Madame Terre au moulin bibliothèque d’Aragon et Triolet, une merveille

mme terre vers triolet aragon 14,

L’eau y coule dedans comme dehors. Très beau lieu dans une très belle nature, site désormais ouvert aux visiteurs et aux artistes, cet ancien moulin de Saint-Arnoult en Yvelines fut leur maison de campagne, de repos et de travail,  avec les 30 000 livres de leur bibliothèque, toujours là et disponible pour les chercheurs. La présence d’Elsa Triolet et de Louis Aragon y est maintenue vivante, tant par les souvenirs et objets d’art qui furent leurs que par ceux qui témoignent de la continuité de la création jusqu’à nos jours.

Hier après-midi, faisant fi de la canicule, O s’y est rendu, toujours à VTT et par les chemins buissonniers depuis Paris, pour y présenter Madame Terre – qui y a été très bien comprise et reçue, merci – et accomplir le rite que les lecteurs de ce blog connaissent bien depuis l’année dernière. Avant de donner les photos qu’il a prises en chemin et sur place, voici deux vidéos – la première sur un mode poétique, la seconde reportage pour la télévision – présentant la maison : un enchantement. Puis, après les photos, nous écoutons et voyons les deux auteurs parler de littérature, notamment Triolet sur Tchekhov et Aragon sur Stendhal. Enfin, musique ! Aragon qui aimait qu’on change ses poèmes en chanson adore certainement cette interprétation de « Gazel du fond de la nuit » par Gnawa Diffusion, rejoignant le Ghazal, l’art raffiné de la poésie courtoise arabe – et le texte du poème.

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mme terre vers triolet aragon 2une ferme en chemin

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mme terre vers triolet aragon 5un vestige du chemin de Compostelle

mme terre vers triolet aragon 6le chemin se poursuit par les sentiers en forêt du noble chevalier errant

mme terre vers triolet aragon 7puis c’est l’arrivée à destination

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Je suis rentré dans la maison comme un voleur
Déjà tu partageais le lourd repos des fleurs au fond de la nuit

J’ai retiré mes vêtements tombés à terre
J’ai dit pour un moment à mon cœur de se taire au fond de la nuit

Je ne me voyais plus j’avais perdu mon âge
Nu dans ce monde noir sans regard sans image au fond de la nuit

Dépouillé de moi-même allégé de mes jours
N’ayant plus souvenir que de toi mon amour au fond de la nuit

Mon secret frémissant qu’aveuglement je touche
Mémoire de mes mains mémoire de ma bouche au fond de la nuit

Long parfum retrouvé de cette vie ensemble
Et comme aux premiers temps qu’à respirer je tremble au fond de la nuit

Te voilà ma jacinthe entre mes bras captive
Qui bouges doucement dans le lit quand j’arrive au fond de la nuit

Comme si tu faisais dans ton rêve ma place
Dans ce paysage où Dieu sait ce qui se passe au fond de la nuit

Ou c’est par passe-droit qu’à tes côtés je veille
Et j’ai peur de tomber de toi dans le sommeil au fond de la nuit

Comme la preuve d’être embrumant le miroir
Si fragile bonheur qu’à peine on peut y croire au fond de la nuit

J’ai peur de ton silence et pourtant tu respires
Contre moi je te tiens imaginaire empire au fond de la nuit

Je suis auprès de toi le guetteur qui se trouble
A chaque pas qu’il fait de l’écho qui le double au fond de la nuit

Je suis auprès de toi le guetteur sur les murs
Qui souffre d’une feuille et se meurt d’un murmure au fond de la nuit

Je vis pour cette plainte à l’heure ou tu reposes
Je vis pour cette crainte en moi de toute chose au fond de la nuit

Va dire ô mon gazel à ceux du jour futur
Qu’ici le nom d’Elsa seul est ma signature au fond de la nuit !

