Jacques Lacarrière, (vrai) marcheur

J’ai le souvenir d’un grand soleil, d’une grande lumière, le jour où je l’ai rencontré pour la première fois. J’ai bondi de joie, je suis allée à lui sans lui cacher mon enthousiasme. J’avais lu son Été grec à vingt ans, entre deux voyages en Grèce, puis plusieurs autres de ses livres. Cela n’apparaît pas d’emblée, mais lui aussi, cet inclassable, a été compagnon des surréalistes. À la montagne, j’ai reçu de lui une lettre confectionnée avec un soin touchant, belle enveloppe, beau grand timbre joyeux, couleurs, et texte écrit sur des feuilles de papier portant au verso des calligraphies d’Hassan Massoudy. Ce n’est pas la première fois que je l’évoque ici (voir mot-clé à son nom), mais il fait partie de ceux à qui il est bon de revenir quand les ombres menacent. Voici une belle émission rassemblant plusieurs extraits d’interviews de lui. Pour l’entendre plus longuement, on peut aller sur le site de Fabrice Pascaud, Arcane 17, qui a mis sur sa page quelque 200 minutes d’entretien extrêmement intéressant, et raconte lui aussi la façon dont il l’a approché – car l’approcher était une grâce.

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Par-delà nature et culture. Philippe Descola

11 janvier 2018. Je mets en avant cette note qui date de l’entre-deux tours de l’élection de Macron et qui reste très significative aujourd’hui. Du hold-up opéré par la caste sur la République, et du mépris des élites sur tous les peuples du monde, y compris celui de leur pays. Et de l’intelligence prodigieuse des peuples (notamment des femmes), beaucoup plus fine, complexe et vivante que celle des énarques, qui ont permis à l’humanité de se développer depuis des temps immémoriaux, alors que les élites d’aujourd’hui menacent de la faire disparaître.

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L’année dernière, quand j’ai expliqué à un professeur de littérature de la Sorbonne que j’avais vu une correspondance entre les pratiques des peuples juifs itinérants bibliques et celles, d’itinéraires chantés, des aborigènes d’Australie, il m’a rétorqué avec beaucoup de dédain (quoiqu’il n’y connût absolument rien) que cela ne pouvait pas être comparable. À l’évidence, un peuple considéré comme sauvage par l’Occidental moyen ne peut pas plus atteindre à la dignité d’un peuple biblique que la parole d’une femme autodidacte ne peut être considérée avec sérieux. Mais cet après-midi, en lisant Par-delà nature et culture de Philippe Descola, j’ai eu le plaisir de voir qu’il faisait la même comparaison que moi entre les pratiques des peuples de pasteurs nomades du Moyen-Orient ou d’Afrique et celles des Australiens : « on peut aussi appréhender le système de l’il-rah, écrit-il, à la manière australienne, c’est-à-dire comme une appropriation de certains itinéraires au sein d’un environnement sur lequel on ne cherche pas à exercer une emprise. » Philippe Descola étant un homme, et blanc, et savant très renommé, qui plus est professeur au Collège de France, sans doute mon brave professeur de lettres ne songerait-il pas à lui répondre en balayant sa parole d’un revers de main.

Mais en ce triste lendemain d’élection présidentielle, qui laisse derrière elle une très mauvaise odeur de manipulation par quelques réseaux de milliardaires détenteurs des grands médias et de privilégiés de ce très bas monde, en ce triste lendemain où comme l’a dit un certain Thanaen sur twitter « on nous demande de choisir entre la haine des étrangers et la haine des pauvres », en ce triste lendemain où ne restent plus en lice que le néofascisme et la dictature bancaire, lesquels bien sûr font mine de s’opposer alors qu’ils sont faits pour se rejoindre pour la énième fois dans l’histoire, en ce triste lendemain de hold-up sur la démocratie, où l’électeur se retrouve pris au piège, sommé de voter (mais pas obligé d’obéir) pour le candidat de la propagande, le banquier d’affaires fabriqué de toutes pièces pour servir ceux qui font des affaires avec leur banque, à tous les niveaux, en ce triste lendemain où le seul candidat « votable » s’en prend aux chômeurs et aux petits fumeurs de weed mais jamais aux riches, jamais ne parle de rééquilibrage des richesses, de lutte contre l’évasion fiscale, de justice sociale, et jamais ne parle d’écologie (même s’il s’y met avant le deuxième tour, comment le croire alors qu’il a cédé à des industriels russes le droit d’exploiter l’or en Guyane et pour ce faire de la saccager), en ce sinistre lendemain de présidentielle, pour continuer à vivre heureux voyons plus loin, voyons le sens dans lequel vont les forces progressistes aujourd’hui, celui d’un désir, non de devenir milliardaire comme Macron le voudrait pour les jeunes Français, mais d’harmonie au sein d’une humanité élargie, respectueuse et vivante.

