Ce qui est rare est cher

L’un de mes frères, musicien (ils le sont tous les deux), me raconte que quelqu’un lui ayant demandé de venir faire l’animation musicale d’une soirée, assez loin de chez lui, il a annoncé qu’il demandait un cachet de 300 euros. Le demandeur aussitôt s’est récrié, c’était trop cher, et Untel, lui, ne demandait que 200 euros. « Alors pourquoi vous ne le prenez pas ? », demande mon frère. « Parce qu’il ne peut pas venir », répond le gars. « Bon, dit mon frère, s’il vous le fait à 200 euros, moi je vous le fais à 150 ». Soupir de satisfaction du demandeur. « Mais je ne pourrai pas venir », conclut mon frère.

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Le loucherbème de Marcel Schwob, destiné à n’être pas compris par une certaine classe de gens

marcel schwob

portrait de Marcel Schwob paru dans l’Illustration à sa mort en 1905

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Pourquoi lit-on si peu Marcel Schwob ? Ses contes cruels et ciselés resteront-ils encore longtemps le délice de happy few amateurs des charmes raffinés et décadents du XIXème sicèle finissant, ou écrivains en quête d’inspiration ? Son œuvre savante et singulière ne saura-t-elle pas, à l’instar de celle d’un Borges (qui l’admirait) dépasser le cercle des curieux et toucher un public plus large ?

Issu d’une vieille famille juive, d’apparence assez bonhomme, Schwob fut un homme de passion et d’exception. Mort en 1905 après dix années de maladie à l’âge de 38 ans, il avait aimé d’un amour violent les femmes et les lettres, auxquelles il avait consacré sa vie. Grand érudit, philologue, spécialiste de Villon et de l’argot, admirateur de Stevenson, ami de nombreux écrivains, dont Claudel et Colette, défenseur de Jarry, journaliste, amant passionné d’une petite prostituée, puis de la comédienne Marguerite Moreno qu’il épousa, Schwob laissait une oeuvre qui avait fait l’admiration et l’étonnement de tous ses contemporains.

Les Etudes sur l’argot français, son premier livre, datent de 1889. Écrites en collaboration avec son ami Georges Guieysse, qui se suicide avant la fin de la rédaction, ces études sont le fruit du goût de Schwob pour les langues, avec ce qu’elles peuvent donner d’aventures et de libertés à qui les fréquente. Notons au passage ses remarques sur l’orthographe dans un article consacré à Stevenson :

L’écrivain qui rompt l’orthographe traditionnelle prouve véritablement sa force créatrice. Or, il faut bien se résigner : on ne peut jamais changer que l’orthographe des phrases et la direction des lignes, écrit-il après avoir noté que tous les écrivains du XVème et du XVIème siècles usaient d’une langue admirable, alors qu’ils écrivaient les mots chacun à leur manière, sans se soucier de leur forme. Aujourd’hui que les mots sont fixés et rigides, vêtus de toutes leurs lettres, corrects et polis, dans leur orthographe immuable, comme des invités de soirée, ils ont perdu leur individualisme de couleur. Les gens s’habillaient d’étoffes différentes : maintenant, les mots, comme les gens sont habillés de noir. On ne les distingue plus beaucoup.

Orthographe, orthodoxie des mots et de la langue, images figées d’un monde ordonné… En s’intéressant à l’argot, Marcel Schwob passe de l’autre côté du miroir :

C’est une langue artificielle, destinée à n’être pas comprise par une certaine classe de gens.

Partant du loucherbème, employé par la corporation des garçons bouchers concurremment avec les classes dangereuses, Schwob étend son étude, fait appel à Villon et à Rabelais et démontre que l’argot, loin d’être une langue spontanée, est régi par ses propres lois et se reproduit par dérivation synonymique.

 

crociata dei bambini

L’un de ses titres, « La croisade des enfants »,  avec Paolo Uccello

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Le Livre de Monelle est peut-être la plus étrange des œuvres de Marcel Schwob. Inconsolable après la mort de Louise, la petite ouvrière-prostituée avec laquelle il vivait, il se souvient de Thomas de Quincey et de Dostoïevski pour écrire cet hymne à la figure mythique de la prostituée pleine de pitié.

