Marcel Schwob, « Paolo Uccello, peintre » in « Vies imaginaires »

Borges admirait Schwob, et il lui doit beaucoup, notamment à ses Vies imaginaires. Voici les magnifiques extraits de l’une d’elles, méditation sur l’oeuvre d’Uccello.

paolo uccello

Paolo Uccello, La chasse nocturne

*

« Ensuite, semblable à l’alchimiste qui se penchait sur les mélanges de métaux et d’organes et qui épiait leur fusion à son fourneau pour trouver de l’or, Uccello versait toutes les formes dans le creuset des formes. Il les réunissait, et les combinait, et les fondait, afin d’obtenir leur transmutation dans la forme simple, d’où dépendent toutes les autres. Voilà pourquoi Paolo Uccello vécut comme un alchimiste au fond de sa petite maison. Il crut qu’il pourrait muer toutes les lignes en un seul aspect idéal. Il voulut concevoir l’univers créé ainsi qu’il se reflétait dans l’œil de Dieu, qui voit jaillir toutes les figures hors d’un centre complexe. Autour de lui vivaient Ghiberti, della Robia, Brunelleschi, Donatello, chacun orgueilleux et maître de son art, raillant le pauvre Uccello, et sa folie de la perspective, plaignant sa maison pleine d’araignées, vide de provisions ; mais Uccello était plus orgueilleux encore. À chaque nouvelle combinaison de lignes, il espérait avoir découvert le mode de créer. Ce n’était pas l’imitation où il mettait son but, mais la puissance de développer souverainement toutes choses, et l’étrange série de chaperons à plis lui semblait plus révélatrice que les magnifiques figures de marbre du grand Donatello.

(…)

Selvaggia demeurait accroupie tout le jour devant la muraille sur laquelle Uccello traçait les formes universelles. Jamais elle ne comprit pourquoi il préférait considérer des lignes droites et des lignes arquées à regarder la tendre figure qui se levait vers lui. Le soir, quand Brunelleschi ou Manetti venaient étudier avec Uccello, elle s’endormait, après minuit, au pied des droites entrecroisées, dans le cercle d’ombre qui s’étendait sous la lampe. Le matin, elle s’éveillait, avant Uccello, et se réjouissait parce qu’elle était entourée d’oiseaux peints et de bêtes de couleur. Uccello dessina ses lèvres, et ses yeux, et ses cheveux, et ses mains, et fixa toutes les attitudes de son corps ; mais il ne fit point son portrait, ainsi que faisaient les autres peintres qui aimaient une femme. Car l’Oiseau ne connaissait pas la joie de se limiter à l’individu ; il ne demeurait point en un seul endroit : il voulait planer, dans son vol, au-dessus de tous les endroits. Et les formes des attitudes de Selvaggia furent jetées au creuset des formes, avec tous les mouvements des bêtes, et les lignes des plantes et des pierres, et les rais de la lumière, et les ondulations des vapeurs terrestres et des vagues de la mer. Et sans se souvenir de Selvaggia, Uccello paraissait demeurer éternellement penché sur le creuset des formes.

(…)

L’Oiseau devint vieux, et personne ne comprenait plus ses tableaux. On n’y voyait qu’une confusion de courbes. On ne reconnaissait plus ni la terre, ni les plantes, ni les animaux, ni les hommes. Depuis de longues années, il travaillait à son œuvre suprême, qu’il cachait à tous les yeux. Elle devait embrasser toutes ses recherches, et elle en était l’image dans sa conception. C’était saint Thomas incrédule, tâtant la plaie du Christ. Uccello termina son tableau à quatre-vingts ans. Il fit venir Donatello, et le découvrit pieusement devant lui. Et Donatello s’écria : « Ô Paolo, recouvre ton tableau ! » L’Oiseau interrogea le grand sculpteur : mais il ne voulut dire autre chose. De sorte qu’Uccello connut qu’il avait accompli le miracle. Mais Donatello n’avait vu qu’un fouillis de lignes.

Et quelques années plus tard, on trouva Paolo Uccello mort d’épuisement sur son grabat. Son visage était rayonnant de rides. Ses yeux étaient fixés sur le mystère révélé. Il tenait dans sa main strictement refermée un petit rond de parchemin couvert d’entrelacements qui allaient du centre à la circonférence et qui retournaient de la circonférence au centre. »

Marcel Schwob, Paolo Uccello, peintre in Vies imaginaires

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« Shamhat défait sa robe et s’en va s’allonger… »

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illustration de Ludmila Zeman

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Et si nous lisions ou relisions, jour après jour pour cet été, quelques scènes d’amour de la littérature du monde ? Commençons avec une pièce très très ancienne et très très sensuelle, ce passage de l’Épopée de Gilgamesh – l’un des plus anciens écrits du monde – où la prêtresse Shamhat va civiliser le sauvage Enkidu en lui apprenant l’amour.

