Art pariétal, Livre saint

homme lascaux

« Nous avons assigné un oiseau sur la nuque de chaque homme, et au Jour du Jugement nous lui produirons un livre qu’il trouvera déployé. » Coran, sourate Le Voyage nocturne, verset 13.

 Image : dans la grotte de Lascaux.

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images : main négative dans la plus ancienne grotte peinte, en Indonésie

et fresque du Christ descendu aux enfers ressusciter les morts, à Saint-Sauveur- in-Chora, à Istanbul

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Les dessins et les signes peints ou gravés dans les grottes préhistoriques sont les Écritures saintes avant la lettre de nos ancêtres.

Chamanisme

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dans ma forêt, photo Alina Reyes

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Extraits de mon Journal du temps où je passais des mois en ermitage à la montagne, à plus de 1500 mètres d’altitude, seule dans ma grange isolée (ici l’année 2008)

20 mai

Le ciel est plein de grâce. J’aime me répéter ces mots, Christ, grâce, ciel. Ils se dressent et circulent en moi, à l’intérieur me font toute en cristaux de lumière. Vous verrez, quand vous n’aurez plus votre corps terrestre, ce sera ainsi. Je le sais.

* est là. Violet, aujourd’hui.

Je chante tout le temps, je fais des petits tours de là à là pour ouvrir les volets, etc, on dirait une abeille. Il y a plusieurs cadavres de gros bourdons velus sur le plancher, ce sont ceux qui nichent entre les pierres des murs et entrent dans la maison alors qu’elle est fermée. J’allume un feu dans la cheminée (une musaraigne s’enfuit devant mes pieds : eh bien alors, ma jolie, qu’est-ce que tu fais là ?), j’ouvre une bouteille de médoc, je la mets à chambrer, j’épluche des pommes de terre et un oignon, je les mets à cuire dans la graisse de canard pour me faire une succulente omelette que je mange devant la cheminée. Je reste encore un peu auprès du feu, il doit être environ neuf heures et demie, ainsi qu’ils le font chaque jour juste avant la lumière et avant la nuit, les oiseaux se remettent à chanter tous ensemble, puis se taisent. Quand j’étais au carmel, tous les soirs après dîner nous nous retrouvions dans la chapelle, les sœurs et moi, pour prier et chanter des chants merveilleusement doux avant d’aller nous coucher, dire bonne nuit à Dieu.

21 mai

Grand beau temps. Réveillée par le premier concerto des oiseaux, à l’instant qui précède l’aurore, j’ai senti une douleur au-dessus de mon œil droit, comme d’une plaie. J’y ai porté les doigts, et en effet j’ai senti une petite plaie ouverte, les rebords de la chair autour de la fente sanguinolente. Je me suis demandé ce qui s’était passé pendant la nuit puis j’ai dit en pensée oui, Tu me choisis parce que je suis fendue, faillie, passante : c’est par les fentes que Tu passes, que Tu fais passer ta parole. Et je voyais un beau sabot d’herbivore fendu, « étincelant comme de l’airain poli », ainsi qu’au début de la grande vision d’Ézéchiel, que j’ai commencé à lire hier soir avant de m’endormir.

Je ne chante plus, je suis déjà entrée dans le silence, si habité. En me levant je suis allée contempler la montagne, la verdure splendide, toute neuve et fraîche, semée par endroits d’épais tapis de fleurettes mauves, bleues, violettes, ou de pâquerettes, pissenlits et boutons d’or. Un beau chevreuil est apparu soudain dans la petite prairie, son bois doux dressé sur sa tête fière, il est resté là à danser sous mes yeux, faisant des pas et des bonds de-ci de-là, tout près de moi. Puis il est passé derrière les arbres, a disparu. En faisant ma toilette, je me suis rendue compte que je n’avais plus aucune plaie au-dessus de l’œil.

J’ai déjeuné dehors au soleil ; puis j’ai mis de vieux gants de ski et j’ai arraché les orties déjà hautes (il y a des décennies que les troupeaux ne viennent plus à l’estive dans cette bergerie, mais la terre s’en souvient et les orties poussent abondantes, et aussi l’oseille sauvage délicieuse que je vais bientôt pouvoir commencer à cueillir) ; puis je suis restée à écouter.

