Quand Manuel Valls règle son compte au peuple

Il voulait voir plus de « Blancos » et moins de Noirs dans sa ville. Il stigmatisait cruellement les plus pauvres d’entre les pauvres, les Roms. Il portait la kippa avec les élites, mais songeait à interdire le foulard à l’université. Il usait de sa position pour faire chasser les SDF de sa rue. Il n’a cessé de donner le sentiment de mépriser et détester le peuple. Et aujourd’hui, dans son premier discours de Premier ministre… Manuel Valls dénonce le peuple, le peuple tel qu’il va mal par la faute de ses gouvernants – sans jamais dénoncer pour autant la corruption et les fautes des puissants.

Il dénonce les communautarismes – ce qui revient à cibler essentiellement les musulmans. Il dénonce l’antisémitisme – mais pas l’islamophobie ni la christianophobie, ne parlant pour les expressions de haine envers les musulmans et les chrétiens que d’actes anti-musulmans ou anti-chrétiens. Il dénonce la délinquance – celle des pauvres, toujours, sans dire un mot de la mise à sac des peuples par ceux qui détiennent l’argent.

Il dit qu’il veut dialoguer encore avec les Français sur le terrain. Mais quand il le fait, c’est pour les dominer, comme avec ce pompier auquel il rappela qu’il lui était fait obligation de respecter la hiérarchie.

Il annonce, non pas une augmentation du SMIC, mais la suppression totale des cotisations de l’employeur pour les salariés payés au SMIC. Cela n’apportera rien aux pauvres, mais incitera les employeurs à ne pas payer au-dessus du SMIC ceux qu’il recruteront. Les jeunes qui arrivent sur le marché du travail, même diplômés, peuvent s’attendre à fournir les rangs des classes pauvres, plutôt que des classes moyennes.

Il affirme la nécessité de l’Europe, mais sans évoquer autre chose que l’Europe économique, celle qui a prévalu jusqu’à présent, et pour tant de gens avec les conséquences catastrophiques que l’on sait. Rien sur l’Europe politique et culturelle.

Il annonce des économies publiques, et notamment la diminution du nombre de régions et la suppression des conseils départementaux. Les instances de proximité sur le territoire disparaîtront ainsi, mais il n’annonce pas la suppression du Sénat, cette danseuse coûteuse et inutile au peuple.

Il parle de « lutte contre l’échec scolaire » sans en dire davantage, alors que la délinquance et le communautarisme qu’il dénonçait sont directement liés à l’échec grandissant du système scolaire vis-à-vis des plus défavorisés, facteur majeur d’accroissement des inégalités.

Le logement ? Il faut en produire « moins cher, plus vite ». Eh bien, ça va être beau et solide ! Dans quoi vont vivre les pauvres ?

Les Français manquent de confiance en eux-mêmes, martèle le Premier ministre. Ils « doivent se regarder avec lucidité ». À l’entendre, si la France va mal, c’est la faute du peuple. C’est la faute des Français s’ils ne trouvent pas de travail, si les postes sont verrouillés par ceux qui les détiennent et fonctionnent en réseaux garantissant l’existence des uns et l’exclusion des autres, si la corruption aux plus hauts niveaux gangrène le système et détruit les possibilités du vivre-ensemble.

M. Valls termine en rappelant ces valeurs de la République qu’il n’a cessé lui-même de bafouer, tolérance, solidarité, respect, liberté. M. Valls annonce comme tant d’autres qu’il va parler vrai, et comme tant d’autres, ment. Avec la bénédiction de tant de béni-oui-oui vivant dans le monde de Mm Valls et consorts, pas dans celui du peuple, leur victime.

Le discours sans parole de Manuel Valls, Premier ministre

Manuel Valls a déclaré cet après-midi à propos des Français : « J’ai vu ces visages fermés. Ces gorges nouées. Ces lèvres serrées… » C’est son autoportrait.

Le discours de M. Valls, à part quelques envolées simili-lyriques, a été entièrement technocratique. Comme celui de M. Hollande au soir de son élection, il a dressé un portrait de la France, des Français et de leurs aspirations, qui est aussi un diagnostic. Seulement, dans les deux cas, on dirait que l’ordonnance est délivrée par un laboratoire pharmaceutique. Accompagnée d’incantations rimant avec France : souffrance, confiance, croissance.