 

Louis Aragon (in Le Fou d’Elsa, 1963)

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à voir aussi : une précédente note comprenant la vidéo du film d’Agnès Varda sur Aragon et Triolet

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Jacques Lacarrière, (vrai) marcheur

J’ai le souvenir d’un grand soleil, d’une grande lumière, le jour où je l’ai rencontré pour la première fois. J’ai bondi de joie, je suis allée à lui sans lui cacher mon enthousiasme. J’avais lu son Été grec à vingt ans, entre deux voyages en Grèce, puis plusieurs autres de ses livres. Cela n’apparaît pas d’emblée, mais lui aussi, cet inclassable, a été compagnon des surréalistes. À la montagne, j’ai reçu de lui une lettre confectionnée avec un soin touchant, belle enveloppe, beau grand timbre joyeux, couleurs, et texte écrit sur des feuilles de papier portant au verso des calligraphies d’Hassan Massoudy. Ce n’est pas la première fois que je l’évoque ici (voir mot-clé à son nom), mais il fait partie de ceux à qui il est bon de revenir quand les ombres menacent. Voici une belle émission rassemblant plusieurs extraits d’interviews de lui. Pour l’entendre plus longuement, on peut aller sur le site de Fabrice Pascaud, Arcane 17, qui a mis sur sa page quelque 200 minutes d’entretien extrêmement intéressant, et raconte lui aussi la façon dont il l’a approché – car l’approcher était une grâce.

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Sarane Alexandrian, « Le surréalisme et le rêve ». Le poète à venir

Le premier passage est extrait de l’ « Argument » du tout début de ce livre, à la fois vision, réflexion et mémoire du surréalisme. Sarane Alexandrian le raconte de l’intérieur et par le biais de la place du rêve, un élément essentiel du mouvement jusque là délaissé par la critique. Les autres passages cités sont de la fin du dernier chapitre en forme de conclusion ouvrante, intitulé « Le poète à venir ». Un livre de vrai surréaliste, un livre qui, comme les manifestes de ses débuts, occupe une place essentielle dans l’histoire du mouvement, en le resituant, le restituant, le pensant avec l’autorité d’un compagnon de Breton jamais inféodé, jamais nostalgique, attentif à déceler finement les origines, les caractéristiques et les développements du surréalisme à travers ses différents acteurs. Son message me paraît plus que jamais urgent.

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deux fenêtres-mincet après-midi à Paris 5e, photo Alina Reyes

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« Le surréalisme est donc avant tout un « certain automatisme psychique », qu’il s’agit de dégager, de stimuler, de mettre en action dans la parole et dans le comportement, de favoriser, de faire prévaloir sur les autres modes de conduite. Cet automatisme psychique a pour référence essentielle l’ « état de rêve », mais ne se confond pas avec lui ; le rêve est un produit parmi d’autres d’une telle activité, et son intérêt fondamental vient principalement de ce qu’il en propose un exemple permanent et qu’il lui sert de modèle universel. Enfin, Breton reconnaît à bon escient qu’à l’époque où commence l’aventure collective dont il sera le meneur, l’état de rêve est encore mal délimité. Il apparaît dès lors clairement que le surréalisme, depuis son origine jusqu’à son ultime aboutissement, a été une prospection continue de l’état de rêve, afin d’en découvrir les véritables limites, beaucoup trop floues à travers la littérature, et trop restreintes à travers la psychologie. Partant de considérations sur « le peu de réalité », il a prouvé éloquemment que la seule manière de libérer l’homme des contraintes idéologiques, d’assurer à l’esprit des conquêtes inépuisables, était d’agrandir l’état de rêve, d’en préciser les prérogatives, et de donner un plein effet réel à tout ce qui émanerait de cette source imaginaire. »

« Le rêve est la grande force anti-œdipienne qui permettra à l’humanité de transgresser ses limites. L’écriture n’a de valeur absolue qu’en tant qu’elle laisse cette source s’épancher librement. (…) Le poète est un homme qui fait de ses désirs des réalités, et de ses rêves un moyen d’alimenter sans fin ses désirs.

