a dit Mandela dans son premier discours de président – et il a insisté un peu plus loin en s’engageant à libérer le peuple de « la discrimination liée au sexe ou à toute autre discrimination » puis à conduire le pays « hors de la vallée des ténèbres » « en tant que premier président d’un gouvernement uni, démocratique, non racial et non sexiste ». Hors de cette domination à laquelle ils tiennent de façon panique, comme l’enfant accroché aux jambes de ses parents. Mais moi je veux des hommes libres, et je ne traiterai et ne vivrai que comme je vis, en homme libre. Pour beaucoup il est trop tard, mais d’autres sont là et d’autres arrivent.