Mêler les sangs

manuscrit moliere

vaguesHier, après être revenue sur L’homme qui plantait des arbres puis leur avoir passé et commenté Le vieil homme et la mer, j’ai dit à mes douze élèves de Seconde (ceux qui ne sont pas partis en classe de ski) que j’étais écrivaine et qu’ils pouvaient me poser des questions. Nous y avons passé une petite heure, puis l’un d’eux m’a demandé un autographe… sur son exemplaire de Dom Juan. Voilà qui m’a plu, c’était mêler un peu de mon sang à celui de Molière. Vivent les noces !

Le soir il m’a fallu exactement trois heures pour revenir du lycée. Les perturbations sur les lignes sont monnaie courante. Comme, le matin, j’avais mis deux heures (la moyenne « normale ») pour y aller, j’ai donc passé cinq heures dans la journée dans les transports en commun. Personne ne peut travailler à la fois bien et longtemps dans ces conditions, ni sans y perdre la santé. Certains de mes collègues me disent que je n’avais qu’à déménager là où j’ai été placée. Mais alors ce serait aux trois personnes avec lesquelles je vis de passer quatre à cinq heures par jour dans les bus, RER, métro et autres transiliens pour se rendre à leur travail et à leurs études, à Paris ? La situation est impossible dans tous les cas. La faute en est à l’Éducation nationale, qui n’avait qu’à m’envoyer plus près de chez moi, dans l’académie de Créteil qui manque aussi cruellement de profs, mais cette grosse machine est impotente, tant dans son organisation que dans sa pédagogie (« Aujourd’hui Camus est mort » ai-je lu hier sur le compte twitter d’une prof réfractaire -je ne suis pas la seule- avec ce lien vers cet article désespérant qui donne des envies de distribuer de grandes baffes réveilleuses mais qui enchanterait les profs de l’Espé en supprimant la littérature de leur enseignement et avec elle, toute question profonde sur le sens des textes. Ma tutrice, à l’Espé : « on ne peut pas laisser dire que l’Arabe dans L’Étranger de Camus n’a pas de nom ». Moi : « c’est pourtant la vérité ». Elle : « mais ça aurait l’air de dire que Camus était raciste ». Une prof de lettres, chargée de former d’autres profs de lettres. On en est là). (De même l’un des Dalton de l’académie, l’autre jour, quand je lui ai dit que j’étais épuisée par les trajets inhumains qui m’étaient imposés : « je ne peux pas vous laisser dire ça, l’académie est très soucieuse du bien-être de ses employés ». Le credo de ces gens est décidément de ne pas laisser dire. « Si je croise ce type, je lui fous mon poing dans la gueule », me dit mon compagnon. « Pour moi, il n’y a pas de différence entre ces gens-là et des salopards de fascistes », ajoute-t-il, connaissant bien la façon dont s’est comportée la fonction publique sous l’Occupation.)

J’écris avec mon sang, celui de Molière et de tant d’autres auteurs, le sang du poète, le sang du témoin qui traverse les âges, toujours vivant dans tous ses visages, toujours présent, toujours parlant.

*

« Tout flue »

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*

Alors que je prépare, comme je l’ai fait pour mes Seconde, le récapitulatif du travail que j’ai accompli avec mes Première, ma colère contre l’Éducation nationale monte autant que les eaux de la Seine, mais elle va redescendre en même temps puisque lundi sera mon dernier jour de prof. L’autre soir, une scène dans une série allemande, Dark, m’a laissée rêveuse au point que je fus tentée de la repasser en boucle : on y voyait un prof de lettres expliquant à une classe de lycéens le sens profond d’un texte de Goethe (une profondeur de sens telle que, j’en ai fait l’expérience, les profs de l’Espé n’en ont pas la moindre idée), et les élèves écouter et prendre des notes par eux-mêmes, sans qu’il soit nécessaire de les encadrer comme des attardés (dans l’infantilisation des élèves et des profs de la pédagogie française). Bon, c’était un film et j’ignore si cela se passe réellement comme ça en Allemagne, mais j’ai des témoignages directs de collégiennes françaises qui ont étudié en Angleterre et vous récitent à n’en plus finir, enthousiastes, des vers de Shakespeare, ayant à quatorze ans, à l’âge où en France les élèves sont encore invités à « étudier » en classe des livres « jeunesse », étudié à fond dans leur high school une pièce entière de Shakespeare, dans tous ses détails et avec tous les sens profonds que l’on peut y trouver et dont elles parlent avec émerveillement. L’une d’elles se retrouvant cette année, à quinze ans, en Seconde dans un lycée français, s’y ennuie au point de songer à quitter l’école pour étudier seule plutôt que de continuer à subir le bas niveau (en sciences aussi) qu’elle y constate, par comparaison avec ses années précédentes d’études en Finlande puis en Angleterre. De même qu’on a fait voir aux Seconde de mon lycée un spectacle « théâtral » fait d’un pot-pourri de Maupassant, sa classe a assisté à un spectacle théâtral d’un pot-pourri de Molière : symptômes de la destruction du sens qui règne dans l’enseignement français. Elle a même dû protester contre l’affirmation du responsable de la troupe, qui prétendait que contrairement à Molière, Shakespeare n’avait pas écrit en vers. Tout cela est infiniment triste.

