Les légumes du jardin partagé, et les fleurs de la Pitié

tout à l'heure dans un jardin partagé du 13e arrondissement, puis dans les jardins de la Pitié-Salpêtrière, photos Alina Reyes

 

J’ai rêvé cette nuit que j’étais debout sur le rebord de la fenêtre de ma chambre, à la montagne. Une biche et son faon, juste au-dessus, étaient là, paisibles. Nous nous regardions, comme chaque fois je le fais avec les animaux sauvages. Le faon est venu à ma fenêtre, il a commencé à essayer d’y monter. Alors, d’où ils étaient, est apparu une très nombreuse troupe, multicolore et joyeuse, de pèlerins, de moines et moniales, de soldats. Ils sont descendus chez moi, se sont installés dans la maison autour de la table. Je leur ai proposé de l’eau, ils ont mangé. Je suis retournée voir le faon, je me suis réveillée.

*

 

Les puissances du mal et la puissance de la vie

au jardin alpin du Jardin des Plantes, ces jours-ci, photo Alina Reyes

 

À force de lutter, privée de moyens, parfois je suis fatiguée. Ce matin je me suis recouchée, je me suis rendormie, j’ai fait un rêve où j’étais un homme que d’autres hommes coinçaient dans une cage d’escalier sombre, frappaient contre les murs, frappaient. Rien à faire, je ne travaillerai pas avec l’inversion des valeurs que je porte. Ce que les puissances du mal font dans le monde en ce moment, je le vois bien, car c’est de la même façon qu’elles agissent avec moi, depuis des années.

Les puissances du mal sont malines, comme leur nom le dit. Au nom du féminisme, on instrumentalise des femmes pour semer le trouble dans les peuples qu’on veut dominer, Russes, Européens, Maghrébins… Au nom de l’humanisme, on instrumentalise des associations pour s’insérer parmi les peuples sur le terrain, des trolls pour s’insérer parmi les voix des peuples sur internet, des pétitions en ligne pour s’insérer dans la politique des peuples et réaliser en même temps une intense propagande, qui arrive directement dans des millions de boîtes mail, qui s’étale dans la presse, qui sème la confusion entre le bon et le mauvais tandis qu’à l’arrière-plan on s’emploie à attaquer des monnaies, trafiquer des marchés. La corruption progresse dans les esprits, et notamment les esprits des élites. Le mensonge et la manipulation dans ces milieux règnent au point de paraître ordinaires, même à des représentants des plus hautes autorités morales, qui ne savent plus distinguer entre le vrai et le faux.

Pourtant chez moi, dans notre humble foyer, l’amour, la beauté, l’harmonie règnent. Qu’il en soit ainsi pour chacun de nous, et la vérité vaincra, la vérité a déjà vaincu.

*

 

Jumua. Mon journal du jour

"Kavka" au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

 

Je suis très affectée d’apprendre que le Grand rabbin de France, Gilles Bernheim, est un plagiaire récidiviste, qu’il emploie des nègres, qu’il a menti pendant des décennies en se prétendant agrégé de philosophie (et major de sa promotion, entre autres détails inventés pour lui donner un brillant éblouissant) – ce qui lui valut une grande partie de son prestige. Parmi les auteurs qu’il aurait plagiés figure Élie Wiesel, qui fut lui-même accusé d’imposture, sans que l’affaire soit bien éclaircie. De même j’ai été triste d’entendre à la télévision un prêtre, Jean-Robert Armogathe, qualifier d’anecdotique l’affaire Cahuzac. Tous ces hommes qui passent pour des références morales, n’ont-ils en vérité aucun sens, ou qu’un sens complètement faussé, du bien et du mal ?

Ailleurs, toujours, sur toutes sortes de sujets, multiples manipulations de l’information, soit par ceux qui la donnent (sur les sites que je lis, qu’ils soient généralistes, musulmans ou chrétiens), et la donnent partielle ou déformée, soit par ceux qui la commentent sous couvert d’identités faussées. Et la bêtise, et la méchanceté. De cette mare pourtant, s’élèvent de temps en temps quelques voix fraîches, surgissent comme des épiphanies des témoignages de vie, si minces souvent, si petits, et justement pour cela porteurs de la plus haute espérance. Le cœur bondit, le ciel est là, tout proche.

