Exposition d’art aborigène : Ngaldjorlhobo, « Mère de Toute Création »

passage du grand cerf*

De très belles œuvres d’art aborigènes signées principalement de Susan Marawarr, Deborah Wurrkidj et Jennifer Wurkidj, et d’autres femmes de la région de Maningrida, en Terre d’Arnhem, sont à Paris pour l’été (espace New Angles, 8 passage du Grand Cerf, entrée libre). J’ai visité l’exposition en compagnie d’autres chercheur·e·s de l’UCP, Université Cergy-Pontoise, sur l’invitation de Solenne Ducos-Lamotte, qui l’a organisée et qui l’a commentée pour nous. Cette Française vit en Australie depuis quatorze ans et travaille avec des artistes femmes au sein de l’association IDAIA, qu’elle préside et qui œuvre à l’international pour l’art aborigène mais de façon éthique – elle a beaucoup insisté sur ce point : il ne s’agit pas, comme le font beaucoup de marchands, d’exploiter les artistes, mais de les associer à un projet de développement et de transmission, de les soutenir dans la pratique de leur art et dans leur vie, en un projet global auquel elles œuvrent elles-mêmes activement.

L’exposition s’intitule Ngaldjorlhobo, « Mère de toute Création », nom de « la femme puissante qui a créé le monde spirituel et tangible ». Comme on le sait, depuis que, dans les années 1970, les Aborigènes ont été invités à peindre sur toile ou sur écorce ce qu’ils peignaient traditionnellement (ils sont là depuis plus de cinquante mille ans) sur les corps, sur le sol ou sur les roches, les femmes ont finalement pris une place majeure parmi les artistes de leurs peuples. Par la même occasion, les mythes spécifiquement féminins se trouvent éclairés et mis en valeur. « Pour les femmes Kuninjku, explique le catalogue de l’exposition, Ngaldjorlhobo a créé la terre et l’environnement, et leur a donné la connaissance culturelle, leur identité, leurs esprits ancestraux et les liens qui les unissent à leur pays. En créant la terre, Ngaldjorlhobo a doté les peuples aborigènes de leurs cultures, leurs langues et leurs facultés de création artistique. » Comme l’explique l’une de ces femmes, « elle est partout, cette vieille dame. Dans de nombreuses langues différentes, dans de nombreuses tribus différentes. Tous l’ont aussi. »

Les œuvres présentées ici sont des peintures aux ocres naturelles sur écorces d’eucalyptus, ou des gravures ou impressions sur textiles ou sur papier. Leurs thèmes sont explicités dans le catalogue de l’exposition, très bien fait et d’un prix très modeste (trois euros), qui reprend en photos les œuvres et commente les conditions de travail et le travail des artistes, en anglais et en français. J’ai été particulièrement impressionnée par les peintures sur écorce, réalisées à l’ocre recueilli dans la nature et à l’aide de stylets naturels taillés très finement ou même de cheveux. Les traits en sont d’une finesse incroyable et les dessins qui en ressortent d’une grande délicatesse. Les gravures et sérigraphies sur tissu sont aussi très belles, avec des motifs comme celui des nuages ou des plantes vues depuis leurs racines sous terre qui incitent à des méditations profondes, ou des motifs géométriques qui, comme les peintures sur écorce, appellent qui les regarde à entrer dans leur univers, à passer « de l’autre côté », à entrer en extase comme, sans doute, les chants qui accompagnent traditionnellement leur réalisation. Les œuvres présentées ici témoignent d’un art à la fois puissant et discret, qui demande l’abandon de soi pour pouvoir être approché.