Mais tout flue, comme disait Héraclite, et demain, après-demain et les jours suivants seront d’autres jours.

la garde de nuit

pierres

mouffetard 4

mouffetard 2

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mouffetard 3hier et aujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Mon travail avec mes élèves de Seconde générale

sydney dans la foret

sydney dans la foretAvant de devoir quitter le lycée en cours d’année, voici le travail effectué dans le cadre des sujets d’étude au programme. J’ai choisi moi-même les textes, sauf celui de Maupassant, que les élèves avaient dû lire pendant les vacances d’été sur demande de l’équipe pédagogique de lettres du lycée. J’ai inventé les ateliers d’écriture (complétés par un atelier dessin, un atelier récit oral, un atelier théâtre), le principe des « citations du jour » (pas nécessairement quotidiennes), le principe de « petits contrôles » (souvent brefs exercices de réflexion sur le travail en cours, en plus des exercices scolaires classiques), créé un blog pour mes classes.

Récapitulatif du travail accompli avec les élèves de Seconde générale en cours de français, premier semestre (septembre 2017-fin janvier 2018)

1) 
Le
 roman 
et
 la
 nouvelle 
au
 XIXe 
siècle
 : 
réalisme 
et 
naturalisme

Problématique
 générale 
: 
les
 relations
 hommes‐femmes
Œuvre
 entière
 :
 Guy
 de
 Maupassant, 
La 
Petite
 Roque
 
(1886)

2) 
La
 tragédie 
et
 la
 comédie
 au
 XVIIe
 siècle 
:
 le
 classicisme


Problématique
 générale
 :
 formes
 de 
la
 rébellion
Œuvre
 entière : Molière, Dom Juan (1665)

*

Lectures

Lectures analytiques :

« Le roman et la nouvelle au XIXe siècle » :

1) Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale (1845), extrait du chapitre VI

2) Stendhal, Le Rouge et le Noir (1830), début du chapitre VI

3) Émile Zola, La Fortune des Rougon (1871), extrait du chapitre V

4) Guy de Maupassant, La petite Roque (1885), incipit et explicit

5) Guy de Maupassant, La petite Roque (1885), les terreurs de Renardet

« La
 tragédie 
et
 la
 comédie
 au
 XVIIe
 siècle » :

6) Molière, Dom Juan (1665), acte III, scène 1

7) Molière, Dom Juan (1665), acte III, scène 2

8) Molière, Dom Juan (1665), acte V, extrait de la scène 2 (tirade de l’hypocrisie)

Lectures cursives et complémentaires :

Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale (1869), extrait (I : « Ce fut comme une apparition »)

Théophile Gautier, Le Pied de momie (1840), extrait

Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, « À s’y méprendre ! » in Contes cruels (1883), extrait

Edgar Poe, Le Portrait ovale (nouvelle entière)

Edgar Poe, Le Corbeau

Molière, Tartuffe, acte III scène 3

Molière, L’impromptu, début

Molière, Dom Juan, I,1 : éloge du tabac (ou du théâtre?) par Sganarelle

Sophocle, Antigone :  « Créon. – Tu penses ainsi, seule de tous les Cadméens… »

*

Cours :

Le réalisme et le naturalisme

Histoire du théâtre, de l’Antiquité à nos jours

Le baroque (et le classicisme) dans les arts : peinture, sculpture, architecture, musique, littérature