(…) Le surréalisme a posé en principe que les investigations du poète devaient rivaliser en objectivité avec celles du savant. Mais il n’a pas accepté de faire du premier l’exploitant ou le vulgarisateur d’une découverte du second, estimant à la suite de Rimbaud, dans sa lettre dite du Voyant, que le poète, en surexcitant ses facultés, « devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit et le suprême Savant ! – car il arrive à l’inconnu ! »  »

Sarane Alexandrian, Le surréalisme et le rêve, Gallimard NRF 1974

J’ai eu la chance de connaître Sarane Alexandrian, qui m’avait appelée à collaborer à sa revue Supérieur Inconnu après avoir lu mon roman Derrière la porte, et qui me comptait parmi les surréalistes. C’était un poète humble et bon, plein de noblesse, d’érudition discrète, d’enthousiasme, d’amitié, de joie, de sourire.

Son site

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Madame Terre reprend du service avec les taxis russes de Sainte-Geneviève-des-Bois

Telle l’hirondelle, le retour de Madame Terre sur les routes annonce le printemps. Le temps redevenant assez doux, O a repris son vélo pour aller cette fois visiter les taxis du cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois, à une trentaine de kilomètres au sud de Paris. Pas mal de célébrités y reposent mais c’est aux taxis, qui furent si nombreux et appréciés à Paris dans les années trente, qu’il a eu envie de rendre hommage, en songeant aussi à tous les immigrés d’aujourd’hui.

mme terre et l'avion-min

en chemin vers les taxis russes-minen chemin, une halte à Orly puis dans un joli paysage, avant l’arrivée au cimetière orthodoxe, et le rite de la prise de terre et de la mise de terre dans la bouteille dont j’ai fait Madame Terre (et qui contient aussi un petit bout de manuscrit, protégé), déjà riche de la terre mêlée à quelques feuilles, fleurs, eaux et cailloux des pèlerinages précédents :mme terre au cimetière russe-min

cimetiere russe-min

coucou-min

prise de terre au cimetière russe-min

mise de terre au cimetière russe-min

tombe au cimetière russe-min

tombes au cimetière russe-min

allée au cimetière russe-minà bientôt pour la suite d’une bouteille à la terre !

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autres cimetières

autres Madame Terre

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Sept interprétations des Ménines de Velasquez

sophie_matisse_las_meninas_2001-minpar Sophie Matisse

*cristobal_toral_dapres_las_meninas_1975-minpar Cristobal Toral

*avigdor_arikha_interior_del_taller_amb_mirall_19-min par Avigdor Arhika

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thomas_struth_las_meninas_by_velasquez_prado_2-min-minpar Thomas Struth
(source)

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las-meninas22-after-velasquez-isabella-albonico-nick-and-melvin-harpers-bazaar-1960-photo-melvin-sokolsky-min-minpar Melvin Sokolsky pour le Harper’s Bazaar
(source)

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las-meninas-by-john-p-broderick-min-minpar John P. Broderick

*after-velazquez-minet une interprétation maison vite fait, à l’instant, photo Alina Reyes

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Le texte de Michel Foucault sur ce tableau

Une conférence du professeur Philippe Desan sur « Foucault et « Las Meninas » « 

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enregistré hier à la Sorbonne

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Madame Terre chez Pierre et Marie Curie à Sceaux + une nouvelle inédite

pierre et marie curie à vélo

Pour la vingt-et-unième action poélitique de Madame Terre, O est allé, toujours à vélo mais cette fois avec Syd, l’un de nos fils, à Sceaux voir la maison où Pierre et Marie Curie ont vécu ensemble, puis celle où elle a vécu avec leurs filles après la mort accidentelle de Pierre (« au pied du château », voir ici). J’ai bien sûr une grande admiration pour Marie Curie, mais aussi pour Pierre, un homme droit, juste et bon. Après les photos de l’action, une petite nouvelle sur eux, qui fait partie d’un livre en cours d’écriture et que je vous offre en primeur pour la rentrée littéraire.

