Peuples dans la rue, Benalla à Genève

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Que fait Benalla à Genève ? La Tribune de Genève annonçait hier que deux témoins l’y avaient vu, et aujourd’hui qu’il s’y trouve toujours. Logeant à l’hôtel Président Wilson, l’un des plus luxueux palaces du monde, connu notamment pour sa suite à 60 000 euros la nuit, la plus chère du monde. À part la contemplation d’un grand jet d’eau et la dégustation de chocolats, qu’est-ce qui a pu amener le barbouze de Macron dans cette ville ? Ses banques ? Il est vrai que monsieur Benalla voyage beaucoup, et que vu son train de vie, beaucoup d’argent voyage avec lui. Ah me dira-t-on, ne parlez pas encore d’argent, c’est haineux, les gens ont bien le droit d’en avoir des tas, s’ils sont assez malins pour ça. En France plus qu’aux États-Unis les riches sont en grande proportion des héritiers, tel BHL dont nous parlions il y a quelques jours. Mais nous avons aussi quelques magnifiques self-made-men, tels l’escroc Tapie (qui ajoute quelques casseroles à son actif ces jours-ci avec des accusations d’achat d’arbitre au temps de l’OM et d’intoxication des joueurs des équipes adverses – outre une tentative d’entente secrète avec Le Pen père), et maintenant le petit dernier aspirant milliardaire comme les aime Macron, son nervi Benalla, jongleur ès cœur de président, ès secret-défense, ès matraque, armes à feu, parjures, violations de la loi, coffre-fort privé, contrat avec oligarques mafieux, russes et chinois, rendez-vous avec chefs d’État africains, passeports et autres valises diplomatiques. En voilà un malin, un premier de cordée, un qui n’est pas rien, un qui a réussi et qui mérite le respect des adorateurs du fric et du monde comme il va, mon bon monsieur.

Mais ne soyons pas complotistes. Il n’y a pas que des banques, à Genève. Il y a aussi Bouteflika. Que les Algériens courageux essaient de bouter hors du pouvoir en ce moment. Après tout Benalla sait aussi faire ça, les rencontres officieuses pour on ne sait quel office. Bouteflika est au plus mal, « sous menace vitale permanente » selon les médecins, mais il y a bien quelques personnes en bonne santé autour de lui capables de traiter avec qui il faut traiter. L’enjeu n’est pas mince. Au fait, on n’entend pas BHL là-dessus, lui qui soutint honteusement les généraux algériens au temps des massacres. Au Maroc, l’agitation de la rue algérienne inquiète. Si ça allait donner des idées aux sujets de Sa Majesté, ami de notre pays et de sa caste, dont BHL et quelques élites médiatiques d’origine marocaine proches du roi Mohammed VI qui se gave et laisse le peuple marocain s’enfoncer dans la misère et l’illettrisme, et quelques-uns de ses enfants des rues, drogués, abandonnés, dormir dehors en bande dans le nord de Paris ! Si ça allait, aussi, raviver la question du Sahara occidental, en partie sous domination marocaine et combattant pour sa libération – des négociations avaient lieu à Genève en décembre dernier pour essayer de sortir d’un conflit de quatre décennies entre Algérie, Maroc, Mauritanie et Front Polisario ! Le 360, magazine proche du pouvoir marocain, annonçait il y a quelques jours que Mohammed VI était en visite en France cette semaine – en toute discrétion. Et on apprenait par ailleurs que le Maroc avait fait pression sur l’Institut du Monde Arabe pour qu’il déprogramme, malgré les protestations de son directeur Jack Lang, Aziza Brahim, une chanteuse sahraouie accusée de militantisme. Et que l’IMA avait dû se coucher devant la volonté du roi. Benalla est à Genève, Aziza Brahim ne sera pas à Paris. Que va-t-il advenir du peuple sahraoui ? Du peuple algérien ? Du peuple marocain ? Du peuple français ?

 

 

Macron-les-colons

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Macron et ses camarades de la promotion Senghor de l’ENA ont pris le pouvoir dans les conditions qu’on connaît, mis en place par les milliardaires qui possèdent les médias français. Le poète et homme politique dont le nom a été donné à cette promotion est aussi celui qui a donné son nom à la passerelle désormais fameuse sur laquelle le boxeur français yéniche Christophe Dettinger s’est illustré – et je pèse mon verbe. Façon boomerang dans la gueule à Macron & co.

De quoi Senghor est-il le nom, politiquement ? De la colonisation. Or c’est une situation de colonisation que nous vivons dans ce pays – comme ailleurs dans le monde. Colonisation des humains par les financiers. De l’espèce humaine par une caste déshumanisée dont le dieu est l’argent. Ceux qui exploitent, ceux qui taxent, sont les mêmes que ceux qui sur les réseaux sociaux demandent que la cagnotte réunie pour payer les frais de justice de Christophe Dettinger (qui contrairement à Benalla est en prison) soit confisquée. La caste des avides, des voleurs, qui fait main basse sur tout ce que le travail, l’inventivité, la créativité, la bonté, le courage, la solidarité humaines produisent.

La police du régime inflige des blessures de guerre aux manifestants, au peuple traité avec le même mépris que des colonisés. Il s’en est fallu de peu qu’elle ne les jette à la Seine, sur cette passerelle Senghor, comme elle le fit aux manifestants pacifiques algériens le 17 octobre 1961. C’est qu’il s’agit bien d’une guerre : une guerre de décolonisation que nous menons. Nos idées, nos sensibilités passent nécessairement au second plan. Il faut se débarrasser du parasitisme, voilà l’étape indispensable à franchir avant toute chose. Cela ne sera pas facile, mais cela réussira, parce que nous sommes assez nombreux à être inflexibles, incorruptibles, quoi qu’il en coûte. Boxons !

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Sur l’essai. Via Albert Camus, Zbigniew Herbert, Lawrence Durrell

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DSC03476au cirque de Troumouse, photo Alina Reyes

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« Enter Time. » Cette didascalie de Shakespeare ouvrant une scène du Conte d’hiver pourrait illustrer le seul fait, pour un lecteur, d’ouvrir un livre. Entrer dans le sujet, c’est ouvrir une porte et y trouver le Temps dressé derrière, prêt à entrer, tellement plus grand que nous, sur la scène de notre petite vie. Temps de la lecture, du cheminement qu’elle implique, et temps déployé par l’écriture, dépassant l’étroite durée de l’existence humaine. Le titre du livre de Claire de Obaldia L’esprit de l’essai. De Montaigne à Borges, indique à la fois le passage dans le monde de l’esprit et par le trajet d’un auteur à un autre, le trajet dans le temps. L’éclatant caractère d’unicité des essais de Borges comme de ceux de Montaigne donne une indication sur l’origine de sa réflexion lorsqu’elle écrit : « Le mot même d’“essai” déroute l’horizon d’attente du lecteur. Bien qu’il soit lié à l’autorité et à l’authenticité d’un auteur qui parle en son propre nom, il ne l’en désinvestit pas moins de toute responsabilité à l’égard d’un texte qui n’est après tout qu’une “mise à l’essai” et n’est pas sans renvoyer, en un sens, au “comme si” de la fiction. » Si l’essai est en effet une « mise à l’essai », c’est d’abord de lui-même : en tant qu’essai, forme littéraire. La question : qu’est-ce qu’un essai ? résume la remarque de Claire de Obaldia. Pour la poser, elle se poste d’emblée devant la porte ouverte du temps et scrute son « horizon d’attente ». Que ce dernier soit, selon son terme, dérouté, indique qu’elle ne le voit pas, ou qu’elle ne le voit que confusément, du fait que l’auteur de l’essai ne lui paraît pas s’engager dans une voie claire où il serait loisible au lecteur de le suivre assuré, comme les grimpeurs suivent le premier de cordée sur une voie d’escalade qui peut être difficile ou très difficile mais dont le but est connu ; but auquel on parvient par une technique également conue et balisée. Or le but de l’essayiste est inconnu, et sa méthode, libre. Aussi la question se reformule-t-elle plus précisément ainsi : qu’est-ce qu’un essai, et peut-on s’y fier ? L’essayiste grimpe à mains nues et le lecteur, comme l’auteur peut-être, ignore son but. Tel est bien le sentiment que donne la lecture des ouvrages de Lawrence Durrell, Albert Camus et Zbigniew Herbert, respectivement intitulés L’ombre infinie de César, Noces suivi de L’Été, et Le labyrinthe au bord de la mer. S’ils sont des mises à l’essai de leurs auteurs, cela signifie-t-il pour autant, comme le laisse entendre Claire de Obaldia, que leur responsabilité n’y est pas pleinement engagée ? Nous nous essaierons à interroger ces textes en fonction des remarques de cette citation. Dans un premier temps il s’agira de mesurer quel peut être l’investissement des auteurs dans ces essais dont nous regarderons le caractère authentique, puis le caractère fictionnel, et enfin le caractère hybride. Dans un deuxième temps, nous tâcherons de comprendre l’engagement particulier des auteurs, d’abord en nous penchant sur les titres de leurs ouvrages, puis en y décelant les marques d’une pensée poétique, pour voir en dernier lieu que celle-ci porte une volonté d’engagement total de l’être contre la morbidité de son temps. Le dernier temps de notre réflexion portera, toujours à travers les œuvres de nos trois auteurs mais en élargissant le champ sur les questions de l’irresponsabilité ou de la responsabilité de l’auteur d’un essai, et de « l’horizon d’attente du lecteur ».