Le classicisme ; les règles du théâtre classique

Le courage de la vérité (Foucault, Socrate)

*

Histoire des Arts :

Peinture :

René Magritte, La reproduction interdite, 1937 (avec extrait du livre représenté : Aventures d’Arthur Gordon Pym, par Edgar Poe)

Diego Velasquez, Les Ménines

Édouard Manet, Un bar aux Folies Bergère, 1882

Charles Allan Gilbert, All is Vanity, 1892

L’œuvre de Jean-Michel Basquiat

Écriture et dessin :

Visionnage de vidéos sur la calligraphie arabe ; le tag ; le peintre Jean-Michel Basquiat ; plusieurs courts-métrages d’animation sur Le Corbeau d’Edgar Poe (en français et en anglais)

Dessin par les élèves : lettres mises en dessin (calligrammes etc.) ; les masques de Médéric et Renardet, personnages de La petite Roque

Série :

Visionnage du mythique pilote de Twin Peaks, par David Lynch, en anglais sous-titré et en écho à La petite Roque

Cinéma :

Reproduction Prohibited, court-métrage de fiction réalisé par Szabolcs Ruczui d’après le tableau de Magritte La Reproduction interdite

Longs extraits du long (4h10) Molière d’Ariane Mnouchkine

Théâtre :

– Visionnages commentés et discutés :

Extraits de La classe morte, de Tadeusz Kantor ; entretien avec Blandine Savetier, metteuse en scène de Love & Money, de Dennis Kelly ; extraits de Idiot ! (d’après Dostoïevski) et entretien avec son metteur en scène, Vincent Macaigne

Molière, L’école des femmes, très larges extraits de la pièce, dans une mise en scène de Christian Schiaretti, avec Robin Renucci

– Ateliers :

Lecture à haute voix et réécriture en langage sms d’une scène de Tartuffe 

En amphi : exercices d’occupation de la scène et lecture dialoguée du début de L’impromptu de Molière

*

Quelques-uns des sujets des ateliers d’écriture (écriture suivie de la lecture par son auteur.e de chaque texte écrit ; ateliers commentés dans un cours postérieur) :

« Un loup sans forêt. Racontez. »

« … par une petite porte dans ma chambre que je n’avais jamais vue, je découvris… »

« 1) Chacun de nous est marqué par le mode de pensée dans lequel il a été élevé. 2) Malgré cela, nous pouvons réfléchir par nous-mêmes. Donnez des exemples pour les deux cas. »

« Une rencontre particulière. Racontez. »

« Le rêve peut être une façon : 1) de fuir la réalité ; 2) d’enrichir la réalité intérieure. Donnez des exemples argumentés pour les deux cas. »

« La littérature sert : 1) à faire découvrir des réalités qu’on ne connaissait pas ; 2) à faire réfléchir. Donnez des exemples pour les deux cas. »

« Racontez un moment particulier » (Ce sujet a été donné pour un atelier réalisé entièrement à l’oral, sans passage préalable par l’écriture).

« La Brindille [nom de la rivière au bord de laquelle l’enfant a été violée et assassinée dans le conte de Maupassant étudié parallèlement, La petite Roque] a tout vu. Écrivez le flux de ses pensées, son désir de justice après le meurtre. »

« Écrivez le monologue du Pauvre après sa rencontre avec Dom Juan ».

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Quelques-unes des citations du jour (les citations sont présentées et mises en rapport avec le travail en cours)

« Le talent sans instruction est comme un loup sans forêt » Papusza, poétesse rom

« Les vrais livres sont rares » Jean Guéhenno, écrivain, professeur

« Plus le moteur est puissant, plus il importe que l’œil soit alerte et le conducteur vigilant » Alexandre Grothendieck, mathématicien

« L’imagination est un état de vie profond communiqué à la matière : comme si, plus on descendait dans la matière, plus on s’élevait dans l’esprit. » Charles-Ferdinand Ramuz

« La vérité est au fond du puits » Démocrite, philosophe grec

« Étrange, mystérieuse consolation donnée par la littérature. Dangereuse peut-être, peut-être libératrice : bond hors du rang des meurtriers, acte-observation. » Franz Kafka

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Bonus pour le tiers de la classe non parti en séjour au ski :