En voici quelques-unes :

Deborah Wurrkidj, "Buluwana at Dilebang", 12 7x 42 cm, ocres sur écorce

Deborah Wurrkidj, « Buluwana at Dilebang », 127 x 42 cm, ocres sur écorce

Jennifer Wurrkidj, "Ngalyod" (Serpent arc-en-ciel), ocre sur écorce, 144 x 41 cm

Jennifer Wurrkidj, « Ngalyod » (Serpent arc-en-ciel), ocre sur écorce, 144 x 41 cm

Esprits Mimih (vivant dans les grottes et anfractuosités, très fins)

Deux des esprits Mimih (vivant dans les grottes et anfractuosités, très fins) présents dans l’exposition ; chaque artiste en a réalisé selon sa propre vision

"Ka-milemarnbun", sérigraphie sur lin de Susan Marawarr, qui travaille beaucoup en noir et blanc (sur écorce aussi) avec des effets magnifiques

« Ka-milemarnbun », sérigraphie sur lin de Susan Marawarr, qui travaille beaucoup en noir et blanc (sur écorce aussi) avec des effets magnifiques

"Poisson" de Susan Marawarr

« Poisson » de Susan Marawarr, sérigraphie sur papier, 48 x 66 cm

Troncs funéraires. Comme les esprits Mimih, toutes les artistes en ont réalisé selon leur propre style. Ces troncs sont traditionnellement destinés à recueillir les os des morts, broyés avec des ocres avant d'être ainsi réenterrés, debout dans leur œuvre peinte

Troncs funéraires. Comme les esprits Mimih, toutes les artistes en ont réalisé selon leur propre style. Ces troncs creux sont traditionnellement destinés à recueillir les os des morts, broyés avec des ocres avant d’être ainsi réenterrés, debout dans leur œuvre peinte

Jennifer Wurrkidj, ""Kurrulk Kare" ("Going Underground"), sérigraphie sur lin

Jennifer Wurrkidj, « Kurrulk Kare » (« Going Underground »), sérigraphie sur lin

 

Pour en savoir plus sur l’exposition (jusqu’au 30 septembre), sur les activités de l’association et sur les artistes exposées – notamment pour les voir en photo : idaia.fr

D’autres notes sur ce blog autour des Aborigènes et de leur art : mot-clé Aborigènes

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L’amour avec Johnny Depp

thèse-min*

J’ai beaucoup œuvré et travaillé dans ma vie, je suis ces temps-ci bien fatiguée. Mais cette masse de travail accompli me remplit de vie, de joie, de bonheur, de plénitude. Cette nuit nous avons fait l’amour, Johnny Depp et moi. Lui dans toute sa grâce d’acteur assis sur un banc, au jardin, le tout étant à la fois homme, jardin et manuscrit ou partition. Je me suis assise sur lui et comme il était chaud partant, j’ai ouvert son pantalon de cuir, je l’ai mis torse nu et nous avons baisé comme ça. C’était l’un des meilleurs rêves érotiques que j’ai fait, les sensations si réelles à la fin m’ont réveillée.

Johnny Depp, que je remercie pour son aimable, solide et enthousiaste participation à ce rêve, y représentait à la fois mon compagnon, qui a le même âge et qui est tout aussi beau que lui, et mon œuvre, celle qui me donne mon nom d’usage, comme d’autres portent le nom de leur époux.

J’ai soixante-deux ans, je sens que je suis fatiguée mais ma puissance de vie est intacte, aussi grande que lorsque je suis arrivée en ce monde et peut-être plus car comme dit l’adage « si jeunesse savait, si vieillesse pouvait… » Or je sais plus que dans ma jeunesse, et je peux toujours, même si le travail fourni, si intense, m’oblige à prendre des plages de repos. J’ai lutté constamment contre l’aliénation sociale, j’ai fait quatre enfants, j’ai arraché de moi et bâti une œuvre puissante et audacieuse, qui résonnera dans le temps. Plus trivialement, j’ai travaillé aussi très tôt, dès l’âge de douze ou treize ans pendant toutes les vacances d’été pour payer mes études, et même à onze ans donnant des cours à un enfant, puis gagnant ma vie dans des jobs divers, de serveuse à chargée de communication, de journaliste à prof, etc., de façon toujours précaire, tout en élevant mes enfants et à deux reprises en reprenant mes études.

