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Le pianiste (étudiant parti à la Sorbonne pour l’hommage aux victimes, nombreuses parmi les étudiants), a écrit cette présentation hier : « Ce n’est pas parfait, mais peu importe. J’ai spontanément voulu imprimer cette partition aujourd’hui et la jouer après la tragédie de vendredi soir. »

Ce n’est pas le tout que de verser des larmes (parfois de crocodile et pour le spectacle) sur les jeunes sacrifiés, il faut aussi oeuvrer, prendre des responsabilités politiques et morales, dans notre pays et notamment au Moyen Orient, pour faire en sorte qu’ils ne soient plus sacrifiés, ni au fond des banlieues ni en plein Paris, ni ailleurs. Nous leur devons la vie.

« La haine du théâtre ». Réponse à François Lecercle sur son séminaire consacré aux affaires Castellucci et Exhibit B

Capture du 2015-11-04 19:00:19*

Cher Monsieur,

J’ai assisté hier, à la Maison de la Recherche, à votre très intéressant séminaire sur « la haine du théâtre », en auditeur libre (je commence juste à préparer une thèse de doctorat en Littérature comparée). N’étant pas sûre de pouvoir revenir, je voudrais vous adresser quelques remarques sur les cas dont vous avez parlé.

Celui de la pièce de Castellucci « Sur le concept du visage du fils de Dieu », d’abord. Des points de détail qui ont leur importance : les islamistes qui ont manifesté de concert avec les intégristes catholiques ne portent pas la haine des chrétiens et ne combattent pas contre eux sur leurs sites – contrairement à ce qui arrive souvent aux chrétiens, même non intégristes. Traditionnellement et depuis sa fondation, l’islam a toujours été beaucoup plus respectueux des autres religions que le catholicisme, et cela perdure malgré la folie meurtrière des Daech et autres terroristes politiques. Ce qui a rapproché ces islamistes français du combat de Civitas en l’occurrence, c’est comme vous l’avez mentionné une certaine adversité à la laïcité, et aussi, d’un point de vue spirituel (car ces extrémistes des deux religions ont tout de même un point de vue spirituel, même s’il peut nous paraître souvent ou entièrement erroné), leur rejet du blasphème, y compris du blasphème envers Jésus, l’un des plus grands prophètes de l’islam. Le blasphème blesse les musulmans dans leur chair, comme nous serions blessés si quelqu’un injuriait nos enfants. Il ne s’agit pas là d’idéologie. Pour autant, les musulmans assez éduqués dans leur foi savent demeurer paisibles même face à la provocation.

Je n’ai pas souvenir que des évêques aient eu à l’époque des paroles extrêmement violentes, comme vous l’avez dit – ou bien c’est que nous ne supportons plus que des paroles enrobées de sucre, spécialité de toutes sortes de clergés. Certains ont essayé de défendre Jésus et on peut légitimement trouver qu’ils ne s’y sont pas bien pris. J’avais été surtout frappée par les accommodements de la presse catholique envers cette pièce, accommodements qui comme souvent chez ces personnes tenaient de la délectation morose, quand il ne s’agissait pas de battre sa coulpe en se trouvant aussi minable, et quasiment en s’en félicitant, que les personnages de la pièce. Pour ma part, j’aurais souhaité voir émerger un débat de fond sur ce dont la pièce parlait. À savoir : que signifie le fait de jeter de la merde sur le visage du Christ ?