 

Dans chacun des essais de notre corpus, l’auteur parle en son nom. Il dit je, il se met en scène dans son discours, il affirme la singularité de sa façon de voir par la singularité de sa façon d’être. Parfois de manière explicite, plus souvent selon les voies de l’implicite communes à la fiction et à la poésie. Lawrence Durrell par exemple image son entrée dans le sujet par l’évocation de son arrivée en Provence par la route, donnant l’impression d’un passage dans un autre monde à travers le tunnel de verdure que constituent les alignements d’arbres qui la bordent. La traversée de la Méditerranée jusqu’en Grèce dite par Zbigniew Herbert a un rôle similaire. Albert Camus évoque une semblable traversée, mais en creux : jeune homme, il rêvait et projetait de refaire le voyage d’Ulysse, mais la guerre l’en a empêché, l’envoyant dans une tout autre direction, l’  « enfer ». Le caractère authentique de l’écriture des trois essayistes est fondé sur le récit d’une expérience. Et singulièrement, d’une expérience de déplacement. À travers laquelle le lecteur peut éprouver, sans que cela soit explicité, qu’il s’agit aussi et d’abord d’un déplacement mental. Ainsi donc Claire de Obaldia a raison : l’essai « déroute ». Mais ce sont eux-mêmes que les auteurs de ces trois ouvrages ont cherché à dérouter. Zbigniew Herbert a quitté la Pologne et son enfermement, il est parti sur les traces de l’Antiquité grecque, crétoise, étrusque, romaine, de Grèce en Angleterre. Albert Camus n’a pu marcher sur les pas d’Ulysse, mais ce projet demeure vivant par la façon dont il a été avorté par la guerre, et par d’autres déplacements, retours en Algérie et voyage en Italie qui peuvent être considérés comme des retours d’Ulysse au bercail après la guerre de Troie. Quant à Lawrence Durrell, après avoir quitté le paradis indien de son enfance, il s’est dérouté du retour au pays d’origine, l’Angleterre, pour la Provence. Ces livres ne cachent pas qu’ils sont ceux d’auteurs gravement marqués par l’histoire de leur siècle, et leurs épreuves, à l’arrière-fond de leur quête, leur confèrent plus encore qu’une authenticité : la profondeur de la vérité vécue non seulement en esprit, mais aussi au cœur du réel et réellement.

Si l’histoire a un rôle fondamental dans ces trois essais, elle l’y tient de différentes façons. Camus évoque des souvenirs. Parfois au passé, parfois au présent, ou par un passé évoquant un passé qui vient juste d’avoir lieu. Le ton peut être celui du journal d’un promeneur, ou bien, plus brièvement, celui d’un mémorialiste. Ce qu’il raconte se présente en tout cas comme véridique, de même que les récits que fait Zbigniew Herbert de ses voyage, ou de ses souvenirs d’enfant, élève d’un professeur de latin qui l’initie au monde antique. La véracité des récits de Lawrence Durrell est beaucoup plus douteuse. Les deux amis qui accompagnent l’écriture de son livre sont si typés qu’ils ressemblent à des personnages de roman ou même de théâtre quelque peu beckettien. À l’évidence, de même que pour le récit de son existence, Durrell part du réel mais le transforme, ou du moins en fait ressortir les traits, non comme un dessinateur naturaliste mais comme un peintre. Ses tournesols sont plus proches de ceux de Van Gogh que de ceux d’un botaniste. Et quand il aborde le domaine de la sorcellerie, il se fait lui-même sorcier en racontant l’histoire à dormir debout d’une femme enterrée. La fiction est bel et bien présente au cœur de son essai, et sa démarche complètement à l’opposé de celle de bigniew herbert, chercheur scrupuleux qui étaie son essai de précisions scientifiques, cherchant la vérité par la voie des archives de l’histoire et la confrontation avec la réalité des traces qu’elle a laissées.

La démarche de l’historien est aussi celle de Lawrence Durrell, mais sa relecture de l’histoire de la Provence depuis César voisine, beaucoup plus que chez Herbert, avec le registre romanesque de l’histoire individuelle vécue dans le présent par le narrateur. Le lien entre passé et présent tient essentiellement, dans Le Labyrinthe au bord de la mer, dans l’exposé des impressions et des pensées que suscitent en l’auteur sa confrontation avec les textes historiques et avec les œuvres d’art témoins de l’Antiquité, de la vérité qu’il recherche. On rencontre dans son livre très peu de personnages du présent, mais quand il parle du palais de Cnossos, il pousse l’investigation jusqu’à la connaissance d’Evans, son inventeur. La réalité d’une personne dans son humanité lui est ainsi aussi riche en enseignements, quoique de façon tout autre, que l’interrogation des mythes antiques. Ainsi en va-t-il aussi pour Albert Camus, qui éclaire l’histoire, le passé et le présent, par le mythe de Sisyphe, dont il fait le prototype de l’humaniste toujours de nouveau condamné et pourtant toujours de nouveau absolument nécessaire, et peut évoquer dans un même texte à la fois la figure du Minotaure et celles de lutteurs sur un ring, qu’il est allé voir à Oran et dont il raconte le combat. Ainsi chacun de ces trois auteurs illustre-t-il et construit-il une pensée à travers ce genre hybride qu’est l’essai, convoquant aussi bien les démarches du romancier que celles de l’historien et du philosophe. Mais après tout les historiens du courant de la micro-histoire, comme Carlo Ginzburg, ou des penseurs comme Nietzsche ou Bachelard, ont montré d’une part que l’histoire était nécessairement proche de la littérature, et d’autre part que la pensée pouvait se développer par des poétiques autres que celles de la philosophie classique, dialectique, conceptuelle et tendant à se débarrasser des affects.

 

L’hybridité du genre se lit à même le titre de ces trois essais, d’emblée évocateurs de leur poétique particulière. L’ombre infinie de César, Noces, L’Été, Le Labyrinthe au bord de la mer. Autant de titres splendides qui, malgré leur poésie, voire leur caractère romanesque, ne pourraient convenir tout à fait à un roman ou à un poème. Du moins telle peut être l’impression du lecteur une fois qu’il a lu ces livres. Oui, par exemple Noces pourrait être le titre d’un poème ou d’un recueil de poésies, ou encore L’ombre infinie de César pourrait être le titre d’un roman. Mais ces trois essais ont si bien fait leurs leurs titres poétiques ou romanesques qu’ils semblent ne plus pouvoir appartenir pleinement qu’à eux-mêmes. Ces essais sont, comme ceux de Borges et comme tout grand essai, des exemplaires absolument uniques de ce genre dont Montaigne a glorifié le nom et la forme. Ces titres posent un sujet, et laissent transparaître la présence de l’auteur dans son sujet. Montaigne avait intitulé ses essais non pas les Essais, mais les Essais de Montaigne. L’auteur lui-même était dans son titre. Et dans « l’ombre infinie de César », nous savons que se trouve et vit Durrell, de même que nous avons connaissance de l’errance éclairée de Zbigniew Herbert dans « le labyrinthe au bord de la mer », et que, comme il l’a exposé, Albert Camus a participé aux « noces » et reste habité par « l’été ». Le titre de ces essais est le lieu même de l’habitation de leurs auteurs respectifs. Ils manifestent au lecteur leur présence réelle, qui n’a pu s’incarner avec une telle force que parce que les hommes qui les ont écrits l’ont fait en recourant librement à toutes sortes de ressources de genres littéraires. C’est la raison pour laquelle, ou l’une des raisons pour lesquelles, le genre dont se rapprochent le plus ces essais, chacun selon son génie propre, est la poésie.

