
aujourd’hui à Paris 13e, photos Alina Reyes
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aujourd’hui à Paris 13e, photos Alina Reyes
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Cette nuit j’ai eu du mal à m’endormir, à cause de ce que j’avais lu et entendu avant de me coucher. Entendu l’abbé de La Morandais, ce prêtre mondain qui écume les plateaux télé depuis une éternité, réduire les immigrés à des animaux, selon le raisonnement suivant : le premier organe sexuel de l’homme est le cerveau, contrairement aux animaux, qui l’ont plus bas. Or dans les milieux populaires, sans éducation, on « baisouille comme des lapins ». Les immigrés, précisait-il quelques minutes plus tard, baisent comme des lapins, d’où la nativité importante en France, mais comme on ne fait pas de statistiques ethniques on ne prend pas assez garde à la nature de cette croissance démographique, c’est un problème dont l’Europe devrait se soucier davantage. Voilà, c’était dit sur Europe 1, à combien de centaines de milliers ou de millions de gens ? * Et ce que j’ai lu, c’est l’histoire suivante : un jeune type entre dans une boulangerie, grille la file d’attente pour se faire servir. S’ensuit un accrochage verbal avec l’un des clients. Une fois le type parti avec son pain, et le client lui aussi servi, ce dernier va raconter à des CRS en poste devant la synagogue d’en face que le jeune type a dit des choses interdites, du style apologie du terrorisme. Quelques jours plus tard, la police retrouve le type dénoncé, il prend dix mois de prison ferme. Quoique les clients de la boulangerie nient les propos incriminés, parlant d’une simple dispute. Racisme le plus infect étalé sans état d’âme, délation et diffamation, assister chaque jour à cela dans son pays, c’est extrêmement triste. J’ai pensé à Maus, d’Art Spiegelman.
* Les paroles exactes de l’abbé de La Morandais : «La démographie européenne est menacée. On n’a pas le droit de demander quelle est la part des immigrés dans le taux de natalité français. Sujet tabou ! Et pourtant c’est une vraie question parce qu’eux ils se reproduisent comme des lapins.»
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http://youtu.be/437dIDxz6cw
Charlie, national hebdo, « ne prend pas les musulmans pour des imbéciles », dit maintenant Luz. C’est assez pitoyable, mais c’est sans doute plus vrai qu’il ne l’imagine, et si c’est le signe qu’ils renoncent à se nourrir de leur racisme, tant mieux. Je n’ai pas lu de meilleure analyse de ce qu’ils furent ces dernières années que celle de Norman Finkelstein, qui compare les caricatures de musulmans par Charlie à celles des juifs dans les années 30 par un journal antisémite allemand, évoque la situation des musulmans et dit : « Ce n’est rien d’autre que du sadisme. Il y a une très grande différence entre la satire et le sadisme. Charlie Hebdo, c’est du sadisme. Ce n’est pas de la satire. ». Oui, c’est tout à fait ça : de la bêtise et du sadisme, l’un allant avec l’autre, l’un essayant de compenser l’autre, sans jamais y parvenir, d’où le cercle vicieux, l’obsession.
Le sadisme vient de la bêtise, qui vient elle-même du ressentiment. L’imbécile est meurtri par le secret sentiment que d’autres sont plus intelligents, plus vivants que lui, ce pourquoi il lui faut les faire souffrir. C’est aussi en partie ce qui se passe entre l’Europe et la Grèce. L’Europe doit presque tout aux Grecs, au bond prodigieux qu’ils firent faire à l’humanité dans l’Antiquité et dont la pensée continue de fructifier. Voir ce pays se retrouver dans l’ombre pendant des siècles, puis le gaver d’argent comme on gâterait un enfant avant de le gifler, voilà le jeu sadique auquel s’est livrée la Troïka avec les Grecs.