Aujourd’hui, vendredi, jour de prière commune à la mosquée. Jumua, bonheur et joie. À la Grande Mosquée, à cause de la multitude de ce jour, ou grâce à elle, nous prions dehors, dans les jardins. De grands tapis de corde sont disposés pour les fidèles. Vers le fond, quand il n’y en a plus, on se partage le tapis ou le tissu apporté par l’une ou l’autre. On prie côte à côte, coude à coude, inconnue à inconnue. C’est très beau. L’imam récite des passages du Coran et prêche, il y a des invocations en commun, comme c’est en arabe je ne comprends pas mais peu m’importe de comprendre à la lettre, je comprends à l’oreille, je suis dans la prière, nous y sommes toutes et tous ensemble, et la mosquée a les dimensions du monde. Quand c’est fini, celles qui ont apporté des dattes, des gâteaux, du café, les distribuent. Générosité vivante et raffinée. Les jardins du paradis.

À la sortie un jeune homme distribuait des prospectus. Il m’en tend un : « Bonjour madame, c’est pour maigrir ». « Ah, vous me trouvez trop grosse ! », je lui dis. Il éclate de rire. « Non, absolument pas ! » Comme j’aime entendre les hommes rire ! et rire de bon cœur.

*

Allons de l’autre côté

 

Je me suis levée tôt pour prier, puis comme j’étais très fatiguée je me suis rendormie. J’ai bien fait, car m’est venu un rêve somptueux. J’étais en voyage, de passage dans un pays semblable à la Mongolie. Pour entrer à la mosquée, qui était aussi la Grande Mosquée de Paris, je faisais mes ablutions avec d’autres dans un espace labyrinthique profondément paisible, puis je me voilais d’un voile blanc transparent tendu sur mon front et surmonté d’un tissu, ou d’une capuche, rouge à pourpre, montant librement élaboré. Je gardais cette coiffure à la sortie de la mosquée, qui se trouvait à la fois dans les vastes espaces où l’on monte à cheval et dans la blancheur lumineuse du Jardin des Plantes légèrement enneigé. Je traversais un palais, accompagnant un moment en chemin son propriétaire terrestre désemparé, tandis que tout devenait céleste, que le palais de la mort se changeait en palais de la lumière, que se formait dans l’invisible l’union des bienheureux, en marche et en repos vers un nouvel espace, un nouveau jardin, un pays encore jamais vu, où, à la sortie du palais, se poursuivait le voyage.

 

 

Le canard qui marchait avec moi

Bon ben salut, à + ! (cet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes)

 

D’abord j’ai arpenté et re-arpenté les toutes petites allées du jardin alpin, dans l’odeur des fleurs à miel, les chants délicats des oiseaux, la belle franche lumière de printemps. Je mettrai peut-être des photos demain, avec quelque réflexion qui m’est venue ce matin sur le Christ au jardin – à moins que je ne les garde pour mon livre sur le Messie, nous verrons. J’ai parlé avec un jardinier, c’est lui qui m’a adressé la parole, nous avons parlé en marchant. Ces gars et ces filles font un travail remarquable tout au long de l’année au Jardin des Plantes, qui sans cesse change, comme la nature. Je le lui ai dit, puis j’ai poursuivi mon chemin en songeant qu’ils étaient presque des saints. J’ai rencontré un canard, qui pour une fois n’était pas dans l’eau. Il est venu vers moi, je l’ai salué, il m’a accompagnée un bout de chemin. La vie est fantastique.