Dix-neuf poèmes ponctuent L’ombre infinie de César. Poèmes énigmatiques qui participent de l’ombre discrète du texte, de cette obscurité cachée dans l’ « éblouissement », mot employé par Durrell comme par Camus pour dire l’effet de la lumière méditerranéenne sur l’esprit. Chez ces deux auteurs les oxymores associant lumière et noirceur sont fréquents, et la vision de Zbigniew Herbert de la mer comme profondeur nocturne sous une surface en miroir en est proche. Les contrastes violents de la lumière dans les paysages du sud correspondent à une vision exacerbée de l’homme face à son destin, disent ou induisent le rapport de la mort et de la vie. Lawrence Durrell peint le tableau (peut-être imaginaire) d’un village traversé, minuscule, en hiver, avec ses toitsde neige : à l’entrée une maison d’où l’on a sorti une table nappée de blanc et portant pain et vin ; à la sortie une maison semblable devant laquelle on a sorti une table nappée de noir où reposent un cahier et un stylo. Noces ou communion d’un côté, deuil ou écriture de l’autre ? L’auteur n’en dit rien. Il se contente de présenter l’image, et de la laisser parler, de laisser libre cours aux mille interprétations, pensées, sentiments, qu’elle peut susciter. C’est là une méthode poétique. S’il y a du lyrisme dans la voix de ces essayistes qui disent je, ce n’est pas de ce lyrisme que Camus dénonce et rejette comme trop égocentrique. L’exil est une ascèse et ces exilés du vingtième siècle ne cherchent pas une consolation dans l’exaltation du moi mais, après les horreurs de l’histoire, dans le dépassement de l’ego. Un oxymore, une antithèse en mot ou en image peut y suffire.

Paradoxalement, c’est en laissant l’être se dissoudre dans la lumière (ou dans le vent, comme Camus, ou dans le quotidien, comme Durrell, ou dans la description minutieuse, comme Herbert) que ce essayistes disent leur être, le communiquent. Le monde de leur temps, avec les ravages énormes qu’y produit l’individualisation forcenée, les révolte. Qu’ils le disent ou qu’ils le laissent entendre, à cette morbidité du siècle ils opposent la littérature ; ils opposent la pensée et la poésie mêlées dans leurs essais au monde de la spécialisation et de la séparation. Ils reproposent des noces, en fait, pour reprendre le titre de Camus. Noces avec les hommes d’il y a plusieurs millénaires, avec lesquels Zbigniew Herbert dit vouloir faire le pont dans le temps, noces avec la nature si vivante chez Camus, noces avec l’autre pour l’étranger qu’est Durrell en Provence. Noces qui ne peuvent réparer le présent ni le passé mais ouvrent l’avenir, et pour cela requièrent le concours du corps et de l’esprit, leur engagement simultané : ce dont ils témoignent à travers la forme de l’essai, qui lui-même peut marier tous les genres et peindre le tableau d’un homme vivant dans toutes ses dimensions.

 

La lutte et l’affirmation d’Albert Camus, la quête compassionnelle de Zbigniew Herbert, l’acte de grâce de Lawrence Durrell envers son pays d’adoption, ne semblent pas des marques de désinvestissement de la responsabilité de ces auteurs envers leurs textes, bien au contraire. La remarque de Claire de Obaldia s’entend dans le cadre de la vision habituelle de l’esprit scientifique. Si l’essai est une expression personnelle, pense-t-on, il n’est donc pas un travail scientifique. S’il est dispensé d’apporter des preuves, alors le lecteur est dispensé d’adhérer à ce qu’il dit. Si, de plus, il n’est pas vraiment une œuvre mais un essai d’œuvre en même temps qu’un essai de soi par l’auteur, s’il tient de la tentative ou même de l’ébauche, alors en effet l’auteur n’a pas à assumer totalement la parole qu’il y donne. Ls cobayes n’ont pas à reprocher à l’industrie pharmaceutique le fait que certains de ses essais soient non concluants. Le trait est grossi, mais tel est le statut généralement accordé à l’essai, comparé notamment au travail scientifique de la thèse. Et c’est ainsi que, comme le dit Claire de Obaldia, le mot même « déroute l’horizon d’attente du lecteur », placé dans la position qui ne saurait si on lui administre un remède efficace ou un placebo, voire un produit dangereux. or la littérature et la pharmacie ne sont pas exactement comparables.

Il n’est pas déraisonnable pour autant d’estimer que la littérature fait partie des médecines de l’humanité. L’essai en est une branche particulièrement expérimentale. Comme le dit Camus, on ne demande pas à un auteur de romans policiers d’avoir fait l’expérience de ce qu’il décrit, alors qu’on s’imagine toujours que l’auteur de littérature générale ne fait que se raconter, d’une façon ou d’une autre. Camus réfute vigoureusement ce lieu commun, mais c’est précisément en affirmant ainsi son expérience dans son essai qu’il réaffirme sans le dire l’authenticité de la parole portée par un essai, et l’autorité qu’elle acquiert de ce fait. Et comment pourrait-il y avoir à la fois authenticité et irresponsabilité ? L’autorité de l’auteur, acquise par une expérience soutenue de la vie et de la pensée, ne peut être qu’un engagement total. L’auteur qui s’essaie n’est pas un apprenti sorcier. Tout au long de leurs essais, nous voyons nos trois auteurs profondément impliqués dans leur quête d’une humanité vivable, d’un monde vivable pour l’homme. Le mur d’Hadrien dont parle si longuement Zbigniew Herbert est le mur mitoyen de la civilisation et de la barbarie. Tous trois sont des rescapés des horreurs de la civilisation basculée dans la barbarie : colonialisme, stalinisme, nazisme. Là sont les réelles déroutes auxquelles l’humanité s’expose. « Où croît le danger, vient aussi ce qui sauve », dit la parole du poète. Comme Hölderlin, les auteurs de ces trois essais se montrent tout entiers engagés dans la recherche de « ce qui sauve », de ce qui peut sauver ou contribuer à sauver l’humanité, et hautement conscients de leurs responsabilités.

En définitive, qu’est-ce qui, dans l’essai, peut inquiéter le lecteur ? Le fait de ne pas savoir ce qui l’attend, ou celui de ne pas saoir ce qu’il attend ? L’essai n’est pas le seul genre littéraire qui puisse le déstabiliser. Toute grande œuvre déroute. Mais l’incertitdude du genre même de l’essai ajoute à l’incertitude du lecteur. Sortir des sentiers battus ne peut-il conduire à la déroute totale, au désespoir ? Sans doute, mais l’essai n’est pas une entreprise de démolition. S’il détruit les fausses certitudes, c’est pour reconstruire sur un terrain nettoyé. La solution est sans doute de se défaire des lectures qui attendent quelque chose, qui ont un « horizon d’attente ». De s’accorder à la démarche de recherche de l’auteur, qui risque savamment sa vie. Il y a une science dans l’essai, et elle dépasse les sciences que nous connaissons. Un génie des mathématiques du vingtième siècle, Alexandre Grothendieck, a éprouvé la nécessité d’écrire un essai pour dire sa pensée dans une autre totalité. Il l’a intitulé La clef des songes. Les éditeurs ne l’ont pas publié parce que le plus souvent ils sont gouvernés par un « horizon d’attente » du lecteur. La littérature inclassable, comme l’est en définitive l’essai bien compris, nous sort de cette cage.

 

Les montagnes, où qu’elles soient sur terre, sont toujours la montagne. Tous les poètes sentent qu’ils sont en fait un même poète en action à travers le temps, les cultures, les civilisations. Nous avons essayé de montrer que l’essai tenait de la poésie. Montaigne terminait les siens par des vers d’Horace, priant de ne jamais manquer de sa cithare. Nous avons essayé de dire que les trois essais de notre corpus pouvaient se lire comme des poèmes – dans cet horizon d’attente, s’il en faut un. Mais en montagne l’horizon est sans cesse changeant. Et l’essentiel est, en marchant, en grimpant, d’être devenu, de devenir sans cesse de nouveau, montagnard, montagnarde.

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Ceci est le texte de ma deuxième dissertation pour l’agrégation 2017. Quoique je me sois efforcée d’abâtardir mon écriture de contraintes académiques, béquilles malcommodes à l’albatros, le naturel a fini par y reprendre le dessus – et le naturel, la pensée, sont peu prisées des correcteurs : ma réflexion a été sanctionnée d’un 6/20.

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Bilal Berreni, Nicolas Bouvier et autres êtres aux semelles de vent : de la grande jeunesse

zoo project

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Je l’ai déjà dit ici, pour moi Bilal Berreni, alias Zoo Project, est un Rimbaud du street art. Et je soutiens de tout cœur l’initiative de ses amis pour mieux le faire connaître et lui rendre hommage.

Qu’est-ce que la jeunesse, sinon la mémoire vivante du haut et grand âge dans lequel nous sommes nés ?

À Prilep en Macédoine (voir note précédente), Nicolas Bouvier décrit des « vieux plaisantins » pleins de légèreté et de joie enfantine, tels que j’en ai vu aussi dans le Sud marocain un demi-siècle plus tard : « semblables à ces bonshommes que les enfants dessinent sur les murs ».