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mme terre chez pierre curie

mme terre pierre curie

mme terre jardin pierre curie

prise de terre chez pierre curie

mise de terre chez pierre curie

château de sceaux en allant chez marie curie

chateau sceaux

chateau sceaux syd

eau chateau sceaux

mme terre marie curie

mme terre maison marie curie

mme terre radium

prise de terre chez marie curie

mise de terre chez marie curie

syd et o mme terre marie curie*

Marie Curie se coltine la pechblende. Au mépris du danger, par tonnes elle transporte, trie, épure la « pierre à malheur », jusqu’à lui arracher son cœur, pour l’amour de la science et le bienfait de l’humanité.

« Premier principe, écrit-elle : ne se laisser abattre ni par les êtres, ni par les événements. » Et aussi : « Ma tête flambe, tant elle est embrasée de projets. Je ne sais plus que devenir ! Ta Mania sera, jusqu’à son dernier jour, une allumette au-dessus d’autres allumettes. »

C’est moi, Marya Sklodowska Curie. Mania pour ma famille polonaise, Mé pour mes enfants, Marie pour tout le monde. Corps à corps je me confronte au monde, jour après jour je fais sortir de lui sa lumière cachée.

Et la nuit, Pierre et moi faisons sortir l’un de l’autre la vie, la joie d’amour. « Il faut faire de la vie un rêve et faire du rêve une réalité », dit Pierre.

Le jour baisse. Nous savons, Pierre et moi, sans avoir besoin de nous le dire, que nous allons partir. Quitter cet étrange village de gloires. Nous avons un peu pitié des autres, ceux qui vont rester. Où iraient-ils ? Il paraît qu’il y a un autre couple, mais tous les autres ont été enterrés seuls. Seuls. Et il n’y a presque pas de femmes.

Tous ces grands hommes. Sans doute leur conversation est-elle très intéressante. Échanger avec eux pourrait être passionnant pendant très, très longtemps. Mais de radioactivité, nous ne pourrions parler qu’avec celui qui fut mon amant après la mort de Pierre, et son ancien élève. Paul. Il est là aussi. Sans sa femme ni les autres avec lesquelles il s’échappait d’elle. Mais il ne me dit plus rien, depuis longtemps. Je désire Pierre, mon amour, mon amour. Lui seul, Pierre.

D’histoire, nous pourrions parler avec tous les autres. Toutes ces gloires de l’histoire de France. C’est ce que nous avons pensé, Pierre et moi, en nous retrouvant là. Du moins c’est une pensée qui nous est venue. Ou qui nous a traversés. Quelques instants. Ici dans la tombe, dans l’enceinte du Panthéon, nous sommes un peu comme dans un atome, dans l’infiniment petit. Les lois sont autres que dehors, où règne la physique classique. Sommes-nous toujours morts, ou encore vivants ? Pierre et moi, nous allons sortir de l’indétermination, je le sais.

Un petit temps donc, nous avons envisagé la possibilité de rester là avec eux à parler d’histoire. Et en même temps nous avons compris qu’ils n’étaient que de pauvres ombres, errant, une fois les portes fermées, le silence installé, la nuit tombée, dans le labyrinthe voûté du cénotaphe. De pauvres ombres grises. Seuls Pierre et moi émettons un doux rayonnement. Le radium accumulé dans nos corps au cours de notre vie de travail, sans doute. Mais nous les scientifiques, nous les rationalistes, nous les positivistes, je sais que nous partageons une autre impression : si nous rayonnons, c’est d’amour.

Pierre et moi marchons main dans la main entre les épais murs de pierre, saluant courtoisement nos illustres colocataires, sortis comme nous de leurs tombeaux pour la promenade du soir. Les lueurs vertes des petits panneaux fléchant la sortie à intervalles plus ou moins réguliers permettent de discerner un peu les autres, mais rarement de les reconnaître – à supposer que nous les connaissions, car la gloire des hommes n’est pas si universelle ni immortelle que ça. Personne ne se dirige vers la sortie, ils ont certainement compris depuis longtemps que c’était inutile. Ou bien, ils n’en ont même pas envie. Peut-être ne savent-ils plus ce que désirer veut dire. Nous, l’amour nous fait brûler de désir.

