ses phonèmes en lettres, en images, et ses phonèmes en sons :
*
une de ses photos : Nu 28, Ile de Sylt (Vera Broïdo), 1931
*
son film L’homme qui a peur des bombes, interprété par lui-même :
*
et enfin, Dada à l’école des Chartes, avec cette excellente conférence d’Annabelle Ténèze sur les traces de Raoul Hausmann, où l’on voit nombre de ses autres oeuvres :
au jardin des Plantes, Museum d’Histoire naturelle, photo Alina Reyes
« Malgré les malheurs de mon ambition, je ne crois pas les hommes méchants, je ne me crois point persécuté par eux, je les regarde comme des machines poussées, en France, par la vanité et ailleurs par toutes les passions, la vanité y comprise. » Stendhal, Souvenirs d’égotisme, chapitre 1
Comment en sommes-nous arrivés là ? Récapitulons, avant de poursuivre (car pour participer à faire avancer la chose, j’ai une merveilleuse idée de travail en tête) :
Je donne ici des passages de la première partie de ce livre, intitulée « Comment la pensée vient aux hommes » – la seconde partie s’intitulant « Le propre du logos humain ». L’auteur distingue plusieurs sortes de grammaires : iconique, indiciaire, verbale, discursive. Je ne suis pas d’accord avec toutes ses conclusions, mais le livre est un excellent outil pour la réflexion – toute classification aidant la pensée à progresser, à condition de n’être jamais considérée comme immuable. Puis je propose en guise de dialogue une émission rappelant la pensée de Foucault, et se concluant sur la question de la fin de l’humanisme. Du rapport de cette question avec les grammaires, y compris non exclusivement humaines, de l’intelligence, je dirai qu’il doit s’agir en fait, à venir, non d’une fin de l’humanisme, mais d’un dépassement de l’humanisme, de son caractère « humain, trop humain », dans une ouverture de l’intelligence, de la découverte, de la compréhension, de la science, à et par des « grammaires » cognitives trop souvent négligées, voire exclues, ignorées – voire à et par la grammaire de la septième personne du verbe.
« Risquons néanmoins qu’il existe un pouvoir divinatoire de l’esprit humain fini. Ce pouvoir s’appuie sans doute, au départ, sur des opérations synthétiques préconscientes, effectuées sur les bases d’une grammaire indiciaire. Mais, une fois que l’esprit a pu prendre ainsi ses repères, son pouvoir divinatoire se poursuit alors. Il pourra même prendre un essor qui lui fasse découvrir des réalités cachées, et cela, avec une exactitude et une force qui ne sont pas seulement attestées de façon subjective, par un sentiment de vérité et de nécessité inhérent à l’état visionnaire, mais se trouvent également confirmées par des constatations objectives particulièrement troublantes, que seul l’endurcissement positiviste peut pousser à dénier. » (…)
« Les élaborations des grands visionnaires du monde de l’esprit, qu’il s’agisse de scientifiques ou philosophes consacrés, tels que Hegel, Freud, Piaget, ou de voyants paranormaux comme Swedenborg, Edgar Cayce, et de ceux qui en général « assistent » au déploiement d’une réalité qui, pourtant, n’est pas présentifiée dans les conditions régulières du donné spatio-temporel ; les intuitions divinatoires, petites et grandes, qu’elles se tiennent dans l’ordre des accidents triviaux ou des grands principes régissant la nature ; qu’elles portent témoignage d’événements qui se déroulent quelque part ailleurs, dans l’espace ou le temps, ou qu’elles appréhendent des genèses non phénoménales de l’univers en train d’advenir comme dans la « tête de Dieu » – cette somme considérable de performances à défaut desquelles la civilisation aurait piétiné dans une immanence stérilisante, privant sans doute l’humanité des percées d’intellection essentielles à sa puissance, nous pose ce genre de questions : Comment peut-on connaître ce qui n’est pas donné dans la présence ? Comment quelque chose comme une intuition intellectuelle est-il possible ?