« Seuls les vieux ont de la fraîcheur, une fraîcheur au second degré, conquise sur la vie.

Dans les jardinets qui ceinturent la ville, on tombe ainsi au point du jour sur des musulmans aux barbes soignées, assis sur une couverture entre les haricots, qui hument en silence l’odeur de la terre et savourent la lumière naissante avec ce talent pour les moments bien clos de recueillement et de bonheur que l’Islam et la campagne développent si sûrement.

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Un autre matin que j’étais accroupi dans le jardin municipal en train de photographier la mosquée, un œil fermé, l’autre sur le viseur, quelque chose de chaud, de rugueux, sentant l’étable, se pousse contre ma tête. J’ai pensé à un âne – il y en a beaucoup ici, et familiers, qui vous fourrent le museau sous l’aisselle – et j’ai tranquillement pris ma photo. Mais c’était un vieux paysan venu sur la pointe des pieds coller sa joue contre la mienne pour faire rire quelques copains de soixante-dix-quatre-vingts ans. Il est reparti, plié en deux par sa farce ; il en avait pour la journée.

Le même jour j’ai aperçu par la fenêtre du café Jadran un autre de ces ancêtres en bonnet fourré, quelques pépins de passa-tempo dans la barbe, qui soufflait, l’air charmé, sur une petite hélice en bois. Au Ciel pour fraîcheur de cœur !

Ces vieux plaisantins sont ce qu’il y a de plus léger dans la ville. À mesure qu’ils blanchissent et se cassent, ils se chargent de pertinence, de détachement et deviennent semblables à ces bonshommes que les enfants dessinent sur les murs. Des bonshommes, ça manque dans nos climats où le mental s’est tellement développé au détriment du sensible ; mais ici, pas un jour ne passe sans qu’on rencontre un de ces êtres pleins de malice, d’inconscience et de suc, porteurs de foin ou rapetasseurs de babouches, qui me donnent toujours envie d’ouvrir les bras et d’éclater en sanglots. »

Nicolas Bouvier, L’Usage du monde

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Le sang de mai, par René Vautier

Aujourd’hui est commémorée la fin de la Seconde Guerre Mondiale – dont un rappel se trouve dans ce passage donné ce matin de mon livre sur le camp de concentration de Ravensbrück. Aujourd’hui rappelle aussi les massacres de ce même jour en Algérie, à Sétif, par l’armée française. Ces extraits du film de René Vautier sont à voir absolument, avec ses images d’archives, le rappel historique des horreurs de la colonisation fait par Vautier lui-même, et la parole de Kateb Yacine, tant littéraire (avec sa comparaison entre Camus et Faulkner, vers le milieu du film) et son témoignage sur les massacres, qu’il a vécus, dans la dernière partie de la vidéo.

 

« Les caricatures », par Shailja Patel

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Les caricatures de viol sont drôles s’il est inconcevable pour vous que vous puissiez être violé. Si vous vivez dans une bulle de privilège de genre qui vous isole de toutes les conséquences de la culture du viol.

Les blagues sur le sida sont drôles si vous n’avez jamais aimé quelqu’un qui est mort du sida. Si vous vivez dans une bulle qui vous permet de ne pas savoir que des millions d’Africains sont morts, des milliers d’hommes gays sont morts, de l’indifférence criminelle de l’Etat et du négationnisme. Parce qu’ils n’étaient, après tout, que des Noirs et des pédés. Du matériel de comédie, non des vies qui méritent le deuil.

Les caricatures d’Ébola sont drôles. Sauf si votre partenaire est un médecin de santé publique, forcé de choisir tous les jours entre traiter des patients sans vêtements de protection ou les abandonner pour sauver sa propre vie.

Les caricatures du prophète Mohammed nu, à quatre pattes, l’anus présenté comme cible, sont du fourrage à ricanement anti-clérical. Sauf si vous et la moitié des hommes et des garçons et des enfants et des bébés que vous connaissez et aimez s’appellent Mohammed.

Sauf si vous et vos frères, cousins, cousines, pères, fils et amis courez chaque jour le risque d’être arrêtés et fouillés sans raison et au hasard, de subir des palpations, des fouilles au corps et dans les orifices, au sein de la Forteresse Europe Éclairée. Because they can. Parce qu’ils le peuvent.

Sauf si votre grand-père Mohammed a été violé et castré par les Français dans leurs camps de concentration en Algérie.

Sauf si votre mère survit au harcèlement quotidien et aux menaces de violence des voyous du Front national dans sa banlieue en invoquant la miséricorde du Prophète pour les ignorants.

Sauf si tous les corps nus dans les photos de torture d’Abou Ghraib vous ressemblent. Des hommes nus à plat ventre, perdant leur sang, traînés en laisse par des soldats américains souriants. Des hommes nus empilés en sculptures de chair par de jeunes GI’s radieux, le pouce levé. Des fesses brunes de Mohammed marquées de brûlures de cigarettes comme des toiles de peau pointillistes. Des Mohammeds encagoulés et câblés, saignant de la bouche, des oreilles et de l’anus, tandis que leurs tortionnaires rient et prennent la pose. Des hommes nus violés qui vous ressemblent, qui ressemblent à votre frère, à votre père, à l’homme que deviendra votre bébé chéri.

Sauf si vous et vos amis faites circuler des témoignages tels que les sales histoires de survivants au viol anal de la CIA, également connu comme réhydratation par voie rectale. Des survivants au viol oral de Guantanamo, également connu comme gavage. Parce que vous avez besoin de témoigner avant que cela ne vous arrive à vous. Cest une règle de survie.

Sauf si votre petite sœur est rentrée en sanglots la semaine dernière et a crié qu’elle ne retournerait jamais à l’école, l’école dont vos parents rêvaient pour elle avant sa naissance. Il a fallu des heures de cajoleries et de consolation pour en tirer une explication. Le tyran qui fait de sa scolarité un enfer a trouvé une délicieuse nouvelle cruauté, qui la suit au-delà de l’école comme une étiquette électronique à la cheville. Il a mis cette caricature sur le tableau blanc de la classe et l’enseignant l’a laissée là toute la journée comme une leçon de liberté d’expression.

Texte traduit avec l’aimable autorisation de l’auteur, Shailja Patel. Le texte original en anglais est ici. Le site de la poétesse .

Niagara

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Décidément tout flue, tout passe, comme dit Héraclite. Assia Djebar est morte. Je ne l’avais pas lue, mais je suis allée un jour avec elle, et d’autres écrivains venus du monde entier, contempler les chutes du Niagara. Je me rappelle qu’elle avait parlé du poète Adonis, et qu’elle espérait qu’il aurait le prix Nobel. Je vais la visiter sur sa page. J’ai vu évoqué dans la presse la possibilité qu’elle soit remplacée à l’Académie française par Michel Houellebecq, comme le souhaitait il y a quelques jours Hélène Carrère d’Encausse (savait-elle qu’Assia Djebar était mourante ? il faut espérer que non, ce serait indécent). Que cela arrive ou non, cette seule idée de remplacer une intellectuelle algérienne de culture musulmane éclairée par l’auteur de Soumission est un assez triste signe de l’époque. Mais tout flue, et peu importent l’Académie et ses mortels, ce qui demeure c’est la vie.

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La stratégie du choc, par Naomi Klein (5) « Le laboratoire de la torture »

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Guantanamo en 2002, AFP/ Shane T McCoy

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Après avoir parcouru l’introduction de ce fameux livre, nous lisons le premier chapitre. L’auteur se rend chez l’une des victimes d’un psychiatre dément, dont les expériences à l’université McGill de Montréal dans les années 1950 ont servi de base à l’élaboration de la torture moderne.

« Le dossier s’ouvre sur l’évaluation de Gail effectuée par le Dr Cameron au moment de son arrivée à l’institut : la jeune fille poursuit de brillantes études d’infirmière à l’université McGill, et le médecin note qu’il s’agit d’une personne « jusque là raisonnablement équilibrée ». Toutefois, elle vit des crises d’angoisse causées, indique sans détour Cameron, par un père qui l’agresse. Cet homme « profondément perturbé » a « exercé de multiples sévices psychologiques sur sa fille ».
À en juger par leurs commentaires des premiers temps, les infirmières aiment bien Gail, qui parle avec elles de la profession. Elles la décrivent comme « gaie », « sociable » et « soignée ». Pendant les mois où leurs soins lui sont prodigués, Gail subit toutefois un changement de personnalité radical. [régression psychologique et intellectuelle, agressivité, passivité, amnésie, schizophrénie]… les symptômes sont beaucoup plus graves que ceux de l’angoisse qu’elle manifestait à son arrivée. » (p.42)

« Selon les articles qu’il fit paraître à l’époque, le Dr Cameron croyait que la seule façon d’inculquer à ses patients de nouveaux comportements plus sains était d’entrer dans leur esprit afin d’y « briser les anciennes structures pathologiques ». La première étape consistait donc à « déstructurer ». L’objectif, en soi stupéfiant, était de faire régresser l’esprit vers un état où, pour reprendre les mots d’Aristote, il était comme « une tablette où il n’y a rien d’écrit », une tabula rasa. Selon Cameron, il suffisait, pour parvenir à cet état, d’attaquer les cerveaux par tous les moyens réputés entraver son fonctionnement normal – simultanément. La technique première du choc et de l’effroi appliquée au cerveau, en somme. » (p.44) « À la manière des fauteurs de guerre qui préconisent que des pays soient ramenés à l’âge de pierre à coups de bombes, Cameron considérait les électrochocs comme un moyen de faire régresser ses patients. » (p.45) [Rappelons-nous que c’est aussi l’objectif ouvertement affiché par Israël bombardant Gaza].