L’homme qui plantait des arbres, court-métrage d’animation de Frédéric Back sur le texte de Jean Giono dit par Philippe Noiret

Initiation au haïku : cours et atelier d’écriture

Le vieil homme et la mer, court-métrage d’animation d’Alexandre Petrov d’après la nouvelle d’Ernest Hemingway

Rencontre avec une écrivaine

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Une autre journée au lycée. Du sang, des tristesses, et puis le crâne à Mamadou

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"au milieu coule une rivière"... et ces taches rouges sur cette page de mon cahier que j'ai coloriée hier

« au milieu coule une rivière »… et ces taches rouges sur cette page de mon cahier que j’ai coloriée hier

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J’ai vu des taches de sang dans le couloir, puis des étoilements rouges dans l’escalier. Un peu avant, l’une de mes élèves, malade, n’avait pas pu être reçue par l’infirmière, celle-ci étant occupée avec un élève blessé – et les pompiers. Un peu après, j’ai appris qu’il y avait eu une bagarre dans une classe de Première, et deux dents cassées. Ce n’est sans doute pas l’un des pires établissements de l’Île-de-France, et puis ce sont des choses qui peuvent arriver n’importe où sans doute. N’empêche, c’est triste, et ça figure ce qu’il y a de triste dans l’Éducation nationale, tant pour les élèves que pour les enseignants. Une violence intérieure, qui de temps en temps s’extériorise.

J’assure mes cours jusqu’à lundi prochain, afin de bien conclure ce que j’avais commencé avec mes élèves. J’espère qu’il y aura très vite un.e remplaçant.e. C’est triste aussi de les quitter, mais c’est ainsi, les conditions ne sont pas tenables, à trop d’égards.

L’Éducation nationale a ses dévots, comme en eut la tentaculaire et puissante Compagnie du Saint-Sacrement au temps de Molière. Les pires sont ceux qui sont censés enseigner la littérature mais ne supportent pas le moindre Molière en chair et en os parmi eux. Je n’en veux à personne, je suis juste entre la tristesse, la pitié et le rire.

Comme ma classe de Seconde est au ski cette semaine, il n’en reste qu’une dizaine d’élèves. Alors j’en profite pour faire un peu avec eux le programme buissonnier. Ce matin je leur ai passé le beau film d’animation réalisé par Frédéric Back sur le beau texte de Giono L’homme qui plantait des arbres. Un texte tellement d’actualité. Et cet après-midi, je les ai initiés au haïku – ce n’est pas si facile, ils ont souvent du mal à être concrets comme le demande ce genre, à se focaliser sur les éléments de la nature. Mais Mohammed a fait un très beau lien dans son haïku entre un « soleil d’été » et « le crâne à Mamadou » (qui se trouvait deux rangs devant lui). Voilà qui rachète tout, non ? Ah, je les garderai dans mon cœur, si fort.

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Faillite de l’Éducation nationale

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vu du Transilien, avant-hier en allant au rectorat, photo Alina Reyes

vu du Transilien, avant-hier en allant au rectorat, photo Alina Reyes

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Le problème n’est pas la suppression du bac ou la sélection à l’entrée de l’université. Le problème est de savoir comment des élèves sont parvenus, comme les miens, en Seconde générale ou en Première technologique, en croyant dur comme fer que Molière est un auteur de romans (ils sont nombreux à le croire, et vous avez beau les détromper, ils continuent à le dire, ne comprenant absolument pas la différence entre roman et théâtre, vous expliquant que puisqu’il a fait des livres, c’est un romancier), ou que Molière est un auteur qui a vécu « il y a quelques années » (écrit très sérieusement dans un commentaire de texte), ou encore « au Moyen Âge », etc. Je ne vais pas recenser ici des perles, je n’aime pas du tout ce principe, je donne seulement un ou deux exemples pour faire comprendre l’ampleur du problème – en orthographe aussi c’est la catastrophe : qu’a compris de sa langue un élève qui écrit « ne ceresse que » ? Comment se fait-il que certains lycéens, y compris comme je l’ai observé en Seconde générale ou bien l’année où ils doivent passer le bac de français, sachent à peine lire et écrire, soient incapables de lire un texte de plus d’une page, et même parfois comprennent tout le contraire de ce que dit un texte d’une page écrit dans une langue simple ?