La jalousie entre les civilisations du monde et le plaisir qu’elles ont à voir ou s’imaginer l’autre tomber sont les premières têtes de l’énorme Bêtise qui menace l’humanité. Cela vaut à l’échelle des continents, des pays, voire des régions, et aussi des communautés et des individus. La honte secrète de soi est le moteur du sexisme et de tous les racismes. Quant aux Grecs, leur lumière a traversé le temps à même leur langue, prête à éclairer de nouveau. Olivier Drot retweete une information selon laquelle le poète Adonis entamerait une grève de la faim pour les soutenir face à l’Europe. Barack Obama lui aussi appelle à relâcher la pression sur la Grèce. J’ai commencé à lire Le continent des ténèbres – Une histoire de l’Europe au XXe siècle, par Mark Mazower. Les ténèbres sont toujours là, attention.
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Je n’ai cessé de lutter contre la police des corps et contre la police des esprits. La « police » s’est vengée et mon travail sur le sexe, sur la politique, sur la religion, m’a valu d’être exclue du monde de l’édition et de la presse. Ainsi s’organise aujourd’hui la censure. Mais rien de ce que j’ai fait n’est perdu, et après avoir œuvré pour aider les hommes à se libérer physiquement et spirituellement, après avoir travaillé pour aider les humains à se libérer de ce et ceux qui oppriment leur sexualité, puis pour aider les croyants à libérer leur religion, quelle qu’elle soit, en se libérant de ce et ceux qui en font un instrument d’oppression, après avoir travaillé dans ces domaines éminemment politiques, je continue maintenant à œuvrer, à écrire, en regardant du côté des activistes qui essaient de réinventer le combat politique et la politique.
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S’il passe par chez vous, allez-y : réalisé en 2014 par Hazem (militant antifasciste marseillais) avec la participation de Nosotros (Marseille), Lucio (Paris), FTP (Marseille), Antira football (Hambourg), Rote Flora (Hambourg), Askatasuna (Turin), Antifa Boxe (Turin), Moscow Death Brigade (Moscou), P. Silaev (Moscou), La Horde et Quartiers libres (Paris-banlieue),le film est intéressant, et le fait de le faire suivre d’un débat avec le réalisateur et des personnes qui y ont participé fait partie des actes revendiqués dans son titre. Au cinéma La Clef où il passait aujourd’hui, Lucio Urtubia répétait : « il ne suffit pas de parler, il faut faire, il faut faire ! ». Rappelant aussi la nécessité du courage, et déplorant le mauvais comportement de la France depuis un siècle, par rapport aux républicains espagnols, puis dans la collaboration avec les nazis, puis dans la guerre d’Algérie… Réaffirmant cependant son amour pour ce pays où il s’est réfugié suite à la guerre d’Espagne et où il a ouvert un lieu alternatif, l’espace Louise Michel.
Hazem, le réalisateur, se disait préoccupé par la montée des extrêmes-droites et la nécessité d’unité entre les différents activistes anti-fascistes et progressistes. « Nous, on n’est pas dans une posture dogmatique, dit-il aussi, mais dans la solidarité avec les dominés. »
L’antifasciste de Marseille regrettait, comme dans le film, le manque de penseurs. La nature ayant horreur du vide, dit-il, le fascisme s’y engouffre. Il proposait aussi des pistes de réflexion et d’action. « Il y a deux terrains sur lesquels les libertaires se sont toujours battu, rappelait-il : la prison, et la Palestine. On est sur la question de la Palestine depuis les années 70, depuis bien plus longtemps que Dieudo, Soral et les autres connards. Lors de l’assassinat d’Ibrahim Ali par des colleurs d’affiches de Le Pen, en 1995, Dieudonné était avec nous, et Ibrahim Ali était représenté par Me Collard. Voyez ce qu’il en est aujourd’hui, ce qu’ils sont devenus. Et le quartier de Marseille où le crime a eu lieu a maintenant un maire Front National. »
Sites liés au film : La Horde ; Quartiers libres.
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Toute fiction s’inspire du réel. De situations, de personnes, d’expériences, de faits réels. Le mot fiction vient du verbe latin fingo, qui signifie façonner, pétrir. On pétrit quelque chose, et non pas rien, comme pourrait dire Parménide. La même racine a donné les mots figure et ses dérivés, ainsi que feindre. En anglais elle a donné aussi faint (faible, vague).