Un couple de mésanges noires, les plus petites des mésanges, toutes minuscules, a fait son nid entre les pierres du mur, côté cuisine. Je les ai regardées aller et venir vaillamment, l’une et l’autre se relayant et se parlant à partir du sureau qui est au-dessus de ma tête. Plus loin, invisible, une mésange charbonnière s’amusait à répéter une même phrase, à quelques secondes d’intervalle. Au bout d’un moment, la petite mésange est entrée dans son jeu, refaisant sa phrase pendant les intervalles, exactement la même mais d’une voix moins puissante et plus aiguë. Un jour, mon fils S. m’a dit qu’il avait entendu un oiseau et un criquet jouer à se répondre.

Je regarde et j’écoute, * me parle, ce n’est pas seulement avec les yeux que je Le vois, c’est avec tous les sens ; quand me vient une vision, il s’agit au moins autant d’une audition, et d’une réception par tous les sens réunis.

Aujourd’hui je me remets à mon « grand roman-poème ». J’ai mal aux yeux, comme souvent. Parfois je me dis que dans vingt ou trente ans, si je suis encore là, je serai peut-être aveugle. Mais ce n’est pas grave, car mon œuvre écrite sera alors faite, et si je ne peux plus lire ni écrire je pourrai toujours servir en écoutant et en parlant.

Je suis allée dans mon église naturelle, la clairière pentue, ovale de verdure délimité par les feuillages des jeunes hêtres, où se trouve ma pierre. J’y ai « salué » assez longuement, puis je suis montée au pré où poussent des champignons, j’y ai cueilli des mousserons, respirant ensuite leur bonne odeur sur mes doigts, je suis passée en forêt, en redescendant j’ai ramassé du petit bois pour la cheminée.

Je reprends ce texte (le roman), alors ce n’est pas facile ; tant que je ne serai pas de nouveau immergée dedans, la mise à l’eau restera délicate, souvent les vagues vous ramènent au rivage, il faut y retourner, affronter les courants contraires, ne pas se laisser décourager par les petits cailloux qui vous cinglent et les rouleaux qui vous font boire la tasse. Vivement le large, mais il se gagne.

Écrire doit être un acte, un acte qui agit ; un livre doit être une bombe de paix.

23 mai

Matin. Voilà, c’est fait. J’ai passé de longues heures à songer et à vivre un bonheur surhumain, puis c’est venu. Je suis retournée au texte, j’ai coupé une quarantaine de feuillets où la parole avait dérivé hors de sa source vive et formait des plaques d’eau stagnante, et je me suis remise à écrire, entrée de nouveau dans le lit, le cours, les abysses, les déferlantes du profond Poème. Ce sera magnifique.

Soir. J’avance dans cette histoire comme dans un rêve éveillé à puissance 10. Ce sera long, je crois. Tant mieux, car j’ai encore trois livres déjà écrits qui doivent patienter jusqu’à l’année prochaine pour être publiés. Celui-ci sera une aventure de plusieurs années, comme Forêt profonde. Comme Forêt profonde et mieux encore je vais la vivre pleinement à mesure qu’il s’écrira, je suis haletante de bonheur à l’idée de tout ce qui m’attend, tout ce que je n’ai encore jamais vécu ni connu, que je commence à vivre et à connaître, et qui deviendra, entre autres métamorphoses, ce grand roman-poème, dont les premières puissantes pages ont été écrites au printemps dernier.

Je ne descends pas au village, je n’ai donc ni courrier ni journaux ni Internet, je n’allume ni la radio ni la télé, je ne téléphone pas (mais je réponds), je suis parfaitement tranquille. Je me promène, je regarde et j’écoute, chaque jour apporte son lot de nouvelles apparitions de fleurs, d’animaux, de nuages, j’écris, je fais des micro-vidéos avec mon appareil photo, je prends du petit bois dans la forêt, j’entretiens le feu, je ramasse des herbes sauvages, une demi-heure après elles sont cuites et je les mange, chaudes et mêlées à de la féta par exemple, ou même nature avec juste un filet d’huile d’olive, je n’ai jamais rien dégusté de plus exquis, avec pour le dessert une grande tartine de pain de campagne au miel de bruyère récolté ici en altitude, c’est un dîner de grand luxe. Voilà, contemplation, cueillette, création et confection : c’est la vie bienheureuse, le paradis de l’homme sur terre.