Pensée technocratique et pensée magique sont dans un bateau, qu’est-ce qui tombe à l’eau ? La confiance. Parce que la confiance ne vient que s’il y a, entre la souffrance et elle, la compassion. Non une compassion en paroles, de surface, mais une compassion réelle. Non une pensée qui s’adresse à la maladie, comme si les hommes se réduisaient à leur maladie – qui n’est d’ailleurs pas la leur, mais d’abord celle des politiques. Ce qui donne la confiance nécessaire à la croissance, une autre croissance que la vieille mécanique croissance économique, c’est une pensée qui parle à l’homme, avec l’homme, tout l’homme et tous les hommes.

Non une pensée qui décide par exemple de supprimer les départements sans aucune consultation préalable de l’Assemblée des Départements de France, choquée par la « brutalité » de l’annonce.

Non une pensée qui fait des exceptions parmi les hommes – toujours dénonçant l’antisémitisme à part des autres formes de stigmatisation, toujours ignorant les souffrances des Roms, toujours mentionnant les difficultés de certaines banlieues pour condamner les hommes qui y vivent dans la dérive mais sans apporter le moindre début de réponse concrète à l’exclusion, toujours justifiant la réforme des rythmes scolaires ou de l’éducation sexuelle sans évoquer la question de fond de l’échec scolaire grandissant parmi les défavorisés, toujours ignorant les dérives des puissants, toujours appelant le peuple à sortir du portrait qu’il en fait alors que ce portrait est d’abord celui du ministre de l’Intérieur que nous avons connu, et du nouveau Premier ministre qui prétend nous « rendre la confiance » que lui-même, tendu, criard, allergique et maniaque, n’incarne absolument pas.

Suite à une délirante accusation de pédophilie, le Museum national d’histoire naturelle s’autocensure

Cet après-midi, ouvrant mon ordinateur, je vois sur mon fil twitter une affiche du MNHN pour une conférence intitulée Races : pour en finir avec les fantasmes racistes. Une petite vingtaine de personnes de toutes origines posent debout, nues, côte à côte. Quelques-unes ont un petit enfant dans les bras, nu aussi. Je clique sur la photo, qui me rappelle une affiche précédente du Musée de l’Homme, mais à ce moment même, elle disparaît de l’écran. Quelques instants après, le MNHN annonce que l’affiche ayant choqué, il a décidé de la retirer.

En effet deux twittos, Madame Michu et Père J-B Nadler, ont violemment apostrophé le Museum, l’une demandant :
.@Le_Museumça ne vous dérange pas de mettre des gosses à poil sur vos affiches ?

L’autre ajoutant : @Le_MuseumEt si on en finissait aussi avec vos fantasmes pédo ?

En 1992, l’exposition « Tous parents, tous différents », au Musée de l’Homme, avait donné lieu au même genre d’affiche. La voici :

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Autant que je sache, personne n’y avait rien trouvé à redire, et l’exposition a continué à faire le tour du monde jusqu’à nos jours. L’affiche réalisée pour la conférence était plus pudique que cette première affiche, plus belle aussi d’après mon souvenir – je n’ai pu la voir que quelques secondes avant qu’elle ne disparaisse. C’était une photo soignée, elle a coûté du travail aux gens qui l’ont pensée, à ceux qui ont posé et au photographe qui l’a faite. Elle illustrait ma foi si bien son sujet qu’elle a déclenché ces réactions épidermiques de deux malheureuses personnes, qui ont conduit à la retirer.

Au-delà du scandale de cette auto-censure provoquée, je crois que cette histoire est emblématique, plus que d’une hantise pédophile, de la fantasmatique raciste qu’elle évoque. Ceux qui se sont déclarés si violemment choqués par cette affiche l’auraient-ils été si on n’y avait vu nus que des Noirs, enfants compris ? Il y a un siècle, on les exhibait encore comme au zoo (cf la Vénus hottentote) et nulle bourgeoise ni nul curé ne s’en offusquait. Ce qui les aurait choqués, ce qui peut-être les choque encore, n’est-ce pas de voir l’homme « blanc » présenté à égalité de nature avec l’homme « de couleur » ?

