Antoinette Fouque, le clergé et moi

affiche_antoinette-fouque-qu-est-ce-q-une-femme_1

*

Antoinette Fouque est morte. Je me rappelle qu’elle m’avait invitée chez elle, quand j’étais jeune écrivain. J’avais été frappée par les canapés de cuir blanc, le luxe bourgeois. D’autres femmes étaient là, des féministes, je ne sais plus qui. Je n’avais à peu près rien dit, tout ce langage me semblait si froid. Je lui étais reconnaissante pourtant d’avoir pensé à m’inviter, et d’avoir publié mon premier roman, lu par Marie-Christine Barrault, dans sa collection audio Des voix. Cela changeait tellement des féministes anglaises avec lesquelles j’avais eu affaire, celles qui étaient venues de Londres à Paris pour m’interviewer ou qui m’avaient interviewée quand j’étais allée à Londres. Pour ces membres du clergé féministe, j’étais une adoratrice du pénis, comme elles disaient, autant dire une sorcière. Je n’ai jamais adhéré au féminisme d’Antoinette Fouque, mais au moins elle était ouverte. Je ne l’ai pas revue quand j’ai accompagné par mes poèmes l’exposition de Sophie Bassouls à l’espace Des Femmes. Les poèmes peuvent être lus ici, je me rends compte que j’en avais perdu certains, je vais les récupérer, merci Antoinette.

Quel ennui, ces grands prêtres mâles ou femelles de toutes sortes de chapelles, à Londres, à Rome, à Paris et ailleurs, qui font la leçon à Jésus. Ils sont fichus.

Bernard-Henri Lévy, serpent d’airain à l’ancienne

MoiseSerpent01

Moïse et le serpent d’airain, par Sébastien Bourdon, 1653

*

« Il faut quitter Sotchi », clame Bernard-Henri Lévy. Le choix de quitter Sotchi est défendable, mais pas par lui. Qu’il commence par dire « il faut qu’Israël quitte la Palestine », s’il veut que sa parole ait quelque crédibilité. La vérité est non pas qu’il aime le peuple ukrainien, ou le peuple lybien, ou le peuple syrien, mais qu’il déteste Poutine et tous ceux qui ne servent pas Israël.

La Bible rapporte l’histoire du serpent d’airain que Moïse éleva sur un piquet au désert afin que son peuple, en le regardant, puisse guérir des morsures des serpents. Jean compara Jésus élevé sur la croix au serpent d’airain élevé par Moïse : regarder le Christ crucifié devrait suffire à guérir les hommes de leur mauvaiseté. Il faut croire que bien peu le regardent vraiment. Il est peut-être plus accessible de commencer à guérir selon l’ancienne méthode, celle de l’Ancien Testament : en élevant quelqu’un qui ait une figure de serpent : s’il est trop difficile d’ouvrir les yeux sur le vrai (Jésus), qu’au moins on commence par les ouvrir en voyant le faux pour ce qu’il est, du faux. BHL, comme archétype de la parole séductrice, calculatrice, manipulatrice (ce qui fait aussi le caractère du serpent dans la Bible), peut être élevé comme le serpent d’airain afin de prévenir et vacciner le peuple contre tous les serpents dont il est emblématique.

La joie au corps

1

*

Aujourd’hui j’ai fait un saut en Chine. J’ai marché sous la pluie, comme j’aime, ma capuche sur la tête, j’ai fait un tour dans le quartier chinois. Je suis allée chez Tang Frères, comme chaque fois que j’y vais j’ai contemplé longuement les produits exotiques dans les allées du supermarché. J’ai acheté pour très peu cher du thé vert, du gingembre confit, des biscuits aux agrumes. Puis je suis rentrée par un autre chemin.

Maintenant je vais me remettre à mon nouveau manuscrit, j’ai tapé tout à l’heure les premières pages, ah quel bonheur, jamais on n’a rien lu de semblable. Je veux ce que j’ai toujours voulu, du texte qui donne de la joie, la joie que donne l’audacieux, le surprenant, le réveillant. La joie au corps, la joie à l’esprit, la joie à tout.

Mille et une orchidées, le ravissement

Un millier d’orchidées venues de collections « extraordinaires et secrètes », leur parfums exquis, et la délicate installation sonore rappelant la jungle qui accompagne l’exposition, plongent les nombreux visiteurs des serres du Jardin des Plantes dans un long moment de ravissement. Jusqu’au 10 mars prochain.  Mes dix photos, et ma petite vidéo.