*

En voyage il arrive toujours des choses extraordinaires

par cette belle journée, à Paris, photos Alina Reyes

 

En chemin, j’ai échangé quelques mots avec un SDF très abîmé, vacillant sur ses jambes. Nous avons un peu plaisanté, puis au moment où je suis partie, il m’a dit : « Salut à toi ! ». J’ai su que c’était le Christ qui le lui avait fait dire, et je vous le transmets : Salut à vous. J’ai voulu aller remercier à Saint Julien le Pauvre, mais l’église était fermée. Quant à Notre Dame, la file d’attente des touristes était si longue que je suis plutôt descendue au bord de la Seine, puis j’ai poursuivi mon chemin. Finalement je suis entrée à Saint Séverin. Je suis allée m’asseoir dans la chapelle du Saint Sacrement, il n’était pas exposé mais la bougie brûlait devant le tabernacle, en bois taillé comme dans l’art africain, ainsi que l’autel et le pupitre. Rapidement, le Christ m’est apparu à travers la pierre. J’ai l’habitude de cela, et de l’immense paix dans laquelle cela transporte. Comme à la mosquée, qui contient l’église, qui contient la synagogue. Mais soudain je me suis tournée et j’ai vu, assis un peu plus loin sur ma gauche, l’exact sosie de mon fils Joachim. J’ai été saisie comme lorsque, le mois dernier, j’ai vu un tigre dans la Seine. Et plus encore. Même cheveux, même coupe, même profil, même allure, même vêtements. Et cependant c’était un autre, même s’il était difficile d’en croire ses yeux. Il est reparti, j’ai regardé en face de moi la peinture du repas d’Emmaüs, puis de nouveau, au-dessus du tabernacle, le Christ à travers la pierre, serein.

Une fois sortie, en consultant mon portable, éteint dans l’église, j’ai vu que pendant que ceci était arrivé, Joachim m’avait laissé ce message : « Je mange dehors ». J’ai continué à marcher, je suis passée devant Saint Éphrem, l’église syriaque où j’allai un jour à une messe de soutien aux chrétiens d’Irak. Je suis passée devant une boutique russe en chantier, où étaient en vitrine des œufs de Pâques et des poupées russes. Plus loin, place Monge, une tente était plantée pour les enfants, à côté de la camionnette du baladin. Bientôt je voyagerai, ailleurs, comme on peut aussi voyager chez soi, où qu’on soit.

*

C’est à lui que vous l’avez fait

 

La terre tremble, les tombeaux s’ouvrent.

Du cœur de l’homme sortent les morts.

L’eau et le sang ont coulé du corps

D’amour. Les ténèbres tombent, couvrent

 

Les heures du jour très long, blessées.

Tonnerre sans pluie, ébranlement

De l’univers, horrible moment

De la mort dans l’âme rabaissée.

 

Froid. Les pierres, muettes, se fendent.

Au pied de la croix de vérité,

Témoins et proches tétanisés.

Que du ciel le jugement descende !

 

Le ciel se tait, leur reste invisible.

Parmi les hommes, combien ont ri

Devant la douleur de l’homme pris

Au piège des hommes ! Indicible.

 

Ils jaillissent de la mort du monde,

Les morts, ceux qui sont saints, seuls vivants

Dans la ville suicidée, errant.

Parlent-ils ? Personne qui réponde.

 

Personne, sinon, au sanctuaire,

Cela qui vient au jour, déchirer

Le voile et exposer, nu, le vrai.

Commencement de la nouvelle ère.

 

*

(Voyage)

 

 

Oiseau

photo Alina Reyes

 

C’est le printemps. Le merle chante dans la cour de l’immeuble à l’aube du matin et à l’aube du soir. Je sais prier avec les oiseaux ! Je sais vivre en ermite, je sais vivre en compagnie, je sais vivre en communauté. Mon sang danse ! Je sais marcher longtemps, je sais chevaucher, je sais conduire et même dans la neige, dans la forêt, sur le sable. Un petit peu je sais chanter, peindre, danser, jouer de la musique, reconnaître les constellations. J’ai tout fait ! L’amour, oh oui je sais. Je sais m’occuper des bébés, je sais élever les enfants, je sais faire du feu, je sais lire, je sais écrire ! Je sais décider. Je sais attendre. Je sais agir sans hésiter ! Je sais parler avec le ciel, les arbres, les animaux, les herbes, les pierres, tout. Je sais faire la cuisine pour tout le monde. Je sais jeûner. Je sais prier. Je sais les êtres humains. Je sais porter un enfant sur mon dos. Je sais rire ! Je sais aimer. Je sais que je ne sais rien faire, c’est Dieu qui sait à travers je.