Fatale hypocrisie. Les à-l’abri et leur honteuse rhétorique

L’un de mes fils, étudiant, est allé à la journée organisée par le CROUS pour les jobs d’été. Une énorme file d’attente s’étendait largement sur le boulevard. Il y a vu, me dit-il, des étudiants munis de CV, mais aussi des gens d’âge mûr avec des papiers de Pôle Emploi. Voilà la réalité du terrain. Le chômage s’étend, le temps des expulsions locatives est revenu, nous croiserons de plus en plus de personnes à la rue et nous pourrons nous demander à quand notre tour. Le président conte fleurette, le premier ministre joue du menton avec les petites gens, le maire de Paris songe à embellir à grand frais les places de la capitale, les riches s’enivrent de toujours plus de richesses, le peuple trinque et souffre.

C’est dans ce contexte qu’un éditorialiste du magazine catholique La Vie, Jean-Claude Guillebaud, dénonce… l’innocence. « Il faut se méfier de l’innocence », dit-il. Quel scandale. Cette phrase est une phrase de serpent. C’est avec de telles phrases que des millions d’enfants ont été abusés par des adultes, physiquement ou psychologiquement. C’est avec une telle conception de l’homme que l’Église est devenue de plus en plus gangrenée par la corruption des cœurs et des esprits. Se méfier de l’innocence, c’est ne pas croire en Dieu, c’est secrètement haïr Dieu et aimer, en guise de Dieu, le mal. Spirituellement cette phrase est maléfique. Et comme tout ce qui est maléfique spirituellement, politiquement elle est empoisonnée aussi.

Son discours retors commence par prétendre qu’aujourd’hui on veut déculpabiliser l’argent et le mensonge, pour ensuite conclure en substance qu’il n’y a ni innocents ni coupables, que le mal est en chacun de nous et que c’est là que nous devons le chercher, plutôt que de nous en prendre à des causes extérieures ou à certaines personnes. Discours mensonger de bout en bout, récupérant au passage les stigmatisations raciales comme si le fait de dénoncer le mal des abuseurs était de la même nature, et dans sa rhétorique tordue prétendant qu’on déculpabilise le mal pour conclure qu’il n’y a pas à combattre le mal sinon en nous-mêmes.

Aujourd’hui le mal n’est pas déculpabilisé, il est au contraire exposé, notamment par les militants et par les lanceurs d’alerte. Grâce à eux ce qui voudrait rester caché devient visible : l’iniquité des puissants, les moyens par lesquels ils ont acquis et conservent leur domination, leurs mensonges, leur cynisme, leurs abus sont dénoncés et mis en évidence. Et si nous sommes souvent sans recours face à leur iniquité, face au chômage qu’elle engendre, face à la surveillance dont nous sommes l’objet, nous ne le resterons pas toujours, les dominants savent que leur système peut être renversé, qu’il est même fatalement promis à périr. Car la vie et la vérité l’emportent toujours, à la fin. Et déjà, quand c’est possible, la dénonciation du mal entraîne des sanctions : ainsi par exemple avons-nous évité de nous retrouver en position d’élire DSK président. Mince victoire, dira-t-on peut-être, mais elle n’est pas si mince et d’autres l’accompagnent, au quotidien, dans notre vie, même si elles sont moins visibles. La justice n’avance pas vite, mais elle avance en profondeur. Il nous faut garder foi en elle, et courage.

Bilal Berreni

Chaîne de l’évolution (Zoo Project) from Antoine Page on Vimeo.

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Bilal Berreni est mort en juillet dernier à Detroit, tué d’une balle dans la tête, à l’âge de vingt-trois ans. Le corps du street artiste, connu sous le nom de Zoo Project, a été identifié il y a seulement quelques jours. L’article de Métro donne des liens pour mieux le connaître. J’ai envoyé ce mot à ses proches et à ses amis :

L’œuvre de Bilal Berreni est puissante, elle me va droit au cœur. Sa démarche est impressionnante aussi. Je ne le connaissais pas, mais je tenais à le dire à ses proches et à ses amis. C’est un grand artiste, je me sens proche de lui et je suis triste qu’il soit mort. Mais tout vivant, il était déjà passé du côté de la vie éternelle, cela se voit en le regardant travailler.