Dans ma chambre, dans la grange à la montagne, j’aimais beaucoup, dans mon grand isolement, contempler par la fenêtre la nature, les arbres, les rochers, les animaux ; et m’asseoir en tailleur sur le lit, avec des volumes de l’Encyclopedia Universalis autour de moi, à lire ou relire des articles. La maison était tantôt dans les nuages, tantôt dans la lumière éclatante, et c’était toujours aussi beau, aussi intense.

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Street Art à la Butte aux Cailles et vers Beaubourg

J’ai pris les 44 premières images hier après-midi à la Butte aux Cailles, dans le 13e à Paris, où presque toutes les peintures ont été changées depuis mon précédent passage ; et les 5 suivantes (dont deux avec nouveaux Postit) ce matin dans le quartier Beaubourg.

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Puis autour de Beaubourg ce matin j’ai fait deux nouveaux PostIt et photographié un rideau de fer et des M. Chat :

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street art 3 paris 3Hier et aujourd’hui à Paris 13e, 2e et 3e, photos Alina Reyes

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Voir la note d’hier pour d’autres des nouvelles œuvres de Street Art à la Butte aux Cailles

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Je reviens très bientôt avec des images commentées d’une autre forme d’art, de très belles œuvres de peinture aborigène d’Australie que j’ai vues dans une exposition.

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Street Art et Postit à la Butte aux Cailles

J’ai bien souvent photographié le Street Art à la Butte aux Cailles. Comme chaque fois que j’y retourne, des œuvres ont disparu, d’autres sont apparues. Mais cette fois j’en ai photographié quelques-unes avec mes PostIt. Une fois, je me suis retournée, et j’ai vu une passante s’arrêter pour lire celui-ci, le premier du jour :

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postit 17,*

Puis j’ai continué, au gré du trajet :

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postit 18,

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Je songe déjà à passer à d’autres formes de Street Art, mais rien ne presse, pour l’instant je PostIte.

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postit 19,

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Repérez-vous le PostIt ?

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postit 21Dans une ruelle pavée tranquille

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postit 22Librairie de la Commune. Rimbaud en fut de cœur, il en est !

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postit 23,aujourd’hui à la Butte aux Cailles, PostIt et photos Alina Reyes

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J’ai constaté en chemin que certains PostIt d’avant-hier, ailleurs dans l’arrondissement, sont encore là, comme celui-ci :

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PostIt aux cinq coins du monde (et nouvelles de ma nouvelle affectation de prof)

postit 12à l’hôpital

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postit 13à la gare

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postit 14au jardin

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postit 15à la mosquée

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postit 16à la bibliothèque universitaire

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jardin des plantesaujourd’hui à Paris : Pitié-Salpêtrière, Jardin des Plantes, Grande mosquée, Sorbonne nouvelle : PostIt et photos Alina Reyes

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J’ai reçu ma nouvelle affectation pour la rentrée prochaine. Presque aussi loin de chez moi que cette année. Deux bus et un RER à prendre, en comptant les temps d’attente entre chaque moyen de transport cela fera au moins 1h40, soit près de trois heures et demi par jour de transports particulièrement fatigants (plus fatigants qu’un simple voyage en train par exemple) – sans compter les jours, toujours nombreux, où il y a des problèmes ou des grèves sur les lignes, et où le temps de transport peut augmenter de plusieurs dizaines de minutes.

Cette année j’avais le double privilège, au sein de mon groupe de jeunes collègues à l’Espé, d’être à la fois la plus âgée et de loin celle qui avait été nommée le plus loin de son domicile – l’une de nous était seulement à dix minutes à pied de chez elle ; en tout cas personne n’avait comme moi quatre heures de transports par jour pour se rendre dans son lycée ou dans son collège. Résultat, à la moitié de l’année, j’ai été épuisée et j’ai dû me mettre en arrêt de travail jusqu’à la fin de l’année scolaire. Et voici qu’ils recommencent à me nommer aussi loin que possible de chez moi. L’Éducation nationale est une machine stupide.

J’aime enseigner. Je n’ai pas encore décidé si je donne ma démission, ou non.