Personne ne s’est occupé de cette question, et il me semble qu’ainsi la pièce a été méprisée aussi bien par ses détracteurs que par ceux qui la soutenaient. Castellucci disait quelque chose, mais personne n’a écouté. En vérité, de tous bords chacun a participé à jeter de la merde, de la fausse parole, de la parole dénuée de sens, sur le visage de l’Homme. La pièce montrait ce que fait chaque jour le monde, et le monde, et notamment ses élites, se sont regardés en ce miroir sans rien y voir, s’y sont même regardés avec un plaisir malsain. En rabaissant le débat implicitement proposé par la pièce à une question de censure, on a des deux côtés fait obstacle à la possibilité d’un réel questionnement sur la pièce. Les scandalisés ont servi malgré eux l’intérêt de ce monde qui a intérêt à occulter la vérité. Mais ils ont du moins eu le mérite de réagir, de montrer par leur outrance qu’il y avait là quelque chose de scandaleux. En fait, comme toujours en art, c’est le monde révélé par l’œuvre qui était scandaleux, non l’œuvre elle-même. Mais si nous voulons garantir la liberté d’expression des artistes, ne faut-il pas garantir aussi celle des citoyens, leur droit de réponse à l’expression des artistes ? Dans un sens, ces protestataires ont fait leur devoir, celui de montrer que le théâtre n’est pas un passe-temps pour gens civilisés, mais remet en question nos comportements. Ils ont été les agitateurs dont le monde a besoin, ils ont rempli ce rôle que des artistes trop protégés ne remplissent plus guère. La preuve en est que grâce à eux, on continue à évoquer cette pièce – sans malheureusement aller davantage au fond des choses. Et c’est ainsi que l’on continue à jeter chaque jour de l’ordure sur le visage de la Vérité.

Les mêmes remarques sont valables pour la contestation à laquelle a donné lieu l’installation Exhibit B. Il me semble avoir signé la pétition contre ce spectacle quand je l’ai reçue, mais je n’en suis pas sûre, ayant cherché quelques jours après la trace de ma signature et ne l’ayant pas trouvée – de toute façon, j’ai hésité au moment de signer, et quelques jours après, voyant que l’affaire tournait à la volonté de censure, j’ai écrit aux initiateurs de la pétition pour leur exprimer mon désaccord et dire, sur internet aussi, que je regrettais mon premier mouvement de soutien à leur protestation. Pour autant, le questionnement qu’ils soulevaient était loin d’être méprisable, et là aussi il ne mérite pas d’être jugé trop vite comme raciste ou extrémiste. Il faut comprendre que des gens traumatisés par l’horreur historique que leurs peuples ont subie puissent développer une sensibilité particulière, que ne peuvent pas éprouver ceux qui ont été à l’abri de telles horreurs. Imaginons qu’un fils de nazi organise une exposition de juifs dans des positions dégradantes en camp de concentration. Nous aurions beau dire qu’il s’agit de dénoncer la Shoah, aurions-nous le droit de traiter de racistes et d’extrémistes ceux des juifs qui se déclareraient choqués par une telle exhibition de leur humanité bafouée, et d’autant plus choqués qu’elle viendrait d’un descendant de leurs bourreaux ? Le fait est que de telles expositions sur les juifs n’existent pas, parce qu’il y a une autocensure des artistes, sensibilisés par le juste et puissant combat que les juifs ont mené et continuent de mener pour éviter ce genre de choses. Je ne dis pas qu’Exhibit B était raciste ou mal intentionné, je dis qu’il faut comprendre qu’un tel spectacle fasse débat, que cela est même sain et naturel. Le plus grand scandale, me semble-t-il, est le refus d’écouter la souffrance des gens, de faire comme si les enfants des victimes, victimes elles-mêmes d’un racisme qui perdure, n’avaient pas le droit d’éprouver autrement les choses que les enfants des racistes. Il en irait de même pour une exhibition de femmes dans des positions dégradantes : même bien intentionnée, elle ne manquerait pas de blesser certaines femmes, d’autant plus si elle était faite par un homme – il ne faudrait pas voir là de leur part un sexisme à l’envers, mais une répugnance à se voir possiblement instrumentalisées par un représentant de leurs oppresseurs historiques (c’est d’ailleurs le cas avec les Femen, que certaines femmes, dont je suis, jugent véhicules d’une image dégradante de la femme, soutenue par des médias largement dominés par des hommes).