Avant de se perdre dans les mille visages de ses sœurs (la Perverse, la Fidèle, la Sacrifiée…), Monelle parle et ordonne, à la manière de Zarathoustra :

Détruis, détruis, détruis.

D’apparitions en disparitions, seule et démultipliée, Monelle est l’insaisissable, dans un univers peuplé de masques où le réel est perpétuellement en fuite. Il faut se pénétrer longuement du Livre de Monelle pour en goûter tout le mystère. Et se perdre dans ses profondeurs aux reflets nihilistes, si proches des labyrinthes qui fascinent notre époque.

(J’ai publié cet article dans Libération au début des années 1990)

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un site consacré à Marcel Schwob

Une terre lointaine

« J’ai continué à marcher, malgré mon barbelé dans la cuisse. Il faisait si froid. Si je m’arrêtais, j’allais m’endormir, mourir sur place. J’avançais, et il y avait juste une idée dans ma tête : le jardin, la ménagerie. Là-bas il ferait chaud, à cause du souffle des animaux endormis. » (Je finis de taper L’Exclue, paru en 2000 et dont je n’ai plus le manuscrit, qui sera l’un des livres reproposés ici dans quelques jours sous forme numérique).

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 » … Et l’homme ultime prononcera sa première parole, afin que poussent les herbes, et que la femme comme un rayon de soleil apparaisse à son côté. Et de nouveau il adorera la femme et la couchera sur l’herbe ainsi qu’il a été ordonné. Et les rêves obtiendront vengeance, et ils sèmeront des générations dans les siècles des siècles !

 

Vers une terre lointaine et sans péché désormais je m’avance.

Désormais me suivent des créatures légères

avec aux cheveux les irisations du pôle

et sur la peau le doux scintillement de l’or.

Étrave mon genou, je progresse parmi les herbes

et mon haleine rejette de la face de la terre

les ultimes pelotes du sommeil.

Et les arbres cheminent à mon côté, contre le vent.

Je vois de grands mystères singuliers et étranges :

Fontaine la caverne d’Hélène.

Trident avec dauphin la forme de la Croix.

Porte blanche le barbelé sacrilège.

Par là glorieux je passerai.

Les paroles qui m’ont trahi et les gifles seront

devenues myrtes et palmes :

Hosanna annonceront-elles, Hosanna à celui qui vient !

Je vois dans la privation la jouissance du fruit.

Oliviers obliques avec un peu de bleu entre les doigts

ces temps de la colère derrière les barreaux.

Et plages sans fin, humides du désir ensorcelant des yeux,

les profondeurs de Marina.

Là chaste je marcherai.

Les larmes qui m’ont trahi et les humiliations

seront devenues souffles et chants infinis d’oiseaux :

Hosanna annonceront-elles, Hosanna à celui qui vient !

Vers une terre lointaine et sans péché désormais je m’avance. »

 

Odysseas Élytis, Prophétie

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Allez au jardin

Dans le bac de terre accroché à ma fenêtre, je laisse les graines venir du ciel, sans arroser ni rien faire moi-même. Il y pousse de la mousse, de toutes petites herbes à quatre feuilles qui se serrent comme un petit peuple, d’autres ont de longues tiges et montent droit dans la lumière, certaines portent de minuscules fleurs jaunes ou blanches, l’une est si fine et haute qu’elle se balance dans la brise à tout instant, avec ses micro-soleils qui s’ouvrent, se referment et se réouvrent. Jamais sans le ciel. N’oubliez pas votre jardin !

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Lumière à travers temps

J’ai compris quelque chose d’absolument essentiel et immense pour toute l’humanité, je vais l’exposer dans mon prochain livre. Je vais tout expliquer. Quel dommage que tant d’hommes se dépensent dans tant de choses vaines, des choses d’hommes, entre hommes, entre aveugles, au lieu de s’intéresser à ce à quoi il faut s’intéresser. S’ils savaient quel est l’enjeu, en vérité, pour eux-mêmes et pour ceux qu’ils entraînent à leur suite ! Heureusement beaucoup d’autres, même s’ils ne le savent pas, font ce qu’ils ont à faire, et nous approchons de la Vérité.