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Pour le principe des PostIt, voir la note d’hier (vous pouvez participer)

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Première série de PostIt, mon premier Street Art

J’inaugure une nouvelle forme de Street Art : PostIt. Le principe est simplissime : quelques mots sur des post-it appliqués çà et là dans la ville. De courtes citations, le nom de l’auteur, sa qualité (écrivain, peintre, etc.), ses dates de naissance et éventuellement de mort pour se rafraîchir la mémoire… et donc le microtexte bien choisi dans un contexte si possible bien choisi aussi, pour surprendre, réveiller, donner à penser.

Qui veut en faire aussi peut les partager dans tous lieux publics et en photo sur les réseaux sociaux avec les hashtags #PostIt #StreetArt. À suivre !

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postit 11aujourd’hui et ce soir à Paris 8e, 13e et 5e, PostIt et photos Alina Reyes

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Hétérotopies, arbroiseau et compagnie

à la Pitié-Salpêtrière, ce matin, photo Alina Reyes

à la Pitié-Salpêtrière, ce matin, photo Alina Reyes

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J’aime les hétérotopies que sont les bibliothèques, les monastères, les hôpitaux. J’ai appris à apprécier les communautés de vie à part pendant mes années d’internat, au collège et au lycée. On y est retiré du monde mais le monde y est immensément présent, débarrassé de ses scories, dans son urgence, sa beauté solitaire, son amour. On y est le monde, ce monde-là, le monde plus que vivant, qu’on y travaille ou qu’on y rêve – ce qui est une forme de travail, quand il s’agit bien de rêve intense et non de rêvasserie.

J’ai passé quatre heures à l’hôpital ce matin, dont la majeure partie en salle d’attente – à cause d’une erreur de nom sur mon dossier. Cela ne m’a pas dérangée. Je suis patiente. J’avais mon carnet, j’ai dessiné avec mon stylo quatre-couleurs (et j’ai ajouté du crayon de couleur et du feutre une fois de retour à la maison) : la preuve qu’il s’agit d’une hétérotopie, d’un « lieu autre » ou le temps est autre, la vie est autre. Au moment de pratiquer les examens, un « Madame est menue » m’a ravie – moi qui me désole d’avoir pris trois kilos ces trois dernières années et me surveille pour ne pas engraisser davantage ; car j’ai toujours détesté engraisser, j’aime me sentir légère (sans être maigre non plus). La phrase entière était, au collègue : « Madame est menue, ça va être difficile », et à moi : « ça va faire mal ». Mais ça n’a pas fait si mal que ça, parce que l’équipe était très attentionnée.

Il était plus de treize heures quand je suis rentrée, j’étais fatiguée et j’ai renoncé à aller assister à la deuxième journée du colloque sur Einstein au Collège de France (voir note précédente). Je regarderai les vidéos des interventions lorsqu’elles seront en ligne. Dans les remerciements de ma thèse, je remercie notamment tous ceux qui mettent des textes ou des cours en ligne instructifs. Il y a beaucoup de bon dans le monde.

 

l'arbroiseau, dessiné ce jour

l’arbroiseau, dessiné ce jour

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Le temps existe-t-il ? Colloque sur Einstein au Collège de France

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En cet après-midi pluvieux de première des deux journées du colloque sur Einstein organisé par Antoine Compagnon au Collège de France, il fut question du temps (non météorique, quoique cosmologique). Et il a semblé que l’incompréhension de jadis entre Einstein et Bergson perdure quelque peu aujourd’hui entre leurs disciples respectifs (en l’occurrence Thibault Damour et Élie During). Il est loin le temps des Grecs où physique et philosophie étaient une même discipline. Pourtant, il n’existe pas (le temps). D’après la relativité générale. Bergson trouvant un tas sinueux de raisons quasi incompréhensibles pour s’obstiner dans son incompréhension de la nouvelle révélation scientifique, Einstein déclara qu’il y avait un temps psychologique et un temps physique, mais qu’il ne voyait pas de place pour un temps des philosophes.