Tous ces hommes qui, pour beaucoup, ont connu les honneurs de leur vivant et se retrouvent à errer dans l’éternité sans amour, sans femme, sans enfants, sans peuple, sans vie. Tous se retournent sur nous. Sur nos corps qui contrairement aux leurs, rayonnent. Leur corps à eux semble être un amoncellement de poussière que le moindre souffle disperserait. Nous ralentissons un peu chaque fois que nous croisons l’un d’eux, de peur que cela ne se produise. Que le déplacement d’air occasionné par notre passage ne les fasse disparaître. Peut-être à jamais ? Ou bien se reconstitueraient-ils, leurs poussières retrouveraient-elles la mémoire des formes de leurs corps, et s’assembleraient-elles à nouveau pour leur faire reprendre leur morne et terrible errance ? L’irréversibilité règne-t-elle ici, ou la réversibilité y a-t-elle ses droits ? La question éveille notre curiosité scientifique, mais pas suffisamment pour nous détourner de notre ardent désir de partir.

Pierre et moi continuons à arpenter les corridors voûtés, en suivant les flèches luisantes qui indiquent la sortie. Nous gravissons maintenant un large escalier, nous quittons le sous-sol. Rien d’autre que nous ne bouge. Nous traversons une vaste salle. Nos pas ne produisent aucun son sur les dalles qui composent des motifs circulaires et rayonnants, comme si nous étions en train de nous déplacer dans l’espace interstellaire. Nous distinguons la porte mais avant même de l’atteindre nous passons à travers le mur, propulsés par un immensément jouissif effet de tunnel. Nous voici maintenant dans l’air frais d’une délicieuse nuit de printemps.

Toujours nous tenant par la main, nous nous sommes mis à courir, presque. La surprenante facilité avec laquelle tout s’était passé n’était-elle pas suspecte ? Ne risquait-on pas de nous saisir par l’épaule et de nous ramener manu militari dans notre illustre prison ? Tant que nous étions enterrés au cimetière de Sceaux, nous nous étions contentés du bonheur de reposer paisiblement l’un près de l’autre, enfin réunis. Mais ce transfert au Panthéon avait changé la donne, à la façon d’une opération en laboratoire. Une énergie nouvelle nous tenait debout et exigeait que nous suivions le chemin qu’elle nous indiquait, et qui nous était encore inconnu.

Ils continuent à marcher dans les rues de leur ancien quartier. Le vent se lève, des pétales de cerisier se mettent à voleter dans l’ombre. Elle revoit la neige de son pays, celle des jours de folle joie, des courses à traîneaux en bande de jeunes filles et jeunes hommes allant danser – et elle dansait jusqu’au matin – et celle des jours de folle tristesse où elle devait gagner sa vie, institutrice privée dans une lointaine campagne, séparée de ses proches pendant d’interminables mois. Ce premier garçon qu’elle aima et qui l’aima, le fils aîné de la famille où elle était placée, il lui fallut des années pour admettre qu’il n’irait pas contre la volonté de ses parents, qu’il n’épouserait pas une jeune femme qui, toute savante qu’elle soit, n’était quand même qu’une domestique. Séparation sur séparation. Marie enfant séparée de sa mère morte trop tôt, Marie jeune fille séparée de sa famille, Marie jeune femme séparée de son premier amour, et pour finir Marie jusqu’à la fin de ses jours séparée de son grand amour, Pierre, mort trop tôt. Elle a tant souffert, Marie.

Tout en marchant, Marie fait un geste de la main, comme pour refermer une porte sur le mauvais du passé. Définitivement. Marie trie sa vie comme elle a trié la pechblende, afin de n’en garder que le cœur vivant. Que tombent dans le néant les peines et les humiliations endurées en France comme en Pologne ! La voici réunie à Pierre, son bien-aimé, son très-aimé – rien d’autre que cela ne doit survivre. Rien d’autre que son amour pour Pierre et leurs enfants, et pour leurs rares proches qui ne trahirent jamais.