« Même s’il entretenait des relations avec la CIA depuis des années, Cameron n’obtint sa première subvention de l’agence qu’en 1957. Pour blanchir l’argent, on le fit transiter par la Society for the Investigation of Human Ecology. Et plus les dollars de la CIA affluaient, moins l’institut Allan Memorial ressemblait à un hôpital et plus il prenait des allures de lugubre prison.

Cameron augmenta d’abord de façon radicale les doses d’électrochocs. Les deux psychiatres à l’origine de la très controversée machine à électrochocs Page-Russell recommandaient quatre traitements par patient pour un total de 24 électrochocs. Cameron commença à traiter ses patients deux fois par jour pendant 30 jours, ce qui représente la somme terrifiante de 360 électrochocs. (…) À l’étourdissant cocktail de médicaments qu’il administrait déjà à ses patients, il ajouta les drogues expérimentales psychodysleptiques auxquelles la CIA s’intéressait de façon particulière : le LSD et la PCP. Il enrichit également l’arsenal dont il disposait pour faire le vide dans la tête de ses patients en recourant à la privation sensorielle et au sommeil prolongé. » (p. 50)

« Lorsqu’on demande à des prisonniers comment ils ont pu supporter des mois d’isolement et de brutalité, ils évoquent souvent le carillon lointain d’une cloche d’église, l’appel à la prière d’un muezzin ou les cris d’enfants qui jouent dans un parc voisin. Quand la vie se résume aux quatre murs d’une cellule, les bruits venus du dehors et leur rythme – preuve que le prisonnier est encore un être humain et qu’il existe un monde en dehors de la torture – en viennent à constituer une sorte de bouée de sauvetage. « Quatre fois j’ai entendu le pépiement des oiseaux au lever du jour. C’est ainsi que je sais que je suis resté là pendant quatre jours », déclara l’un des survivants de la dernière dictature de l’Uruguay rapportant le souvenir d’une période de torture particulièrement brutale. » (p. 51)

En 1954, la CIA produit un manuel : « L’ouvrage traduit l’avènement d’une ère nouvelle, celle d’une torture précise, raffinée – loin des tourments sanglants et approximatifs imposés depuis l’Inquisition espagnole. » (p. 54) « Le détail qui retient tout particulièrement l’attention des auteurs du manuel, plus encore que les méthodes proprement dites, c’est l’accent mis par Cameron sur la régression – l’idée que des adultes ne sachant plus qui ils sont ni où ils se situent dans l’espace et le temps redeviennent des enfants dépendants, dont l’esprit est une sorte de page blanche ouverte à toutes les suggestions. » (p.55)

« Là où la méthode Kubark était enseignée, on assista à l’émergence de schémas très nets – tous conçus pour induire, optimiser et soutenir le choc : on capture les prisonniers de manière à les perturber et à les désorienter le plus possible, tard la nuit ou tôt le matin, conformément aux instructions du manuel. Aussitôt, on leur bande les yeux et on les coiffe d’une cagoule, puis on les dénude et on les bat, avant de les soumettre à diverses formes de privations sensorielles. Du Guatemala au Honduras, du Vietnam à l’Iran, des Philippines au Chili, les électrochocs sont omniprésents. » (pp 55-56)

L’auteur précise aussi que l’internationalisation de ces méthodes de torture comprennent aussi la visite de haut-gradés français à « l’école de lutte contre la « guérilla » de Fort Bragg, en Caroline du Nord, pour diriger des ateliers et initier les élèves aux méthodes utilisées en Algérie », où les Français faisaient aussi usage d’électrochocs contre les combattants pour la liberté dans les années 50. (p.57)

À partir du 11 septembre 2001, ces « activités que les États-Unis menaient jusque là par procuration, d’assez loin pour pouvoir plaider l’ignorance, seraient désormais prises en charge sans faux-fuyants et ouvertement défendues. (…) En vertu des nouvelles règles [le code de justice militaire ayant été modifié pour cela], le gouvernement des États-Unis était enfin autorisé à utiliser les méthodes qu’il avait mises au point dans les années 1950 dans le secret et le déni. » (p.59)

« Nombreux sont ceux qui croupissent à Guantanamo. Mamdouh Habib, un Australien qui y a été incarcéré, affirme que « Guantanamo Bay est une expérience scientifique qui porte sur le lavage de cerveau ». (…) Pour de nombreux prisonniers, ces méthodes ont eu un effet comparable à celui qui fut observé à l’Institut Allan Memorial dans les années 1950, à savoir une régression totale. Un prisonnier libéré, citoyen britannique, a déclaré à son avocat que toute une section de la prison, le camp Delta, abritait désormais les détenus (ils seraient « au moins 50 ») qui sont aujourd’hui dans un état de délire permanent. » (p.61)

« Le problème, évident avec le recul, réside dans la prémisse sur laquelle reposait la théorie de Cameron : l’idée qu’il faut faire table rase pour que la guérison soit possible. (…) En fait, c’est le contraire qui se produisit : plus il les bombardait, plus ses patients se désagrégeaient. Leur esprit n’était pas « nettoyé ». Les sujets se trouvaient plutôt dans un état pitoyable, leur mémoire fracturée, leur confiance trahie. » (p.64)

à suivre

toute la lecture : ici

Être musulman, prendre les devants

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photo Alina Reyes (mes 21 autres photos du rassemblement : voir note précédente)

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Le rassemblement auquel étaient conviés « les musulmans et leurs amis » cet après-midi devant la Grande Mosquée de Paris est, avec d’autres rassemblements du même ordre en France, un acte fondateur. Les musulmans sont comme les autres citoyens, pas plus obligés que les autres de protester contre ceci ou cela. L’arrogance de ceux qui veulent les voir s’exprimer contre l’EI est détestable. Mais les musulmans peuvent aussi avoir, comme tout le monde, une sensibilité politique qui les pousse à s’exprimer contre des iniquités emblématiques – la colonisation de la Palestine, les crimes de l’EI, les discriminations, la corruption etc, ou une sensibilité religieuse qui les pousse à défendre leur foi contre ceux qui comme l’EI la dénaturent et l’insultent.

J’ai fait partie, en 1998, d’un groupe d’étrangers – journalistes et artistes – invités en Algérie par le gouvernement, qui souhaitait réhabiliter son pays aux yeux du monde. Mais c’était encore le temps de la Décennie noire, de la guerre civile entre l’armée et les islamistes, et je me rappelle l’effroi et l’épouvante des gens. Du balcon de l’hôtel à Alger, je regardais vers les montagnes de Kabylie, où la terreur régnait. À Alger même les autorités ne nous laissaient pas sortir seuls, nous étions constamment encadrés par l’armée, et ce fut le cas aussi à Tamanrasset et dans le désert, bien qu’il fût moins risqué. Les Algériens ne réagissent pas comme les Français à l’exécution d’Hervé Gourdel, car ils ont vécu cela dans leur chair. J’ai communié à leur malheur sur place, et je ne l’ai pas oublié.

Ce n’est pas parce qu’on est musulman qu’on ne peut pas critiquer les islamistes. Les musulmans des pays musulmans ne se gênent pas de le faire, du moins bien sûr ceux qui sont contre l’islamisme terroriste. Les musulmans des pays non musulmans ont moins de liberté de parole parce qu’ils se sentent pris en otage entre la fidélité à la communauté musulmane et leur pays, la France (ou autre pays non musulman). Il est temps de s’assumer comme entièrement Français et de cesser de se préoccuper du regard des autres. Dire ce qu’on a à dire et faire ce qu’on a à faire, c’est tout.

Il faut arriver à sortir de l’état de dépendance du regard des autres, qu’ils imposent avec leurs manœuvres. Et pour cela il faut arriver à être indépendant politiquement, mais complètement, c’est-à-dire y compris à l’égard de ceux qui se réclament de l’islam. Il faut arriver à ne pas être timide dans l’autocritique aussi. En tant que Français, nous ne nous gênons pas de critiquer la politique de notre pays. Mais la vraie liberté est de pouvoir tout critiquer quand il y a une situation critique.

