Petites remarques lues ici ou là ces dernières heures

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« L’histoire ne repasse pas les plats ». (j’ai oublié de qui, et à propos de quoi)

« Quand on a les pieds dans la m…, c’est comme dans les sables mouvants, plus on remue, plus on s’enfonce. » (un lecteur du Monde, à propos de la dernière affaire Sarkozy)

« Il y a des embouteillages à la grotte » (l’évêque de Lourdes, qui veut y remédier). Eh bien, s’il plaît à la Vierge Marie de mettre les pèlerins en bouteille, tout en leur offrant de l’eau à mettre dans leurs bouteilles ? Qu’ils patientent, c’est très bien. Et que les agitateurs-agités du bocal n’aillent pas défigurer le paysage, le sanctuaire, en y implantant ce qui n’y était pas (Bernadette n’a pas été appelée à la grotte à travers une rangée d’arbres, qu’on ne refasse pas le mauvais coup du musée de Cluny avec la Dame), en le transformant façon parc d’attraction, en voulant gérer eux-mêmes des flux qui n’appartiennent qu’à Dieu. Tout ce qu’ils veulent, c’est mettre des jambes de bois à ce qui ne marche pas, au lieu de faire pousser de vraies jambes à ce qui n’en a pas. Mais c’est qu’il faut avoir la foi, écouter ce que dit la bouche de la vérité.

« Ouah compliqué à comprendre tout ça. » (un lecteur de Métro, à propos de la dernière affaire Sarko)

Dame à la licorne et phobie de la femme

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La désastreuse nouvelle présentation des tapisseries de la Dame à la licorne au musée du Moyen Âge pourrait s’intituler L’Anglais décrit dans le château fermé, pour reprendre le titre d’un roman sadien d’André Pieyre de Mandiargues. Donner à voir ces grandes tapisseries dans un lieu sans espace trahit l’œuvre, de toute évidence conçue pour d’amples pièces, où l’homme a loisir d’évoluer et respire aisément. Ici la mise en spectacle semble conçue par un hystérique dont la maladie se traduirait par des crises d’étouffement, et qui voudrait transmettre son asthme aux malencontreux visiteurs qui ne se rendent compte de rien. Pourquoi ? Alors que les citations de plusieurs auteurs et poètes qui ponctuent le corridor d’accès à la salle mettent en exergue l’universalité de cette œuvre, laquelle comme tout chef d’œuvre parle de l’être humain et à l’être humain dans son entier, celle de Yannick Haenel parle de féminité. Outre que la présence de cette citation est comme le livre dont elle est extraite le résultat d’une machination, elle est aussi symptomatique de ce qui a été fait à ces tapisseries : désormais elles semblent garnir un utérus, où les visiteurs sont conduits comme au tombeau, ou du moins dans une prison. Cernés par la féminité de la Dame comme dans les pires cauchemars d’un psychopathe. La trahison de l’œuvre, et de son auteur, est totale.

Les hommes du Néolithique descendaient peindre dans les grottes comme dans des centres spirituels, où parfois ils figuraient aussi des vagins. Mais ces grottes n’étaient pas des espaces étouffants et clos, bien au contraire. On n’y arrivait pas comme pris au piège, mais en suivant un cheminement aventureux et initiatique, un chemin de libération. L’homme n’y allait pas pour le spectacle, mais pour rendre hommage à la création et plus ou moins consciemment, au Créateur. Ou bien les grottes étaient ouvertes sur l’extérieur, comme l’est la grotte de Lourdes, autre type d’évocation féminine qui loin d’étouffer l’être, l’ouvre et le guérit – rappelons-nous la parole du Christ : Effata ! Et celle de saint Paul : en Christ, il n’y a ni homme ni femme. Enfermer ainsi les tapisseries de la Dame à la licorne est une opération morbide, comme si on enfermait la grotte de Lourdes, en trahison totale de son histoire, au lieu de préserver le caractère largement ouvert du sanctuaire. Sanctuaire est le titre d’un autre roman, de William Faulkner celui-ci, où il est question de viol et de meurtre. Encore un effort, messieurs et mesdames les conservateurs, pour sortir des schémas mentaux mortifères.