*

 

« Voici, je viens, Dieu, faire ta volonté ». Et Romano Guardini, « Le Seigneur »

photo Alina Reyes, 10 juin 2010

 

Je suis une joyeuse et sereine petite mendiante de Dieu, et s’il fait passer des choses qui nous dépassent à travers moi, c’est juste parce que je suis une joyeuse et sereine petite mendiante de Dieu. Enfant, je voulais être écrivain, mais c’était si sacré à mes yeux que je le gardais secret – en fait, le sacré de la chose, c’était l’Écriture qui m’attendait. Et pauvre moi-même, tout en envoyant mon peu d’argent aux pauvres et aux prisonniers, je disais : je veux être cosmonaute et président de la république – expressions enfantines du destin vers lequel je me sentais portée, au service du peuple mais à la façon du ciel plutôt qu’à la façon terrestre.

Que les uns ou les autres aient existé ou non, qu’ils se soient comportés de telle façon ou d’une autre façon, ne change rien au plan de Dieu. Dieu dès avant ma naissance a conçu en même temps que moi ma mission, rien ne pouvait empêcher qu’elle soit accomplie. Il aurait seulement mieux valu, pour les hommes eux-mêmes, qu’ils ne répètent pas encore le mal qu’ils firent déjà il y a longtemps. Romano Guardini, dans Le Seigneur, a écrit : « Nous ne devons pas faire comme si c’était dans l’ordre que le Christ a été rejeté et qu’il a souffert. Ce n’est pas dans l’ordre. La Rédemption ne devait pas se faire ainsi. Qu’il en soit advenu de la sorte, a été de la faute de la présomption humaine et les conséquences en sont entrées dans l’existence chrétienne. Nous n’avons ni l’Église qui aurait pu être jadis, ni celle qui sera un jour. Nous avons l’Église qui porte sur elle les stigmates du second péché originel. »

Les livres des prophètes sont toujours hantés par des violences parce qu’autour d’eux, de leur mission, de la parole qui leur vient, les hommes font violence, essaient de détourner l’œuvre de Dieu en train de s’accomplir, sa parole en train d’advenir.

Tout ce dont les hommes ont besoin pourtant, ce sont de rapports francs, ouverts, simplement compassionnels, purs de tout calcul. Ce dont les hommes ont besoin, c’est de pouvoir échanger un sourire sans craindre que l’autre ne cache une matraque dans son dos.

Voici, façon de faire un point, l’excellent chapitre VI du deuxième tome de Le Seigneur, de Romano Guardini (dont j’ai déjà cité un extrait du tome premier). Plutôt que d’y ajouter des commentaires, j’ai surligné en gras quelques phrases particulièrement importantes à mes yeux.

« Qu’est-ce que Jésus a trouvé dans la ville sainte, quand il y est entré avec la prétention suprême ? Quelles puissances y étaient à l’œuvre ? Quelles étaient les dispositions des hommes à son égard ? Comment est-il entré lui-même dans cette situation tendant à sa fin ? (…)

Il y a d’abord ceux qui s’appellent eux-mêmes « les purs », les Pharisiens. Au point de vue du caractère comme au point de vue politique, c’est le groupe le plus décidé et le plus fort ; ce sont les vrais mainteneurs des traditions (…) Voici le groupe des Sadducéens (…), des cosmopolites, qui ont jeté par-dessus bord les traditions de leur peuple, des hellénistes distingués, cultivés, s’intéressant à tout, soucieux de jouir de la vie. (…) Le peuple lui amène ses malades, lui fait part de ses misères, l’écoute, est charmé par ses paroles, bouleversé par ses miracles, mais n’arrive pas à prendre nettement position. (…) Hérode, souverain de Jésus, est un despote voluptueux, gouvernant, dans le cadre de son impuissance réelle, capricieusement. Il n’est pas entièrement fermé au monde religieux, comme le montrent ses relations avec Jean-Baptiste (…) Au reste, il a dû être un diplomate rusé, puisque Jésus l’appelle « ce renard ». (Luc 13, 32) Pour ce qui est du représentant officiel du pouvoir en Palestine, le procurateur impérial, il ignore Jésus totalement. (…)