Le tout est de prendre les devants. Personne ne demande aux juifs de dénoncer Israël, mais des voix juives importantes, de grands intellectuels, des journalistes, des artistes juifs d’Israël ou d’ailleurs, le font depuis longtemps. Nous avons, musulmans, la même légitimité que n’importe quel autre citoyen pour exprimer nos choix politiques. Nous le faisons pour la Palestine notamment, nous devons pouvoir aussi le faire pour l’EI, un problème tout aussi emblématique, sans avoir à nous sentir forcés de le faire.

Considérons ne serait-ce que l’histoire du vingtième siècle, et demandons-nous : qu’est-ce qui est responsable de la violence inouïe et plus dévastatrice qu’aucune autre, du monde chrétien ? En quatorze siècles d’existence, le monde musulman a-t-il fait tant de millions de morts ? Loin, très loin de là – alors que la Chrétienté a produit les crimes qu’on connaît, croisades, inquisitions, persécutions des non-chrétiens, évangélisations forcées… Une longue suite d’atrocités commises au nom du doux Jésus… La violence qu’un grand texte, comme le Coran, peut contenir, paraît finalement plutôt exorciser la violence du cœur de l’homme, même si elle peut aussi être récupérée pour justifier la violence. En tout cas une non-violence fondatrice comme celle du Christ ne garantit absolument pas contre le crime.

Les islamophobes comme les islamistes trouvent dans leur lecture littérale du Coran la justification à leur rejet de l’autre. Le Coran est incompris. Nous ne devons pas fermer les yeux sur ce fait qui nous est préjudiciable, mais au contraire promouvoir les lectures intelligentes du Coran. En particulier il nous faut affronter ses appels à la violence et comprendre ce qu’ils signifient et pourquoi ils sont là. C’est très faisable, et nous ne devons pas être paresseux, nous devons le faire. L’ijtihad, l’effort de compréhension, est notre salut.

Paris-Alger via New York. Marche à la vérité, à la résurrection

 

Ce texte a paru initialement en 1998 dans la revue Le Passant ordinaire.

 

Printemps 1998. Deux heures et demie du matin à Alger, je ne peux pas dormir à cause du robinet qui fuit dans la salle de bains. Jack Kerouac est avec moi dans le lit, son visage tellement humain sur la couverture d’Anges de la Désolation. Son écriture libre, vivante, inventive. Comme lui. Je suis libre aussi et je couche avec toi, Jack.

J’ai oublié le nom de cet hôtel à Tamanrasset, mais je me souviens des paroles du prêtre, à propos d’éventuelles adaptations cinématographiques de la vie de Charles de Foucault : « J’ai du mal avec la fiction ». Tout le problème de notre vie est là : fiction ou pas fiction ? On n’arrête pas de se raconter des histoires, en se demandant désespérément laquelle est la bonne. Ou bien on décide de croire dur comme fer à la première histoire venue, et alors tout va encore plus mal.

Hier soir à Tamanrasset le ciel était rose de sable, et le vent soufflait à déraciner les arbres dans les rues. De rares grosses gouttes d’eau se mêlaient à la tempête de sable, si rares qu’elles n’adoucissaient en rien la chaleur ni la sécheresse de l’air. « D’habitude le ciel est toujours bleu », semblaient s’excuser les gens du pays, avec leur habituelle gentillesse. Les Touaregs sont très beaux, voilés jusqu’aux yeux comme des femmes – leurs yeux sombres et pétillants. Ils sont beaux et ils ont le sens de la beauté, on le voit à leur façon de se tenir et de se vêtir. La beauté des hommes ne suffit-elle pas à vous donner envie de rester dans un pays ? Dans les rues de la ville du désert, rose et sèche et désolée comme le sable, des jeunes désœuvrés regardent passer le temps comme d’autres, ailleurs, le font en bas de leur cité.

Ici aussi, en plein désert, comme dans toute l’Algérie, comme chez nous, le chômage frappe. Il est vrai qu’avant les « événements », on comptait pas moins de 150 agences de tourisme dans cette ville de garnison qui fut toujours une porte mythique du Hoggar. Guides, 4×4… Qui aspirait à vivre ses rêves de Petit Prince trouvait à « Tam » toute la logistique nécessaire. Mais il n’est rien – pas même les rêves – que l’homme ne sache détruire. Et les guerres sont plus fortes que la paix du désert. Les 150 agences ont fermé. Les adolescents, essentiellement des garçons, qui marchent par petits groupes dans la poussière des rues, ont l’air farouche. Il paraît qu’il ne sont pas commodes. Pourtant une musique lancinante s’échappe d’une épicerie, et c’est toute la magie poignante et exaltante du Maghreb qui soudain vous enlève, et encore une fois, vous donne envie de rester.

La veille, on a dormi à la belle étoile, dans le Hoggar. Tagrera, vaste lit de sable encorbeillé d’orgues montagneuses.
Aller-retour 600 kilomètres de piste, à toute allure dans les 4×4 pilotés par ces Touaregs à mon avis bien plus fortiches en conduite que n’importe quelle star du Paris-Dakar. C’est en arrivant au but, pendant que les autres entreprenaient l’ascension de la dune pour admirer le coucher de soleil sur l’étendue tuante du désert, que Youssef m’a raconté une histoire. En marchant lentement vers le cœur du site, lentement, l’âme lourde, comme en voie de pénétrer un corps pour la première fois, notre corps-même, le corps intime du monde, notre chair, exsangue et crue, guérie jusqu’à l’os de tous ses mensonges.

C’est l’histoire d’un petit garçon perdu. Sa mère l’avait laissé jouer devant la porte, et puis il avait disparu. Ne le retrouvant pas, elle a fini par donner naissance à un autre garçon, qu’elle a appelé du nom de son premier fils. Pendant ce temps-là, l’enfant perdu avait été adopté par une autre famille. Devenu adulte, il consulta une spécialiste des esprits, ou si vous préférez une spécialiste de la mémoire, qui le mit en condition de remonter dans le temps, interroger à distance sa mère biologique, et apprendre d’elle son nom et son adresse. Ainsi l’enfant perdu put-il retrouver sa mère originelle.
« Et ce fut très dur pour la mère adoptive », ajouta Youssef, qui avait assisté à la longue et douloureuse séance de spiritisme, et en était resté tellement bouleversé que plus tard, il me parla deux autres fois encore de cette histoire.

Le soir tomba. Assis en grand cercle dans le vaste berceau de sable encadré de la découpe sombre et fantomatique de hauts rideaux rocheux, on a dîné, tous ensemble : les officiels, nos hôtes du ministère du Tourisme algérien, des ambassadeurs africains, et divers journalistes ou apparentés, pour la plupart algériens, ainsi que quelques « communicants » français. Salade, méchoui et semoule. Tandis que femmes et hommes du désert commençaient à jouer de la musique, chanter et danser, épuisée par mon voyage depuis New-York et le décalage horaire, je m’endormis à même le sable frais, toute habillée. Un peu plus tard, la fête finie, je fus réveillée par les voix des jeunes Algériens qui discutaient derrière moi, que j’écoutai avec tendresse.

Au plus profond de la nuit, quand tout le monde fut endormi dans le sable, je regrettai de ne pouvoir m’isoler tout à fait pour laisser couler et sursauter de moi de bonnes larmes sensuelles, de bons sanglots mystiques, de bons orgasmes métaphysiques dans le silence des étoiles. Le rêve des hommes et des femmes étendus près de moi dans l’ombre, encombrés de la marche cruelle du monde, montaient du sable et endeuillaient même le ciel. Comment oublier ma première nuit à Alger ? Les fantômes terrifiants qui s’obstinaient à pénétrer dans mon sommeil par la porte entrouverte du balcon ?