Mes autres évocations de la Dame à la licorne sont ici. En particulier ce texte extrait de mon livre La chasse amoureuse.

Intermittents du spectacle et permanents de la propagande

Nombreux sont les intermittents de l’argent. Notamment parmi ceux qui n’ont pas ou plus d’emploi salarié leur assurant des revenus fixes. Certains n’ont même pas droit à une quelconque assurance chômage (les écrivains, par exemple, ou les peintres, pour prendre deux cas de travailleurs dans la culture). Ségolène Royal suggère que l’on demande aux intermittents du spectacle, en échange du statut avantageux qui leur permet de ne pas être vraiment des intermittents de l’argent, d’intervenir dans les écoles et les maisons de retraite pendant leurs périodes chômées. Pour une fois, je trouve qu’elle tient là une très bonne idée. Je connais bien les intermittents du spectacle, il y en a plusieurs dans mon entourage et j’en ai aussi connu dans le milieu du théâtre ou de l’audiovisuel. Soit ce sont des gens qui ont du travail, et alors leur statut est tout de même un privilège, notamment pour ceux qui cumulent gros cachets et indemnités de chômage. Privilège par ailleurs exploité par les employeurs, les télévisions, qui abusent de ce statut pour faire travailler les techniciens à moindre coût social. Soit ce sont des gens qui galèrent et ont du mal à cumuler assez d’heures pour bénéficier des allocations entre deux périodes travaillées. Dans les deux cas, celui des privilégiés comme celui de ceux qui galèrent, leur demander de se rendre utiles pendant leur temps libre serait tout à fait profitable. Aux personnes âgées et aux enfants qui bénéficierait de leurs visites, et à eux-mêmes. Les stars de cinéma et de télévision pourraient avoir à choisir entre leur privilège éhonté et le devoir de se plier à d’humbles services. Et ceux qui galèrent auraient pour la plupart plaisir et fierté à se rendre utiles par leur art plutôt qu’à devoir subsister en marginaux de la société. L’un d’eux m’a raconté que, après quelques mois sans emploi, ayant perdu son statut d’intermittent, il finit, en désespoir de cause, par demander une aide sociale avant de se retrouver à la rue. L’aide lui fut accordée. Il proposa alors d’aller en retour donner, gratuitement, des cours de musique ou assurer des animations musicales dans les écoles ou autres, puisque c’était son métier. Impossible, lui répondit l’assistante sociale, ça ne marche pas comme ça. Eh bien, c’est malheureux. Si les Français étaient un peu moins rigides, ils tâcheraient de se parler et de s’entendre pour que ça marche mieux.

Et quant aux journalistes, avant d’écrire sur le privilège des intermittents du spectacle, qu’ils songent un peu à leur propre privilège fiscal, tout aussi mal fondé – sans parler des énormes aides publiques accordées à la presse. Il faut croire que c’est une bonne affaire pour les gouvernements que de se mettre dans la poche les journalistes et les gens de la culture, aisément transformables en serviteurs de la propagande. Show must go on. Mais à force de servir, le spectacle s’use et va vers sa fin.

La faute à personne

Clément Méric ne portait pas de poing américain, ses camarades non plus. Les skins d’en face, eux, en avaient, cela vient d’être prouvé. Ils en avaient, comme ils en ont habituellement. Clément est mort, les autres sont vivants. Clément Méric est l’un des hommes que les skins ont tué au cours des années et des ratonnades. Les esprits bien-pensants qui se sont échinés à dire que les deux camps sont de même nature, et qu’il n’y a donc pas de faute, seulement un accident, sont mensongers. Et leur mensonge insulte la mémoire de trop de victimes.

