Au début de cette semaine, la ministre des armées a déclaré vouloir rendre à Alfred Dreyfus « tout l’honneur et toutes les années qu’on lui a ôtés ». Il serait question de l’élever, du grade de capitaine, à celui de général. Voilà qui résonne avec le formidable Cyrano de Bergerac que je viens de voir à Avignon mis en scène et interprété par le Collectif Chapitre Treize (cf note précédente).

Cyrano y est interprété par un comédien et rappeur du nom de Younès Boucif. Il est aussi beau que le beau Christian, il n’a pas été enlaidi pour le rôle, qu’a-t-il donc d’un Cyrano ? Son nez est un élégant nez de sémite, son visage et son nom sont ceux d’un sémite, arabe en l’occurrence. J’ignore si de la part du metteur en scène, Gaspard Baumhauer, la référence à la figure d’ostracisé qu’est l’Arabe sous nos cieux est volontaire ou non ; de même que j’ignore si Edmond Rostand, dreyfusard, a songé que le nez de son personnage pouvait renvoyer à celui du juif Dreyfus, dont l’affaire avait éclaté trois ans plus tôt, nez juif tel que le fantasment les antisémites. D’un mal-né d’hier à un mal-né d’aujourd’hui, les phénomènes d’ostracisme et d’exclusion ont beau souvent se voir comme le nez au milieu de la figure, on s’obstine à ne pas vouloir les voir. La société qui réhabilite Dreyfus aujourd’hui ostracise et rejette « en même temps » bien d’autres mal-nés, sémites arabes, Noirs et autres racisés, dont les femmes, traitées comme une race à part, surtout si elles sont libres.
Car en vérité c’est la liberté de celui ou celle qui ne fait pas partie du clan, qui ne s’y soumet pas, c’est la singularité qui est harcelée comme l’est Cyrano à cause de son nez. Et j’ai aimé la colère avec laquelle Younès Boucif a dit la tirade des « Non, merci », version énergique du « I would prefer not to » de Bartleby the scrivener, dans la nouvelle éponyme de Melville, antérieure de quelques décennies à la pièce de Rostand. Face à son Cyrano, Gaspard Baumhauer a choisi de faire incarner le puissant comte de Guiche par un comédien tout aussi charismatique, Sydney Gybely, lui aussi marqué d’une singularité, sa taille modeste et sa beauté. Au fond les deux personnages ne sont-ils pas deux faces d’un même être, d’une puissance différemment exprimée, d’une lutte intérieure entre la possibilité de « la fortune et la gloire » et celle de « Rêver, rire, passer, être seul, être libre » ?
Roxane (Marie Benati), éternelle mineure aux yeux de la société, a vécu dans l’illusion, et Christian (Pierre Szczurowski) s’est un temps laissé entraîner dans l’illusion (mais le comte de Guiche aussi a eu ses illusions, si puissant fût-il) qu’elle préférait à l’amour réalisé, sans doute craint, avant de sauver son honneur en allant mourir au combat. Les quatre personnages peuvent n’en faire qu’un, dans la vie réelle. Le tout est de savoir non pas qui l’emporte, mais ce qui l’emporte, à la fin. Pour ma part, je dirai : la langue (et l’alexandrin retrouve sa vigueur dans la scansion rap fréquemment mise en œuvre dans cette mise en scène) et la tirade des « Non, merci », acte II, scène 8.
Le Bret.
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire
La fortune et la gloire…
Cyrano.
Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…
Non, merci. D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : « Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François ? »…
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
*
Panache !

Nous sommes allés voir l’une des dernières représentations d’un Cyrano de Bergerac par le Collectif Chapitre Treize, qui a obtenu un beau succès à l’Espace Roseau Teinturiers. L’affiche de la jeune compagnie nous attend dès la sortie de la gare.
Je reparlerai dans une prochaine note de cette pièce et de cette interprétation. Pour le moment, visitons un peu Avignon en cette fin de festival. Ma première fois au festival date d’il y a très longtemps, c’est un bonheur de retrouver la ville et ses remparts que nous longeons pour rejoindre notre logement, près de l’université.
La ville est couverte des affichages des près de 1600 pièces qui s’y jouent. Notre comédien préféré, Sydney, qui joue à Avignon pour la deuxième année consécutive, déplore le caractère non écolo de cette pratique, et d’une manière générale le manque de renouvellement du festival. Eux ont choisi pour leur Cyrano une affiche plus grande mais moins multipliée que les autres. Le Off d’Avignon est une occasion pour les compagnies théâtrales de vivre une aventure artistique exceptionnelle (le Collectif Chapitre 13 joue Cyrano tous les soirs sauf le mercredi du début jusqu’à la fin de juillet), une aventure humaine aussi (un mois de vie en collectivité dans une maison louée, pour eux à une demi-heure à vélo du centre-ville – il a fallu louer des vieux vélos et apprendre à les réparer), un mois de travail intense où il faut tout faire, affichage, montage et démontage des décors tous les soirs (plusieurs pièces se succèdent dans la journée et la soirée dans le même théâtre), chaque jour tractage, parades et happenings, accueil du public et des professionnels, journalistes et producteurs, et bien sûr jouer, 2h10 d’un spectacle débordant d’énergie tous les soirs, jusqu’à plus de minuit. Et c’est une occasion de montrer la pièce à des producteurs susceptibles de la programmer ailleurs dans l’année.
Vers 19 heures, après la parade, la compagnie présente un happening à partir de la tirade du nez scandée en rap, dans ce beau restaurant en plein air et plein d’œuvres d’art, puis sur des places. 










Hier et avant-hier à Avignon, photos Alina Reyes
Hier soir au théâtre La Jonquière à Paris, sur le plateau avant la représentation de Love & Money de l’anglais Dennis Kelly 


Il y eut même de la danse
Enfin, beaucoup de vie, y compris devant La Vallée des larmes de Gustave Doré
L’ai-je bien descendu ?
Les grisettes sont fort vivantes et joyeuses aussi, sous le regard de Sarah Bernhardt peinte par Georges Clairin 



Un coup d’œil sur le Grand Palais par la baie vitrée, et le spectacle continue, jusqu’à la fin de la belle soirée
Hier soir au Petit Palais, photos Alina Reyes




ouverture…
et fin de la représentation






l’atelier de réparation de vélos
sur place, on échange fringues, livres et autres objets, plutôt que d’acheter
une ferme en chemin

un vestige du chemin de Compostelle
le chemin se poursuit par les sentiers en forêt du noble chevalier errant
puis c’est l’arrivée à destination










cet après-midi à Paris 5e, photo Alina Reyes