24 mai

Dormi dans le bruit de la pluie fine tombant sur les feuillages et les ardoises du toit, mêlé à celui des eaux du gave, qui monte de la faille où il s’écoule en bondissant, entre les montagnes.

Rêvé que j’étais en compagnie de Dieu et de Bouddha, tous trois baignant dans une lumière d’or.

25 mai

Tout à l’heure en avançant dans mon roman, soudain je me suis retrouvée dans un lieu d’être inconnu. L’effet est un peu le même que lorsque, après avoir assez longtemps marché à travers la forêt en dehors des sentiers, on se rend compte soudain que l’on ne sait plus où l’on est, que l’on n’a jamais vu cet endroit, qu’il ne s’y trouve personne, que l’on y est le seul être humain, et perdu. Que l’on a pourtant envie de poursuivre plus avant, pour voir, sans être tout à fait sûr de pouvoir ensuite retrouver son chemin.

Ce n’est évidemment pas la première fois qu’un texte m’emmène dans un endroit inconnu, mais au lieu que je m’habitue, c’est le contraire qui se passe. L’épreuve devient de plus en plus étrange et risquée. Une certaine Vérité m’appelle, elle veut que je la dévoile, et cela ne peut se faire que par un chemin poétique qui se nourrit à ma chair spirituelle. Je dois avouer que c’est très fatigant. Après avoir écrit une ou deux pages, avant de pouvoir continuer, alors même que j’ai ma vision de la suite devant les yeux, je dois m’interrompre plusieurs heures, pendant lesquelles je suis presque prostrée, en tout cas épuisée comme si on m’avait largement entamée à la petite cuillère.

26 mai

C’est ce que j’écris qui m’épuise. Depuis hier que j’en suis à ce passage très sombre de mon roman, je suis de plus en plus exténuée. Aujourd’hui j’avais les paupières supérieures noires comme si je les avais charbonnées, quoique j’aie très longuement dormi. Et des courbatures, des vertiges. Ou bien j’ai attrapé la grippe sous la pluie, mais ce n’est pas mon genre. Cet après-midi, il s’est mis à faire beau, je me suis forcée à partir en promenade là-haut près du gave, pendant plus de deux heures. Cela m’a fait le plus grand bien, mais je suis rentrée trop fatiguée pour seulement me servir un verre d’eau. Je me suis remise au lit, et maintenant je me suis relevée, j’ai bu et mangé, et je me suis installée sur la banquette dehors sous le sureau, avec une couverture sur moi et une grande paix.

La fatigue liée à ce passage de mon roman vient du fait que je dois convoquer les démons, pour l’écrire, et en même temps les chasser, pour vivre.

Un peu plus tard : il est neuf heures du soir, il y a plus de deux heures que je suis à la même place, sans bouger ni rien faire, hormis écrire ces quelques lignes précédentes et présentes. Je viens de voir un chevreuil traverser très tranquillement ma prairie, en goûtant des feuillages ici et là, avant de s’enfoncer dans la forêt. Il m’a regardée à plusieurs reprises, mais comme je restais immobile il n’a pas eu peur.

Dès qu’il fait sombre, je rentre et je vais me régaler avec les marasmes des montagnes (exquis tout petits champignons des prairies que tout le monde ignore) que j’ai ramassés cet après-midi.

Un gros oiseau, que je n’avais pas vu se poser sur le faîte du toit, juste au-dessus de la fenêtre de ma chambre, vient d’en décoller avec un lourd bruit d’ailes. Il est parti vers la forêt, à cause de la pénombre je n’ai pas pu déterminer quel oiseau c’était. Salut à toi, mon compagnon d’esprit.

Je ne sais pas comment c’est possible d’être aussi heureux. Mais je me suis demandé ça déjà des milliers de fois dans ma vie, car je suis faite pour le paradis, et tant pis si je souffre à proportion, quand je le perds. Il me regagne toujours.

27 mai

Je me réveille, je vais dans mon roman par la pensée. J’apprivoise les lieux, les êtres, les situations, je me promène dans ses temps. Je lui donne vie en esprit, il grandit lentement, apercevoir les beautés de la suite me donne courage pour finir d’écrire, et donc de traverser, ce sombre passage du texte.