Voilà le monde, dans lequel entre Jésus. Il annonce son message. Il fait les miracles, que les besoins des hommes et la nécessité spirituelle du moment lui suggèrent. Il exhorte, appelle, secoue. Il veut faire comprendre que c’est une réalité sainte qui frappe à la porte. Il ne veut pas seulement exposer une doctrine, inculquer une discipline morale, montrer un chemin de Salut, annoncer une nouvelle conception du royaume ; mais faire prendre conscience de ceci : c’est maintenant l’heure. Le royaume de Dieu est maintenant devant les portes de l’histoire. Il est prêt à y pénétrer. Dieu s’est levé. Tout est mûr. Tournez-vous de ce côté ! Faites place à la plénitude des temps ! Entrez dans le monde nouveau ! Marchez avec lui !

Tout cela, on le voit vite. Mais, en regardant de plus près, on trouve autre chose encore dans l’attitude de Jésus. Il met toute son énergie dans l’accomplissement de sa mission. Il va au-devant des hommes, les bras ouverts, et le cœur ouvert. Il ne pense pas à lui-même. Il ne connaît ni jouissance, ni commodité, ni peur, ni compromis. Il est absolument et exclusivement Messager, Prophète et plus que Prophète. Malgré cela, nous n’avons pas l’impression qu’il y a là un homme qui vise un but précis, et qui cherche vaillamment à l’atteindre par son travail… Peut-être, répondra-t-on, que ce dont il s’agit est trop grand, pour qu’on puisse l’enfermer dans de semblables concepts ; qu’on ne peut pas « travailler » pour un but pareil, que celui-ci arrive lui-même, se déploie, tandis que Jésus l’annonce et lui donne de l’espace. (…) Jésus apporte le message des messages, mais en faisant corps avec lui. Il ne pèse pas sur ses épaules, il ne le pousse point ; il est Lui. Il est vrai qu’il lui tarde que tout soit accompli ; mais c’est là la poussée intérieure et personnelle vers la consommation de sa tâche ; ce n’est pas le poids d’un devoir imposé de l’extérieur… Ou bien Jésus serait-il un lutteur ? On a tendance à le représenter sous ce grand et noble aspect. Mais lutte-t-il vraiment ? Je crois que non. Assurément, Jésus a des adversaires, mais il ne les considère et ne les traite jamais comme tels. Ce contre quoi il se dresse réellement, c’est l’état du monde, et Satan, qui l’entretient contre Dieu. Mais Satan lui-même n’est pas pour lui un ennemi, au sens propre du mot. Jésus ne lui reconnaît aucune égalité avec lui. En dernière analyse, il ne lutte pas ; son attitude est pour cela trop sereine.

Nous ne pénétrons plus avant dans l’âme du Seigneur, que si nous observons ses actions et son comportement au point de vue central, situé en dehors du monde. Dès que nous rangeons son être sous une des catégories qui nous sont familières, toute connaissance vraie s’évanouit.

Après un premier temps de plénitude, dans la prédication et l’action apostolique, nous avons vu que la crise se prépare. Puis, à Jérusalem d’abord, en Galilée ensuite, la décision intervient contre lui. Alors, sans être poussé par la nécessité intérieure, le désespoir ou une anticipation quelconque de la catastrophe elle-même, il va, tranquillement et résolument, à Jérusalem, ce qui, d’après ses propres paroles était aller à une mort certaine. (Luc 9, 51)

Son entrée dans la ville, nous l’avons dit, a la valeur d’une Révélation. (…)

