« Les Misérables », film entier de Jean-Paul Le Chanois, avec Jean Gabin

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Il paraît qu’il existe une quarantaine d’adaptations cinématographiques des Misérables, et que celle-ci, dont le scénario a été co-écrit par René Barjavel, est la plus belle, ou l’une des plus belles (mais j’essaierai d’en voir d’autres et de les trouver pour les proposer aussi). La géance de Victor Hugo ne laisse-t-elle pas sans voix ? Du moins lisons, écoutons et voyons.

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Images et histoires du soir

En rentrant à pied d’un colloque à la Sorbonne sur Les Contemplations de Victor Hugo (sur lesquelles je veux écrire bientôt un texte que je donnerai ici), j’ai photographié deux belles œuvres de street art que je n’avais pas encore vues dans le 5e. De retour à la maison, j’ai trouvé cette vidéo touchante d’Alain Decaux sur Hugo, sa mort et sa présence toujours vivante. J’ai aussi recopié un texte trouvé dans un amphi, sur un polycopié abandonné avec des histoires d’humains secourant des fauves, lions et panthère, et à leur tour secourus par eux, de Pline l’Ancien et d’Aulu-Gelle. Et je finis la note avec un extrait de celle des Nuits attiques d’Aulu-Gelle, livre V, XIV (traduction de Chaumont, Flambart et Buisson). Le narrateur cherche une retraite pour échapper aux poursuites d’un tyran – et dès qu’il la quittera, dès qu’il quittera le lion, « la vie sauvage », il sera de nouveau pris par les soldats. Ces histoires peuvent très bien être inspirées de faits tout à fait réels – récemment on a pu voir une vidéo filmée par des plongeurs dans laquelle un dauphin venait leur demander très clairement de lui retirer un morceau de harpon qui l’handicapait, se disposait du mieux possible pendant l’opération, puis remerciait par un charmant ballet avant de s’en aller, libéré. J’ai moi-même un jour libéré un taureau qui s’était pris les cornes dans un filet, cela n’a pas été très facile mais ensuite il s’est couché à mes pieds (alors que c’était un taureau – appartenant à la ferme d’en bas – toujours très agité et en train de faire la mauvaise tête – ce qui lui a valu de finir prématurément à l’abattoir). Le début de ce beau texte rappelle l’incipit de la Divine Comédie, sauf que tout y est inversé puisque, comme chez Hugo, la vie sauvage est salvatrice.

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Je marchais brûlé par les rayons ardents du soleil, alors au milieu de sa course, lorsque je trouvai sur mon chemin un antre ténébreux, isolé ; j’y pénètre, m’y cache. Peu d’instants après, je vis arriver ce lion, marchant avec peine ; une de ses pattes était toute sanglante ; il poussait des rugissements et des cris affreux que lui arrachait la douleur causée par sa blessure. D’abord la vue de ce lion qui se dirigeait de mon côté me glaça de terreur et d’effroi ; mais, dès qu’il m’aperçut au fond de l’antre qui évidemment lui servait de repaire, il avance d’un air doux et soumis, il lève sa patte, me la présente, me montre sa blessure et semble me demander du secours ; alors j’arrache une grosse épine enfoncée entre ses griffes, je presse la plaie et j’en fais sortir le pus qui s’y était formé ; bientôt revenant un peu de ma frayeur, j’épongeai soigneusement la plaie et en enlevai le sang. Le lion, que j’avais soulagé et délivré de ses souffrances, se couche et s’endort paisiblement, sa patte dans mes mains. À partir de ce moment, nous vécûmes ensemble dans cet antre pendant trois ans.
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Victor Hugo, « À la fenêtre pendant la nuit » ; et les Suruis

Voir aussi mon article : « Les Contemplations » ou la pensée sauvage de Victor Hugo

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Donc ne nous disons pas : – Nous avons nos étoiles.- 
Des flottes de soleils peut-être à pleines voiles
Viennent en ce moment ;
Peut-être que demain le Créateur terrible,
Refaisant notre nuit, va contre un autre crible
Changer le firmament.

Qui sait ? que savons-nous ? sur notre horizon sombre,
Que la création impénétrable encombre
De ses taillis sacrés,
Muraille obscure où vient battre le flot de l’être,
Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître
Des astres effarés ;

Des astres éperdus arrivant des abîmes,
Venant des profondeurs ou descendant des cimes,
Et, sous nos noirs arceaux,
Entrant en foule, épars, ardents, pareils au rêve,
Comme dans un grand vent s’abat sur une grève
Une troupe d’oiseaux ;

Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises,
Aigrettes de rubis ou tourbillons de braises,
Sur nos bords, sur nos monts,
Et nous pétrifiant de leurs aspects étranges,
Car dans le gouffre énorme il est des mondes anges
Et des soleils démons !