Je vous invite à contempler ce film si vous avez 14 minutes, ou quand vous les aurez. Tout y est beau : le cadre, le geste, le résultat.

ajout du 22 décembre 2014 : voir aussi l’hommage de ses amis restaurant cette oeuvre  : ici

Allez, debout, en marche !

C’est au pied de l’arbre qu’on voit l’homme, l’arbre de la croix, l’arbre témoin et l’arbre reverdissant. Il y a ceux qui ne sont pas là, ceux qui se moquent, ceux qui se détournent, ceux qui regardent hébétés, et puis celles et ceux qui écoutent les dernières paroles, aiment, veillent, puis courent quand le printemps revient.

Dire la vérité, par la parole ou par le geste, est une grande fête. L’écouter, aussi. Quand s’abandonneront-ils enfin à elle ?

La pensée de Dieu, le regard de Dieu, ne sont pas ceux des hommes. La perfection selon les hommes n’est pas la perfection selon Dieu. La perfection selon Dieu est la Vérité. Il faut sans cesse réveiller le sens moral des hommes, afin qu’ils parviennent à s’élever au-delà d’eux-mêmes et de la morale selon les hommes. Afin qu’ils cessent de se croire condamnés au mensonge.

Le Chemin est parfait. Le Chemin avance. Le Chemin est la vie. Les hommes y connaissent des chutes et des sommeils, c’est ainsi qu’ils apprennent à connaître. Le chemin va droit au sommet, avec bien des lacets pour que les hommes puissent y monter. Ceux qui y tombent et s’y arrêtent perdent la vie, l’âme. Ceux qui écoutent l’appel du Chemin et le laissent les remettre debout et en marche sont réintégrés dans sa vérité et sa vie. Allez !

National, municipales… mon étoile : la gratuité

Des anarchistes taguent le Sacré-Cœur. Un responsable de la basilique, interrogé sur ces faits, déclare qu’ils se produisent régulièrement au fil des ans, « environ un mois avant Pâques ». Falsifiant ainsi le sens de ces actes (que je ne cautionne pas pour autant), destinés en fait, lors de l’anniversaire de la Commune, à rappeler que le Sacré-Cœur a été construit en partie pour « expier » la révolution plutôt douce du peuple, qui fut écrasée dans le sang.

Il semble que nous pourrions être débarrassés de Sarkozy pour 2017. Mais toujours personne de valable en vue pour la mission. Reste à naviguer à l’étoile.

Municipales à Paris. Tous ces candidats qui veulent, à grands frais, réaliser toutes sortes d’aménagements dans la ville, se comportent comme des chargés de famille qui ne songeraient qu’à refaire les peintures de l’appartement ou changer les meubles, sans se soucier de l’éducation, du bien-être et des études des enfants. Au lieu de s’occuper des choses, ils feraient mieux de penser aux gens, aux gens du peuple. La priorité n’est pas d’apporter plus de choses, mais de rendre plus de choses gratuites ou moins chères. Dans l’éducation, les services, les transports, la culture, la solidarité. Moins de dépenses, plus d’investissement de l’argent public dans la gratuité, telle est la philosophie qui aura ma voix.

Chair à couleur. Van Gogh/Artaud au musée d’Orsay, Doré, d’autres

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au musée d’Orsay cet après-midi, photo Alina Reyes

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Ses chemins sont des rivières, ses arbres des danseuses, ses ciels des océans, ses fleurs des éclaboussures, ses champs des peuples en mouvement, ses bâtiments des grand-parents assis, ses personnages des bouts de peinture, ses visages de la chair à couleur. Tout va et va dans chaque tableau, et chaque tableau est en train de sortir de lui-même, tandis que vous-même êtes happés par le tableau, l’incroyable puissance vitale du peintre.