L’image que nous nous faisons du Christ et de sa vie de Rédempteur, s’inspire tout entière du terme. Parce que celui-ci a été sanglant et signifie simplement le Salut pour nous, nous avons tendance à le regarder comme nécessaire et à tout apprécier en fonction de lui. Mais, en faisant ainsi, nous détruisons la réalité vivante des événements. Assurément, les choses « ont dû » en arriver là finalement, mais cette nécessité a une source plus profonde que nous ne pouvons soupçonner. En fait, il n’aurait pas fallu que l’issue fût telle. Si elle l’a été, cela est dû à l’action combinée de la culpabilité humaine et de la volonté divine, que nous ne pouvons pas démêler. Pour secouer la routine, posons-nous cette question : Qu’aurait fait, dans une situation pareille, un homme ayant profondément conscience de sa mission ? Il aurait pu emplyer tous les moyens, pour imposer la vérité au dernier moment. Il aurait donc parlé avec les prêtres, les docteurs de la Loi, les hommes influents parmi le peuple ; il aurait utilisé l’Écriture pour leur expliquer la situation ; leur aurait montré la source de leur erreur ; leur aurait dévoilé les aspects plus profonds de la Révélation et lutté avec eux pour trouver le vrai sens des prophéties messianiques. Il aurait cherché à agir sur le peuple, lui montrant sans se lasser, en employant des images saisissantes, adaptées à sa vie et à sa manière de penser et de sentir, la réalité essentielle et l’amenant à changer de point de vue.

Tout cela est-il fait ? Non, Jésus prêche la vérité sans doute, avec force, grandeur, insistance, mais jamais en faisant les efforts que nous attendrions. Par-dessus le marché, il le fait d’une manière qui n’est rien moins que persuasive, ayant plutôt quelque chose d’intransigeant et de provoquant. Quelqu’un qui veut, à la dernière minute, imposer par tous les moyens sa manière de voir, parle autrement que Jésus.

L’homme dont nous parlons aurait pu se dire aussi : le temps des discussions est passé, il faut agir à présent. Les adversaires insensibles à la force des arguments, doivent être affrontés sur leur propre terrain ; la force doit s’opposer à la force. Il aurait donc pris les différents groupes par leur point faible, aurait fait tantôt le jeu des Pharisiens contre les Sadducéens, et tantôt l’inverse. Il se serait adressé au peuple, lui aurait dénoncé les agissements de ses chefs, l’aurait mis en garde, stimulé, poussé à l’action. Trouve-t-on quelque chose de ce genre dans l’attitude de Jésus ? Pas la moindre trace. Et cela, non pas parce qu’il n’aurait pas la force de le faire, mais parce que ce serait opposé au but poursuivi par lui…

Peut-être l’homme en question, reconnaissant l’impossibilité d’aboutir, prendrait-il la fuite. Jésus en aurait la possibilité. Les Pharisiens s’y sont déjà attendus. Quand il dit : « Là où je veux aller, vous ne pouvez me suivre », ils demandent : « Où veut-il aller ? Peut-être dans la dispersion ? » (Joh. 7, 34-35) C’est ce que ferait cet homme. Il irait à Alexandrie, ou à Rome, sûr d’y trouver audience et gardant l’espoir de revenir un jur dans son pays avec des chances de succès. Cette pensée est tout à fait étrangère à Jésus… Il resterait une dernière hypothèse. Cet homme considèrerait la partie comme perdue, et suivant le cas, mourrait en désespéré, en homme lassé ou bien fièrement. Peut-être se jetterait-il de lui-même dans l’abîme, mystérieux antipode du succès, spéculant sur l’alternance logique de la mort et de la vie, de la catastrophe et du renouveau. Rien de tout cela n’arrive dans le cas de Jésus. On a voulu expliquer son attitude dans ce sens, au temps où « l’eschatologisme » était à la mode. Dans cette perspective, Jésus, voyant tout perdu, aurait misé « sur le succès de l’insuccès », sur une intervention mystique de Dieu. Il aurait espéré que sa mort deviendrait la source du renouvellement de toutes choses. On a voulu interpréter dans ce sens des mots tels que celui-ci : « Je vous le dis en vérité, plusieurs de ceux qui sont ici présents, ne goûteront point la mort, qu’ils n’aient vu le Fils de l’homme, venant dans l’éclat de son règne. » (Math. 16, 28) Il n’est pas question de cela. Jésus ne capitule pas ; on chercherait vainement chez lui la trace d’un effondrement, et il est faux de parler seulement d’une « catastrophe ». Quant à la métamorphose mystique de l’insuccès en un anéantissement créateur et fécond, elle n’existe point. Cette explication relève d’une psychologie irréelle, et, étant donné ce dont il s’agit, courte. Il y a ici autre chose.