Peut-être en ce moment, du fond des nuits funèbres,
Montant vers nous, gonflant ses vagues de ténèbres
Et ses flots de rayons,
Le muet Infini, sombre mer ignorée,
Roule vers notre ciel une grande marée
De constellations !

Victor Hugo,  « À la fenêtre pendant la nuit » IV, in Les Contemplations

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Platon, La République, livre 7, allégorie de la caverne (ma (libre) traduction) (actualisée)

 

david_-_the_death_of_socratesDavid, La mort de Socrate

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– Imagine des hommes qui habiteraient sous terre, dans une sorte de caverne avec une entrée grand ouverte sur la lumière, une vaste entrée sur toute la largeur. Ils vivraient dans cette grotte depuis l’enfance enchaînés par les jambes et le cou, fixés, ne voyant que ce qui serait devant eux, étant sous leur joug dans l’incapacité de tourner la tête, alors que la seule lumière qui leur parviendrait serait celle tombant d’un feu lointain, derrière eux. Entre le feu et les enchaînés, imagine une route, plus haut, longée d’un mur semblable aux panneaux dans lesquels les faiseurs d’illusions font tomber les hommes en y montrant leurs tours.

– Je vois.

– Bien. Imagine le long de ce mur des gens portant des objets de toutes sortes, qui en dépassent : statues d’hommes et d’animaux en pierre, en bois ou de toutes matières. Et comme au naturel, certains de ces montreurs parlent, d’autres se taisent.

– Absurde simulacre, insensés prisonniers !

– Nos pareils, dis-je. Car d’abord, crois-tu que des uns et des autres ils aient vu autre chose que les ombres qui tombent du feu droit contre leur fond secret ?

– Allons, comment verraient-ils autre chose, s’ils vivent dans un monde où l’on est forcé d’avoir la tête raide ?

– Et quant aux objets qu’on leur montre, n’en est-il pas de même ?

– Si, bien sûr.

– Si donc ils se parlaient les uns aux autres, ne penses-tu pas que, croyant nommer les étants, ils nommeraient en fait ce qu’ils voient ?

– Nécessairement.

– Et s’il y avait aussi dans la prison un son répercuté par la paroi en face d’eux ? Quand l’un de ceux qui se présentent parlerait, à ton avis, croiraient-ils entendre une autre voix que celle de l’ombre qui passe ?

– Non, par Zeus.

– C’est exactement ça, dis-je. Ces gens n’appelleraient vérité que des ombres de choses fabriquées.

– Il ne peut pas en être autrement.

– Considère alors, dis-je, ce qu’il en sera si on les libère de leurs chaînes et si on les guérit de leur folie, si leur nature est soumise à une expérience telle que celle-ci : qu’on détache l’un d’eux, qu’on le force à se redresser, tourner le cou, marcher et lever les yeux vers la lumière – en faisant tout cela il souffrira et, dans la vitesse et l’éblouissement, il ne pourra pas contempler ces choses dont tout à l’heure il voyait les ombres. Que crois-tu qu’il dira, si on lui déclare qu’il ne voyait que des choses vaines mais qu’il est maintenant plus proche de ce qui est, et que tourné vers des étants plus réels, il voit plus juste ? Si, en l’interrogeant, on l’oblige à dire ce qu’est chaque chose qui passe, ne crois-tu pas qu’il sera embarrassé et qu’il croira plus vrai ce qu’il voyait avant que ce qu’on lui montre maintenant ?

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(…) [Socrate envisage maintenant que l’un d’eux est libéré de leur aveuglement]

– Or donc, au souvenir de sa première résidence, de la philosophie qui y avait cours et de ses compagnons de chaînes d’alors, ne penses-tu pas qu’il jugera heureux le changement et qu’il aura pitié d’eux ?

– Et combien !

– Et s’ils s’honoraient et se louangeaient les uns les autres, s’ils accordaient des privilèges à l’observateur le plus pointu des choses qui passent, à celui qui se souviendrait le mieux de quelle ombre passe habituellement devant ou derrière ou en compagnie, et serait ainsi le mieux à même de deviner laquelle allait arriver, les envierait-il, jalouserait-il ceux qui parmi ces gens-là sont honorés et puissants ? Ne préférera-t-il pas plutôt, de toute son âme, comme le dit Achille dans Homère, se retrouver cultivateur au service d’un autrui déshérité, et supporter n’importe quoi plutôt que de vivre et de penser comme les morts ?

– Oui, je suis de ton avis, il assumera toute condition plutôt que de vivre ainsi.

(…)

– Et s’il lui fallait de nouveau lutter ardemment avec ceux qui sont toujours enchaînés pour dire ce qu’il en est des ombres (…) ? S’il entreprenait de les délivrer et de les élever, alors qu’ils auraient le pouvoir de le tenir entre leurs mains et de le condamner à mort, ne l’élimineraient-ils pas ?

– Si, assurément.

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Mes traductions, par langues et par auteurs

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