Voici, comme support de méditation en ce sens, des passages du livre de Philippe Descola décrivant la façon de vivre des Achuars, peuple d’Amazonie auprès duquel il a vécu de 1976 à 1979. Comme quantité d’autres peuples dans le monde, contrairement à nous dans la culture chrétienne clivée de l’Europe, ils ne font pas de différence ontologique entre nature et culture, ni entre l’humain, l’animal, le végétal, communiquant d’égal à égal avec tout le vivant.

 

shuar_arutam_nicolas_kingman-minFemme Achuar. Photo Nicolas Kingman. Source

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« À l’évidence, les Achuar possèdent une longue expérience des plantes cultivées. En témoignent la diversité des espèces qui prospèrent dans leurs jardins, une centaine dans les mieux pourvus, et le grand nombre de variétés stables à l’intérieur des espèces principales : une vingtaine de clones de patate douce, autant pour le manioc et la banane. En témoignent aussi la place importante que les plantes cultivées occupent dans la mythologie et le rituel, ainsi que la finesse du savoir agronomique déployé par les femmes, maîtresses incontestées de la vie des jardins.

« En vérité, les plantes « de la forêt » sont également cultivées. Elles le sont par un esprit appelé Shakaim que les Achuar se représentent comme le jardinier attitré de la forêt et dont ils sollicitent la bienveillance et le conseil avant d’ouvrir un nouvel essart. »

« Les Achuar opèrent une distinction analogue dans le règne animal. Leurs maisons sont égayées par toute une ménagerie d’animaux apprivoisés, oiseaux dénichés ou petits du gibier que les chasseurs recueillent quand ils tuent leur mère. Confiés aux soins des femmes, nourris à la becquée ou au sein lorsqu’ils sont encore incapables de s’alimenter eux-mêmes, ces familiers s’adaptent vite à leur nouveau régime de vie et il est peu d’espèces, même parmi les félins, qui soient véritablement rétives à la cohabitation avec les humains. Il est rare que l’on entrave ces animaux de compagnie, et plus rare encore qu’on les maltraite ; ils ne sont jamais mangés, en tout cas, même lorsqu’ils succombent à une mort naturelle. »

« Les Achuar balisent en effet leur espace selon une série de petites discontinuités concentriques à peine perceptibles, plutôt qu’au travers d’une opposition frontale entre la maison et son jardin, d’une part, et la forêt, de l’autre.
L’aire de terre battue immédiatement adjacente à l’habitation en constitue un prolongement naturel où se déroulent bien des activités domestiques ; il s’agit pourtant déjà d’une transition avec le jardin puisque c’est là que sont plantés en buissons isolés les piments, le roucou et le génipa, la majorité des simples et les plantes à poison. Le jardin proprement dit, territoire incontesté des femmes, est lui-même en partie contaminé par les usages forestiers : c’est le terrain de chasse favori des garçons qui y guettent les oiseaux pour les tirer avec de petites sarbacanes ; les hommes y posent aussi des pièges pour ces gros rongeurs à la chair délicate – pacas, agoutis ou acouchis – qui viennent nuitamment déterrer les tubercules. Dans un rayon d’une ou deux heures de marche depuis la lisière de l’essart, la forêt est assimilable à un grand verger que les femmes et les enfants visitent en tout temps pour y faire des promenades de cueillette, ramasser des larves de palmier ou pêcher à la nivrée dans les ruisseaux et les petits lacs. C’est un domaine connu de façon intime, où chaque arbre et palmier donnant des fruits est périodiquement visité en saison. Au-delà commence la véritable zone de chasse où femmes et enfants ne se déplacent qu’accompagnés par les hommes. Mais on aurait tort de voir dans ce dernier cercle l’équivalent d’une extériorité sauvage. Car le chasseur connaît chaque pouce de ce territoire qu’il parcourt de façon presque quotidienne et à quoi l’attache une multitude de souvenirs. Les animaux qu’il y rencontre ne sont pas pour lui des bêtes sauvages, mais bien des êtres presque humains qu’il doit séduire et cajoler pour les soustraire à l’emprise des esprits qui les protègent. C’est aussi dans ce grand jardin cultivé par Shakaim que les Achuar établissent leurs loges de chasse, de simples abris, entourés parfois de quelques plantations, où ils viennent à intervalles réguliers passer quelques jours en famille. J’ai toujours été frappé par l’atmosphère joyeuse et insouciante qui régnait dans ces campements. »