Avant-hier Auvers-sur-Oise, aujourd’hui le musée d’Orsay. Le génie de Van Gogh au long d’une belle exposition rassemblant de nombreuses œuvres prêtées, et notamment les autoportraits, avec la compagnie splendide d’Artaud. Malgré le monde, on a le temps et la place de contempler, les peintures sont bien accrochées et éclairées, il me semble que Vincent aurait été content. Les extraits du très beau texte d’Artaud sont plutôt bien choisis, mais l’essentiel c’est qu’il soit là, sa présence manifestée aussi par la voix d’Alain Cuny le lisant sur la vidéo du Champ de blé aux corbeaux, et puis l’espace qui lui est consacré, avec une planche contact de portraits de lui à l’époque de la rédaction de son Van Gogh le Suicidé de la société, une vidéo de ses apparitions au cinéma qui fait résonner sa voix, et aussi quelques-uns de ses dessins, notamment des autoportraits, à travers lesquels j’ai vu une proximité avec Basquiat, comme en troisième pièce d’une fraternité d’âmes très singulières dans l’art et le temps.

Devant l’une des toiles de Vincent, j’ai entendu une grande bourgeoise qui accompagnait un vieux et fameux plagiaire lui dire, vraisemblablement en réponse à une remarque qu’il avait faite : « c’est peut-être parce que nous, nous le regardons avec un esprit sain ». Mais la vérité est que, comme l’a dit Artaud, Van Gogh est très sain, très lucide, plus sain que ceux qui le croient fou. Dans l’œuvre intitulée « Le fauteuil de Gauguin », voici ce que j’ai vu : dans sa chambre d’Arles, l’humble Vincent n’a que deux petites chaises de paille. Mais Gauguin, lui, trône dans un fauteuil. Un fauteuil rouge chair, dans lequel est posée une bougie allumée, comme si Van Gogh se disait que Gauguin avait un peu trop le feu aux fesses. Et qu’à cause de cela, il a peint en bleu froid les barreaux qui lui font face, afin que cette sorte de feu soit tenue à distance. Et peut-être cela signifie-t-il aussi que Gauguin était en vérité glacé, glaçant.

Nous avons visité aussi l’exposition Gustave Doré. Ses dessins fascinants, novateurs – plus d’une planche de Bilal en semble directement issue, mais son influence notamment au cinéma est toujours vivante, comme le montrent des vidéos. Ses peintures, que l’on connaît moins, m’ont fait penser à ces fresques ou figures géantes réalisées par des street artists, ce qui s’accorde bien avec son esprit d’illustrateur – notamment dans une toile intitulée Les mendiants de Burgos, qui m’a évoqué, plutôt qu’un mur devant lequel se tiennent des personnages, un mur sur lequel auraient été tagués des pochoirs de personnages.

Avant de repartir nous sommes allés revoir les impressionnistes. Même les plus forts, Manet, Cézanne, Gauguin, Monet, et tous les autres que j’aime (sauf Renoir, avec ses couleurs horribles qui m’obligent à détourner le regard), ne possèdent pas l’extraordinaire singularité de Vincent van Gogh.

Le grand dragon



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Je suis allée voir El Gran Dragon, documentaire sur les hommes de la forêt d’Amazonie et leur connexion avec les plantes qui guérissent. Hommes, forêt et connaissance menacés par l’exploitation industrielle, comme les indigènes péruviens, dont le nombre passa de douze millions à un million, le furent par les colons et les évangélisateurs qui condamnèrent leur savoir.

Connexion est un mot qui revient fréquemment au cours du film. Ces hommes sont connectés avec leur environnement naturel, ils en font partie. Des ethnologues comme Jeremy Narby aussi bien que le poète penseur Antonin Artaud se sont intéressés à leur mode d’entrée dans une autre dimension par la « mère des plantes », leur enseignante. Quand la science occidentale comprendra que la clé qui lui manque est là, l’humanité fera un grand pas.

Il est inutile de demander à un voyageur

Des conseils pour construire une maison.

Le travail ne sera jamais achevé.

Citation du Livre des Odes, un ouvrage chinois, par Bruce Chatwin, dans son livre capital sur les aborigènes australiens, Le Chant des pistes.