Au matin de cette première nuit, Youssef avait dit : « Je vais vous emmener promener dans la ville ». Toute belle et blanche sous le ciel bleu, Alger dégringolait tranquillement des collines vers la mer. On a fait le tour de la ville en voiture, admirant son architecture coloniale et délabrée, constatant qu’en cette fin avril 1998 la population vaquait paisiblement à ses affaires, encadrée par une très forte mais relativement discrète présence policière. On n’irait pas se promener à pied, cependant. Youssef dirait que c’était simplement par manque de temps, parce qu’il nous fallait aller prendre l’avion pour Tamanrasset. Les gens du ministère diront qu’il ne serait pas prudent pour des touristes de sortir sans escorte, même si la population est amicale, voire désireuse de s’ouvrir aux étrangers. « S’ils ne vous laissaient pas sortir seuls », dira, à Paris, le chauffeur de taxi algérien, « ce n’était pas seulement pour votre sécurité, mais surtout pour vous empêcher de parler librement avec les gens, et d’entendre leur mécontentement… » À chacun son histoire…

Le regard tour à tour noir et doux de Malika, Française d’origine kabyle qui fait partie du voyage… Ses mots : « Je suis née en France, mais jusqu’à une date récente j’ai refusé la nationalité française, pour faire plaisir à mes parents. C’était une question de fierté, pour eux… » Et aussi : « J’ai passé Noël dernier dans ma famille, en petite Kabylie. J’avais mon P38, tout le monde portait une arme sur soi en permanence. » Et encore : « Tu as remarqué comme les gens ne se laissent pas abattre ? C’est comme ça, ici. C’est pour ça que j’aime ce pays. »

L’embarras démesuré de Youssef, chaque fois que l’organisation laisse à désirer. Comme s’il était personnellement de la marche et du fonctionnement de son pays. Sa volonté flagrante de minimiser les problèmes politiques, de croire à l’imminence de lendemains meilleurs.

Le témoignage de Jonathan, aventurier-banquier anglais : « Quand je suis arrivé ici, en 94, Alger était pleine de barricades, les gens restaient terrés chez eux. » Son cynisme d’homme d’argent : « Il y a beaucoup de chômage, c’est vrai, mais c’est un sacrifice nécessaire. Le gouvernement fait ce qu’il faut pour assainir la situation financière du pays. »

« Les journaux étrangers racontent toujours les mêmes histoires sur nous », se plaignent les Algériens qui nous encadrent. « Des histoires de massacres et de terrorisme… » Eux, ils croient à une autre histoire. Celle de la résurrection très prochaine de leur pays, leur pays si beau, si grand, si jeune, plein de richesses et de vitalité, qui veut s’en sortir, et s’en sortira.

Moi, je ne crois jamais tout à fait à aucune histoire, pas même aux miennes. Je ne crois qu’au sens caché des rêves qu’on fait la nuit, et à celui de ces histoires étranges qu’on raconte malgré soi à d’étranges moments… Par exemple ces histoires de filiation complexe qui se présentent à l’esprit en arrivant dans le désert… Là où l’homme a des chances de se voir lavé de toutes ses inutiles fictions.

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17 octobre 1961. Témoignage de Jean Cau dans l’Express quelques jours après


Le jour de l’indépendance algérienne dans le bidonville de La Folie à Nanterre (image trouvée chez les Indigènes de la République)

 

C’est un reportage de Jean Cau paru dans l’Express du 26 octobre 1961. Il est très long, j’en donne quelques passages, déjà donnés sur mon blog à la même date l’année dernière – mais ce blog n’existe plus et ce massacre qui fit parmi les manifestants pacifiques sans doute près de deux cents morts n’a toujours pas été reconnu par l’État français. Loin de cela, au lieu de rendre à tous les Français ce devoir de mémoire élémentaire, les politiques, les médias, les employeurs de ce pays continuent trop souvent à discriminer nos compatriotes issus des anciennes colonies.

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Nord’af, bicots, ratons, melons, crouillas, ça se saurait si vous étiez des hommes. Je vous le dis, ça se saurait. (…) vous ne vous bourreriez pas de patates, de fayots et de semoule, mais vous mangeriez des biftecks avec des frites et de la salade ; vous ne vous entasseriez pas à six dans une chambre d’hôtel ; vous ne vivriez pas dans le décor de vos bidonvilles “à la Céline” (…)

Si vous étiez des hommes, vous comprendriez ce qu’on vous dit au lieu d’être si désespérément bouchés. Pour un agent tué, dix terroristes (c’est-à-dire dix bicots) en prendront sur le citron, vous a dit un excellent Français, M. Papon, notre préfet de police. C’est pas clair, ça ? (…)

Brusquement, vous avez faussé le jeu. Sans crier gare, vous êtes venus nous déranger. Par milliers, par dizaines de milliers, vous êtes apparus dans nos rues et nous vous avons découverts. Sans armes, souvent habillés de vos pauvres costumes “des dimanches”, vous avez crié des slogans dans nos beaux quartiers. Que faire ? Vous troubliez l’ordre. Nous avons été obligés de lâcher sur vous notre police qui vous a “soignés” comme vous le méritiez. (…)

Il se trouve que je suis Français et que j’écris pour des Français. Il se trouve que j’ai voulu, pour mon compte, voir et savoir, écouter et entendre. Aujourd’hui, j’apporte ma moisson. Aujourd’hui, je sors d’un monde insoupçonnable. Ces derniers jours, je n’ai vu que des visages désertés par le sourire, des yeux tuméfiés, des dos bleuis à coups de crosse ; je n’ai entendu que des récits où revenaient, en litanie, les mêmes mots : rafles, coups, tortures, disparitions, assassinats. Et j’écris ces lignes avec ces visages qui défilent en ronde sous mon regard ; avec ces mots qui m’encombrent la tête et qui y sonnent leurs coups de gong.

(…)

Le fils cadet a 14 ans. Il a d’immenses yeux, étonnés à jamais et parle le français sans accent.

– Maman s’est couchée sur moi quand elle a entendu les mitraillettes, puis je l’ai perdue.

Il a été embarqué. Il a eu droit à une ration de coups de matraque sur les épaules. Regardez…

– On était deux ou trois mille dans un machin où il y avait des ping-pong, des choses de gymnastique…

– Le stade Coubertin ?

– Je ne sais pas. J’y suis resté trois jours. On dormait sur le ciment. On n’avait pas de place. C’est les soldats qui nous donnaient à manger.

– Dans quoi ?

– Le premier jour dans rien. On n’avait pas de gamelles, rien.

Il met ses mains en coquille comme on recueille de l’eau à la fontaine.

– Ils nous ont dit de mettre les mains comme ça et ils versaient dedans. Les policiers m’ont demandé pourquoi j’étais venu. J’ai répondu que des frères avaient été jetés dans la Seine… et ils n’ont plus écouté et m’ont giflé trois fois.

Il a les joues gonflées comme par une rage de dents. Il s’appelle Medjid et il a quatorze ans. Le père Mohammed me dit que toute la famille est venue en France en 1947. En Algérie, il était fonctionnaire, un tout petit fonctionnaire.

– En 47, j’aurais dû être titularisé comme mes collègues européens. C’était la loi : j’avais l’âge et j’avais fait le temps nécessaire. Alors, un mois avant ma titularisation, bien sûr, moi et tous les autres Musulmans dans mon cas, nous avons été mis à la porte. J’étais sans travail, sans certificats et j’ai décidé de venir en France. Voilà… depuis la France s’est transformée en Algérie.

Le fils aîné a réussi, en France, à aller à l’école jusqu’à seize ans. Le soir, il lisait, travaillait et aujourd’hui il occupe un emploi de bureau. Il parle sans aucun accent, d’une voix très calme. Lui aussi est allé manifester avec ses “frères”. Lui aussi a été arrêté. Il a vu une mère qui portait son bébé dans le dos, “à l’arabe”. Les policiers lui ont “décollé” le bébé du dos. Le bébé est tombé à terre. La femme a crié. Un remous l’a séparé de son enfant qu’une deuxième vague de policiers à piétiné. Au commissariat, on l’a raisonnablement frappé. Il a entendu un policier qui est entré, soufflant et transpirant, et qui a dit à ses collègues :

– Y’en a déjà six de crevés.

(…)

Sont entrés [dans un café du 18e arrondissement ] trois manœuvres qui travaillent dans le métro.

– On arrive du travail à sept heures et demie, des fois huit heures. Alors, couvre-feu ! Et comment tu achètes le pain, la soupe, le pétrole ? Alors tu manges pas ? Et rester dedans ?

Ils sont dix manœuvres auxquels l’hôtelier loue deux chambres.

– On peut pas avoir plus de chambres. Patron de la maison veut pas et il dit si vous êtes pas contents, adieu !

Ils ont manifesté.

– On a un frère qu’a eu sa tête cassée. Il a pris un foulard, il s’a enveloppé sa tête et il a crié encore : “Libérez Ben Bella ! Algérie algérienne !” Et tous les frères on a crié. Et on n’avait pas de couteaux, pas de pierres, pas de bâtons. Même que des frères nous fouillaient pour voir et que des frères nous ont fouillés encore à Vincennes… Nos frères nous avaient dit : “Pas de pierres, pas de bâtons, rien…”

– Et tu sais, y’a des choses embêtants, dit un maigre aux joues sèches et aux cheveux gris. Depuis deux mois dans là où je travaille, j’ai manqué trois fois parce que j’ai été arrêté trois fois et trois frères pareil que moi et le patron dit : “Ah ! ça va pas, ça va pas… Qu’est-ce qu’elle a la police à vous taper tout le temps ! Ah ! ça va pas, ça va pas, ça…!”