Posons que les grands visionnaires ne font qu’illustrer une capacité commune de l’esprit, et que le sens divinatoire ne revient pas seulement à quelques individus d’exception, mais échoit au contraire en partage à toute créature naturelle, qu’elle soit ou non humaine. » (…)
« Ainsi, ce que le plaisir esthétique reconnaît comme appartenant à la beauté naturelle renverrait à un principe vital, principe harmonique dont on peut éprouver les résultats comme autant d’expressions du tableau qu’offrent les sites naturels, du moment qu’ils n’ont pas été violentés et sont demeurés vierges d’interventions extérieures perturbantes. L’esprit, dans sa sensibilité première, résonne alors en consonance avec ce principe vital de la nature. L’humanité peut ainsi maintenir un contact réflexif avec l’élément dont elle ne fait cependant pas pour soi un objet de connaissance, car elle n’y ressent que le plaisir. Cependant, cet élément d’harmonie vitale est aussi bien présent et à l’oeuvre dans sa propre nature : la nature intérieure de l’être humain, pour procurer justement à celui-ci le plaisir qu’il éprouve spontanément à la contemplation de la nature extérieure, et avant cela, instinctivement, à une immersion dans cette nature. Ce plaisir, des animaux nous semblent le traduire dans leurs moments d’exubérance, souvent, à la tombée du jour, ainsi que les enfants dans la campagne, lorsque se sentant subitement presque aussi légers que l’air, un désir les prend de courir à corps perdu à travers les hautes herbes, de dévaler des pentes comme pour un vol en rase-mottes à la manière des hirondelles, ou de s’y laisser glisser en toboggan, comme les loutres sur les berges glacées des étangs. Ce sont des jeux dépourvus de règle. Un esprit de fête saisit les êtres à travers la vitalité que manifeste leur joie débridée de se mouvoir dans un milieu qui invite à s’y plonger en une participation intime aux éléments ainsi qu’au principe qui les accorde et fonde la confiance permettant de s’aventurer.
Les êtres naturels, ceux qui du moins sont normalement dotés de ce que l’on nomme « instinct » et dont le principal est sans doute l’instinct de conservation, ne s’aventurent pas au hasard. Ils suivent des chemins qui ne sont pas frayés d’avance, et qui, en conséquence, peuvent être dits seulement virtuels, mais dont le tracé n’est toutefois pas laissé à l’arbitraire d’improvisations fortuites. L’animal sensible, intelligent à sa manière, explore le terrain nouveau avec d’infinies précautions, avant d’entreprendre sa progression. Il n’avance pas à l’aveuglette, mais seulement sur la base d’une somme d’indices, olfactifs et autres, qu’il aura dû réunir et intégrer avant de s’estimer suffisamment en confiance avec le milieu immédiat. De proche en proche, il étendra son aire, et celle-ci n’épousera pas les déterminations géométriques claires et simples qui semblent se recommander avec évidence à un entendement pour lequel la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre. (…)
… il serait candide de compter sur une méthodologie pour accéder à de vraies découvertes dans la compréhension d’un objet toujours singulier, ainsi qu’il en va dans les sciences que, pour cette raison, on nomme « idiographiques ». Ces sciences doivent interpréter, en effet, les significations attachées à un ensemble symbolique, comprendre une totalité sémantique consistante, par exemple une oeuvre d’art ou un texte littéraire, reconstruire la cohérence narrative d’une biographie sur base d’archives, ou encore, l’unité d’un contexte de civilisation à partir des vestiges de sites archéologiques, resituer la pertinence de scènes figurées dans des bas-reliefs, etc. Dans tous ces cas, la compréhension à obtenir présuppose l’interprétation d’un ensemble dont les éléments valent comme les indices qui permettront de sonder des hypothèses relatives à ce qui peut être signifié du « tout » considéré ou anticipé. Quel que soit le « texte » à comprendre : visage humain ou langue étrangère, récit mythique ou contexte social, la culture ambiante ou les milieux naturels eux-mêmes, pour autant qu’on y soit vitalement impliqué, la compréhension du sens requiert une démarche interprétative qui, toujours inventive, s’alimente à une grammaire dont les raisons fonctionnent comme des énigmes, à une logique dont les sources indiciaires sont comme le sésame qui ouvre sur un univers bien différent de celui que conçoit un entendement discursif. » (…)
« Quoiqu’il en soit de la façon dont l’idéologie moderne a pu couvrir les implications ontologiques de nos dispositions syntaxiques, en occulter la relativité comme pour mieux en finir avec les scories du monde animiste, la critique n’a sans doute pas là terminé sa tâche, et pour elle le désenchantement du monde ne marque pas la bonne fin du procès de désillusion ; car une désillusion spécifique y séjourne, privant la réflexion d’un aperçu vers les couches plus profondes de l’intuition qui préside aux percées insolites de la compréhension. »
Jean-Marc Ferry, Les grammaires de l’intelligence, éd du Cerf 2004
photos Alina Reyes, aujourd’hui au jardin des Plantes
J’ai montré la nuit dernière comment la figurine d’Höhle Fels pouvait en fait devoir être lue couchée sur le dos, et non debout (note précédente). La contemplant dans cette position, de profil, il m’apparaît maintenant qu’elle peut aussi représenter un homme couché sur une femme, entre ses cuisses. Le profil de sa poitrine peut évoquer la tête de l’homme, ou ses épaules (ce qui ne serait pas possible si ses seins tombaient comme ceux des autres statuettes). Le ventre épaissi forme le corps, le dos de l’homme. Ce qui, de face, figure la fente de la vulve de la femme, dans la perspective où on envisage un homme sur elle, figure la fente des fesses de l’homme ; et les lèvres du sexe féminin esquissent les testicules de l’homme. Enfin, les bras de la femme entourent le corps de l’homme, dans un geste d’embrassement typique du coït.
