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La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. Quand elle s’exerce jusqu’au bout, elle fait de l’homme une chose au sens le plus littéral, car elle en fait un cadavre. Il y avait quelqu’un, et, un instant plus tard, il n’y a personne. C’est un tableau que l’Iliade ne se lasse pas de nous présenter :
… les chevaux
Faisaient résonner les chars vides par les chemins de la guerre.
En deuil de leurs conducteurs sans reproche. Eux sur terre
Gisaient, aux vautours beaucoup plus chers qu’à leurs épouses.*
(…)
La force qui tue est une forme sommaire, grossière de la force. Combien plus variée en ses procédés, combien plus surprenante en ses effets, est l’autre force, celle qui ne tue pas ; c’est-à-dire celle qui ne tue pas encore. Elle va tuer sûrement, ou elle va tuer peut-être, ou bien elle est seulement suspendue sur l’être qu’à tout instant elle peut tuer ; de toute façon elle change l’homme en pierre. Du pouvoir de transformer un homme en chose en le faisant mourir procède un autre pouvoir, et bien autrement prodigieux, celui de faire une chose d’un homme qui reste vivant. Il est vivant, il a une âme ; il est pourtant une chose. Être bien étrange qu’une chose qui a une âme ; étrange état pour l’âme. Qui dira combien il lui faut à tout instant, pour s’y conformer, se tordre et se plier sur elle-même ? Elle n’est pas faite pour habiter une chose ; quand elle y est contrainte, il n’est plus rien en elle qui ne souffre violence.
*La traduction des passages cités est nouvelle. Chaque ligne traduit un vers grec, les rejets et enjambements sont scrupuleusement reproduits ; l’ordre des mots grecs à l’intérieur de chaque vers est respecté autant que possible. (Note de Simone Weil.)
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une « Parisienne » de 3500 ans
…et de longue date pour moi aussi, qui, au collège, m’identifiais à elle – le professeur de grec m’avait d’ailleurs dit que je lui ressemblais – et aux prêtresses crétoises virevoltant au-dessus des taureaux, forces exaltant la lumière

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Le site d’Élisabeth Daynes, avec images de ses reconstitutions d’hominidés
Et une présentation de l’artiste, suivie d’un entretien avec elle, ici

https://youtu.be/12bywzs-v7I
Ce petit film sur la vie de Kiki a obtenu le César du meilleur court-métrage d’animation en 2014
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« The right person in the right place ». Une autre évocation graphique de sa vie. En anglais, et aussi en français
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Ici un récit de sa vie bien enlevé, avec des images
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La funambule, un dessin de Kiki, trouvé parmi d’autres dessins d’elle et beaucoup de peintures dont elle a été modèle sur cette longue belle page qui lui est consacrée
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portraits de Camille Claudel ; Marie Curie ; Milena Jesenska ; Marina Tsvetaïeva ; Naomi Klein ; Papusza ; Shailja Patel
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J’ai recensé les femmes ici présentes. Il y en a sûrement d’autres dans les profondeurs du blog, mais voici, en liens, celles que j’ai trouvées, là d’une façon ou d’une autre.