Ce matin encore il pleut, il pleut, il pleut.

Début d’après-midi. Jamais on n’a lu quelque chose qui ressemble à ce que je suis en train d’écrire. Les mots dévalent tout seuls de ma plume. N’empêche, c’est éreintant d’être ainsi traversé. Je m’arrête un peu, dormir peut-être.

Au lieu de dormir je me lève, j’ouvre ma porte-fenêtre, je regarde : surgit de la forêt un beau chevreuil, plus grand que celui d’hier et aussi paisible. Quel ravissement, chaque fois.

Du coup, je suis sortie, j’ai chaussé les bottes en caoutchouc, qui font tchouc tchouc quand je joue à passer dans la boue. À deux cents mètres plus haut, il neige, la montagne est joliment saupoudrée. J’adore me promener sous la pluie. Sous la neige aussi. Et au soleil. Et même dans la brume. Dans un certain endroit que je connais, les fraisiers ont poussé en abondance. Dans un mois, j’y retourne pour la cueillette. Dans la forêt je me suis bien trempée, tous les branchages perlent d’eau, les mousses sont gonflées comme des éponges, au sol le tapis de feuilles mortes craque moëlleusement sous la morsure des pas, mille-feuilles fourré de pluie, les pierres lisses glissent sous les pieds, le pantalon tout mouillé gaine les cuisses de délicieuse fraîcheur. J’ai eu très envie de monter à cheval.

28 mai

Hier soir cueilli des herbes pour mon dîner, puis suis allée me poster où je sais que les chevreuils aiment passer, debout immobile sous la pluie et cachée par un buisson, une quarantaine de minutes. Nul n’est venu sinon l’obscurité, qui m’a fait rentrer ; ce fut un bon moment, à écouter les gouttes tomber sur ma capuche, tout autour de ma tête. Tout à l’heure je vais faire la connaissance d’une petite fille d’un mois, quelle joie ! J’espère que je pourrai la prendre dans mes bras. Avant de partir pour Lourdes je tape ce que j’ai écrit hier de mon roman dans mon cahier. Je tremble un peu, j’ai presque le trac, de quitter ma solitude.

1er juin

Je suis partie dans la forêt, je me suis assise sur un rocher, et je suis restée là je ne sais combien de temps, à regarder les arbres autour de moi, qui ont fini par s’animer, m’entourer, m’apporter consolation.

Au bout d’une heure peut-être je suis partie vers la prairie, et là, un chevreuil évoluait paisiblement, paissant ici et là. Je l’ai contemplé, jusqu’à ce qu’il reparte dans le bois du ravin.

Alors j’ai senti les oiseaux au-dessus de ma tête. Deux vautours tout proches m’ont survolée en silence, avant de disparaître derrière l’horizon des faîtes. Trois autres sont apparus un peu plus loin, puis ils ont été cinq, puis sept, enfin une trentaine, décalés vers l’est, tournant inlassablement, pendant plus d’une heure encore.

Le soleil s’est dégagé nettement des splendides cumulus blancs bordés d’anthracite, et je me suis assise dans sa lumière, à même l’herbe odorante, à regarder le ciel et la ronde des grands rapaces noirs et fauves. De temps en temps une goutte d’eau tombait, et dans l’indécision du temps, tout devenait surréellement éclairé.