Je concluais hier que la position de cette Vénus, selon ma lecture, indiquait que les humains de cette lointaine époque (40 000 ans au moins, selon l’inventeur de la statuette) connaissaient comme nous la position de l’amour face à face – ce qui nous éloigne des représentations trop brutales que nous nous faisons encore souvent de nos ancêtres. Maintenant, dans la thèse d’une figurine ambivalente, étudiée pour pouvoir être lue de façon différente selon la perspective, j’ajouterai que la subtilité mentale et artistique de ces gens dépasse de beaucoup ce que nous imaginons. Et comme je l’avais noté dans mon article sur la grotte de Bruniquel, l’humanité dans sa complexité et sa profondeur est certainement beaucoup plus ancienne que nous nous le figurons.
D’autres représentations du féminin ou du masculin au paléolithique sont susceptibles d’anamorphoses, Claudine Cohen le montre dans cette vidéo. J’ai d’autres pistes en tête encore, sur d’autres œuvres d’art du paléolithique, je les exposerai peut-être d’autres fois.
Claudine Cohen, Femmes de la préhistoire, Paris Belin 2016
La Vénus d’Höhle Fels a été trouvée en 2008 dans la Souabe par le professeur Nicholas Conard. Cette figurine de six centimètres de hauteur, sculptée dans l’ivoire d’une défense de mammouth et datée de 35 à 40 000 ans avant le présent, est la plus ancienne représentation humaine en trois dimensions connue à ce jour. Avant sa découverte, la plus ancienne « Vénus » préhistorique connue était la Vénus de Galgenberg, datant de 30 000 ans et très différente : elle est fine et sa posture passe pour évoquer celle d’une danseuse. D’autres Vénus préhistoriques, moins anciennes, présentent des traits anatomiques divers, souvent exagérés et très marqués.
Ce qui m’étonne à première vue dans la Vénus d’Höhle Fels, c’est la hauteur de ses seins. Ceux des autres figurines tombent, conformément à la loi de la gravité. Bien qu’énormes, les siens tiennent en l’air. Quand cela se produit-il ? Soit quand la femme saute avec un élan assez puissant pour faire remonter sa poitrine un bref instant. Soit, de façon beaucoup plus courante, quand elle est couchée sur le dos. Il suffit de faire pivoter la photo de la statuette, de la voir allongée : aussitôt s’expliquent et la position de ses seins et le fait que ses fesses soient aplaties, contrairement à celles des figurines de Vénus préhistoriques debout, dont la courbure du fessier est aussi exagérée que celle de leurs autres attributs sexuels.
Et si nous la regardons de face, ne la voyons-nous pas comme un homme penché sur elle la verrait ? Sa tête, ici remplacée par un anneau décentré, peut paraître petite, jetée en arrière sur le côté. S’il se tient entre ses genoux, ou à leur hauteur, il ne voit pas les jambes entières. Sa vulve attire toute l’attention de l’homme à ce moment-là : elle est énorme. Les traits gravés sur son ventre et à la taille dans son dos pourraient évoquer un tissu ou des cordelettes décoratives (ou peut-être simplement les plis de la peau d’un corps obèse).
Mais ce qui me paraît le plus intéressant, c’est qu’elle ait été figurée dans cette pose, couchée sur le dos. Nos lointains ancêtres aurignaciens, les premiers hommes modernes arrivés d’Afrique (ou bien Néandertaliens, car en l’absence d’ossements sur le site rien ne prouve que la figurine ne soit pas leur oeuvre), faisaient donc l’amour face à face . La position dite du missionnaire ne doit rien aux missionnaires. Rebaptisons-la « position de la Vénus d’Höhle Fels » ?