L’homme a besoin de fictions comme supports à sa pensée. Les mythologies, les cosmogonies, les religions reposent sur des fictions. Figures et concepts sont étroitement alliés dans la formation de la philosophie et de la pensée. Les mathématiques elles-mêmes sont nées de figurations géométriques, elles-mêmes nées de l’observation de la nature, phusis (physique).
À oublier que la pensée naît du réel via la fiction, on tombe dans de faux processus et de faux procès. Le véritable serviteur, celui qui façonne le réel au service de la pensée, donc de l’élévation de l’humanité, qui ne peut se survivre qu’en s’élevant, en croissant (tel est aussi le sens du mot phusis, de même racine que les mots phos (lumière), phèmi (dire), et un autre phos (être humain)), s’élève, comme le dit Kafka, « d’un bond hors du rang des meurtriers ». Et cependant il est poursuivi comme un meurtrier (Le Procès). Le jugement des hommes, contraire à celui de la Vérité, les condamne, parce que les hommes ne veulent pas voir révélé le mal qu’ils font dans l’obscurité. « Et le Jugement, le voici : quand la lumière est venue dans le monde, les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. En effet, tout homme qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne lui soient reprochées », dit l’évangile de Jean.
Une autre inversion de ceux qui font le mal consiste à faire passer de la fiction pour la vérité. Ici nous sommes dans le système idolâtrique. Une figure du faux est présentée comme vraie et vivante. Un film sorti l’année dernière faisait ainsi passer une photographe inventée de toutes pièces pour une personne ayant vraiment existé, dont on exposa et vendit même les photos fabriquées. Vulgaire escroquerie au service de Mammon, comme on dit dans la Bible, à savoir de l’argent et du mal. Les exemples de telles escroqueries à l’art fourmillent, qui non seulement sont destinées à remplir les poches de faux artistes et de leurs producteurs et autres distributeurs, galeristes, éditeurs etc, mais aussi à établir le règne de la confusion dans l’esprit du public, afin que la vérité lui devienne indiscernable du mensonge, et que le cercle vicieux puisse continuer à tourner, l’argent à rentrer et la vérité à être occultée. Ainsi a-t-on vu de faux témoignages de partouzeuses ou de déportés dans les camps de la mort faire des succès mondiaux. Car ceux qui sont, par manque de vérité en eux, impuissants à créer des fictions qui élèvent l’être à la vérité, fabriquent des fictions qui feintent la vérité : ce n’est que parce qu’ils les font passer pour récit de vécus réels qu’ils parviennent à susciter l’intérêt du public. Leur fabrication ne tient que par la croyance au faux qu’elles exigent. Il ne s’agit pas d’art, mais de contrefaçon, tout à la fois contrefaçon de la vie et de l’art.
Le lendemain de la tuerie à Charlie Hebdo, un écrivain racontait sur sa page facebook les réactions accablantes d’une classe de banlieue dans laquelle il avait été invité à parler de théâtre. Les clichés effrayants sur les jeunes de banlieue, arabes et noirs, y éclataient si bien que les médias (dont Alain Finkielkraut) s’empressèrent de reprendre son récit. Quand la vérité fut dite par le professeur et les élèves, à savoir que les choses ne s’étaient pas du tout passées comme il l’avait prétendu, le mal était fait et personne ne se soucia de le corriger. J’avais déjà lu sur la page de cet auteur de courts récits, écrits d’une plume allègre à la première personne, comme des témoignages de choses vécues. Il était clair qu’il s’agissait en fait de fictions, et tant qu’elles ne mettaient en scène que des historiettes d’amour, peu importait que les lecteurs soient dupes ou non. Mais présenter comme le réel brut des reconstitutions fantasmatiques du réel ressort de la tromperie et participe à semer dans le monde la confusion des esprits. Soyons attentifs, auteurs comme lecteurs.