Le problème est que la sélection à l’entrée de l’université arrive là comme un pansement sur une jambe de bois. Puisqu’on a été incapable de donner une base correcte, une instruction moyenne, à tous les élèves, le diplôme obtenu aux alentours de 90% ne signifie plus rien et l’impossibilité de suivre un enseignement supérieur doit être sanctionnée par une autre sélection. Le problème est d’empirer le problème en le cachant sous le tapis, au lieu de s’atteler à le traiter, et à éduquer chaque enfant comme il mérite de l’être, comme la société doit le faire si elle ne veut pas régresser et sombrer.

Durant ma courte mais intense vie de prof, je me suis engagée corps et âme pour, tout en suivant les programmes, commencer à apprendre aux élèves ce qu’on ne leur apprend pas : à réfléchir par eux-mêmes. Leur apprendre à réfléchir, c’est leur donner les moyens de comprendre et de progresser. Mais j’ai pu constater au lycée comme à l’Espé, l’institution qui forme les profs, que ce principe en est complètement absent : l’intelligence des profs est elle-même bridée, voire sanctionnée. L’Éducation nationale est un univers concentrationnaire de la pensée. En tout cas pour ce qui est de la littérature, on l’y assassine. Tout est rangé en cases, rien n’a de sens. Malheureusement, la preuve en est faite tous les jours, tant sur le terrain que dans les études qui pointent la dégringolade des résultats de l’école française par rapport à celle des autres pays.

C’est pour avoir fait ce constat et pour avoir lutté contre les mauvaises pratiques et pour une autre vision de l’enseignement que j’ai été sanctionnée, tant dans mon lycée qu’à l’Espé où je me suis opposée à l’infantilisation qu’on voulait m’imposer, nous imposer – par les voies hypocrites et sournoises de petites vexations, abus de pouvoir, refus de dialogue… C’est ainsi que, faute de pouvoir me répondre sur le fond, des tutrices, des collègues ou le proviseur ont établi des rapports mensongers sur mon compte, afin de me faire passer, auprès de la hiérarchie comme parfois auprès des élèves, pour une enseignante qui ne faisait pas son travail. Sans me décourager, j’ai demandé un entretien à l’académie afin de pouvoir rétablir quelques faits dans leur vérité et surtout m’expliquer sur ma façon d’enseigner. Me disant parfois que si les tuteurs et autres responsables auxquels j’avais eu affaire jusqu’à présent n’étaient pas bien malins, c’est qu’ils avaient justement été choisis pour cela, pour leur conformisme, leur absence de pensée, qui les rendait dociles à l’administration ; mais qu’au sommet il se trouvait peut-être tout de même des gens un peu plus intelligents. J’ai pu constater qu’il n’en était rien ; non seulement j’ai dû endurer leurs incessants reproches et leurs sermons en langue de béton, mais à aucun moment je n’ai pu m’expliquer sur ma pédagogie. Ils ne veulent rien en savoir. Celle qui sort du rang doit être condamnée, c’est tout.

Comment ces personnes peuvent-elles être à ce point fermées et soutenir une institution tellement en faillite ? Il faut peut-être relire Le Conformiste d’Alberto Moravia, ou simplement se souvenir de l’attitude de l’administration française, de la fonction publique, sous l’Occupation. Banalité du mal, comme dit Arendt. Les racines du mal sont toujours vivaces, et prêtes à injecter leur poison dans toute une société.

Instruisons nos enfants, tous nos enfants. En leur apprenant à penser. À être libres.

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Face à l’Inquisition : ça a chauffé

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le terrifiant dino,« Le terrifiant dino » (de béton) du jardin des Plantes, photo coloriée Alina Reyes

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Un grand inquisiteur et deux grands prêtres – je devrais peut-être dire plutôt trois minipapes – de l’Académie me faisaient face, rangés comme les Dalton. Le grand sec, avec une régularité de bétonneuse tournant sur elle-même, a débité sa langue de béton et ses menaces, régulièrement tout au long de l’heure, suivi des deux autres, tâchant eux aussi de protéger l’Éducation nationale comme si je la mettais en danger de mort. Comme je leur tenais tête, et fort vigoureusement ma foi, le béton qui coulait du grand Dalton a fini par tomber tout effrité : « Je ne pensais pas que c’était à ce point… votre comportement… » « Eh bien, qu’a-t-il donc, mon comportement ? » lui ai-je dit. Mais aucun dialogue n’était possible, ils ne savaient que me resservir, tour à tour, le plat froid de leur discours tout fait, que je refusais de manger. À la fin, déjà debout, je leur ai dit tranquillement qu’il était dommage qu’ils ne soient pas plus ouverts à la discussion. Le grand inquisiteur m’a répondu par une énième menace d’action juridique, ajoutant : « Nous attendons que vous vous comportiez en fonctionnaire responsable et éthique. » « Faites-le donc vous-même, lui ai-je dit, au lieu de menacer ainsi les gens. Vos menaces ne m’impressionnent pas. »