Depuis la fermeture des Urgences de l’Hôtel-Dieu, les opposants à cette mesure prédisent qu’elle provoquera des morts. Une femme a été retrouvée morte la semaine dernière après être restée six heures assise, sans que personne ne s’occupe d’elle, aux Urgences de l’hôpital Cochin où elle avait été admise pour une blessure au pied sans gravité. Après enquête, le ministre conclut que le service n’était pas saturé, bien qu’il reçoive comme les autres hôpitaux les patients jadis envoyés à l’Hôtel-Dieu, et que ce n’est la faute de personne. Ce n’est la faute de personne si personne ne regarde un être humain qui est là, des heures durant. Ce n’est la faute de personne si bien souvent les êtres humains sont traités aux Urgences comme du bétail. Ce n’est la faute de personne si les médecins, et le personnel soignant, sont formés dans un esprit de domination sur les patients.

Une mère et sa fille retrouvées mortes poignardées chez elles. C’est le genre d’informations qu’on lit presque tous les jours. Des hommes tuent des femmes, c’est le génocide immémorial et planétaire quasiment invisible. Quelques années de prison, et la vie des assassins reprend tranquillement. Il y a plus d’un an qu’Oscar Pistorius a tué Reeva Steenkamp. Prétendra-t-on que les torts étaient partagés ? En attendant, l’une est enterrée, l’autre est libre de se promener dans ses costumes de luxe et de s’épancher sur ce drame comme s’il n’était en rien de sa faute.

Antoinette Fouque, le clergé et moi

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Antoinette Fouque est morte. Je me rappelle qu’elle m’avait invitée chez elle, quand j’étais jeune écrivain. J’avais été frappée par les canapés de cuir blanc, le luxe bourgeois. D’autres femmes étaient là, des féministes, je ne sais plus qui. Je n’avais à peu près rien dit, tout ce langage me semblait si froid. Je lui étais reconnaissante pourtant d’avoir pensé à m’inviter, et d’avoir publié mon premier roman, lu par Marie-Christine Barrault, dans sa collection audio Des voix. Cela changeait tellement des féministes anglaises avec lesquelles j’avais eu affaire, celles qui étaient venues de Londres à Paris pour m’interviewer ou qui m’avaient interviewée quand j’étais allée à Londres. Pour ces membres du clergé féministe, j’étais une adoratrice du pénis, comme elles disaient, autant dire une sorcière. Je n’ai jamais adhéré au féminisme d’Antoinette Fouque, mais au moins elle était ouverte. Je ne l’ai pas revue quand j’ai accompagné par mes poèmes l’exposition de Sophie Bassouls à l’espace Des Femmes. Les poèmes peuvent être lus ici, je me rends compte que j’en avais perdu certains, je vais les récupérer, merci Antoinette.

Quel ennui, ces grands prêtres mâles ou femelles de toutes sortes de chapelles, à Londres, à Rome, à Paris et ailleurs, qui font la leçon à Jésus. Ils sont fichus.

Bernard-Henri Lévy, serpent d’airain à l’ancienne

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Moïse et le serpent d’airain, par Sébastien Bourdon, 1653

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« Il faut quitter Sotchi », clame Bernard-Henri Lévy. Le choix de quitter Sotchi est défendable, mais pas par lui. Qu’il commence par dire « il faut qu’Israël quitte la Palestine », s’il veut que sa parole ait quelque crédibilité. La vérité est non pas qu’il aime le peuple ukrainien, ou le peuple lybien, ou le peuple syrien, mais qu’il déteste Poutine et tous ceux qui ne servent pas Israël.

La Bible rapporte l’histoire du serpent d’airain que Moïse éleva sur un piquet au désert afin que son peuple, en le regardant, puisse guérir des morsures des serpents. Jean compara Jésus élevé sur la croix au serpent d’airain élevé par Moïse : regarder le Christ crucifié devrait suffire à guérir les hommes de leur mauvaiseté. Il faut croire que bien peu le regardent vraiment. Il est peut-être plus accessible de commencer à guérir selon l’ancienne méthode, celle de l’Ancien Testament : en élevant quelqu’un qui ait une figure de serpent : s’il est trop difficile d’ouvrir les yeux sur le vrai (Jésus), qu’au moins on commence par les ouvrir en voyant le faux pour ce qu’il est, du faux. BHL, comme archétype de la parole séductrice, calculatrice, manipulatrice (ce qui fait aussi le caractère du serpent dans la Bible), peut être élevé comme le serpent d’airain afin de prévenir et vacciner le peuple contre tous les serpents dont il est emblématique.