Camille Claudel ; Louise Michel ; Marie Curie ; Marina Tsvetaïeva ; Kressmann Taylor ; Zaya ; Ludmila Zeman ; Serena Williams ; Milena Jesenska ; Maria Farantouri ; lesbiennes et trans ; Jeanne Duval ; Shailja Patel ; Joyce Carol Oates ; Simone Weil ; Bernadette Soubirous ; Leni Riefenstahl ; Maya Deren ; Assia Djebar ; Naomi Klein ; Simine Behbahan ; Catherine Wihtol de Wenden ; Antoinette Fouque ; réfugiées syriennes ; Leonarda Dibrani ; Marie Trintignant, Kristina Rady, Yael Mellul ; Papusza ; lectrice ; Thérèse d’Avila ; Marilyn Monroe ; Patti Smith
Ajoutées après ce premier recensement : Kiki de Montparnasse ; Joséphine Baker ; Éva de Vitray Meyerovitch et bien d’autres


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Suite de Camille Claudel, profonde penseuse
Camille Claudel a été enfermée : objectivement, c’est une persécution. Il n’est donc pas étonnant qu’elle ait développé un sentiment de persécution. C’est même une saine réaction mentale, même si elle peut conduire à des accès délirants qui ne sont qu’une exagération de la réponse, comme le meurtre de l’agresseur peut être une exagération de la défense. Il n’est pas étonnant non plus qu’elle ait attribué cette persécution à Rodin, quand on sait – des biographes le disent – que ce dernier a manœuvré pour faire annuler la commande en fonte de l’un des plus grands chefs d’œuvre de Camille Claudel, L’Âge mûr – parce qu’il lui semblait se reconnaître dans cette évocation du vieil homme qui se laisse guider par la mort, alors que la jeunesse l’appelle tout en renonçant déjà à le retenir. Les artistes de ce temps ne pouvaient vivre que de telles commandes, et Camille Claudel, bien que reconnue par la critique comme l’un des plus grands, ne put jamais bénéficier de telles commandes. Pourquoi ? Il y avait de quoi être pour le moins soupçonneux, même si Rodin montrait quelques minces efforts pour faire valoir son ancienne élève – rapidement devenue elle-même maître mais dont il continua à exploiter le travail pendant des années. Camille Claudel sculptait depuis l’enfance, d’elle-même, et il lui fut demandé si elle avait pris des cours chez Rodin bien avant qu’elle ne connaisse le nom de ce dernier. D’elle-même, elle avait développé une technique proche de celle de cet aîné, et elle en pâtit d’autant plus que le sexisme délirant de l’époque ne pouvait imaginer qu’une femme fût créatrice – seulement imitatrice. Plus tard son style se différencia totalement de l’académisme qu’incarnait Rodin pour la nouvelle génération dont elle était. Et c’est Rodin qui chercha chez elle l’inspiration. Elle dit qu’il fit subtiliser beaucoup de ses croquis. C’est peut-être faux, mais ce n’est pas impossible. En tout cas ils n’ont jamais été retrouvés. Après avoir quitté Rodin, elle eut une période d’activité créatrice encore plus intense et plus féconde, comme si libérée de ce poids elle pouvait donner sa pleine mesure. Rodin continua à sculpter son visage : il continuait à être obsédé par elle, ce qui est tout à fait logique pour un homme vieillissant qui vient de renoncer aux « joies de la vie » comme on disait pudiquement à l’époque, et il n’est pas impossible que cette obsession l’ait entraîné à commettre des abus. Au début de leur relation, c’est d’ailleurs lui qui prit l’initiative. Elle se tint un bon moment en retrait, comme il est naturel pour une jeune femme face à un homme qui pourrait être son père, puis elle succomba aux sirènes de l’amour, comme il n’est pas inhabituel face à un homme forcément plus expérimenté. La passion fut violente mais une fois achevée elle s’en remit plus vite que lui, comme il est naturel aussi : contrairement à lui, elle avait encore la vie devant elle.
Or il se produisit que son existence fut entravée par le manque de soutien habituellement donné aux autres artistes (cf l’annulation de la commande de L’Âge mûr). Elle se sentit poursuivie, espionnée et plagiée par Rodin et ses amis – et nous ne savons pas si ce sentiment était fondé ou non sur des faits. Il est intéressant de noter que le 8 avril 1913, un mois après le début de son internement, un médecin note : « D’après la sœur, Mlle Claudel aurait été réellement la maîtresse de Rodin alors qu’elle avait vingt ans. » Jusque là, il pensait que Camille inventait, et même après la révélation de la sœur de Camille, il eut une vision fort réduite des faits. En réalité, les médecins ne surent pas plus que nous ne le savons ce qui s’est réellement passé et sur quoi a pu se fonder le sentiment de persécution éprouvé par Camille Claudel. Comme chaque fois qu’un notable est impliqué dans une affaire crapuleuse, l’opinion prend aussitôt le parti du notable, personne ne veut admettre qu’il peut mentir ou dissimuler. Reste que Camille Claudel a été enfermée pour le restant de ses jours, soit pendant trente ans, avec les handicapés mentaux, et qu’il s’agit pour le coup d’une terrible et bien avérée persécution, dont nous connaissons les responsables immédiats, son frère et sa mère, sa famille, et dont nous savons que nul n’est sérieusement intervenu pour mettre fin à ce scandale. On me reproche d’avoir vécu seule, disait Camille Claudel. Et en effet c’était bien cela : une femme n’avait pas le droit d’être libre – plus libre que beaucoup d’hommes dans la mesure où elle ne s’abaissait pas aux compromis nécessaires pour être bien en vue – et géniale. N’empêche, elle est toujours vivante.