Je suggère à l’Éducation nationale d’interdire aux écrivains l’accès aux concours de l’enseignement. Il y en a de plus dociles ou de moins turbulents que moi, mais c’est quand même risqué. Car le grand souci de ses curés s’est révélé être ce blog. Certes j’ai ma liberté d’expression MAIS. Mais je n’ai paraît-il pas le droit de dénigrer la fonction publique. Ne parlai-je pas il y a quelques jours de totalitarisme ? Bien entendu il s’agit d’intimidation, il reste quand même en France quelque chance de tomber sur des tribunaux qui ont le sens de la démocratie. N’empêche, cette séance d’intimidation hallucinante valait le détour. Il faut le vivre pour savoir ce qu’il en est, du fonctionnement de ces gens. Et comme tout le monde ne peut pas le vivre, je le partage volontiers.

Le clou fut, dans les dernières minutes, le moment où ils me reprochèrent d’avoir signé la feuille de présence hier à l’Espé du mot « Adieu ». HAHAHA ! Hier je n’y étais pas, et j’envoie des bisous à la plaisantine ou au plaisantin qui par cet acte s’est rendu.e complice de mes affreux blasphèmes envers nos bons maîtres.

*

Parole du ciel

libres poetes,,

libres poetes,*

Après avoir, jusqu’à quatre heures et demi du matin, discuté avec O de la question : vais-je ou non quitter l’Éducation nationale ?, avec son encouragement j’ai pris ma décision.

Nul être libre ne peut s’accorder à une telle institution, totalitaire, orwellienne, baragouinante (points de carrière, directives, acronymes et autres éléments de langage comme autant de débris babéliens). L’humain n’y est qu’un pion, et le plus terrible n’est pas cette grosse machine stupide elle-même, mais le constat qu’on y fait de la soumission de ceux qui en sont, formatés à tel point qu’ils se trouvent dans l’incapacité totale de s’en rendre compte. Bien sûr comme dans toute bonne dystopie il y a dans le lot quelques résistants secrets, parmi les plus discrets, les plus taiseux, protégeant de leur réserve la liberté intérieure qu’il leur reste. Mais c’est un rôle qui ne me convient pas, du moins autant qu’il me reste la possibilité de choisir toujours de nouveau ma liberté effective.

À cinq heures cinq, à l’heure de me lever pour pouvoir arriver à temps pour le premier cours au lointain lycée où la grosse machine m’a nommée sans considération d’humanité, je ne me suis pas levée. À huit heures quinze, avant le premier cours, j’ai téléphoné pour prévenir de mon absence. Quand j’ai raccroché, un vol de mouettes est passé à ma fenêtre, criant, m’appelant à prendre le large. J’ai souri, largement.

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Mes ateliers d’écriture au lycée

chouette

maison d'amour*

Je suis professeure de lettres dans un lycée général d’Île de France depuis ce mois de septembre 2017. Dès la première semaine, j’ai instauré un atelier d’écriture avec mes classes de Seconde générale et de Première technologique ST2S, lors des heures de cours en modules (17 à 18 élèves par groupe).

Ma principale source d’inspiration pour l’esprit qui préside à cet atelier fut une expérience d’atelier d’écriture que je vécus une fois aux Compagnons de la nuit, une association d’accueil du soir de personnes sans abri. Régulièrement, dans sa grande salle en sous-sol d’un immeuble du cinquième arrondissement de Paris, cette association organisait un atelier d’écriture où étaient conviés aussi bien des gens vivant dans la rue que des habitants du quartier. J’étais à ce moment-là moi-même bénévole dans une autre association d’accueil de personnes sans domicile fixe et j’avais l’intention d’y proposer aussi un atelier d’écriture (les responsables de cette association catholique ayant accueilli favorablement mon idée… la confièrent aussitôt à un homme – qui proposa une formule d’atelier classique, et de peu d’intérêt – je quittai l’association).