Je ne l’ai pas compris en spéculant, je l’ai compris en le vivant et en avançant, en voyant le paysage à mesure, en voyant où j’arrivais. Il ne faut jamais s’arrêter. Je ne m’arrête jamais. J’entends les dominos tomber derrière, ceux qui voulaient se construire Babel, mais je sens aussi avancer avec moi les humbles, les sincères, les désintéressés, les passionnés, les déjà sauvés, co-sauveurs de tous ceux qui marchent avec eux.

Oui ce que nul n’a dit je le dirai, je l’ai déjà écrit en résumé ce soir, nul ne l’a dit parce que nul ne l’a vu comme je l’ai vu, mais d’autres l’ont su par la parole qui leur a été donnée pour le dire sans pouvoir l’expliquer. Il ne faut jamais quitter de vue la vérité, ne jamais cesser de la désirer et de désirer la servir en la trouvant. Alors le mot béatitude est trop faible pour dire ce qui se présente, cette plénitude, cette joie, cet accomplissement.

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À cheval avec Paolo Uccello, Marcel Schwob et Antonin Artaud

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Paolo, je tournoie sur tes chevaux de bois, le ciel tourne, la terre fuit,

toutes les perspectives se déploient

Paolo mon enfant, maître de ce jour nouveau-né, mon blanc,

efface les siècles vulgaires entassés de nos temps

toi l’Oiseau pur coursier dur

donne-moi du pain

le cœur si simple du secret

donne-moi à courir

immuable sur tes fils tendus le vertige tranquille

Tu sais bien, Uccello, j’ai besoin d’un oiseau,

qui là s’enfonce et chante

mes cuisses chantent dans tes tableaux et tes courbes

qui contournent le temps

donnent à ma chair ses courbes

Je suis ton rouge, Uccello, je suis l’enfant rouge qui tourne

et bouge ma langue

qu’elle dise ce que nul n’a dit

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à lire aussi

le beau texte de Marcel Schwob

Paolo Uccello, Peintre

et les textes d’Antonin Artaud

Paul Les Oiseaux ou la Place de l’Amour

et

Uccello, le Poil

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Voyageurs

Cette nuit en rêve parcouru le monde, avec des proches, des compagnons, à pied, en bateau… Voyant le terrain depuis la terre et en même temps depuis le ciel, haut depuis le ciel et comme sur une carte, avec des écritures. Faisant halte sur une île dans une bonne maison, humble et infinie, avec des baies vitrées au cœur de la verdure luxuriante, puis reprenant le bateau à son prochain passage pour passer sur l’autre continent…

Les hommes doivent se remettre en chemin, réarpenter les Écritures, les redécouvrir. Il nous faut toutes les assumer, c’est notre vocation. Voyage est un livre chrétien mais aussi islamique par excellence, dans le sens où c’est un livre de lecture, de lecture des Écritures saintes – répondant ainsi à la première injonction faite au Prophète – et en même temps de témoignage d’une vie tout entière soumise à la Voie et tout entière combattant dans la Voie, pour la Voie. Que nous continuerons à suivre jusqu’où elle veut nous mener, au renouvellement de toute chose.

Après cinq ans de service mon ordinateur devenait inutilisable, je l’ai changé hier soir. Pour la première fois, depuis mon premier ordinateur il y a vingt-quatre ans, je n’ai pas pris un mac mais un pc, un tout petit pc à tout petit prix, qui change un peu mes habitudes, très voyageable et dont je suis toute contente.

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Les absents de Terry Rodgers

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Voici un texte que j’écrivis en 2007 pour le catalogue d’une exposition de Terry Rodgers à la Torch Gallery d’Amsterdam

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LES ABSENTS

 

Comment sont-ils arrivés là ? Sur quelle invitation ? De quel beau monde viennent-ils ?

Ils ne sont pas arrivés. Ils ne sont pas là.