Ukraine et extrême-droite

« Svoboda, qui draine beaucoup de jeunes parmi ses militants, a probablement de l’avenir », écrivait en 2012 Le Figaro. Svoboda est le parti national-socialiste d’Ukraine, qui notamment commémore chaque année la création de la Waffen SS, et dont sont issues les Femen. Svoboda fait partie des activistes très présents aujourd’hui dans les manifestations. L’Europe et les États-Unis soutiennent les manifestants, parfois même avec de l’argent d’après l’économiste et journaliste paléoconservateur américain Paul Craig. Si Edward Snowden est malvenu en France au point qu’on fit injure au président bolivien en détournant son avion de l’espace aérien français, de peur qu’il ne le transporte, les Femen y sont réfugiées et y ont bénéficié jusqu’à présent d’une impunité presque aussi remarquable que la propagande organisée autour de ces femmes employées comme les Pussy Riot dans un jeu géopolitique qui comprend le rapprochement des forces occidentales contre la Russie et les forces du Moyen Orient non affiliées à l’Occident et à son avant-poste sur place, Israël.

Comme le dit un membre du Syndicat des Travailleurs autonomes de Kiev, « la meilleure forme de soutien de l’étranger serait de faire des efforts pour faire reculer le gouvernement ukrainien, mais sans faire preuve de solidarité avec l’extrême-droite. »

Enfants et petites mamans

Un article condescendant du Monde nous décrit une région de chômeurs où les jeunes filles font des enfants très tôt. Ainsi qu’il en est de toute éternité hors du monde bien réglé de la bourgeoisie.

Un article condescendant et puritain, voyant ces jeunes filles comme des animaux (« son petit »), la maternité comme une chose quasi-diabolique (« remuant les draps de son fils comme on tisonne »).

La plupart des lecteurs horrifiés crient à l’inconséquence de ces petites mères et voient déjà les cas sociaux que seront ces enfants. Personnellement, j’y vois une victoire de la vie, et la promesse de beaucoup de vitalité et de quelques beaux talents, voire de génies, parmi ces enfants de la jeunesse. L’esprit de la pauvreté, qui s’en remet à la vie, effraie ou même dégoûte l’esprit de la bourgeoisie, qui s’en remet à elle-même. Mais c’est la vie qui est glorieuse, même quand sa gloire est bien humble ou cachée, et c’est la vie qui est victorieuse.

Skier sur la page blanche

Je le sentais venir depuis quelques jours. J’y ai pensé hier en m’endormant, ce matin en me réveillant. Cet après-midi je me suis remise à écrire. Comme avant. Sans ordinateur, enfouie dans mon lit avec un cahier et un stylo. Plusieurs pages sont venues. Dans les glissements, les bonds prodigieux. Si vous voulez savoir quel genre de sensations j’éprouve en écrivant ainsi, regardez ne serait-ce que les dix premières minutes de ce film sur Candide Thovex.

Laissez les enfants tranquilles

Un poète va dans les classes de primaire, tout ce qu’il y a de plus officiellement, demander aux petits garçons s’ils se sont déjà habillés en fille ou expliquer aux enfants que « si Mehdi [le personnage de son livre, un enfant] met du rouge à lèvres, c’est pour que les bises restent plus longtemps sur toi ». Les parents froncent les sourcils, et quand ils apprennent que le poète en question témoigne à la radio publique qu’il se travestit la nuit pour recevoir des hommes par « wagons », les parents toussent. Et je constate que les idéologues finissent toujours par former un clergé, formel ou informel, affiché ou caché, et que les clergés, dans leur désir d’idéologiser, finissent toujours par s’en prendre aux enfants.

Aller dans les classes parler de sexualité aux enfants et les interroger, c’est comme les appeler à confesser leurs pratiques, avec des histoires et des questions bien insinuantes ou précises afin de leur insuffler du trouble pour le cas où ils n’en auraient pas. Les « progressistes » leur disent en substance que ce n’est pas mal, les curés (ou les parents puritains quelle que soit leur religion) leur disent que c’est mal, mais cela revient au même : une déconstruction de l’enfant par l’adulte, une intrusion de l’adulte dans ce qui ne le regarde pas. Nous n’avons pas à vouloir faire l’éducation sexuelle des enfants, en tout cas surtout pas avec un programme. Nous avons à les mettre en garde contre les prédateurs (sans en faire une hantise), et pour le reste il suffit de répondre à leurs questions, aux questions qui leur viennent quand il est temps pour eux de les poser. Cela suppose de développer avec eux une relation de confiance, dans l’ensemble de la vie.