Leurs pas les mènent aux lieux où ils vécurent et travaillèrent, toujours passant à travers les murs, qui ne sont plus des murs pour eux. Au lieu où fut leur premier laboratoire, le hangar de l’École de Physique et de Chimie où ils revenaient parfois le soir, après la journée de travail, pour contempler, ensemble dans l’ombre, la lueur féerique des extraits radioactifs qu’ils avaient arrachés à la pierre de malheur. Alors, se souvenant de l’amour physique, ils se retournent, se font face, se cherchent maintenant dans les yeux l’un de l’autre.

Pierre est toujours ce beau jeune homme mince, fort, doux, dont les traits reflètent la pureté d’âme. La mort l’a cueilli dans la fleur de l’âge, mais elle, Marie, comment lui apparaît-elle ? Jeune, comme il l’a connue ? ou comme elle était au moment de sa mort, avec son corps de sportive toujours, mais le visage vieilli par les années et l’anémie causée par le radium, la chevelure blanchie ? Qu’importe, car il la regarde avec le même amour et elle sent ce qu’elle n’avait pas senti depuis une éternité : son sexe dressé contre son ventre, contre sa chair qui brûle de désir pour lui. Les cris de bête sauvage qu’elle s’est retenue de pousser pour expulser sa douleur après la mort de Pierre, c’est maintenant, pendant l’amour, qu’elle les laisse jaillir de son corps.

© Alina Reyes

Madame Terre chez Maurice Ravel au Belvédère, à Montfort-l’Amaury

- « Écoute ! Écoute ! – C’est moi, Ondine qui frôle de ces gouttes d’eau les lozanges sonores de ta fenêtre illuminée par les mornes rayons de la lune ; et voici, en robe de moire, la dame chatelaine qui contemple à son balcon la belle nuit étoilée et le beau lac endormi.
« Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bati fluide, au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l’air.
Aloysius Bertrand, Ondine (extrait, dans l’orthographe du poète) in Gaspard de la nuit
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en allant chez Ravel

mme terre allant chez ravel

mme terre au portail de ravel

mme terre au belvedere ravel

mme terre ravel

mme terre fenetre ravel

mme terre maison ravel

mme terre montfort l'amaury ravel

chez ravel

prise de terre chez ravel

mise de terre chez ravel

belvedere maison ravel

en revenant de chez ravel

de retour de chez ravel

champs en revenant de chez ravel

O a fait cette fois 110 kilomètres à vélo pour aller accomplir la vingtième action poélitique de Madame Terre chez Ravel, à sa maison Le Belvédère à Montfort-l’Amaury. Sur le chemin du retour il a photographié une inscription qu’il trouvait belle dans un square proche, à l’emplacement d’un ancien cimetière déplacé où cette tombe a été gardée ; et les champs paisibles.

Je me rappelle être allée écouter un jeune pianiste, Jean-Paul Gasparian, interpréter à merveille le Gaspard de la Nuit d’Aloysius Bertrand. En voici l’interprétation de Pogoleritch. Enchantement et paradis !

 

 

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Madame Terre chez Patrick Modiano et le Pr Labrousse à Jouy-en-Josas et rue de Vaugirard à Paris

 Bauen, wohnen, denken (bâtir, habiter, penser) ont des racines communes
Habiter poétiquement le monde, éd LAM, 2010
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D’habitude j’écris les petits textes de présentation pour accompagner les photos prises par O lors de ses périples et actions poélitiques avec Madame Terre. Pour cette dix-neuvième de la série, il a écrit aussi quelques lignes – à lire après les images.

mme terre chez modiano et pr labrousse à jouy

mme terre modiano jouy

mme terre plaque modiano

mme terre modiano jacobs

mme terre modiano jacobs jouy

jacobs jouy

prise de glycine modiano jacobs

mise de glycine modiano jacobs

mme terre jacobs vaugirardet rue de Vaugirard à Parisjacobs vaugirard

Fiction ou Réalité ?

Il y a une maison à Jouy-en-Josas ; une maison construite sur le versant sud de la vallée de la Bièvre, légèrement en hauteur, dans une rue tranquille, presque provinciale. Rien ne la distingue des autres maisons, si ce n’est l’énorme massif de glycine qui déborde de la grille.