« Rien n’est sacré, tout peut se dire », écrivait Raoul Vaneigem. J’en suis entièrement d’accord. Si tout peut se dire, tout doit pouvoir aussi être dit en réponse. Et ce qui est dit doit être réfléchi, par le locuteur et par ceux qui entendent son message. « La libre parole », pour reprendre le titre d’un de ces journaux qui diffusaient des caricatures infâmes de juifs dans la première moitié du siècle dernier, si elle n’est pas pensée et critiquée sérieusement, peut contribuer beaucoup à l’œuvre de dévastation de la haine, en la préparant et en la justifiant. Encore une fois, je souligne que les juifs par leur juste combat ont fait et font en sorte que de tels messages racistes à leur égard n’aient plus droit de cité. Les autres victimes d’oppression de masse ont toute légitimité à mener un semblable combat, dût-il comporter ses errances. Ni Castellucci ni Bailey n’ont évidemment des intentions haineuses, mais leur travail porte des interrogations qui nécessitent d’être approfondies. Ce n’est pas leur rendre hommage que de n’y pas réagir, ou de n’y réagir que par des considérations esthétiques ou de « bons sentiments ». Parmi ces bons sentiments, celui qui consiste à déclarer qu’en démocratie toute censure est irrecevable oublie le fait que la censure demeure pourtant, et puissamment. Dans nos sociétés il s’agit d’une censure en creux, par l’occultation. Aussi bien les instances publiques dispensatrices de subventions que les médias financés par des industriels peuvent délibérément jeter aux oubliettes un artiste qui ne convient pas à leur point de vue sur le monde, pour ne pas dire à leur idéologie.

Voilà, ma réponse est finalement un peu plus longue que je ne l’avais prévu, et j’espère que vous ne m’en voudrez pas de la publier sous forme de lettre ouverte sur mon blog – l’un des derniers espaces où la censure ne s’exerce pas. Je vous remercie d’avoir donné lieu par votre rappel de ces affaires à cette réflexion que je vous partage. Je partage aussi avec vous l’amour du théâtre, qui nous aide à penser le monde dans lequel nous vivons.

Bien cordialement,

Alina Reyes

Administration de la misère

Quand vous vous retrouvez sur le carreau, dans cette société où vous pouvez avoir travaillé et gagné votre vie depuis l’adolescence, mis au monde et élevé quatre enfants, fait gagner pas mal d’argent à pas mal de gens qui finalement ne daignent plus seulement vous répondre, l’humain n’étant pour eux qu’un produit comme un autre, jetable et changeable, alors vous revenez au dénuement de votre jeunesse et vous y êtes en compagnie de migrants et de réfugiés, à l’hôpital et dans les services sociaux. Vous voyez comment les choses se passent à ce niveau de la société. L’extrême précarité est toujours l’extrême précarité, mais elle a changé de visage depuis trente ans. Le fait est que vous y êtes mis en concurrence avec des migrants et des réfugiés, sur des faits précis que je ne veux pas raconter pour ne pas alimenter le trouble. Je veux juste dire que je l’ai constaté, vécu, et que les autorités devraient y penser sérieusement si elles veulent voir perdurer la démocratie. Penser à alléger le règne de l’administration, qui paralyse les forces vives comme une immense toile d’araignée sur le pays. Penser à sortir de la volonté d’assistance, toujours couplée à l’humiliation, à la changer en volonté de solidarité active, de soutien dans les démarches de reconversion ou de formation, de prise en compte des difficultés réelles et des souffrances du peuple mais aussi de ses potentialités, de ses qualités, de son désir de participer à la marche commune, son désir d’aider à avancer. Nul ne sait mieux que les personnes qui connaissent ou ont connu la grande précarité comment survivre dans l’adversité, comment vivre sans se vendre, comment garder la joie et la foi en la vie. Être socialement bien intégré est une force, mais aussi un handicap en cas de moment difficile. Et quelle histoire ne compte pas ses moments difficiles ? Ceux qui sont habitués au confort ont bien plus de difficultés à admettre les changements de paradigme et à risquer leur existence. La solidarité n’est pas la charité. La charité, au sens chrétien du terme, n’est rien, n’est rien que de menteur et de détestable. La solidarité garde en vue l’égalité des partenaires : tous ont besoin les uns des autres, et ceux qui ont le plus besoin ne sont pas ceux qui en ont l’air. Beaucoup de créateurs ont fini dans la misère, et pourtant ce sont eux qui aidaient la société, et qui continuent à la secourir.

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Préface ajoutée à « La grande illusion » suite aux révélations du jour sur l’affaire Charlie Hebdo

Aujourd’hui a paru dans Le Parisien un entretien avec Valérie M., la dernière compagne de Charb, directeur de la rédaction de Charlie Hebdo. Elle raconte que ce dernier fréquentait des hommes d’affaires et notamment « de riches dignitaires » du Moyen Orient, avec lesquels il passait des soirées, leur faisant du charme, selon ses propres mots, afin de les convaincre de lui verser l’argent dont il avait besoin pour la survie du journal.