Encore aujourd’hui, on rappelle aux femmes pourquoi cette position est la plus avantageuse, ou l’un des plus avantageuses, pour elles. Il y a quarante mille ans, sans nul missionnaire en vue, c’était déjà connu !
*
Dimanche après-midi : j’ajoute à cette note cette précision que j’ai donnée à Claudine Cohen, avec qui j’ai eu le plaisir d’échanger après la lui avoir signalée :
J’ai pensé aussi à la possibilité que la sculpture soit l’oeuvre d’une femme, dans ce cas on pourrait penser qu’elle s’est représentée comme elle se sent dans cette position, dans un certain abandon de la tête et un ressenti très fort dans les seins et le sexe. Que ce soit un homme ou une femme qui l’ait faite, c’est en tout cas ce que la sculpture manifeste fortement. Quant aux positions sexuelles, bien sûr elles pouvaient être variées ; avec le face à face l’intérêt est de contribuer à rapprocher ces gens de nous, car malgré tout bien souvent on continue à les considérer comme des semi-animaux (après tout, les bonobos pratiquent la position du missionnaire, pourquoi pas nos ancêtres ?) La scène chez JJ Annaud a une valeur à double tranchant, comme le nom donné à cette position, plutôt raciste – rappelant l’idéologie selon laquelle certains humains civilisent d’autres humains. Rien n’est moins certain.
*
Suite de ma réflexion sur la Vénus d’Höhle Fels : ici
Cette très intéressante conférence de Jean-Michel Leniaud, professeur d’Histoire de l’art de l’époque contemporaine à l’École des chartes, intitulée « Société et prédation : le sacrifice par substitution et le loup-garou », m’a inspiré deux brefs commentaires, notamment à propos de René Girard et de Un roi sans divertissement de Jean Giono, que je donne après la vidéo ainsi que la copie du texte de Chrétien de Troyes dont il est question au cours de la conférence.
Le postulat de départ de Girard est faux. La science prouve que les hommes se nourrissaient de viande (de chasse) avant d’être cultivateurs (c’est alors que leurs dents ont commencé à se carier). Toute sa thèse est en fait inspirée de la croyance au sacrifice du Christ, et de la logique patriarcale et abrahamique. Le cannibalisme est un fait, la logique patriarcale aussi, mais l’erreur de Girard est de considérer ce système comme une fatalité. Il s’agit de croyance de sa part, non de science.
Il y a un autre sens à la « chasse à l’homme » : la chasse à « qu’est-ce que l’homme ? » Dans Langlois on entend Langue et Loi. Ce qui nous ramène au Logos, et à une certain logique où la « loi » est celle de « l’oie » saignée, la loi du crime comme tentation de l’homme roi sans divertissement. Loi de la mort, au sens où Heidegger appelait l’homme un « être pour la mort ». Loi de l’anti-vie, de la fascination, du recours au faux qui conduira Actéon à être mangé par ses chiens.
On m’annonce que Récoltes et semailles, d’Alexandre Grothendieck, va bientôt être publié aux éditions Hermann, en deux volumes d’une édition « plutôt luxe ». Si vous n’êtes pas riches, vous pouvez encore télécharger ce livre mis à disposition en pdf ici. Car on va s’occuper, me dit-on aussi, de le faire retirer d’internet. Je salue l’initiative de l’Université Paris 13 qui a permis aux internautes intéressés de découvrir ainsi une œuvre que les éditeurs refusèrent de publier au temps où l’auteur désirait la publier – ensuite il a déclaré refuser qu’elle soit publiée… d’autant que personne, autant que je sache, ne désirait le faire.
En même temps que cette annonce, on me dit qu’Alexandre Grothendieck, unanimement reconnu comme l’un des plus grands génies des mathématiques de tous les temps, était un « homme exceptionnel mais orgueilleux ». Quel contresens absolu. Et banal. Un génie orgueilleux, cela n’existe tout simplement pas. Le génie implique l’humilité absolue, même si cela ne se voit pas.
Qu’est-ce qu’un génie ? Un être dont la pensée est pure. La médiocrité vient de ce que l’homme, même intelligent ou doué, est animé par des pensées impures – non pas au vieux sens sexuel des curés, mais au sens où son existence se préoccupe de poursuivre des buts sociaux : être une personne en vue, avoir de l’argent, avoir quelque pouvoir sur d’autres, manipuler et manœuvrer pour cela. Nul être ne peut développer son génie en se laissant encombrer et corrompre par de telles pensées.