Aux Compagnons de la nuit, la formule était simplissime. Le responsable de l’atelier proposa à la vingtaine de personnes présentes (dont j’étais, donc), un sujet ainsi formulé : « Allo ? » Nous étions assis sur des chaises autour d’une table, muni d’une feuille de papier et d’un stylo. Chacun, chacune, habitant.e avec ou sans toit, se mit à écrire. Et quand tout le monde eut terminé, chacun.e lut son texte. Chaque lecture était suivie d’un applaudissement sobre, aucun commentaire n’était fait. Les textes écrits par les personnes sans abri avaient souvent une force poétique inouïe. Il y eut parfois des larmes, mais sans aucun pathos. Ce qui se passait était extrêmement intense, d’humanité, de partage, de communion.

L’atelier que j’ai mis en place s’inspire de cette simplicité et de cette humanité, et les recherche. Je l’ai adapté à des classes de lycéens en proposant des sujets également très ouverts mais en lien avec ce que nous étudions parallèlement dans les cours de littérature. Les élèves disposent les tables en U, j’écris le sujet au tableau. Comme nous avons peu de temps devant nous (à peine 55 minutes entre deux sonneries), je joue justement sur la pression, l’urgence. Il leur faut en général une dizaine de minutes pour s’installer puis se mettre au travail. Je comprends et j’accepte parfaitement ce temps qu’il faut laisser à ce qu’on appelle « l’angoisse de la page blanche ». Au tout début, les élèves protestaient fortement contre la consigne, contre ce genre d’exercice auquel ils n’étaient pas habitués et qui les mettait en danger. Je laissais leur inquiétude s’exprimer tout en restant tranquillement ferme : il allait falloir le faire. Venait alors le moment où ils se jetaient à l’eau. L’écriture venait, dans le silence et l’intensité du moment. Les protestations ont disparu lors des séances suivantes, mais le processus demeure le même. Le temps de libération du verbe est une libération. Au bout d’une vingtaine de minutes, nous passons à la lecture des textes. Même les plus timides, les plus taiseux, ou les moins adroits avec les mots, s’y livrent avec bonheur. Les toutes premières craintes, les hontes ont disparu. J’ai expliqué qu’il s’agit ici d’un atelier d’écriture personnelle et non scolaire (même si finalement je donne une note au bout de quatre ateliers, car les élèves sont trop habitués au système de notes pour pouvoir s’en passer). Personne ne doit juger ni commenter, seulement écouter – puis applaudir discrètement afin de remercier l’auteur de sa lecture. J’ai expliqué aussi que nous étions là dans la littérature, et qu’il n’y avait donc ni censure ni interdit, à part l’interdiction de ne pas écrire quelque chose qui ne soit pas, dans l’esprit, de l’ordre de la littérature. L’écoute des uns par les autres est excellente, surtout avec les élèves de Première, un peu plus mûrs.

Ce qui jaillit d’un tel dispositif d’écriture est très profond. Même si l’expression peut en être maladroite, des expressions de soi rejoignant l’universel humain de toujours et de partout surgissent sur le papier à travers de petites fictions ou de brefs textes de réflexion. Tour à tour poétiques, tragiques, humoristiques, ces textes produits individuellement puis partagés oralement, donnés et reçus, font expérimenter aux élèves le sens de la littérature, tel qu’il existe depuis ce qu’on appelle l’homme préhistorique : l’humain.

Les élèves sortent calmes et profondément satisfaits de ces ateliers. La plupart d’entre eux les réclament, dans les périodes où nous n’en faisons pas. Certains furent particulièrement intenses, le groupe en larmes pendant le temps des lectures, et se disant soudé après l’expérience (refusant même de quitter la salle avant que tout le monde ait lu son texte, un vendredi à 17h25 alors que la sonnerie de départ avait retenti). Chaque atelier est différent, mais l’esprit en est généralement celui d’un grand calme, d’une paix d’autant plus sensible quand les textes sont eux-mêmes « sensibles ». L’attitude du professeur est essentielle : il faut dégager soi-même un grand calme, une paix intérieure, une détermination douce, être présent à la demande et s’effacer quand il le faut. Cela ne peut se réaliser qu’en accord avec la politique générale de ses cours, de son attitude dans l’ensemble des cours.