Ukraine et extrême-droite

« Svoboda, qui draine beaucoup de jeunes parmi ses militants, a probablement de l’avenir », écrivait en 2012 Le Figaro. Svoboda est le parti national-socialiste d’Ukraine, qui notamment commémore chaque année la création de la Waffen SS, et dont sont issues les Femen. Svoboda fait partie des activistes très présents aujourd’hui dans les manifestations. L’Europe et les États-Unis soutiennent les manifestants, parfois même avec de l’argent d’après l’économiste et journaliste paléoconservateur américain Paul Craig. Si Edward Snowden est malvenu en France au point qu’on fit injure au président bolivien en détournant son avion de l’espace aérien français, de peur qu’il ne le transporte, les Femen y sont réfugiées et y ont bénéficié jusqu’à présent d’une impunité presque aussi remarquable que la propagande organisée autour de ces femmes employées comme les Pussy Riot dans un jeu géopolitique qui comprend le rapprochement des forces occidentales contre la Russie et les forces du Moyen Orient non affiliées à l’Occident et à son avant-poste sur place, Israël.

Comme le dit un membre du Syndicat des Travailleurs autonomes de Kiev, « la meilleure forme de soutien de l’étranger serait de faire des efforts pour faire reculer le gouvernement ukrainien, mais sans faire preuve de solidarité avec l’extrême-droite. »

Enfants et petites mamans

Un article condescendant du Monde nous décrit une région de chômeurs où les jeunes filles font des enfants très tôt. Ainsi qu’il en est de toute éternité hors du monde bien réglé de la bourgeoisie.

Un article condescendant et puritain, voyant ces jeunes filles comme des animaux (« son petit »), la maternité comme une chose quasi-diabolique (« remuant les draps de son fils comme on tisonne »).

La plupart des lecteurs horrifiés crient à l’inconséquence de ces petites mères et voient déjà les cas sociaux que seront ces enfants. Personnellement, j’y vois une victoire de la vie, et la promesse de beaucoup de vitalité et de quelques beaux talents, voire de génies, parmi ces enfants de la jeunesse. L’esprit de la pauvreté, qui s’en remet à la vie, effraie ou même dégoûte l’esprit de la bourgeoisie, qui s’en remet à elle-même. Mais c’est la vie qui est glorieuse, même quand sa gloire est bien humble ou cachée, et c’est la vie qui est victorieuse.

Laissez les enfants tranquilles

Un poète va dans les classes de primaire, tout ce qu’il y a de plus officiellement, demander aux petits garçons s’ils se sont déjà habillés en fille ou expliquer aux enfants que « si Mehdi [le personnage de son livre, un enfant] met du rouge à lèvres, c’est pour que les bises restent plus longtemps sur toi ». Les parents froncent les sourcils, et quand ils apprennent que le poète en question témoigne à la radio publique qu’il se travestit la nuit pour recevoir des hommes par « wagons », les parents toussent. Et je constate que les idéologues finissent toujours par former un clergé, formel ou informel, affiché ou caché, et que les clergés, dans leur désir d’idéologiser, finissent toujours par s’en prendre aux enfants.

Aller dans les classes parler de sexualité aux enfants et les interroger, c’est comme les appeler à confesser leurs pratiques, avec des histoires et des questions bien insinuantes ou précises afin de leur insuffler du trouble pour le cas où ils n’en auraient pas. Les « progressistes » leur disent en substance que ce n’est pas mal, les curés (ou les parents puritains quelle que soit leur religion) leur disent que c’est mal, mais cela revient au même : une déconstruction de l’enfant par l’adulte, une intrusion de l’adulte dans ce qui ne le regarde pas. Nous n’avons pas à vouloir faire l’éducation sexuelle des enfants, en tout cas surtout pas avec un programme. Nous avons à les mettre en garde contre les prédateurs (sans en faire une hantise), et pour le reste il suffit de répondre à leurs questions, aux questions qui leur viennent quand il est temps pour eux de les poser. Cela suppose de développer avec eux une relation de confiance, dans l’ensemble de la vie.