Les génies sont les saints réels. Les saints des religions sont faux, c’est pourquoi ils plaisent. Les saints réels renvoient ceux qui les regardent, par contraste éclatant, à leur médiocrité. D’autant plus insupportable qu’on ne naît pas médiocre, on le devient. Aucun petit enfant n’est médiocre, tous sont géniaux mais peu le restent en grandissant, par la faute de l’environnement qui châtie constamment le génie et par la faute de ceux qui s’y soumettent et perdent ainsi leur génie. La société hait le génie parce qu’il la menace, du moins est-ce ainsi qu’elle le ressent. En vérité le génie ne menace que le mal dans la société, mais comme les hommes ont obtenu leur position etc. par le mal, les mensonges, manœuvres et manipulations diverses, ils ne peuvent y renoncer sans voir s’écrouler l’ordre inique qu’ils ont instauré ou au sein duquel ils se sont fait une place. Le génie qui ne marche pas dans ce système est donc taxé d’orgueil. Mais comme disent les enfants, c’est celui qui le dit qui y est. L’homme médiocre vit dans l’orgueil, cette pommade qui le protège de son indignité. Le génie est nu, va nu.
Le poème de Baudelaire « Bénédiction » commence par ces vers :
« Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :
– » Ah ! que n’ai-je mis bas tout un nœud de vipères,
Plutôt que de nourrir cette dérision !
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
Où mon ventre a conçu mon expiation ! »
Et quand, dans l’évangile, la mère et les frères de Jésus viennent le chercher alors qu’il est en train de parler, il répond : « Qui est ma mère, qui sont mes frères ? » Car nul n’est génie en son pays. La vraie famille des génies est ailleurs, elle est dans les êtres qui les voient avec un cœur purifié. Les autres, ceux qui appartiennent non à la pensée mais à la société, les sacrifient, en font leur victime expiatoire. Socrate doit boire la ciguë, Jésus comme tous les prophètes est persécuté, Nietzsche comme tant d’autres choisit plutôt la folie, Rimbaud s’en va, Van Gogh est « suicidé de la société », comme le dit Artaud. Car ainsi que le résume René Char, « Ce dont le poète souffre le plus dans ses rapports avec le monde, c’est du manque de justice interne. » Les génies sont juste justes, à tous les sens du terme. Les hommes sont dans l’existence, le génie dans le pur être.
Sébastien Balibar est physicien, directeur de recherche du CNRS, chercheur au Laboratoire Pierre Aigrain à l’ENS.
Conférence organisée par le département de Physique de l’ENS le 3 décembre 2015
À écouter pour des éléments de connaissance sérieux, à l’heure notamment où Trump a décidé que le problème n’existait pas, sans doute dans la fameuse série qui commence des « faits alternatifs ». Logique de l’ultra-individualisme et de l’avidité : après eux, le déluge – l’expression n’a jamais été à entendre plus littéralement.
Quelle sorte de penseur est Montaigne ? Dans le match des philosophes vu par les Monty Python, il ne ferait partie d’aucune équipe. Il serait plutôt les réalisateurs. S’il jouait à la soule tellement en vogue à son époque, ce serait en précurseur, plutôt que du football, du rugby – où il s’agit de marquer des essais et de les transformer. Montaigne se déplace sur le terrain avec sa balle de biais, en faisant des passes à ses auteurs anciens, ses citations, faisant ainsi progresser sa pensée jusqu’aux frontières connues du lecteur ; puis les lui fait franchir. Montaigne pratique aussi le jeu de paume, sa ponctuation même l’indique, avec ses multiples rebonds, ses majuscules frappant les murs en pleines phrases, faisant résonner ses coups, ses assertions, ses pro et contra. Contre qui joue-t-il ? Contre la mort, d’abord. Il l’a déclaré d’emblée, que Philosopher, c’est apprendre à mourir. Au jeu de paume, son frère est mort : car l’adversaire n’est pas toujours loyal. Joue-t-il contre le temps ? Si, vieillissant, il évoque avec mélancolie la santé et la vigueur virile de sa jeunesse, il n’a pourtant rien d’un Proust avant l’heure, il ne semble pas vraiment souffrir d’une perte qu’il lui faudrait réparer par la littérature. Et son projet est de se portraiturer, non de se raconter, de mettre en scène son histoire. Ce qui l’intéresse c’est l’exploration de l’âme humaine, de son âme, et même si tout est instable en ce monde, comme il le répète, même si lui-même n’est plus celui qu’il fut, malgré tout l’être se laisse saisir dans sa constance par le contemplatif.