Que la veille de l’attentat, il lui a déclaré qu’il avait obtenu deux cent mille euros.

Que le matin même, avant de partir au journal, il s’inquiéta de la présence d’une voiture aux vitres teintées stationnée au bas de son immeuble.

Et que trois jours plus tard, retournant avec quelques intimes dans l’appartement qu’elle avait quitté un moment après Charb, elle a découvert qu’il avait été « visité, mis à sac », que l’ordinateur et des dessins avaient été emportés. « Il me paraît indispensable de retrouver cet ordinateur portable qui contient sûrement des informations utiles à l’enquête. Or je m’étonne que les policiers qui ont recueilli mon témoignage n’aient pas eu l’air intéressés par cet élément », ajoute-t-elle.

La police n’a pas pris vivants les frères Kouachi, retranchés dans une imprimerie déserte, mais les a abattus. Les tueurs ne parleront donc pas, et il ne semble pas que les pouvoirs publics aient fait le nécessaire pour enquêter sur d’éventuels commanditaires de cet attentat. Qui ne faut-il pas dénoncer, ou quel partenaire commercial faut-il ménager ? Pour le dire de façon brutale et imagée : les enfants du chœur « Je suis Charlie » ne se sont-ils pas fait abuser bien profond par les fables du clergé politico-médiatique ?

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L’ensemble du livre peut être lu gracieusement ici même.

Féminisme, symbolique et diabolique

Au nom du féminisme, on est arrivé à cette aberration : fabriquer des poupées à l’effigie de femmes réelles, jugées exemplaires, comme Frida Kahlo ou Malala Yousafzai, cette jeune fille instrumentalisée depuis des années, à peine sortie de l’enfance, pour la bonne cause – ce qui constitue déjà une aberration. Ainsi donc des petites filles pourront apprendre à quoi sont bonnes les femmes données en exemple : à être transformées en jouets, bonnes à manipuler, et à jeter quand elles seront abîmées. Jamais on n’a eu l’idée de transformer des hommes exemplaires en poupées, ni pour les garçons ni pour les filles. Les hommes, eux, sont des êtres humains, des êtres qui méritent le respect. Les femmes peuvent être maltraitées et assassinées, leurs assassins seront souvent mieux considérés qu’elles, et s’ils sont pris, éviteront souvent le châtiment réservé aux assassins d’hommes blancs – et plus ils seront des notables de la société, sportifs, chanteurs, intellectuels, politiciens et autres, moins ils seront châtiés. Pour que ce beau résultat se perpétue, il ne faut pas lésiner sur les moyens symboliques, mais de façon hypocrite. Dans une société qui prêche le féminisme, il faut parvenir à maintenir la soumission des femmes, mais sans le dire, ou mieux, en prétendant œuvrer à leur libération. Ainsi en est-il de cette entreprise de poupées : la conceptrice n’y a pas vu le mal, ceux qui ne réfléchissent pas ne l’y voient pas non plus, mais depuis Baudelaire où la ruse du diable était de faire croire qu’il n’existait pas, le diable a progressé en ruse et se fait maintenant passer pour un bon samaritain. Tentation du bien, comme dit Todorov. Si la militance ne s’appuie pas sur une pensée profonde, elle se tire des balles dans les pieds, dans le cœur, dans la tête.

L’exact contraire du symbolique est le diabolique. Les deux mots ont pour radical bol, du verbe grec ballein, qui signifie lancer, jeter, porter. Et sont opposés par leur préfixe : sun- (sym) signifie ensemble ; dia- indique ce qui sépare, ce qui divise. Le symbole est la réunion, par leurs porteurs, de deux parties d’un même objet, faisant foi d’une parole tenue. Interpréter à contresens un symbole, ou fabriquer délibérément des symboles trompeurs, cela est diabolique : au service de la division et du mal.