« Les psychiatres, les politiciens, écrit ensuite Chatwin, les tyrans nous assurent depuis toujours que la vie vagabonde est un comportement aberrant, une névrose, une forme d’expression des frustrations sexuelles, une maladie qui, dans l’intérêt de la civilisation, doit être combattue. Les propagandistes nazis affirmaient que les Tziganes et les Juifs – peuples possédant le voyage dans leurs gènes – n’avaient pas leur place dans un Reich stable. Cependant, à l’Est, on possède toujours ce concept, jadis universel, selon lequel le voyage rétablit l’harmonie originelle qui existait entre l’homme et l’univers. »

Aujourd’hui on confond souvent voyage et tourisme. Le voyage est spirituel, ou il n’est pas. Ceux qui ont réellement voyagé savent que le voyage commence vraiment quand ils deviennent eux-mêmes le voyage. Les habitants de la forêt, les habitants de leur espace, même s’ils ne font que se déplacer dans leur environnement immédiat, y voyagent réellement, en communion spirituelle avec le cosmos. Avec le chemin qu’ils deviennent eux-mêmes (et qui désoriente tant les sédentaires).

Le vent se lève

le vent se leve

J’ai vu tous les films de Miyazaki, génie absolu, à mon sens le plus grand artiste vivant au monde, et c’est dans Le vent se lève, qu’il nous offre comme sa dernière œuvre, qu’il nous est donné d’entendre quelques mots en français, prononcés par des Japonais : « Le vent se lève !… » (dit la toute jeune fille), «il faut tenter de vivre ! », termine le jeune homme. Ce vers de Valéry sera redit. L’hommage à Monet est bouleversant aussi.

Monet

Miyazaki a tenté ici quelque chose qu’il n’avait jamais fait, un film réaliste, une biographie, qui reste pourtant du pur Miyazaki. Son ingénieur dessine des avions comme lui, le cinéaste, dessine des mangas. Avec grand art. Sauf que les mangas du cinéaste, quelque violence qu’ils puissent contenir, contrairement aux avions de l’ingénieur, ne tuent pas, mais œuvrent pour la paix. Le vent se lève livre un message clair, et si certains ont douté de sa limpidité c’est parce qu’il est aussi complexe que simple, aussi profond qu’évident, et qu’une lecture du film qui se tiendrait entre deux eaux ne verrait plus ni la lumière évidente de la surface ni la lumière cachée des profondeurs de cet océan.

Le film prend tout le temps qu’il faut, et pourtant j’aurais voulu que chaque plan demeure une heure, qu’il ne disparaisse pas, que nous ayons loisir de le contempler aussi longtemps qu’un tableau. Formellement aussi il est splendide, les cadrages et la composition de l’histoire ouvrent des espaces d’ample respiration, les couleurs délicates, nuancées, fortes, donnent une épaisseur charnelle aux paysages, aux ciels, aux nuages. Le vent s’entend, la terre aussi. Tout vit, même la mort. Tant d’hommes sont inconséquents et aveugles, leurs œuvres portent la mort sans qu’ils le voient, mais le message de Miyazaki passe.

(J’ai fait un lapsus d’écriture, j’ai écrit « le vent se lèvre », lèvre veut aussi dire parole en langue sémitique.)

Retour sur l’affaire de Lourdes (actualisé en fin d’article)

Lourdes

photo Alina Reyes

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Hier après-midi en écrivant sur la malheureuse nouvelle présentation de la Dame à la licorne au musée de Cluny, et en évoquant Lourdes pour souligner mon propos, j’ignorais encore ce qui se tramait au sanctuaire. Je l’ai appris et compris en lisant des articles datant déjà d’il y a quelques jours, évoquant une reconfiguration de l’espace qui m’a fait craindre le pire. Jusqu’à ce que je le lise en effet : un mur est prévu pour, prétendument, protéger la grotte des inondations. De qui se moque-t-on ? En quoi la grotte craint-elle les inondations ? Elle est là depuis la nuit des temps. Qu’on y laisse simplement un autel, et il suffira de balayer si l’eau, le vent ou n’importe quoi viennent à s’y déposer ou à y porter des choses quelque temps.