Des hommes si bien

On publie les lettres d’Himmler à sa femme. À travers lesquelles il apparaît, comme on le savait déjà, qu’il était bon mari et bon père de famille. On s’interroge sur ce paradoxe : comment un bourreau peut-il être un homme si comme-il-faut ? Travail, famille, patrie. Où est le paradoxe, en vérité ? Qui collabore mieux à l’iniquité du monde si ce n’est ceux qui veulent protéger leur situation, leur famille, leur confort, leur patrie, leurs traditions, leur ethnie, à n’importe quel prix ?

Un million de morts dans les guerres en Irak, en Afghanistan et au Pakistan, « guerres d’agression qui sont des crimes contre l’humanité au sens de la jurisprudence du Tribunal de Nuremberg », fait remarquer un lecteur du Monde, menées par de tout aussi bons pères de famille. D’un point de vue historique l’horreur n’est pas la même, mais du point de vue des morts, l’horreur est l’horreur. Or les va-t-en-guerre comme BHL (celui qui croyait que Himmler avait témoigné au procès de Nuremberg) ne sont même pas incommodés par l’odeur du sang sous leurs chaussures.

De Gaulle doit se retourner dans sa tombe, et tous ceux qui ont résisté avec lui, en voyant Hollande en plein assaut d’allégeance aux États-Unis, faisant dîner la France chez l’araignée NSA, qui ne l’enrobe que pour mieux la dévorer. Les États-Unis et leurs alliés feraient mieux de prendre garde aux tempêtes glaciales appelées à suivre les « tempêtes du désert » et autres feux de mort.

Les falsificateurs (BHL et consorts)

En 1979, suite à la dénonciation par l’éminent historien Pierre Vidal-Naquet des nombreuses erreurs grossières et falsifications du livre de Bernard-Henri Lévy Le Testament de Dieu, Cornélius Castoriadis écrivit à son tour une vigoureuse et lucide dénonciation du système de l’auteur vedette, « quelqu’un qui occupe les médias presque autant que la « bande des quatre » et pour y produire un vide de la même qualité ». Le dossier complet, avec les lettres des uns et des autres, est à lire sur le site de Pierre-Vidal Naquet. Je conseille vivement de le lire entièrement (y apparaît aussi la propension au plagiat de BHL) ou de le relire. Car ce qui y est décrit n’a fait, trente-cinq ans après, qu’empirer. Ce qui était en train de monter, maintenant règne. Ce pourrissement des élites dont je parlais un peu plus tôt dans la journée – et bien sûr il faut désormais entendre « élites » entre guillemets. Car les hommes honnêtes, les vraies élites existent, mais le système les occulte. Et accepter de collaborer à ce système, ne serait-ce qu’en se taisant, c’est bafouer la dignité de l’homme, cette fameuse dignité dont nous rebattent les oreilles ceux qui souvent en ignorent tout. Je relève dans le texte passionnant de bout en bout de Castoriadis ce passage :