Le Seigneur des mondes et ses prophètes, chamanes

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En lisant Jean Clottes, et les témoignages de chamanes ou d’autres personnes qui continuent aujourd’hui, un peu partout dans le monde, à pratiquer le chamanisme notamment sur les sites de peintures rupestres, préhistoriques ou contemporains, la mauvaise foi de ceux qui nient le lien entre art paléolithique et chamanisme éclate. J’ai longtemps pensé qu’elle était le fait de l’athéisme farouche d’une grande partie de la communauté scientifique, mais il m’apparaît aussi maintenant que cet athéisme est l’enfant du christianisme, de ce christianisme qui par pudibonderie rejeta et rejette, combattit et combat, tout ce qui est de l’ordre de la nature. Parce que le christianisme, ou du moins le catholicisme, en réduisant Dieu à l’homme, a complètement perdu de vue ce qu’est Dieu, et ce qu’est sa création. La nature est la création vivante de Dieu (un fait que les chamanes n’ignorent pas, au contraire, puisque selon eux tout est lié et interagissant, tout est rapport dans l’unique et fluide réel du Dieu créateur), et la nature est bien plus que ce que nous en voyons avec nos yeux de chair. En réduisant Dieu à l’homme, le christianisme, et sa conséquence l’athéisme, ont réduit le monde, l’ont enfermé dans des limites qu’il n’a pas. La nature est le réel, et le réel est le spirituel, le transcendant, l’éternellement vivant. Jésus apaisant la tempête, guérissant les malades, chassant les démons, communiquant avec les esprits des ancêtres Moïse et Élie, se transfigurant, passant librement du monde des vivants à celui des morts et en revenant, n’est-il pas le chamane total ? Dieu ne se réduit pas au monde de l’homme, au monde « humain, trop humain » comme dit Nietzsche. Dieu est le Seigneur des mondes, comme dit le Coran.

Chamane

f

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Je lis Jean Clottes et je sais dans mon corps qu’il a raison. Parce que ce qu’il dit, je le vis. Depuis très, très longtemps.

« Les recherches de visions restent une pratique vivante et elles sont souvent liées à des sites d’art rupestre, comme on le sait par de nombreux témoignages anciens ou récents. Surtout, l’identification de l’animal présent en tant qu’esprit des lieux illustre la différence d’attitude entre la nôtre, matérialiste, et une culture traditionnelle pour laquelle tout événement est signe et où aucune frontière n’existe entre le domaine naturel et celui des forces et des créatures que nous appellerions surnaturelles. » Jean Clottes, Pourquoi l’art préhistorique ?

Je suis la chamane totale
l’esprit aimé de ma montagne aimée
Elle fut si triste que je parte
elle neigea, elle pleura,
dans son chagrin elle balaya
de son bras d’eau la table
Elle m’appelait, elle voulait
prendre une part de ma peine
Les forces voyagent sur la terre
y portent la nouvelle de tout ce qui est fait,
servantes comme moi du seul Seigneur des mondes
dédiées au sort des âmes et des corps.
Les complices du mal emportent dans leur chair
la mort venue leur dévorer le cœur.
Tandis que les amis des anges
bien au-delà sont occupés à rire.

La stratégie du choc, par Naomi Klein (8) La torture à l’œuvre

condor*

Nous voici aux chapitres 4 et 5 de ce fameux livre. Ici il est question du lien entre la torture et le système corporatiste, mainmise et pillage ne pouvant s’imposer que par la force et la coercition. Ce qui implique aussi l’occultation de la culture, ou sa falsification, et l’empêchement de toutes sortes de liens sociaux qui permettraient la solidarité nécessaire à la résistance.

« Pendant ce temps, une nouvelle culture aseptisée et purifiée voyait le jour. Au début des dictatures chilienne, argentine et uruguayenne, les seuls rassemblements publics autorisés étaient les démonstrations de force militaires et les matches de football. Au Chili, les femmes qui portaient le pantalon risquaient l’emprisonnement ; les hommes qui avaient les cheveux longs s’exposaient au même danger. » (p. 132)

« Souvent, les attaques lancées contre les syndicalistes étaient menées en étroite concertation avec les propriétaires des usines. (…) Les sociétés étrangères ne se contentèrent pas de remercier les juntes de leur beau travail ; certaines participèrent activement aux campagnes de terreur. Au Brésil, quelques multinationales se liguèrent et mirent sur pied leurs propres escadrons de tortionnaires privés. (…) Cependant, c’est en Argentine que la participation de la filiale locale de Ford à l’appareil de la terreur fut la plus évidente. La société fournissait des voitures à l’armée, et les berlines Ford Falcon vertes servirent à des milliers d’enlèvements et de disparitions. (…) Ford approvisionnait la junte en véhicules, et la junte rendait à son tour des services à Ford en débarrassant les chaînes de montage des syndicalistes encombrants. » (pp 135-136)