Montaigne a une nature, une vie physique, et il y tient. Oui, c’est un sportif. Parce qu’il se sert de son corps, et parce qu’il s’en sert dans sa relation à autrui de façon franche et honnête. Concrètement, son premier autrui dans l’exercice physique est sans doute son cheval. C’est là, en chevauchant longuement, qu’il a appris à tenir, à se maintenir stable dans le mouvement perpétuel, tout en avançant. Et c’est ce qu’il fait aussi en écrivant. Le lecteur changé avec lui en cavalier jouit d’une solide assurance de soi. Certes il raconte (c’est un de ces rares moments où il raconte quelque chose qui lui est arrivé, et c’est celui qu’il raconte le plus longuement) que, bousculé par un autre cavalier, il a chuté un jour, et failli y laisser la vie. Or même dans ce moment, tout « inconscient » qu’il fut (mais le coma n’est pas nécessairement un moment de totale inconscience, loin de là, et si l’on pense que ses souvenirs de ce moment sont en fait les récits qui lui en ont été faits, il n’est pas exclu qu’il les ait enregistrés malgré lui – après tout, il parlait, comme il arrive couramment après un traumatisme crânien, même si l’épisode est ensuite relégué aux fins fonds de la mémoire), même dans ce moment il resta serein, le moment de voir la mort en face ne lui pas dur, témoigne-t-il. Ainsi pouvons-nous chevaucher en paix avec cet honnête homme. Du moins, jusqu’à un certain point. Nous y reviendrons.
Un siècle avant lui, l’Aquitaine, sa terre, était encore anglaise. Les échanges fructueux qui eurent lieu très longtemps entre Gascons et Anglais ont laissé leur marque dans les esprits. La « petite Guyenne » (Bordelais et Périgord), à partir du mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri Plantagenet en 1152, est restée anglaise pendant trois siècles, dans une belle prospérité. Henri II est le vassal du roi de France, mais il est plus puissant que lui et jouit d’un domaine beaucoup plus grand. Voilà un paradoxe qui pourrait figurer dignement dans les Essais. Entre deux rois, l’âme gasconne choisit son propre bien-être, et cela lui reste à travers les siècles. Tout Gascon reconnaît en Montaigne un de ses frères en esprit : ni de l’une ni de l’autre équipe mais conducteur de sa monture et de ses affaires. En Angleterre, les rois donnent l’exemple de l’indépendance : Henri II s’emploie à réduire le pouvoir de l’Église, Henri VIII se déclare chef de l’église de son royaume. L’administration anglaise confère des pouvoirs exceptionnels à Bordeaux, des privilèges politiques et commerciaux qui favorisent son développement. Henri III donne aux Bordelais le droit d’élire leur maire (et les deux familles de gros bourgeois qui se disputent le pouvoir sont les Colomb et les Solers – un ambitieux bordelais du siècle dernier n’a-t-il pas emprunté leur nom à ces derniers, en y ajoutant un l pour monter à Paris ?). Au seizième siècle, dans une Aquitaine française et en proie comme le reste du pays à la guerre civile, le tempérament gascon de Montaigne allait servir dans ses fonctions de maire, d’homme politique soucieux d’équilibre entre les parties, et dans ses essais d’écriture de l’homme où nous le reconnaissons.
Montaigne à cheval tient son assiette, tout le bonheur de le lire est là. Nous chevauchons dans l’être et la pensée avec lui les pieds bien calés dans les étriers, et avec l’amour de la bête. Comme lui, nous nous sentons « fort serviteur de la naïveté et de la liberté ». Mais quelquefois, le lecteur moderne, la lectrice d’aujourd’hui sent tout à coup l’assiette de l’auteur s’écarteler : le voilà suspendu entre deux selles, deux chevals comme on écrit en ancien français. Montaigne vante la sagesse des paysans comme celle de Socrate. Les paysans ont la sagesse des simples, dit-il. Comme si les « simples » étaient une catégorie d’hommes à part. Et nous comprenons que le châtelain ignore tout de ce que la vie apprend aux prétendus simples, c’est-à-dire aux pauvres. Les paysans qui meurent en sages n’ont pas vécu sans pensée. Un homme qui s’est contenté de naître pour occuper une bonne place dans la société, comme le dira Figaro, n’a pas été à l’école de la vie, contrairement à ce que dira plus tard encore Léa Seydoux. Socrate apprenait à ses disciples à penser en marchant, Montaigne apprend à penser en chevauchant, et les pauvres apprennent à penser et à devenir sages en avançant dans la vie contre toutes les difficultés mortelles, dans le risque permanent de mort réelle : arriver « au bout », comme dit Montaigne, est en soi une victoire. Ne pas le comprendre relève du racisme de classe bien intentionné – comparable à celui de son ami La Boétie déplorant la passivité du peuple et le rendant responsable de son aliénation (mais est-elle plus grande que celle des grands ?) alors que lui-même, né privilégié, n’a jamais eu à sortir de sa condition.