L’évêque de Lourdes n’est pas franc, en présentant la grotte comme quelque chose qu’il faudrait protéger. Qu’il ne pense donc pas à se substituer à Dieu dans cette tâche. Le fait est qu’il est prévu un réaménagement du site dans un esprit similaire à celui que je décrivais pour ce qui a été fait à la Dame à la licorne. Et c’est très grave. Jusque là, depuis plus de cent cinquante ans, toutes les constructions et tous les aménagements réalisés sur le site ne lui ont pas fait perdre son sens. La grotte est restée comme elle était quand Bernadette y a été appelée, à savoir d’accès libre et ouvert, visible depuis l’autre côté du gave. Vouloir maintenant la confiner au bout d’une allée d’arbres et la dissimuler plus ou moins (j’ignore à quel point est prévu ce forfait) derrière un mur, dénature complètement sa vocation. Je suis l’Immaculée Conception, dit la Dame à l’enfant. Cela signifiait qu’elle venait purement de Dieu et de Lui seul. C’est Lui qui a fait qu’elle puisse apparaître dans une telle configuration. Et c’est cette configuration, d’ouverture et de libre circulation, qui peut permettre aux pèlerins de revivre cette expérience.

À Lourdes on prie en regardant la grotte d’aussi loin qu’on la voit. La dissimuler aux regards, ne serait-ce qu’en partie, faire cela avec l’argent que les pèlerins ont versé, c’est leur voler doublement ce que Dieu leur a donné. Éternelle histoire de Judas, rendu traître par l’argent. Les sanctuaires après la dernière inondation ont reçu 9 millions d’euros, ils prévoient d’en dépenser 15 pour réaménager le site, qui par ailleurs reçoit de moins en moins de pèlerins. Est-ce en le transformant comme un parc d’attractions qu’on fera revenir les hommes à Dieu ? Honte sur eux, malheureux sont-ils ceux qui fomentent de violer l’Immaculée Conception en la forçant à se plier à leur propre et basse conception des choses. Ah l’argent rend tout facile, croient-ils. Mais non messieurs, ni l’amour ni la vérité ne s’achètent ni ne se paient. Sans doute pourrez-vous faire illusion un temps, mais votre entreprise est irrévocablement appelée, à terme, à sombrer. Dieu n’a pas besoin de votre argent, qui n’est d’ailleurs pas le vôtre. Votre argent ne compensera pas votre absence de foi, votre perte de foi, votre trahison.

Ajout du 8 mars à 20h35 : Une personne de la communication des Sanctuaires me répond sur Twitter que le projet cherche à « rendre aux pèlerins le recueillement à la Grotte, rendre à la Grotte la quiétude de ses pèlerins ». Mais à la Grotte, le recueillement et la quiétude viennent justement du fait d’être en communion avec le peuple qui va et vient, d’être dans sa rumeur et sa prière. Et non pas d’être enfermé en silence devant le rocher. Ce n’est pas cela, le charisme de Lourdes. On dirait que ceux qui ont imaginé ce projet n’ont jamais vécu l’expérience de Lourdes. Bien entendu, il est toujours loisible de venir chercher un recueillement plus solitaire plus tard le soir ou tôt le matin. Les pèlerins savent cela, ils savent ce que leur apporte la communion secrète des pèlerins dans sa vie simple et naturelle, ils savent aussi se rendre à la grotte aux heures de silence s’ils le désirent, c’est pourquoi ils aiment Lourdes, telle que Dieu l’a faite.

Apocalypse 12

apocalypse 12

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Le nombre de bien-pensants qui se soumettent à l’antichrist, au faux, et crucifient le Christ, le Vrai. Qui disent croire en Dieu, et placent leur argent en Freud, avec leur foi. S’ils mènent à bien leur projet d’allée arborée pour conduire à la grotte et de mur devant la grotte, ils détruisent Lourdes. Ils déconstruisent l’Immaculée Conception de Dieu pour la reconcevoir, la reconstruire à leur façon. Mortelle. Et perdent toute chance de sauver leur âme. Car le Christ l’a dit, le seul péché qui ne sera pas pardonné, c’est le péché contre l’Esprit.