Mais en s’approchant, et en soulevant les longues lianes de glycines, on découvre une plaque sur laquelle on peut lire que le 38 rue du docteur Kurzenne fut la maison d’enfance de l’écrivain Patrick Modiano [ici présent] en 1952 et la résidence du professeur Labrousse, personnage de la BD SOS Météores d’Edgar P. Jacobs paru en 1958.

A priori rien de commun entre l’écrivain de Rue des boutiques obscures et le directeur de la météorologie nationale dans SOS Météores. Modiano est grand, imberbe et balbutiant de timidité ; Labrousse est plutôt petit, porte une barbe digne de la troisième république et ne se départ jamais d’une ferme politesse en toutes circonstances. l’un est un écrivain, l’autre est un scientifique. La seule chose qui les relie semble être la fiction. L’un en fait profession tandis que le second y est né.

La fiction et une autre adresse. En effet l’auteur et le professeur ont partagé la même adresse rue Vaugirard à Paris.

Alors je me demande est-ce l’écrivain qui finit par se confondre avec ses personnages de fiction ou bien est-ce le scientifique qui est plus vrai que nature ?

O

labrousse modiano

À la Sorbonne et à Jouy

alina devant la sorbonnerue de la Sorbonne, en face de la fac :)

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à la bisQuel bonheur de travailler à la BIS, Bibliothèque Interuniversitaire de la Sorbonne, dans la splendide salle Jacqueline de Romilly.

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mme terre au robin des boisAu cours de ses pérégrinations à vélo avec Madame Terre, O s’est arrêté à Jouy en Josas devant le Robin des Bois où paraît-il Christophe a écrit sa chanson Aline.

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Madame Terre chez Érik Satie à Arcueil

La mélodie enfante, et à vrai dire ne cesse d’enfanter la poésie.
Nietzsche, La Naissance de la tragédie

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arrivant chez satie

maison de satie au bout de la rue

jardin avant chez satie

façade avant chez satie

mme terre devant chez satie

mme terre immeuble satie

mme terre satie est un ange

prise de terre chez satie

mise de terre chez satie

maison satie

plaque mur satie

aqueduc au bout de la rue satie

aqueduc arcueil satie

Comment admettre que, comme tant d’autres artistes mondialement aimés et célébrés, Érik Satie ait vécu et soit mort dans la misère ? Qu’est-ce qu’une société qui piétine tant de ses membres les plus doux, les plus inventifs, les plus généreux de leur personne et de leur art ? Après avoir habité un réduit encore trop cher pour lui à Montmartre, rue Cortot, c’est là, à Arcueil, qu’il passa les dernières années de sa vie, en compagnie de cette misère qu’il nommait « la petite fille aux grands yeux verts ». O a photographié l’arrivée chez lui, la maison avec la plaque « Satie est un ange (bien déguisé), un ange à Arcueil se cachant » – Jean Cocteau, l’action poélitique de Madame Terre, et l’aqueduc (qui, dit-il, rappelle les notes de musique) transportant l’eau pour Paris, au bout de la rue du musicien.

erik satie lettre à cocteau 1917dessin d’Érik Satie dans une lettre à Cocteau

premiere gymnopedie

« Je suis triste », comme dit Cendrars à la fin de La Prose du Transsibérien. La musique d’Érik Satie fait du bien, même quand elle est « lente et douloureuse » comme la première Gymnopédie. Celle-ci a été enregistrée par J., étudiant comme Satie à la Schola Cantorum, à la maison, rapidement apprise pour l’occasion, après l’attentat de novembre. Nous venons de subir un nouvel attentat, et malheureusement ce qui se passe dans le monde et dans notre pays, les violences de toutes sortes, le mépris des innocents ou des pauvres, peine aussi. Merci à tous ceux qui malgré tout continuent à faire quelque chose de positif, de vivant, que cela soit directement utile ou « gratuit » – car perdre le gratuit dans ce monde intéressé serait perdre notre humanité.

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4 juin 2020 : O est retourné à Arcueil avec Madame Terre, cette fois sur la tombe de Satie où il a trouvé de jolies surprises : à voir ici