Il était ainsi, paraît-il, Einstein : expéditif. Avec lui ça allait vite, tout le contraire de la méthode de Bergson. Il était intéressant d’avoir là un disciple du penseur de la durée se nommant During, et un disciple du penseur de la relativité générale s’appelant Damour. Bref, passons. Mon moment préféré fut celui où M. Damour nous montra un petit graphique ovale portant deux mentions : en bas, « Big Bang », en haut « Big Crunch ». Le temps depuis le Big Bang va vers le Big Crunch, comme nous le savons. Mais ce à quoi nous ne pensons pas, c’est que si nous nous plaçons au Big Crunch, le temps va vers le Big Bang. À chacun·e son futur. D’où l’intérêt de savoir voyager.

Quand je pourrai en prendre le temps, j’écrirai ma vision de toute l’affaire, telle qu’elle demande à être développée. En attendant, chacun·e est assez grand·e pour y songer.

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heote pour tous

demain commence aujourd'huiaujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Ce n’est qu’un début, continuons la recherche

l’œil de la grenouille, photo Alina Reyes

l’œil de la grenouille, photo Alina Reyes

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Ma recherche ne va pas s’arrêter une fois ma thèse soutenue. J’ai ouvert un champ immense et lumineux qui reste à explorer, un nouvel univers qui est pourtant le même et unique univers où nous vivons. Universus signifie intégral. Signifie aux racines : « un qui est fait tourner », « un qui est fait tomber, qui est répandu ». L’univers est cet ensemble d’univers qui est déversé en tournant. Comme ma thèse.

C’est par cette adhérence à ce qui est que je trouve. (Adhérence (cf Coran) que j’ai commentée théologiquement naguère ; nous sommes toujours dans la même chose, il n’y en a qu’une, dans sa multiplicité). Je trouve soudain, mais ensuite je dois chercher. Il y a quelque temps, en réfléchissant aux nombres premiers, j’ai trouvé quelque chose d’énorme. Mais je ne peux pas le dire tant que je n’ai pas cherché, à partir de ce que j’ai trouvé, comment le montrer, comment, au moins, en donner un indice probant. Car ce n’est pas à moi-même que je dois adhérer, je peux me tromper, même si je n’en ai pas du tout l’impression.  Je ne vais pas faire de la recherche en mathématiques, j’en serais évidemment incapable, seulement essayer de faire voir ce que je pressens, afin que les mathématiciens et physiciens, entre autres, puissent, si cela leur chante, aller y voir de plus près, eux qui ont les outils pour le faire. Et puis, pour ce qui concerne ma propre discipline, continuer à l’explorer avec cela.

Après avoir trouvé, il faut chercher, pour trouver et voir en pleine lumière, et relier au tout de la recherche. J’ai perdu il y a longtemps mon mémoire de DEA (ex Master), c’est peut-être dommage, il aurait pu me servir pour ma thèse. Deux textes de cette époque lointaine sont restés dans mes papiers, je les ai inclus tels quels dans ma thèse : le texte sur Yvain, Le chevalier au lion de Chrétien de Troyes, écrit alors pour mon cours d’ancien français (et la prof l’avait photocopié pour le distribuer aux autres étudiants, le principe de distribution est très important et depuis que je l’ai mis en ligne, l’année dernière, il a été visité des centaines de fois, il sert), et le texte « le lac et le texte, le fond et la forme », que j’avais écrit juste comme ça, parce que j’observais ce qui se passait à la plage et parce que je m’intéressais à l’archéologie et à la littérature. J’étais alors une jeune mère de famille bien occupée à gagner maigrement sa vie et à élever ses enfants, qui n’avait encore rien publié ; maintenant j’ai plus de temps à consacrer à la recherche, c’est ce dont j’ai toujours rêvé. Ces textes entrent très bien dans ma thèse, c’est la preuve de la fidélité de ma pensée et de mon écriture au réel auquel j’adhère.

Confiance et beauté.