Montaigne perd son assiette aussi quand il parle des femmes, tantôt accumulant les poncifs d’un sexisme épais (« Il faut qu’elles deviennent insensibles et invisibles pour nous satisfaire »), tantôt reconnaissant une parfaite égalité ontologique entre l’homme et la femme. Quant à ses protestations contre les auteurs qui parlent trop crûment de sexe (« Celui qui dit tout, il nous saoule et nous dégoûte »), elles font sourire : pourquoi donc les lit-il tant, les cite-t-il tant ? Un pied sur le cheval de la libre pensée, l’autre sur celui de la bien-pensance, Montaigne se livre de temps en temps à quelques grands écarts douloureux, où se devine déjà Pascal et son fameux effroi. Mais c’est Montaigne, et il se livre tout nu. « Hé pauvre homme, tu (…) es assez misérable de condition, sans l’être par art ». Comme il le dit aussi, « ceux qui se méconnaissent, se peuvent paître de fausses approbations ». Nous ne lui en ferons pas l’injure.
12 mai 2017 : j’ai retenté l’agreg cette année, en ayant cette fois conscience de la nécessité de se conformer aux codes d’écriture de la dissertation, qui après tout permettent de mettre tout le monde au même exercice. Je l’ai de nouveau préparée seule et je sais que j’ai encore été très faible en grec ancien et en grammaire, n’ayant pas vraiment eu le temps de les travailler – m’étant décidée tard j’ai seulement eu le temps de lire les œuvres au programme. Malgré cela je suis cette fois admissible. Et je reviens sur ce que je disais ici l’année dernière en découvrant que l’analyse des textes en disposant des textes est en fait prévue lors des oraux – ce qui fait un ensemble d’épreuves finalement très complet. Je ne réussirai peut-être pas l’oral, mais le fait que même en travaillant seul il soit possible de réussir l’écrit, montre que ce concours est un défi qui vaut la peine d’être tenté.
Audio de 4 mn : Antoine Compagnon sur la fameuse « tête bien faite » plutôt que « bien pleine » que demande Montaigne, et la « science » que demande Rabelais, pourvu que ce soit avec « conscience ». Les têtes pleines qui bourrent leurs livres de phrases des autres pillées ici et là, par exemple, et souvent sans citer leurs sources, des têtes pleines d’une science ou d’une autre et prêtes à toutes les compromissions, ou faisant reculer les hommes en faisant mine de les faire avancer, sont légion.
J’ai beaucoup d’estime pour l’agrégation et comme pour tout, c’est en l’éprouvant que je comprends ce qui serait à y réformer. L’encouragement au bachotage, à la tête pleine de citations des textes au programme et de critiques qu’il faut savoir par cœur puisque les dissertations doivent se faire sans les textes ; et le fait de devoir écrire les dissertations à la main, donc d’un jet, quasiment sans possibilité de correction, sont non seulement contraires aux conditions dans lesquelles tout penseur travaille, mais aussi un obstacle à la pensée.
Montaigne face à la Sorbonne, photo Alina Reyes
Pour bien penser, mieux vaut, même s’il est possible de s’en passer, disposer des textes sur lesquels on est invité à penser. Un texte demande à être lu pour être compris, et toujours relu, relu différemment selon la question posée. Consulter le texte permet d’affiner la pensée, de la préciser.
D’autre part la pensée n’est pas un plan établi au départ, exposé en introduction et ensuite servilement développé dans la dissertation. La pensée se découvre à mesure qu’elle avance, par l’écriture quand elle a lieu par écrit. Il est possible, et même souhaitable, que la pensée découvre autre chose que ce qui avait été planifié. Une pensée qui se limite au prévu, au prévisible, n’est pas une pensée. Le traitement de texte permet cette souplesse que la rédaction à la main en sept heures entrave.
Montaigne ne suit pas Machiavel
Après avoir écrit sur Giono, sur Hugo, sur Diderot, sur Molière (suivre le mot clé Agrégation de Lettres modernes), j’ai l’intention d’écrire et de donner ici bientôt un texte que je veux intituler « Montaigne à chevals » (non, ce n’est pas une faute d’orthographe, du moins en ancien français).