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Au moment de son internement, en 1913, Camille Claudel évoquait dans sa correspondance « un art vraiment nouveau que j’avais découvert, un art qui n’a jamais été connu sur la terre » (citée par Aline Magnien in Camille Claudel, éditions Musée Rodin/Fundacion Mapfre/Gallimard, 2008 – ouvrage dans lequel j’ai repris ces photos de ses petites Profonde Pensée).
Mais ce qu’elle a découvert, les hommes ne l’ont pas encore compris. Sans doute sa vie a-t-elle éclipsé son œuvre dans le regard du public. L’histoire avec Rodin, qui n’est après tout qu’un classique vaudeville petit-bourgeois. Les difficultés de l’artiste en tant que génie femme – là encore, malheureusement, un classique. Et la figure de l’artiste maudit – un classique aussi. Aujourd’hui encore et plus que jamais, règne l’esprit « pour Sainte-Beuve », qui ne sait voir que ce qui se voit, le social, le psychologique, l’humain borné par l’humain.
Ce qui préoccupait Camille Claudel, c’était bien moins « La Fouine », comme elle avait surnommé Rodin qui avait ses façons cachées de continuer à être obsédé par elle, et même moins le poids que faisaient peser la société et le milieu de l’art sur sa singularité dérangeante, que son art. Si elle cessa de créer pendant les trente années où elle fut très iniquement enfermée par sa mère et son frère, c’est parce qu’elle refusait l’enfermement. Je crois que si elle n’avait pas subi, enfant, une éducation catholique, elle aurait pu se sortir de cet enfermement. Mais elle n’a pas pu, la faute en incombe totalement à son frère, à sa mère, et à tous ceux qui ont laissé faire. Et dans ces conditions, comme Rimbaud a préféré cessé d’écrire dans cette société aliénante, elle a choisi de cesser de sculpter. Il s’agit là de résistance.
Alors que le temps était à l’industrialisation de l’art (à laquelle Rodin se consacrait) mis au service des commandes publiques, Camille Claudel s’engageait dans une tout autre voie. Plutôt que de faire impression par la quantité de la matière et le monumentalisme (et nous en sommes toujours à cette facilité en 2015), Camille Claudel s’engage dans la voie du petit, du coloré, de l’artisanal. Qu’est-ce à dire ? Camille Claudel n’est pas dans la monstration, elle ne cherche pas à passer à la télé, à être une vedette, ni à se vendre à prix d’or. Camille Claudel passe par le chas de l’aiguille. Elle pense agenouillée devant le trou de l’âtre. Sa façon de sculpter est une façon de philosopher. Ses sculptures sont des écritures. En quelque sorte, elle pressent la physique du très-petit, qui est une physique du passage. Sa matière n’est pas inanimée, elle vit secrètement, comme les atomes ondulent. Tout en passant, elle demeure, à la fois feu et foyer. Ses corps ne sont pas réalistes, ils ne sont pas des signes non plus, ils sont des idées, des phrases, des textes entiers. De la pensée pure.
Ce qu’elle dit n’a pas encore été entendu, mais cela vient. Et rejoint notamment la thèse que je veux développer. À suivre, donc.
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Henry Miller
Louise Michel
Guy de Maupassant
Marcel Proust
Georges Perec
Paul Valéry
Guillaume Apollinaire
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un bon documentaire d’Arte sur sa vie et son travail (sous-titré en portugais mais dit en français)
https://youtu.be/pYPB5S0eHDw
un autre point de vue dans ce documentaire de la BBC (en anglais)
En parole, en musique, sans paroles, la poésie incarnée