Il y eut des flyers, des e-mails, des appels téléphoniques, des sms, des cartes postées ? Ce sont ailes d’oiseaux cassées. Leur hôte a disparu. Épars ils s’agitaient dans des villes immenses, des immeubles de glace pilée, qui les a propulsés là ? Sont-ils là ? Les uns sur les autres. Combien sont-ils ? Où sommes-nous ? Nous croyons reconnaître de vastes salons, des plages, des terrasses, luxe, calme ? Insensibilité. Seins de sang-froid, durs tétons, strings, sexes nus en repos, jeunesses jetées comme des dollars dans l’espace bondé.

Silence. Quelle musique ? Musiques sans cesse et incessant silence, musiques assourdissantes qui coupent le son des voix et qu’on ne peut entendre. Histoires sans paroles. Non-parlé sans histoire.

Qui les a rassemblés ? Sont-ils ensemble ? L’hôte s’est dissous. Où çà ? Où suis-je ? Hors du tableau ? Je veux entrer dedans. Boire ce champagne, porter ces lourds bijoux, ces bouts de tissus accrochés çà et là sur mon corps, ces fanions. Qui me rejette ? La toile me rejette. Il n’y a pas de place. Suis-je arrivée trop tard ? Non, trop tôt. D’un temps où les corps encombrent. Comment ont-ils fait pour se déshabiller de leur chair ? Mais non, tu ne vois pas ? Ils n’y sont jamais entrés, ils n’y sont pas. Sont-ils beaux ? Jouissent-ils ? Tu ne vois pas que non ? Si. Peut-être vont-ils jouir ? Que se prépare-t-il ? Rien. Rien ne va se passer ? Rien se passe, Rien ne passera pas, tu vois bien que les chiens n’aboient pas. Je ne vois pas de chiens. Qui dit je ? À qui dis-tu tu ?

Pendules molles les sexes des garçons circoncis, seins bilboquets des filles à pubis épilé, peaux hâlées lisses, minces, déliés, parfaits, plus grands que nature, demi-dieux ? D’yeux ils n’en ont pas, seulement des billes figées sur le vide, lequel, laquelle d’entre elles et eux regarde l’autre ? Nul ne regarde nul, nul nulle, nulle nul, nulle nulle. Seulement.

Il y a quelqu’un ? Nul ne répond. Oseras-tu frapper à la porte de leur corps ? Sonne toujours, le loft est vide, le loft qu’est chacun de leurs corps. Où sont parties leurs âmes ? Leurs quoi ? Leurs âmes, tu sais bien ce que je veux dire. Qui es-tu, je ? Pourquoi m’appelles-tu tu ? À qui parla Zarathoustra ? Sont-ce là les surhommes ? Ils sont si beaux et hauts de taille. Où sont leurs animaux ? Où le jardin, où la montagne, où la tombe de Dieu ? Tais-toi, ceci n’a jamais existé. Où l’océan ? Où le début du monde, où la fin, où le livre ? Silence, ne prononce pas d’obscénités.

J’ai envie de toucher ce garçon, cette fille aussi, et celui-ci. Je suis la femme invisible, entrée sans effraction dans le temps arrêté.

Personne ne se regarde. Le silence hurle. L’espace entre eux cousu de lames de rasoir. Aucun ne me regarde aux yeux, mes yeux pour eux sont crevés, excavés, aucun ne sait que face à eux se tient un être humain, le peintre, le spectateur, moi. Qui ça, moi ?

Comment peux-tu dire moi, toi que nul ici ne voit, toi lavé par la toile de toute existence, toi vidé de ton âme par tes orbites creuses, creusées par le non-regard de ceux-ci qui n’ont pas d’yeux, qui n’ont d’yeux pour toi ni pour personne ? Toi sidéré par ce néant bondé, bondé comme on dit gavés les transports publics aux heures d’affluence, comme on dit bondée la femme ficelée par le désir sadique. Toi entravé par ton envie entravée d’entrer dans la toile, déambuler dans ce chaos soigné de faux corps immobiles. La chair est pourtant là, non ?

Dans ton regard, elle n’y est pas ? Dans ma chair elle y est, ma chair qui mate la peinture, la matière qu’à coups de pinceaux l’homme-peintre n’a pas cherché à cacher ni lisser, matière, sperme de l’homme-peintre jetant là le désabus de son regard plus grand que lui, la couleur irisée, l’iris-sperme de son désir anéanti par ses fantômes trop grands pour lui, ses fantasmes imposés à sa main d’artiste, imposants. Des hommes et des femmes de chair ont-ils posé ? Ces scènes furent-elles réelles, y eut-il un atelier rempli de modèles figés dans un désenchantement calculé, une connivence froide, une excitation rentrée ? Ont-ils baisé ?