Philippe Descola, Par-delà nature et culture

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Décoloniser les concepts, avec Philippe Descola

Philippe Descola revient sur les quatre ontologies qu’il définit dans son livre Par-delà nature et culture, quatre façons d’organiser la place des hommes dans la nature et leurs relations avec les autres vivants. Superbe leçon d’anthropologie :

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Intervention lors du colloque « Comment penser l’Anthropocène ? », dans le cadre de la COP21, de Philippe Descola, anthropologue, responsable de la Chaire « Anthropologie de la Nature » au Collège de France :

M. Descola semble avoir été entendu : le mois dernier un fleuve en Nouvelle-Zélande, le Te Awa Tupua, puis deux fleuves en Inde, le Gange et la Yamuna, ont obtenu des droits juridiques comme entités vivantes.  Puisse une telle pensée, décolonisant les concepts, pour reprendre ses termes, et apte à sortir les esprits du « TINA » intellectuel, nous inspirer des alternatives politiques.

« Doit-on renoncer à distinguer nature et culture ?  » L’écouter un peu plus, sur son travail et ses thèses d’anthropologue :

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Et pour bien plus : ses cours au Collège de France, en vidéo également.

Guyane. « La loi de la jungle », documentaire de Philippe Lafaix

L’orpaillage en Guyane produit un effroyable désastre humain, sanitaire, politique, écologique. D’après les témoins, le scandale dénoncé par cet excellent et courageux documentaire est malheureusement toujours d’actualité.


Doc La loi de la jungle par fanstes
Texte de présentation :
Chronique d’une zone de non droit : la Guyane française
Documentaire de Philippe lafaix – 2003 – 52 mn

Prix du documentaire Festival international du film de l’environnement – Paris. Prix du meilleur film pour les droits de l’homme CinéEco – Portugal, alors pourquoi cet excellent documentaire n’a été retenu par aucune grande chaîne ? sans doute parce qu’il a été mis « sur liste noire » comme le dit L’Humanité, sans doute qu’il dérange.
Des frontières passoires dans une forêt équatoriale incontrôlable.
Une ruée vers l’or qui dégénère en Far-west tropical.
Des ressortissants brésiliens réduits en esclavage sur des sites d’orpaillage clandestins.
Les témoignages exclusifs de quatre survivants atrocement torturés.
Le premier procès en France depuis la guerre 39-45 pour tortures et actes de barbarie attribué à une organisation.
Des forêts et fleuves partout éventrés. Une contamination massive par le mercure (12 tonnes par an!) de toute la région (le pays des mille fleuves!) qui décime les Guyanais dont les derniers Amérindiens français.
Et tout cela se passe dans le plus grand département Français : la Guyane française!
Un documentaire d’une force exceptionnelle, un constat lucide et un véritable pavé dans la mare.

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Les éphémères de Gérard Zlotykamien

gerard zlotykamien-minsource, avec article, à lire

Il expose en ce moment dans une galerie du 13e, la galerie Mathgoth.  Gérard Zlotykamien est le premier street artiste du monde, œuvrant dans la rue dès 1963. Petit-fils de déportés, il a commencé à peindre ses « éphémères » dans le trou des Halles en 1970 en hommage à l’ombre des irradiés d’Hiroshima sur les murs. Ces figures toutes simples ont une présence d’une puissance extraordinaire. J’espère aller voir ses œuvres à la galerie et en donner des images ici. En attendant, ces deux vidéos. Le texte de la première le présente ainsi : « Gérard Zlotykamien a été le premier artiste au monde à descendre dans la rue pour y faire de l’art. Quand il débute en 1963, le graffiti new-yorkais n’a pas encore commencé, et en France (berceau du mouvement) ni Daniel Buren ni Ernest Pignon-Ernest ne se sont encore confrontés à l’espace urbain. » La deuxième est particulièrement émouvante, par sa personne et par le lieu où il peint, qui rappelle le destin des déplacés et des sans-abri d’aujourd’hui.

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En voyant son travail, je me rappelle aussi celui de Mâkhi Xenakis sur « les folles d’enfer de la Salpêtrière« , sur ces femmes longtemps victimes de ce que Michel Foucault a analysé : « le grand renfermement » dans cet espèce de camp de concentration avant l’heure que fut le très catholique Hôpital Général.

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Grandeur nature

« Les images que je dessine sont toujours celles de corps grandeur nature, sans effet de style. Elles ont dans leur fonctionnement quelque chose de l’empreinte. Ce sont comme des pas dans le sable. » Ernest Pignon-Ernest, in Europe,  numéro de ce mois-ci sur Mahmoud Darwich

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Verso du classeur de ma thèse en couleurs. Le recto est ici, les pages .