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« Shamhat défait sa robe et s’en va s’allonger
Tout près, humide et nue, les jambes écartées.
Enkidu hume l’air, il observe son corps,
Approche peu à peu Shamhat qui se caresse,
Elle frôle sa cuisse – elle étreint son pénis,
Elle use de son art et lui coupe le souffle,
Déjà il ne voit plus que ses hanches offertes,
Son bassin qui ondule et sa bouche entr’ouverte –
Il lui donne son souffle, écorché de baisers,
Et Shamhat lui apprend ce que c’est qu’une femme.
Lui reste en érection pour six jours et sept nuits,
Et ils refont l’amour, sans répit. »

(traduit par Aurélien Clause depuis la traduction de Stephen Mitchell en anglais du texte sumérien)

Nâzim Hikmet, « Légende des légendes »

L’été, le temps, la vie… Je suis en ville, mais quand je m’étends sur mon lit je m’imagine au bord de l’eau, dans la nature…

*

Nous sommes au bord de l’eau,

le platane et moi.

Notre image apparaît dans l’eau,

le platane et moi.

Le reflet de l’eau nous effleure,

le platane et moi.

 
Nous sommes au bord de l’eau,

le platane, moi et puis le chat.

Notre image apparaît dans l’eau :

le platane, moi et puis le chat.

Le reflet de l’eau nous effleure,

le platane, moi, et puis le chat.

 
Nous sommes au bord de l’eau,

le platane, moi, le chat et puis le soleil.

Notre image apparaît dans l’eau,

le platane, moi, le chat et puis le soleil.

Le reflet de l’eau nous effleure,

le platane, moi, le chat et puis le soleil.

 
Nous sommes au bord de l’eau,

le platane, moi, le chat, le soleil, et puis notre vie.

Notre image apparaît dans l’eau :

le platane, moi, le chat, le soleil et puis notre vie.

Le reflet de l’eau nous effleure,

le platane, moi, le chat, le soleil et puis notre vie.

 
Nous sommes au bord de l’eau,

Le chat s’en ira le premier,

dans l’eau se perdra son image.

Et puis je m’en irai, moi,

dans l’eau se perdra mon image.

Et puis s’en ira le platane ;

dans l’eau se perdra son image.

Et puis l’eau s’en ira,

le soleil restera,

puis à son tour il s’en ira.

 
Nous sommes au bord de l’eau

le platane, moi, le chat, le soleil et puis notre vie.

L’eau est fraîche,

le platane est immense,

moi j’écris des vers,

le chat somnole,

nous vivons Dieu merci,

le reflet de l’eau nous effleure,

le platane, moi, le chat, le soleil et puis notre vie.

 
Nâzim Hikmet, Légende des légendes (traduit du turc par Munevver Andac et Guzine Dino)

« Peuple », par Iannis Ritsos, mis en musique par Théodorakis, chanté par Maria Farantouri (et ma traduction)


 

Petit peuple, qui combat sans épée ni balles

Pour du monde entier le pain, la lumière et le chant

Gardant en sa langue ses plaintes et ses vivats

S’il les chante, les pierres se fendent.

*

Un poème écrit en prison

OXI : encore non à la dictature

 

Ce chant de Théodorakis, sur des paroles d’Odysseas Elytis, je l’écoute et le chante depuis mes quinze ans. Après la dictature des colonels, la Grèce continue de lutter pour la démocratie, et c’est beau. Comme cette autre stature géante, Maïakovski, Théodorakis accompagne l’histoire en marche. Le dieu de la musique et de la poésie est du côté de la lumière.

 

Justice intelligible ô soleil mental
Et toi fervent myrte de la gloire
non je vous en supplie non
ah n’oubliez pas ma patrie!

Aquilin son profil est fait de monts altiers
de volcans aux flancs de vignes striés
de maisons plus blanches d’être
au voisinage du ciel bleu !

(…)

Mes mains irritées des orties de la Foudre
je les replonge en arrière du Temps
j’appelle aux anciens amis
armés de terreurs et de sang !
Odysseus Elytis, Axion Esti, Gallimard, 1996,  trad. par Xavier Bordes et Robert Longuevil

Walt Whitman, « Chant de la grand route » 8 in « Feuilles d’herbe » (ma traduction)

WaltWhitman-Camden1891

Walt Whitman à Camden en 1891

*

L’efflux de l’âme est bonheur, ici est le bonheur,

Je crois qu’il imprègne l’air, en attente toujours,

Maintenant il coule en nous, bien chargés.

 

Ici s’élève le fluide et attachant caractère,

Le fluide et attachant caractère, fraîcheur et douceur de l’homme et de la femme,

(Les herbes du matin ne poussent pas plus fraîches ni plus douces chaque jour de leurs racines qu’il ne pousse continuellement, frais et doux, de lui-même.)

Vers le fluide et attachant caractère exsude la sueur de l’amour des jeunes et des vieux,

De lui tombe, distillé, le charme qui se moque de la beauté et de la réussite,

Vers lui se soulève le frémissant, languissant désir de contact.