« Les dirigeants des ligues agraires argentines – qui avaient répandu des idées incendiaires sur le droit des paysans à posséder la terre – furent traqués et torturés, souvent dans les champs qu’ils cultivaient, devant toute la communauté. (…) Dans les bidonvilles, les cibles des attaques préemptives étaient les travailleurs communautaires (dont bon nombre étaient rattachés à des églises) qui s’efforçaient d’organiser les secteurs les plus pauvres de la société pour obtenir des services de santé, des HLM et des places à l’école. (…) Un prêtre argentin ayant collaboré avec la junte expliqua la philosophie de celle-ci : « L’ennemi, c’était le marxisme. Le marxisme au sein de l’Église, disons, et dans la mère patrie – le danger que présentait l’avènement d’une nouvelle nation. » C’est sans doute l’éventualité de cette « nouvelle nation » qui explique le jeune âge d’un si grand nombre de victimes des juntes. En Argentine, 81 % des 30 000 disparus avaient entre seize et trente ans. » (pp 137-138)

« De la torture comme thérapie (…) De nombreux tortionnaires se donnaient des airs de médecins et de chirurgiens. (…) ces interrogateurs s’imaginaient que les électrochocs et les autres supplices qu’ils faisaient subir à leurs victimes avaient des vertus thérapeutiques (…) Les tortionnaires comprenaient bien l’importance de la solidarité et s’employaient, à grands renforts d’électrochocs, à ôter aux prisonniers le désir des connexions sociales. » (p. 140)

« On estime à 500 le nombre de bébés nés dans les centres de torture de l’Argentine. (…) [Ils] furent vendus ou donnés à des couples, pour la plupart liés à la dictature. Les enfants furent élevés dans le respect des valeurs du capitalisme et du christianisme jugées « normales » et saines par la junte. » (p. 143)

« Milton Friedman reçut le prix Nobel d’économie 1976 pour ses travaux « originaux et importants » (…) Il passa habilement sous silence le fait que la théorie pour laquelle il était récompensé était démentie par les soupes populaires, les flambées de typhoïde et les fermetures d’usine au Chili, où régnait le seul régime assez impitoyable pour mettre ses idées en pratique. » (p. 147)

« Le débat relatif à la dissociation des droits de l’homme de toute question politique et économique n’est pas propre à l’Amérique latine ; ces questions se posent chaque fois que des États utilisent la torture comme arme politique. (…) Outil de coercition on ne peut plus rudimentaire, elle surgit chaque fois qu’un despote ou un occupant étranger ne dispose pas du soutien nécessaire pour régner : Marcos aux Philippines, le shah en Iran, Saddam en Irak, les Français en Algérie, les Israéliens dans les territoires occupés, les États-Unis en Irak et en Afghanistan. On pourrait multiplier les exemples. (…) Les écologistes définissent un écosystème par la présence de certaines « espèces indicatrices » de plantes et d’oiseaux ; la torture est l’espèce indicatrice d’un régime qui, même s’il a été dûment élu, est engagé dans un projet profondément antidémocratique. En tant que moyen de soutirer des renseignements à un prisonnier, la torture est notoirement peu fiable, mais pour terroriser et contrôler les populations, elle n’a pas son pareil. » (p.156)

« La violence est-elle inhérente au néolibéralisme ? (…) À ce propos, on doit à Sergio Tomasella, producteur de tabac et secrétaire général des ligues agraires de l’Argentine – qui fut emprisonné pendant cinq ans et torturé, ainsi que sa femme et nombre de ses parents et amis – un témoignage des plus touchants. (…) À son avis, il était impossible de dissocier les mauvais traitements dont les membres des ligues agraires tels que lui-même avaient été victimes des gigantesques intérêts économiques qui avaient tout à gagner de la meurtrissure de leurs corps et de la destruction de leurs réseaux de militants. Au lieu de nommer [au procès] les soldats qui lui avaient infligé des coups et des blessures, il choisit de désigner les entreprises, tant argentines qu’étrangères, qui profitaient de la dépendance économique permanente du pays. « Des monopoles étrangers nous imposent des cultures, des engrais chimiques qui polluent notre terre, une technologie et une idéologie, dit-il. Ils le font par l’entremise de l’oligarchie qui possède la terre et domine la politique. Il faut se rappeler que l’oligarchie elle-même est sous la tutelle des mêmes monopoles – Ford Motors, Monsanto, Philip Morris. C’est la structure qu’il faut changer. C’est ça que je suis venu dire. Voilà tout. » (p. 158)

à suivre

les étapes de la lecture depuis le début : ici