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Grothendieck : « faire des « maisons » (comme on « ferait » l’amour…) » (Récoltes et semailles, 2)

Lire Grothendieck est une merveille pour tout·e chercheur·e, pour comprendre ce que nous faisons quand nous cherchons et découvrons. Voici une deuxième salve d’extraits que j’ai sélectionnés, assise sur ma pierre dans un recoin du jardin alpin, après avoir longuement contemplé la vie dans les bassins.

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bassin et carpe 2*

« Ce qui fait la qualité de l’inventivité et de l’imagination du chercheur, c’est la qualité de son attention, à l’écoute de la voix des choses. Car les choses de l’ Univers ne se lassent jamais de parler d’elles-mêmes et de se révéler, à celui qui se soucie d’entendre. Et la maison la plus belle, celle en laquelle apparaît l’amour de l’ouvrier, n’est pas celle qui est plus grande ou plus haute que d’autres. La belle maison est celle qui reflète fidèlement la structure et la beauté cachées des choses.

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grenouille 2*

Mais la réalité (qu’un rêve hardi parfois fait pressentir ou entrevoir, et qu’il nous encourage à découvrir…) dépasse à chaque fois en richesse et en résonance le rêve même le plus téméraire ou le plus profond.

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goutte lotus*

Plutôt que de me laisser distraire par les consensus qui faisaient loi autour de moi, sur ce qui est « sérieux » et ce qui ne l’est pas, j’ai fait confiance simplement, comme par le passé, à l’humble voix des choses, et à cela en moi qui sait écouter. La récompense a été immédiate, et au delà de toute attente. En l’espace de ces quelques mois, sans même « faire exprès », j’avais mis le doigt sur des outils puissants et insoupçonnés. Ils m’ont permis, non seulement de retrouver (comme en jouant) des résultats anciens, réputés ardus, dans une lumière plus pénétrante et de les dépasser, mais aussi d’aborder enfin et de résoudre des problèmes de « géométrie de caractéristique p » qui jusque là étaient apparus comme hors d’atteinte par tous les moyens alors connus.

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nymphea*

Dans notre connaissance des choses de l’Univers (qu’elles soient mathématiques ou autres), le pouvoir rénovateur en nous n’est autre que l’innocence. C’est l’innocence originelle que nous avons tous reçue en partage à notre naissance et qui repose en chacun de nous, objet souvent de notre mépris, et de nos peurs les plus secrètes. Elle seule unit l’humilité et la hardiesse qui nous font pénétrer au cœur des choses, et qui nous permettent de laisser les choses pénétrer en nous et de nous en imprégner.

Ce pouvoir-là n’est nullement le privilège de « dons » extraordinaires – d’une puissance cérébrale (disons) hors du commun pour assimiler et pour manier, avec dextérité et avec aisance, une masse impressionnante de faits, d’idées et de techniques connus. De tels dons sont certes précieux, dignes d’envie sûrement pour celui qui (comme moi) n’a pas été comblé ainsi à sa naissance, « au delà de toute mesure ».

Ce ne sont pas ces dons-là, pourtant, ni l’ambition même la plus ardente, servie par une volonté sans failles, qui font franchir ces « cercles invisibles et impérieux » qui enferment notre Univers. Seule l’innocence les franchit, sans le savoir ni s’en soucier, en les instants où nous nous retrouvons seul à l’écoute des choses, intensément absorbé dans un jeu d’enfant…

je ne vois personne d’autre sur la scène mathématique, au cours des trois décennies écoulées, qui aurait pu avoir cette naïveté, ou cette innocence, de faire (à ma place) cet autre pas crucial entre tous, introduisant l’idée si enfantine des topos.