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Des rats et des hommes

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Lucian Freud, Homme nu avec rat

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« Hier soir j’ai traversé Londres pendant le match, il n’y avait pas un rat dans les rues », me dit O, ravi. Avant de se rendre compte de ce qu’il venait de dire et d’ajouter en riant : « pas un rat, si je puis dire ». C’est que, venant de passer dix jours avec un descendant de Sigmund Freud, l’un des nombreux enfants de Lucian Freud, il a subi dix jours de cauchemar avec cet homme qui s’est révélé obsédé par les rats, suite à une histoire bien freudienne qui laisse sa cave scellée et pleine de rats morts, dont l’odeur empeste son appartement, qu’il quitte donc régulièrement pour aller dormir à l’hôtel, parlant vingt fois par jour des rats, prononçant le mot de façon brusque et rauque, impressionnante.

Et je songe bien sûr à L’homme aux rats, l’un des plus fameux, ou le plus fameux des récits cliniques de Freud. Et aussi à la phrase du même Freud à Jung (selon Lacan), lors de leur arrivée par bateau aux États-Unis, en 1909 : « Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste ». Or, qu’est-ce qui apporta la peste par bateau, sinon les rats ?

Dans la tragédie grecque Oedipe, à cause de son inceste, a apporté la peste dans la cité. Les néo-Gobineau médiatiques qui comme l’homme aux rats ont la phobie d’être envahis par quelque fantasmatique corps étranger, ceux qui parlent d’un pays comme d’une « race blanche », ceux qui voudraient un pays sans mélange, incestueux donc, font comme les rats le lit et le chemin de la peste… brune.

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Le combat entre l’obésité et la beauté

Voyageant il y a vingt-cinq ans dans le sud des États-Unis, O et moi fumes frappés par le contraste entre la beauté des Noirs et l’obésité ou la difformité de tant de Blancs. J’y songe en voyant une image du bel Obama et de l’obèse pape François côte à côte. Malheureusement aujourd’hui l’obésité s’est étendue à tous, du riche dignitaire comme le roi du Maroc aux pauvres de toutes origines qui n’ont que la nourriture en consolation.

L’obésité est le symptôme d’un manque de vérité. Le manque de vérité, de vie, creuse le néant en l’homme, qui n’a de cesse de le combler par toutes sortes d’artifices, dont la bouffe. L’obésité des corps humains renvoie à l’obésité des sociétés industrielles, dites de consommation. Elle n’est pas seulement un problème de santé publique du fait de sa morbidité, elle est avant tout le symptôme d’un problème de santé spirituelle publique. Les religions sont obèses ; sans parler des extrémismes l’obésité de l’architecture et de l’organisation tue régulièrement des pèlerins par centaines à La Mecque, et du côté du Vatican l’obésité de la com (faite à prix d’or par un professionnel américain) piétine constamment la vérité au mépris des personnes, voire de peuples entiers, comme en ce moment avec la canonisation d’un bourreau génocidaire d’Amérindiens dont l’histoire est réécrite dans un total esprit de révisionnisme et même de négationnisme.

Les religions, mais aussi les arts et la littérature sont obèses, industrialisés. Installations ou sculptures géantes et immenses toiles comblent par leur caractère voyant leur manque de vision. Et dans l’édition, la fabrication de produits « littéraires » basés sur les attentes du grand public (et fréquemment sur la tricherie et le plagiat) tue la poésie, la vraie littérature et leur mission, la progression de la vérité. Il se passe dans le domaine de l’esprit et de l’intelligence le même phénomène que dans l’industrie alimentaire : le gavage des populations par des productions polluées, frelatées, grasses et sucrées, dangereuses pour la santé. Ainsi le combat spirituel en ce début de vingt-et-unième siècle a lieu entre l’obésité et la beauté de l’humain, « beauté » qui n’est autre que sa dignité, son maintien dans la vérité de son être.