Dans la « République des Lettres », il y a – il y avait avant la montée des imposteurs – des mœurs, des règles et des standards. Si quelqu’un ne les respecte pas, c’est aux autres de le rappeler à l’ordre et de mettre en garde le public. Si cela n’est pas fait, on le sait de longue date, la démagogie incontrôlée conduit à la tyrannie. Elle engendre la destruction – qui progresse devant nos yeux – des normes et des comportements effectifs, publics sociaux que présuppose la recherche en commun de la vérité. Ce dont nous sommes tous responsables, en tant que sujets politiques précisément, ce n’est pas de la vérité intemporelle, transcendantale, des mathématiques ou de la psychanalyse ; si elle existe, celle-ci est soustraite à tout risque. Ce dont nous sommes responsables, c’est de la présence effective de cette vérité dans et pour la société où nous vivons. Et c’est elle que ruinent aussi bien le totalitarisme que l’imposture publicitaire. Ne pas se dresser contre l’imposture, ne pas la dénoncer, c’est se rendre coresponsable de son éventuelle victoire. Plus insidieuse, l’imposture publicitaire n’est pas, à la longue, moins dangereuse que l’imposture totalitaire. Par des moyens différents, l’une et l’autre détruisent l’existence d’un espace public de pensée, de confrontation, de critique réciproque. La distance entre les deux, du reste, n’est pas si grande, et les procédés utilisés sont souvent les mêmes. Dans la réponse de 1’auteur, on retrouve un bon échantillonnage des procédés de la fourberie stalinienne. Pris la main dans le sac, le voleur crie au voleur. Ayant falsifié l’Ancien Testament, il accuse Vidal-Naquet de falsification à ce même propos, et à ce même propos il se refalsifie lui-même (prétendant qu’il n’a pas écrit ce qu’il a écrit et renvoyant à d’autres pages qui n’ont rien à voir). On retrouve aussi les mêmes procédés d’intimidation : voyez-vous, désormais, relever les erreurs et les falsifications d’un auteur relève de la « délation », du « rapport de police », du « caporalisme savant » et des tâches de « procureur ». (Ainsi, Marchais engueule les journalistes : « Messieurs, vous ne savez pas ce qu’est la démocratie. »)

Ce qui importe n’est pas, évidemment, le cas de la personne, mais la question générale que Vidal-Naquet posait à la fin de sa lettre et que je reformulerai ainsi : sous quelles conditions sociologiques et anthropologiques, dans un pays de vieille et grande culture, un « auteur » peut-il se permettre d’écrire n’importe quoi, la « critique » le porter aux nues, le public le suivre docilement – et ceux qui dévoilent l’imposture, sans nullement être réduits au silence ou emprisonnés, n’avoir aucun écho effectif ?

Question qui n’est qu’un aspect d’une autre, beaucoup plus vaste : la décomposition et la crise de la société et de la culture contemporaines. Et, bien entendu aussi, de la crise de la démocratie. Car la démocratie n’est possible que là où il y a un ethos démocratique : responsabilité, pudeur, franchise (parrésia), contrôle réciproque et conscience aiguë de ce que les enjeux publics sont aussi nos enjeux personnels à chacun. Et, sans un tel ethos, il ne peut pas y avoir non plus de « République des Lettres » mais seulement des pseudo-vérités administrées par l’État, par le clergé (monothéiste ou non), par les médias.

Parole du Seigneur

Quand Dieu vous envoie des signes pour vous prévenir que vous feriez mieux de changer de comportement, en homme sage vous l’écoutez – par exemple si vous êtes malade pour avoir mangé d’une baie dont vous ignoriez, ou non, qu’elle était toxique, eh bien, une fois indéniable sa toxicité, vous cessez d’en manger, d’en cueillir, d’en offrir à vos enfants. Mais les élites d’aujourd’hui, sauf exception, sont devenues plus sourdes, plus aveugles et plus décérébrées que toute l’humanité ne l’était aux temps anciens des prophètes, qui avaient déjà du mal à faire leur travail, faire entendre le message de Dieu. Lequel m’a envoyé avant-hier un rêve où je voyais ces mêmes élites, intellectuelles, spirituelles, politiques, baiser avec des chiens. Je ne crois pas que les hommes vivent dans le mal, que le monde vive dans le mal. Je crois, parce que je le vois jour après jour, que ce sont ses élites qui sont corrompues, dont l’âme est si corrompue qu’elle croit que le mal est le milieu naturel de l’homme, et qu’elle ne peut même plus voir le mal qu’elle fait ni donc entendre les avertissements et les appels du ciel.

Pourtant il y a des hommes au cœur pur, parmi les élites comme parmi le peuple, la première élite. Et c’est pour eux et avec eux que Dieu continue à donner la vie au monde.