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Mahmoud Darwich par Ernest Pignon-Ernest en Palestine

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« Le street art instaure un dialogue avec les habitants, questionnant tantôt l’histoire du bâti, tantôt la profusion croissante d’entraves à la liberté y étant instaurée (vidéosurveillance, omniprésence écrasante des publicités, etc.) » Fanny Crapanzano, Street Art et Graffiti : l’invasion des sphères publiques et privées par l’art urbain

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Le Combat Commence, par Kery James

Kery James a publié sur sa page facebook ce texte puissant, humble et prophétique, évoquant notamment le terrible projet de loi Réforme de la sécurité publique, approuvé la semaine dernière en première lecture à l’Assemblée.  Je le republie ici, avec d’autres voix fortes, dans la catégorie « Voix du monde« .

kery james-min*

En soutien avec le jeune Théo qui a subi une agression honteuse et perverse de la part de gens qui considèrent qu’il est « convenable » d’appeler un homme noir « bamboula », je partage avec vous ce lien qui permet de soutenir financièrement la famille dans cette épreuve qui sera sans aucun doute longue et douloureuse.

https://www.leetchi.com/c/solidarite-de-famille-luhaka

J’avais pour habitude de signer « Le Combat Continue ». Je vous le dis aujourd’hui  » Le Combat Commence »…

Le Combat Commence et il continuera tant que mes enfants, mes neveux et nièces, mes frères et sœurs, mes concitoyens et moi-même ne seront pas à l’abri de ce genre d’exaction perpétrée par des pervers, protégés par des lois, parfois votées par des Racailles.
Je fais référence ici au projet de loi précipité connu sous l’appellation de « Réforme de la sécurité publique » contre lequel s’élève déjà le syndicat de la magistrature.

Ce projet de loi dont très peu de gens parlent, vise à changer le statut de la police en lui octroyant un statut semblable à celui de la gendarmerie concernant l’usage des armes à feu.
Les conditions d’usage des armes seront donc élargies au-delà des cas de légitime défense et les policiers pourront désormais tirer sur un individu après sommation.

Avec cette loi, Adama Traoré ne serait peut-être pas mort asphyxié, il aurait suffi de le « descendre » après sommations… ou pas.
Tout comme je n’accepte pas qu’on stigmatise l’ensemble des banlieusards à cause des agissements d’une poignée d’entre eux, je ne jette pas l’opprobre sur tous ces policiers qui ne se sentent pas une obligation de solidarité face à l’indéfendable, face à l’inacceptable.

Je terminerai par rappeler que ce combat n’est pas seulement celui des quartiers populaires ni des noirs et des Arabes. Il n’appartient pas qu’à ces derniers de se mobiliser, ni qu’aux personnalités publiques qui en sont issues. Il serait appréciable que chanteurs, acteurs, footballers, journalistes, intellectuels et élus de tout bord, toute origine et couleur manifestent leur indignation et se mobilisent.

Car ce qui s’est passé avec Théo laisse présager que la répression des éventuels mouvements sociaux dans le futur sera terrible, voire barbare. Et il est certain qu’il va y avoir matière à organiser des mouvements sociaux dans les années à venir…

Le Combat pour que cette sauvagerie qui s’exprime en toute impunité cesse est celui de tout être humain sensible et sensé car l’un ne s’oppose pas à l’autre. C’est celui de tous les Français qui désapprouvent l’injustice.

Kery James

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Mahmoud Darwich, « Telle est ma langue »

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Je suis l’adversaire des liens
Et contre l’éternel recommencement.
Telle est ma langue.
Je suis l’adversaire des commencements.
Prolonger un fleuve de musique qui consigne mon histoire et me dépouille des détails de l’identité,
Telle est ma langue.
Je suis l’adversaire des épilogues.
Que toute chose soit son propre commencement et sa fin et que je parte,
Telle est ma langue…
Et je témoigne qu’il est mort, le papillon, le marchand de sang, l’amoureux des portes.
J’ai une cellule de prison qui s’étend d’une année… à une langue,
D’une nuit… à des chevaux,
D’une blessure… aux blés.
Et j’ai une cellule, érotique comme la mer.

(…)

Et le rêve prend forme
Et prend peur.
Mais la cité est debout
Dans la flamme du feu en liberté,
             Dans les veines des hommes.
             Dissous-toi, ou répands-toi, cendres ou beauté !
             Que dit le vent ?

   Nous sommes le vent.
      Nous sommes le vent.
         Nous sommes le vent…

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extrait d’un recueil-anthologie de poèmes de Mahmoud Darwich intitulé La terre nous est étroite (Poésie/Gallimard)