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mare*

Oui, la rivière est profonde, et vastes et paisibles sont les eaux de mon enfance, dans un royaume que j’ai cru quitter il y a longtemps. Tous les chevaux du roi y pourraient boire ensemble à l’aise et tout leur saoul, sans les épuiser! Elles viennent des glaciers, ardentes comme ces neiges lointaines, et elles ont la douceur de la glaise des plaines. Je viens de parler d’un de ces chevaux, qu’un enfant avait amené boire et qui a bu son content, longuement. Et j’en ai vu un autre venant boire un moment, sur les traces du même gamin si ça se trouve – mais là ça n’a pas traîné. Quelqu’un a dû le chasser. Et c’est tout, autant dire. Je vois pourtant des troupeaux innombrables de chevaux assoiffés qui errent dans la plaine – et pas plus tard que ce matin même leurs hennissements m’ont tiré du lit, à une heure indue, moi qui vais sur mes soixante ans et qui aime la tranquillité. Il n’y a rien eu à faire, il a fallu que je me lève. Ça me fait peine de les voir, à l’état de rosses efflanquées, alors que la bonne eau pourtant ne manque pas, ni les verts pâturages. Mais on dirait qu’un sortilège malveillant a été jeté sur cette contrée que j’avais connue accueillante, et condamné l’accès à ces eaux généreuses. Ou peut-être est-ce un coup monté par les maquignons du pays, pour faire tomber les prix qui sait? Ou c’est un pays peut-être où il n’y a plus d’enfants pour mener boire les chevaux, et où les chevaux ont soif, faute d’un gamin qui retrouve le chemin qui mène à la rivière…

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mare aux nympheas*

Sans avoir eu à me le dire jamais, je me savais le serviteur désormais d’une grande tâche : explorer ce monde immense et inconnu, appréhender ses contours jusqu’aux frontières les plus lointaines; et aussi, parcourir en tous sens et inventorier avec un soin tenace et méthodique les provinces les plus proches et les plus accessibles, et en dresser des cartes d’une fidélité et d’une précision scrupuleuse, où le moindre hameau et la moindre chaumière auraient leur place… C’est ce dernier travail surtout qui absorbait le plus gros de mon énergie – un patient et vaste travail de fondements que j’étais le seul à voir clairement et, surtout, à « sentir par les tripes ». C’est lui qui a pris, et de loin, la plus grosse part de mon temps, entre 1958 (l’année où sont apparus, coup sur coup, le thème schématique et celui des topos) et 1970 (l’année de mon départ de la scène mathématique).

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chemin fougeres*

La « création » dans mon travail de mathématicien, c’était avant tout là qu’elle se plaçait : dans cette attention intense pour appréhender, dans les replis obscurs, informes et moites d’une chaude et inépuisable matrice nourricière, les premières traces de forme et de contours de ce qui n’était pas né encore et qui semblait m’appeler, pour prendre forme et s’incarner et naître… Dans le travail de découverte, cette attention intense, cette sollicitude ardente sont une force essentielle, tout comme la chaleur du soleil pour l’obscure gestation des semences enfouies dans la terre nourricière, et pour leur humble et miraculeuse éclosion à la lumière du jour. »

aujourd’hui au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Voir d’autres extraits de Récoltes et semailles ou de La Clef des songes : mot-clé Alexander Grothendieck

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Points de vue, vision, forêt par Alexandre Grothendieck (« Récoltes et semailles »)

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« … ce sont les points de vue féconds qui sont, dans notre art, les plus puissants outils de découverte – ou plutôt, ce ne sont pas des outils, mais ce sont les yeux même du chercheur qui, passionnément, veut connaître la nature des choses mathématiques.

Ainsi, le point de vue fécond n’est autre que cet « œil » qui à la fois nous fait découvrir, et nous fait reconnaître l’unité dans la multiplicité de ce qui est découvert. Et cette unité est véritablement la vie même et le souffle qui relie et anime ces choses multiples.

Mais comme son nom même le suggère, un « point de vue » en lui-même reste parcellaire. Il nous révèle un des aspects d’un paysage ou d’un panorama, parmi une multiplicité d’autres également valables, également « réels ». C’est dans la mesure où se conjuguent les points de vue complémentaires d’une même réalité, où se multiplient nos « yeux », que le regard pénètre plus avant dans la connaissance des choses. Plus la réalité que nous désirons connaître est riche et complexe, et plus aussi il est important de disposer de plusieurs « yeux » pour l’appréhender dans toute son ampleur et dans toute sa finesse.