Mais quoi ? Si nous évoquons l’attitude de Jésus, telle que la décrivent les récits évangéliques sur les fins dernières, nous y trouverons la confirmation décisive de ce que nous avons dit plus haut sur la manière d’être du Seigneur, en général. Il n’y a rien chez lui de la poursuite tendue d’un but ; rien du travail fébrile, rien d’une « lutte » au sens propre du mot. L’attitude de Jésus est infiniment sereine. Il dit ce qu’il doit dire, sans rien mitiger, mais tout à fait objectivement. Il ne cherche pas à produire un effet, mais s’exprime comme la nécessité interne le demande. Il n’attaque pas, mais ne se détourne pas davantage. Il n’espère rien de purement humain, et, en conséquence, n’a rien à craindre. S’il est dit, qu’à cause de ses ennemis, il se rend le soir à Béthanie pour rester auprès de ses amis, il ne s’agit pas là d’une fuite ; il se réserve simplement parce que son heure n’est pas encore venue, d’après son sentiment intérieur. Il n’y a pas de crainte dans l’âme de Jésus. Et cela, non seulement parce qu’il est naturellement courageux, mais parce que le centre de son être est au delà de tout ce qui pourrait être craint. Pour cette raison, on ne peut pas le qualifier non plus d’audacieux au sens humain du mot. Il est seulement libre, entièrement libre, pour ce qui doit être accompli à chaque instant. Et il l’accomplit avec un calme souverain et incompréhensible. Nous pourrions continuer longtemps ces distinctions. Le résultat ne ferait que confirmer ce qui apparaît déjà : c’est que les mesures humaines sont insuffisantes pour apprécier ce qui se passe ici. Tout y est pensé par un esprit humain, il est vrai ; voulu par une volonté humaine, vécu par un cœur ardent, magnanime, tendre, mais surgi d’une origine et accompli avec une force qui sont situées au delà de ce que nous pouvons dire d’humain, et lui donnent un caractère pareillement surhumain.

La volonté de Dieu est accomplie et Jésus veut cette volonté tandis que les actions des hommes s’y opposent. Le second péché de l’humanité se prépare, la seconde chute originelle, commise par les hommes que voici, en cet instant précis, mais solidairement avec tous les êtres humains, et nous accablant tous. La manière dont il est commis, ce péché, impose la forme sous laquelle la volonté salvifique du Père sera réalisée. Or Jésus est d’accord avec cette volonté. Il a l’attitude que l’épître aux Hébreux a essayé d’exprimer dans le texte que nous avons mis en exergue à ce chapitre*. »

*« Voici, je viens, Dieu, faire ta volonté » (He 10, 7)

à suivre

 

Autre chose

photo Alina Reyes

 

Mine de rien, ça prend de l’énergie.

Je pense à Jésus, quand la malade a touché les franges de son manteau. Il a senti un épuisement, mais l’hémorragie s’est arrêtée.

Qui laisse l’invisible se servir de son énergie peut marcher sur l’eau, mais aussi, par moments, s’inflammer de douleurs. Ce n’est rien, il faut attendre que ça passe.

Quand j’ai dit à O « ça y est, la fumée est blanche », il a dit : « déjà ? ce ne sera donc pas le Franciscain, il leur aurait fallu plus de temps ».  J’ai dit « alors il va s’appeler François ».

Ce jour-là le tigre dans la Seine, c’était sûrement la première fois depuis le début du monde que cela se produisait. Cela ressemble à la parole du Coran, qui parle d’autre chose qui se trouve derrière les apparences.

*