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Gynophobie, judéophobie, islamophobie… Cette peur qui fait perdre la raison (suite)

Quand Angelina Jolie a courageusement annoncé sa mastectomie – conforme aux recommandations médicales pour les femmes porteuses d’un gène responsable de cancers du sein-, Christine Boutin a réagi en écrivant qu’elle faisait cela « pour ressembler aux hommes ». Ce commentaire ignoble, complètement irréfléchi, irraisonné, panique, était avant tout un cri de terreur, la manifestation d’une épouvante secrète face à la sexualité et à la féminité. L’angoisse criminelle de quelqu’un qui d’une part place toute la féminité dans les seins, c’est-à-dire uniquement dans la fonction maternelle, et d’autre part estime qu’il vaut mieux qu’une femme risque la mort plutôt que de « ressembler aux hommes ». Cette peur de la féminité est la même qui s’exprime dans le mouvement des Femen, seins dehors et sexe soigneusement bouclé, figures de sirènes, de femmes interdites donc rassurantes, d’autant plus rassurantes qu’elles sont en même temps souillées, évocatrices de prostitution, donc de femmes que les hommes dominent en les achetant. D’ailleurs elles finissent toujours maîtrisées par les hommes, évacuées et brutalisées, demi-nues, par eux. Tel est le but de leur activisme : donner cette satisfaction morbide aux dominants. Ce faisant, elles ne défendent évidemment pas plus les droits des femmes que ne le feraient des activistes noirs antiracistes en se déguisant en singes pour intervenir dans des réunions de blancs. Bien au contraire, elles renforcent le mensonge patriarcal et la séparation forcenée des uns et des autres.

Le machisme est la conséquence de la gynophobie comme l’antisémitisme est la conséquence de la judéophobie et/ou de l’islamophobie. Des peurs sexuelles sont à l’œuvre dans le racisme comme dans le sexisme. L’autre est perçu comme un danger, celui qui veut attenter à notre intégrité corporelle et à notre identité, « nous ressembler » pour « prendre notre place », et qu’il faut donc constamment travailler à inférioriser et à dominer. Sexisme et racisme font beaucoup de mal, mais ce sont eux qui sont du côté de la peur, du mensonge qui s’ensuit et de la mort qui conclut le tout. Hitler est mort. Il a encore ses épigones, mais ils n’ont pas davantage d’avenir. Seuls les vivants en vérité sont promis à la vie.

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Cette peur qui pollue les frocs

Quand C…, une enfant du village, était en troisième, et que je l’avais un peu aidée pour un devoir sur Antigone, je n’avais pas compris qu’elle soit si prompte et acharnée à se placer du côté de Créon, c’est-à-dire du tyran, du patriarche, du chef, du notable – toutes figures de l’ordre établi que ce personnage incarne. Mais elle était seulement comme sont tant d’adultes, même parmi ceux qui s’affichent ou se veulent affranchis. Que le choix entre la vérité et le mensonge se présente pour de bon, et les voici tous derrière le mensonge, à trahir la vérité et à essayer de la soumettre aux représentants de l’ordre établi. Parce qu’ils ont peur, si peur. Si peur du risque d’avoir à regarder la vérité en face. Voilà où dominants et dominés se retrouvent unis : dans la peur. Dans la mort, disent-ils souvent. Mais non, ce n’est pas la mort : c’est la peur qui les unit, qui les fait se serrer les coudes dans les situations extrêmes. La peur dans laquelle sont taillés les esclaves.

Les dominants et les institutions grâce auxquelles ils dominent sont des hyènes, pleines de peur et exploitant la peur, la mort. Se servant des vivants et se servant des morts, les bafouant également, sachant détourner et abîmer même les héros. Leurs ventres sont pleins de mort que jamais ils ne transforment en beauté ni en grâce, seulement en merdes, en merdes souvent déguisées en nourritures, dont ils polluent et empoisonnent le monde.

Que ceux qui veulent vraiment faire quelque chose de bon et de bénéfique le sachent bien : collaborer avec ceux qui œuvrent en se dissimulant, avec les hypocrites, les manipulateurs, les menteurs, les corrompus, les abuseurs, ne ferait que dévoyer leur projet, jusqu’à en faire une œuvre maléfique. Cela se produit sans cesse, depuis le début des hommes, car tant d’hommes sont faibles. Si le monde est encore debout, c’est qu’il y a eu suffisamment d’hommes droits et courageux pour contrer l’avancée du mal, refuser la compromission fatale, choisir toujours le chemin de la vie en vérité, quelles que soient ses difficultés.

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Morts sur la plage

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Gaza 2014 – Méditerranée 2015

Ceux qui, en Europe, font des alliances et des jeux politiques troubles et iniques pour permettre à Israël de poursuivre sa colonisation et demeurer une tête de pont de l’Occident au Proche Orient, provoquent morts sur morts.