Et il arrive, parfois, qu’un faisceau de points de vue convergents sur un même et vaste paysage, par la vertu de cela en nous apte à saisir l’Un à travers le multiple, donne corps à une chose nouvelle ; à une chose qui dépasse chacune des perspectives partielles, de la même façon qu’un être vivant dépasse chacun de ses membres et de ses organes. Cette chose nouvelle, on peut l’appeler une vision. La vision unit les points de vue déjà connus qui l’incarnent, et elle nous en révèle d’autres jusque là ignorés, tout comme le point de vue fécond fait découvrir et appréhender comme partie d’un même Tout, une multiplicité de questions, de notions et d’énoncés nouveaux.

Pour le dire autrement : la vision est aux points de vue dont elle paraît issue et qu’elle unit, comme la claire et chaude lumière du jour est aux différentes composantes du spectre solaire. Une vision vaste et profonde est comme une source inépuisable, faite pour inspirer et pour éclairer le travail non seulement de celui en qui elle est née un jour et qui s’est fait son serviteur, mais celui de générations, fascinés peut-être (comme il le fut lui-même) par ces lointaines limites qu’elle nous fait entrevoir…

iph,

(…)

Il est pourtant des points de vue qui sont plus vastes que d’autres, et qui à eux seuls suscitent et englobent une multitude de points de vue partiels, dans une multitude de situations particulières différentes. Un tel point de vue peut être appelé aussi, à juste titre, une « grande idée ». Par la fécondité qui est sienne, une telle idée donne naissance à une grouillante progéniture, d’idées qui toutes héritent de sa fécondité, mais dont la plupart (sinon toutes) sont de portée moins vaste que l’idée-mère.

Quant à exprimer une grande idée, « la dire » donc, c’est là, le plus souvent, une chose presque aussi délicate que sa conception même et sa lente gestation dans celui qui l’a conçue – ou pour mieux dire, ce laborieux travail de gestation et de formation n’est autre justement que celui qui « exprime » l’idée : le travail qui consiste à la dégager patiemment, jour après jour, des voiles de brumes qui l’entourent à sa naissance, pour arriver peu à peu à lui donner forme tangible, en un tableau qui s’enrichit, s’affermit et s’affine au fil des semaines, des mois et des années. Nommer simplement l’idée, par quelque formule frappante, ou par des mots-clef plus ou moins techniques, peut être affaire de quelques lignes, voire de quelques pages – mais rares seront ceux qui, sans déjà bien la connaître, sauront entendre ce « nom » et y reconnaître un visage. Et quand l’idée est arrivée à s’imposer d’elle-même avec la force de l’évidence, pendant des générations, voire, pendant des millénaires… en pleine maturité, cent pages peut-être suffiront à l’exprimer, à la pleine satisfaction de l’ouvrier en qui elle était née – comme il se peut aussi que dix mille pages, longuement travaillées et pesées, n’y suffiront pas.

Et dans l’un comme l’autre cas, parmi ceux qui, pour la faire leur, ont pris connaissance du travail qui enfin présente l’idée en plein essor, telle une spacieuse futaie qui aurait poussé là sur une lande déserte – il y a fort à parier que nombreux seront ceux qui verront bien tous ces arbres vigoureux et sveltes et qui en auront l’usage (qui pour y grimper, qui pour en tirer poutres et planches, et tel autre encore pour faire flamber les feux dans sa cheminette…), mais rares seront ceux qui auront su voir la forêt…

Alexandre Grothendieck, Récoltes et semailles

Ce matin, dans une salle d’attente, j’ai lu Grothendieck sur mon téléphone, puis j’ai arpenté longuement les couloirs souterrains de l’hôpital ; cet après-midi je suis retournée avec un rare bonheur à l’Institut de Paléontologie Humaine. C’est un lieu saint, comme mon temple de tous les jours, le jardin des Plantes et son Museum, lieu de recherche et de science.

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tortueà l’Institut de Paléontologie Humaine, puis dans la rue, photos Alina Reyes

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