Oui, c’est ça, à la fin : ONT-ILS BAISÉ ? Vont-ils le faire ? Sont-ils en train, et que je ne verrais rien ? Laissez-moi voir ! Laissez-moi voir, au moins ! Pourquoi ne me regardent-ils pas ? Il n’y a donc rien ? Tout est sans fin ? Quand l’abandon, quand la satisfaction, quand la douce joie d’après ? Mon peintre, pourquoi m’as-tu abandonnée ?

Leurs peaux luisent, leurs lèvres sont sévères. Quelle sorte de beauté m’est ici dite ? Rien ne t’est dit, tu n’entends pas ? Le silence hurle, celui des lames de rasoir qu’on ne voit pas, celui des larmes, de la salive, des jus d’hommes et de femmes qui ne coulent pas, celui de ma langue qui ne peut pas s’insinuer sous les strings, de mes trous auxquels nul sexe n’adresse de promesse, celui de la politesse à laquelle leur distante indécence me contraint, nul mot trivial n’a droit de cité ici, regarde et tais-toi.

Je veux y être, m’inviter dans la conversation. Quelle conversation ? Nul ne dit rien, leurs lèvres fuient comme leurs regards. Eux si légers, lèvres paupières épaules soumis à la loi de la gravité. Où est le ciel, où sont les hauts plafonds ? Où les gorges renversées dans la joie ? Quelle sorte de fête est-ce là ? Ni fête ni beauté si tu appelles fête l’ivresse et beauté l’âme vivante du divin manifestée.

Ce que tu vois ici c’est ton propre nerf blanchi au feu de ton angoisse jusqu’à paralysie, ces rasoirs entres les corps invisibles et pourtant reflétés dans le luisant des peaux et des cheveux, le silence des visages, la satiété des nudités irrassasiées, le mutisme des muscles.

Voici un peintre, Terry Rodgers, qui peint le désert en multipliant les corps. Désert d’un désir exténué à force d’absence, désespoir qui s’ignore comme ici tous s’ignorent. Buvez ceci est ma coupe de champagne, mangez ceci ne mange pas de pain, ceci vous laissera sur votre soif et votre faim, ceci, ermite te tentera au-delà de toute tentation, te tentera jusqu’à te faire céder à la tentation d’oublier toute tentation, ceci te mentira, te tentera, sans pour autant t’inciter à résister ni à céder, ceux-ci ne sont pas les chimères diaboliques que le désert enfante, ceux-ci ne sont pas nombreux, ceux-ci ne sont pas même un seul, ceux-ci sont zéro, ceux-ci sont le désert en soi.

Ne sens-tu pas que le sol s’est dérobé sous toi, que le ciel te manque et que de tout cela tu ne souffres même pas ? Tu as peur de l’amour, peur de l’autre ? Voici enfin venu le temps de la radieuse indifférence, de la non-différence idéalement réalisée. Le ciel vient à manquer mais il ne manque pas puisque nul ne le sait, ont-ils renoncé à comprendre ce qu’est l’appel du ciel ?

Qui ça, ils ? De qui parles-tu ? Ceci n’est pas une assemblée d’hommes et de femmes à demi-nus, ceci est la peinture projetée d’un cerveau d’homme sur une toile, ceci est une excrétion cervicale.

C’est lui le maître de ces lieux, lui qui ouvre au pinceau son vaste château, l’homme-peintre aux hôtes amoncelés comme s’amoncellent et grandissent les ombres par les nuits solitaires où le désir frappe aux fenêtres des chambres. Beautés offertes et refusées ! Une matière grise, étrange chair humaine, vous a mises en couleurs. Vous, leurres du néant qui m’obligez, de tout votre dédain, à regarder en moi ce que vous m’y montrez : ma mort spirituelle et loin, très loin caché dans mon propre palais, le bouton de vie qui veut crever la toile du monde pour éclore au plein jour.

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