Iront-ils encore manifester ? Oui, si de nouvelles manifestations sont décidées. Pourquoi ? Parce qu’on les “tape tout le temps”. Parce qu’on les réveille la nuit… Les policiers entrent, fouillent, bouleversent. Nez au mur, mains levées et collées au mur, rassemblés sur les paliers, ils entendent le cyclone ravager leurs misérables chambres. Souvent l’un d’entre eux est emmené. Pourquoi ? Pour rien.

(…)

Dans chacun de ces bidonvilles [à Nanterre], vous pourrez admirer les rues de terre que la moindre pluie transforme en bourbiers, les venelles si étroites qu’il est besoin d’effacer les épaules pour y passer ; vous pourrez visiter les charmants gourbis construits de planches, de tôles, de toile goudronnée et sablée, de vieux pneus découpés en plaques de caoutchouc. A condition de vous casser en deux, vous pourrez entrer et vous émerveiller de la disposition de trois, quatre, cinq ou six châlits dans un espace aussi exigu, de l’astuce avec laquelle a été résolu le problème du chauffage (un poêle et un trou dans la toile goudronnée) ; celui de l’aération (un autre trou dans la tôle ou la toile) ; celui de l’eau (quelques seaux dans un coin). Dans ces huttes, dans ces gourbis, des milliers de célibataires et des centaines de familles vivent.

– C’est propre, dis-je.

De fait, les gourbis sont très propres.

– Les frères nous disent qu’il faut être propres.

Savez-vous quel serait leur bonheur ? De vivre, de dormir, de manger là. Là ? Mais oui, . Ce sont des pauvres, des misérables, et figurez-vous qu’ils sont habitués à ça. Ce plafond qui vous écrase, ce châlit aux ressorts brisés, cette promiscuité, pour eux, ça n’est pas l’enfer. A ça, ils sont résignés. Si la paix s’installait sur leur sommeil, sur leurs repas, sur leur vie,  ces bidonvilles seraient le paradis car ils n’en sont pas encore à réclamer la télévision et le petit bungalow avec garage. Les pauvres, les très pauvres, c’est long et lent à se remuer et à s’écrier un jour en contemplant la baraque : “Y’en a marre de vivre comme des bêtes !” Les pauvres, les très pauvres, c’est fou ce que c’est patient.

Mais voilà, sur ce paradis s’est abattue la guerre. Ou quelque chose de pire que la guerre : la terreur soudaine, la peur permanente, le meurtre quotidien. Et un jour c’est l’arrestation, un autre jour le bouclage, un autre jour la rafle, une nuit la fouille et la mort et les morts.

Et depuis des semaines, des mois, des années. Et chaque jour, c’est plus “dur” et chaque nuit les bidonvilles s’endorment dans une peur plus lourde. Et le nombre de ceux qui disparaissent puis reviennent “tout bleus” ou qui ne reviennent pas, chaque année, chaque mois, chaque jour, devient plus nombreux.

Et un jour des “frères” leur disent de manifester. Et ce jour-là, tout ce peuple d’ombres se lève, met son costume “des dimanches”, vide ses poches de la moindre épingle et du moindre canif et marche vers les rangs sombres et denses de nos policiers armés de matraques, de bâtons lestés de fer et de plomb, de mitraillettes et de relvolvers. Et des journaux français écriront : “Poussés par la menace et la terreur FLN… Forcés… Contraints… “ et ceci encore : “Les Algériens ne doivent pas être les maîtres de la rue…” Pauvres cons !

(…)

Jean Cau

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Faire l’amour

Photo Alina Reyes

 

Tout comme après un enterrement on éprouve le désir de partager un repas avec les vivants ou de faire l’amour avec une personne aimée, j’ai eu, après cette période électorale, le désir impérieux de lire un grand livre de vraie littérature. Je l’ai trouvé, je le lis. Il s’agit de La voie de Bro, un roman de Vladimir Sorokine. J’en reparlerai quand je l’aurai terminé, mais je le lis lentement, car je dois m’arrêter très souvent pour contempler, tant il m’appelle dans sa profondeur. Comme toujours en lisant un grand livre, ou comme quand je traduis un passage de la Bible,  je suis « dans un état superbe », comme il dit. Oui vraiment le verbe vivant peut tout, je l’ai toujours et sans cesse connu et reconnu dans ma vie, le verbe vivant guérit tout, donne toute béatitude, et surtout, ressuscite l’être.

En attendant de reparler de ce roman donc, je redonne ces considérations écrites il y a quelques années sur quatre livres dont La glace, de Sorokine – qui est en fait le premier d’une trilogie dont La voie de Bro est le deuxième titre.

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La possibilité d’une île, Lunar Park, L’attentat, La glace. Quatre romans, un auteur français, un américain, un algérien et un russe.

Daniel, le personnage de Michel Houellebecq, a secrètement honte de son passé de comique sans scrupules, et ouvertement de son âge et de la dégradation de son corps par rapport à la jeunesse de son amante, Esther.
Bret Easton Ellis, qui se met lui-même en scène, a honte de son inaptitude à être père et mari, de son argent aussi sans doute, honte de la posssibilité de crime que portent ses livres, honte de son inadaptation à la vie sociale, ce rêve américain formaté par le politiquement correct.
La femme kamikaze d’Amine, le personnage d’origine palestinienne de Yasmina Khadra, a honte vis-à-vis de son peuple auquel elle se sent traître, et sa honte rejaillit sur son mari, notable de Tel-Aviv.
Quant aux « martelés » de Vladimir Sorokine, une honte innommable qui remonte à la Seconde guerre mondiale et se poursuit dans l’Histoire jusqu’à demain, leur fait rejeter l’espèce humaine en elle-même, comme il advient aussi dans le roman de Houellebecq.

Qu’en est-il de l’être humain, ici c’est-à-dire partout et en ce moment, dans un demain qui est la conséquence d’hier ? Il a honte.

« Nous vivons dans les ruines du futur », écrit Maurice G. Dantec dans le Théâtre des opérations.

« Le futur n’existait plus. Tout était dans le passé et allait y rester », dit B.E.E.

Pour le néo-humain cloné de Michel Houellebecq, le futur n’est plus que le fantôme d’un passé à répétition.

Les personnages de Vladimir Sorokine se martèlent le cœur à coup de glace pour obtenir l’illusion d’un futur de communion par la désagrégation dans la lumière – illusion adorée au prix de meurtres froids, toute honte entièrement bue.

Quant à la kamikaze de Yasmina Khadra, son nihilisme, son no future est d’autant plus radical que femme, elle ne peut même pas s’accrocher à la croyance d’un paradis de houris en récompense de son sacrifice.

Sauf chez Khadra qui malgré sa descente aux enfers conserve quelques lueurs de tendresse pour l’être humain (encore que ses rares évocations d’une humanité à visage humain soient à peu près exclusivement situées dans un passé irrémédiablement révolu), la honte de soi (honte de la petite fille déportée et réduite à l’état de bétail dans La glace, petite fille qui deviendra une sorte de reine des martelés, ces néo-humains à la Sorokine), est une honte du genre humain dans son ensemble, qui débouche sur l’impasse d’une fuite en avant.

Au bout de cette impasse un mur de cristal – l’île –mirage de Houellebecq, la lunaire foire hallucinatoire de B.E.E., le paradis du martyr de Khadra, la Glace vénérée de Sorokine. Tous se précipitent dans le mur et non contents de s’y précipiter s’y agrègent, s’y fixent, s’y identifient, dans une éternité de pacotille. Les corps n’y ont plus leur place, les hommes, comme dans La glace, n’y sont plus vus que comme « machines de chair ».

Or le genre humain est aujourd’hui débordé par un verbe qui n’est même plus libérateur, le genre humain est débordé par la parole proliférante et mensongère du spectacle, le genre humain est réduit au bruit incessant, au bavardage vertigineusement creux et inefficace, aux langues de bois des médias, des politiques, des religieux, des scientifiques et des spécialistes de toute sorte, à la langue absurde et totalitariste des transactions financières, à l’incessante et compacte propagande, le genre humain tout entier n’est plus qu’un misérable insecte englué dans une toile de signes dépourvus de chair et de sens, et tout en s’autodétruisant dans les pires convulsions, anesthésié et paralysé, asphyxié dans sa honte et son impuissance, émet comme une bave d’agonisant d’ultimes rêves de lumière, semblable à cette « lumière bleue » glaciale que Leni Riefensthal fantasma dans son premier film éponyme, en 1933, avant de foncer, fascinée, dans le mur du discours hitlérien.

Que les poètes nous fassent entendre leur langue de poète, vite. Si l’être humain n’a pas de rapport légitime à la vie, il lui faut, absolument, établir et garder sans cesse un rapport poétique avec elle.