Voici quelques-uns des sujets proposés lors de ces ateliers :

« Un loup sans forêt. Racontez. »

« … par une petite porte dans ma chambre que je n’avais jamais vue, je découvris… »

« 1) Chacun de nous est marqué par le mode de pensée dans lequel il a été élevé. 2) Malgré cela, nous pouvons réfléchir par nous-mêmes. Donnez des exemples pour les deux cas. »

« Une rencontre particulière. Racontez. »

« Le rêve peut être une façon : 1) de fuir la réalité ; 2) d’enrichir la réalité intérieure. Donnez des exemples argumentés pour les deux cas. »

« La littérature sert : 1) à faire découvrir des réalités qu’on ne connaissait pas ; 2) à faire réfléchir. Donnez des exemples pour les deux cas. »

« Racontez un moment particulier » (Ce sujet a été donné pour un atelier réalisé entièrement à l’oral, sans passage préalable par l’écriture).

« La Brindille [nom de la rivière au bord de laquelle l’enfant a été violée et assassinée dans le conte de Maupassant étudié parallèlement, La petite Roque] a tout vu. Écrivez le flux de ses pensées, son désir de justice après le meurtre. »

Après lecture en commun, les élèves se relayant, de la scène où Tartuffe tente de séduire la femme de son meilleur ami : « Réécrivez, à deux, cette scène de séduction hypocrite et inappropriée en langage sms (échange de textos) ».

« Qu’est-ce que, selon vous, le courage de la vérité ? Donnez des exemples. »

« Écrivez le monologue du Pauvre après sa rencontre avec Dom Juan ».

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Seule la poésie sauve

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carriere

riviere

Une carrière, une rivière, des arbres, des bateaux, des lignes dans le sable… J’ai fait ces photos ce matin du RER. Il y a de la poésie partout. La France honteuse, la France collabo, qui perdure depuis le siècle dernier sous des formes très proches dans leur laideur – aujourd’hui haine et mépris des femmes et du peuple par les privilégié.e.s, chasse aux migrants, stigmatisation des chômeurs, etc. – c’est la France aveugle à la poésie, impuissante, incapable de concevoir un monde autre, repliée dans ses culs-de-sac, ses pingreries intellectuelles et matérielles, ses peurs de perdre ce qu’elle est en train de perdre : la vie.

Encore une bonne journée au lycée, malgré une heure d’expression excessive de leur vitalité par mes Seconde, toujours surexcités le vendredi après-midi. C’est ainsi, et on avance quand même, on apprend. La vie. Une autre vie.

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Des chevaux, une mosquée, et dans les rues des visages dessinés

mosquée

arbre à coeurs

chevaux

visage

visage 2

visage 3

visage 4

visage 5

visage 6

voiture

mosquée

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En chemin vers mon rendez-vous, j’ai rencontré de beaux chevaux montés par deux cavaliers de la Garde républicaine, je suis passée par la Grande mosquée, et j’ai photographié des visages, une voiture et un arbre à cœurs dessinés sur les murs. Le médecin m’a trouvée en très bonne santé mais fatiguée, et m’a conseillé à plusieurs reprises, et encore au moment du départ, de prendre un arrêt maladie d’une semaine pour récupérer. Je ne veux pas laisser les élèves, j’ai refusé de m’arrêter mais je lui ai promis de le faire si nécessaire. N’empêche que l’Éducation nationale est bien peu respectueuse des enseignants, et du même coup des élèves. Au lieu de pouvoir travailler dans des conditions optimales, comme ce serait le cas si j’avais été nommée pas trop loin de chez moi plutôt qu’à quatre heures de transports par jour aller-retour, je dois préparer les cours, corriger les copies etc., et assurer des cours parfois dans un état de grande fatigue, qui ne m’aide pas à gérer les classes. D’autant qu’à soixante-et-un ans et après un traitement anticancer je n’ai pas les mêmes ressources d’ énergie qu’à trente ans. Mais ces gens se foutent de l’humain, ils ne parlent qu’en acronymes et autres sigles, une non-langue que parlent aussi les formateurs de l’Espé, la seule langue qu’ils comprennent, au fond. Heureusement il y a les élèves, encore vivants. Ma joie.

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