Dérèglement de la méthode, disais-je. C’est ce que j’ai toujours pratiqué, d’une façon ou d’une autre, pour écrire. On peut produire de l’art épate-bourgeois, comme dit Barthes, en flattant l’air du temps et en s’y conformant par fabrication, artifice. Ce qui en résulte peut, comme toute illusion, rencontrer de vifs succès sur le moment, le temps que les yeux des gens distinguent ce qu’il en est vraiment ou que leur esprit, sans avoir besoin d’y porter jugement, tout simplement le rejette dans l’oubli, au néant. Une véritable œuvre n’est pas une fabrication mais vient d’un travail en soi-même, sorti hors de soi-même. L’érotisme dans mes livres est l’expression la plus visible de ce travail qui fait à son tour sortir de lui le lecteur (ce qui en effarouche certains). Mais c’est l’ensemble de mon travail qui tend à être une parole performative, comme l’indique par exemple cette parole d’un critique à propos de mon roman Forêt profonde : « ce livre terrasse le lecteur ». Je ne me vante pas de cela, j’en rends grâce aux milliers de textes que j’ai lus, et qui, de concours avec ma nature ardente, m’ont transformée en être littéraire. D’où ma pratique du Journal, depuis l’âge de douze ans, qui se poursuit en partie en ligne depuis des années (et n’aurais-je aucun lecteur en ligne, j’y tiendrais quand même ce Journal car c’est à mon travail d’abord qu’il sert – j’y pense, je le contemple, et j’avance : il fait plus que baliser mon chemin, il le débroussaille à mesure).
En dévoreuse de livres, j’ai lu un certain nombre de romans d’Aragon dans ma jeunesse. Deux de ses textes m’ont particulièrement marquée : Le Paysan de Paris et Blanche ou l’oubli. Je n’ai pas l’impression qu’on publierait aujourd’hui des œuvres témoignant d’une véritable recherche, comme aussi Nadja de Breton ou Marelle de Cortazar, pour citer parmi bien d’autres des textes qui ont marqué ma jeunesse de lectrice – ou alors sans doute on s’emploierait d’abord à en falsifier le sens, à le récupérer. À la même époque j’ai lu aussi Elsa Triolet, je me souviens de ce roman sur une enfant pauvre qui voulait rester propre dans un monde sale.
J’ai découvert ce court-métrage d’Agnès Varda, un témoignage d’amour au long cours très touchant, avec des épisodes de lumière somptueux – notamment au moment d’intimité des vieux amants au jardin et à la fin avec la barque sur l’eau – en écoutant le cours d’Antoine Compagnon sur l’année 1966. Pour compléter ce que je disais dans la note précédente de la pensée de Foucault et de celle de Lévi-Strauss, je veux dire que je me sens profondément et naturellement proche de leurs deux démarches, et venant ces dernières années de réfléchir sur l' »Immaculée Conception » (moins le dogme que son interprétation par la petite Bernadette Soubirous) et sur l’islam, que je poursuis ardemment mon investigation dans un désir de science et d’exploration des systèmes conceptuels, tant pour en dénoncer le caractère aliénant quand ils sont fabrications humaines, politico-sociales, que pour lever le voile sur un système conceptuel absolu, dont la connaissance libère. La recherche en bibliothèque, capitale, n’est pas la seule façon scientifique d’aborder les œuvres. Si je ne peux tout faire à la fois, je peux me servir des recherches faites par mes consœurs et confrères universitaires pour commencer à défricher l’autre chemin (ce dont j’ai donné un petit aperçu avec Rimbaud, en rebondissant à partir des recherches d’Eddie Breuil) et en puisant aussi aux sources d’autres disciplines scientifiques. La tâche est quasiment surhumaine et je suis loin d’avoir les capacités de m’approprier l’énorme somme de connaissances qu’il y faudrait pour l’accomplir par les méthodes connues, mais par une méthode inconnue, peut-être, oui.
*
La pensée de Michel Foucault, comme celle de Claude Lévi-Strauss, reste encore à comprendre, et surtout à servir de tremplin pour l’émergence d’une autre façon de penser, donc d’une autre pensée, d’une autre façon de vivre. Sans doute ces processus sont à l’oeuvre, il y faut le temps et cela se fait de façon diffuse, mais je rêve de réussir avec ma thèse, notamment (avec mes autres textes aussi évidemment), à vraiment basculer dans une autre évidence, comme ces grands esprits nous y invitent. D’où ma méthode, mes dessins etc., mon « dérèglement » comme dirait Rimbaud, « de la méthode » comme dirait Descartes.
*