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voir les autres épisodes de la web-série sur le site SideWays
Après l’enfant de huit ans dénoncé par son école et interrogé par la police pour propos politiquement incorrects, voici maintenant l’enfant de neuf ans également dénoncé par des personnes de son école et interrogé par la police pour un Allah akbar qu’il aurait prétendument prononcé pendant la minute de silence – ce qui est totalement faux, le procureur lui-même l’affirme. On se croirait dans mon livre Poupée, anale nationale, quand la facho visite les écoles, interroge les enfants et les encourage à la délation. Dire que Hollande avait annoncé qu’il serait le « président de la jeunesse de France ». Il faudrait le rappeler aussi aux dizaines d’adolescents qui ont été arrêtés pour les mêmes motifs que ces deux petits depuis le 7 janvier. Le président et son gouvernement maltraitent la jeunesse de France. Et spécialement celle qui a déjà été maltraitée par les insultes répétées de Charlie envers ses parents, qui ont le tort d’être pauvres et issus d’une autre culture que la culture dominante, dominante à tous les points de vue.
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ajout du 3 février : nouvelle audition d’un enfant par la police, cette fois il s’agit d’une fillette de dix ans, dénoncée aussi pour apologie du terrorisme
Une exposition du street artist C215 à la mairie du 13e à Paris. Photos Alina Reyes, réalisées aux sons du flon-flon : les seniors du quartier guinchaient dans la grande salle de bal (vidéo à la fin).

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En Palestine, la police d’occupation arrête les petits jeteurs de cailloux ; en France on fait mieux, des cailloux symboliques suffisent pour être conduit au poste. Un enfant de huit ans dénoncé par son instituteur, arrêté et interrogé par la police pour une parole incorrecte au sujet de Charlie Hebdo. Un enfant de seize ans dénoncé, arrêté, placé en garde à vue et interrogé pendant vingt-quatre heures, quoique n’ayant en rien le profil d’un djihadiste, pour avoir publié sur son facebook le dessin parodique d’une couverture de Charlie que j’ai publié moi aussi il y a quelques jours ici. Les cas d’enfants arrêtés par la police de l’État français (qui fut acclamée lors de la grande manifestation organisée à Paris par ce même État le 11 janvier) pour « apologies du terrorisme » se multiplient. Voilà ce qu’est devenu le pays de la liberté d’expression.
En Italie, c’est l’écrivain Erri de Luca qui risquait cette semaine la prison, pour avoir pris en paroles la défense d’activistes en lutte contre un projet destructeur de nature. Lui aussi est accusé d’apologie du terrorisme, puisqu’il soutient des « saboteurs ». Voilà ce que devient la liberté d’expression en Europe.
En France, Houellebecq veut entrer à l’Académie française. Finkielkraut y est déjà, et Hélène Carrère d’Encausse lui est favorable. L’Institut va-t-il prendre officiellement le relais de Charlie Hebdo, devenu emblème national ?
Au Chili, de nouvelles analyses vont être faites sur le corps de Pablo Neruda pour déterminer si oui ou non Pinochet l’a fait assassiner, quelques jours après son coup d’État du 11 septembre.
À la Bibliothèque Nationale de France, s’est tenu il y a quelques jours un colloque sur « Heidegger et les juifs ». Avec toujours les défenseurs acharnés du philosophe dont on ne peut vraiment plus nier qu’il fut nazi, et antisémite au point d’estimer que les juifs devaient être l’objet d’une « extermination totale ». C’est que l’esprit nationaliste, terrien et raciste d’Heidegger sert aujourd’hui, inconsciemment ou non, à justifier le colonialisme d’Israël et à travers Israël, du monde occidental. Bernard-Henry Lévy semble pourtant l’avoir un peu amère, cette haine des juifs de leur gourou, éclatée au grand jour. Mais comme il ne veut pas lui non plus faire machine arrière et reconnaître qu’il s’est trompé et bien aveuglé, comme il ne veut surtout pas chercher le fond nihiliste de la philosophie d’Heidegger, il se fend d’un article pour affirmer qu’il faut quand même continuer à le lire. Mais qui a jamais dit le contraire ? Il n’est pas question de placer en garde à vue les lecteurs d’Heidegger. Si seulement ils voulaient bien apprendre à lire, et à reconnaître comme dans Charlie Hebdo la bête immonde cachée derrière la façade, le monde se porterait mieux.
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Coquille, la montagne tremble.
Je remue doucement mes ailes
Mon bec tape contre le mur
Le verbe mon corps va sortir.
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