« Joyce Carol Oates, Russell Banks et 143 autres écrivains protestent contre le prix de la liberté d’expression pour Charlie Hebdo »

Par David Walsh

2 mai 2015

Le nombre des auteurs opposés à la décision prise par le PEN américain de décerner un prix de la Liberté d’expression au magazine satirique et anti-musulman français Charlie Hebdo, dont les bureaux à Paris ont été attaqués par des terroristes en janvier, se monte maintenant à 145.

Parmi les plus éminents des signataires se trouvent les romanciers Joyce Carol Oates et Russell Banks, l’écrivain dominicain-américain et lauréat du prix Pulitzer Junot Díaz, les dramaturges Eve Ensler et Craig Lucas, le scénariste et acteur Wallace Shawn, l’auteur de nouvelles Deborah Eisenberg, l’acteur, dramaturge et monologuiste Eric Bogosian, le poète serbe-américain Charles Simic, l’écrivain nigérian Chris Abani, l’écrivain de fiction Nell Freudenberger, l’écrivain et professeur de fiction Janet Burroway, l’historien et journaliste Russell Shorto, et l’auteur de nouvelles Lorrie Moore.

Peter Carey, Teju Cole, Rachel Kushner, Michael Ondaatje, Francine Prose et Taiye Selasi, prévus pour être chefs de table, avaient déjà annoncé qu’ils se dissociaient du dîner de gala du PEN le 5 mai prochain.

Dans leur lettre de protestation, après avoir condamné l’attaque de Charlie Hebdo comme «révoltante et tragique », les 145 soutiennent que la décision de décerner le prix de « la liberté d’expression courageuse » au magazine français ainsi que les critères utilisés par le PEN pour établir ce choix ne sont «ni clairs ni indiscutables. » Les protestataires continuent en soulignant qu’«il y a une différence essentielle entre le fait de soutenir fermement l’expression qui viole l’acceptable, et celui de récompenser avec enthousiasme une telle expression. »

Les 145 membres du PEN affirment que des éléments de « puissance et de prestige » sont présents dans la production de tout type de travail, y compris la satire. « Les inégalités entre la personne qui tient la plume et le sujet fixé sur le papier par ce stylo ne peuvent pas, et ne doivent pas, être ignorés. »

Ils continuent: «Pour une partie de la population française qui est déjà marginalisée, assiégée et victime, une population façonnée par l’héritage de diverses entreprises coloniales de la France, et qui comprend un grand pourcentage de musulmans pieux, les caricatures de Charlie Hebdo sur le Prophète doivent être considérées comme destinées à provoquer davantage d’humiliation et de souffrance « .

La lettre et la campagne d’opposition prennent un degré d’indépendance de pensée et de courage. L’attaque contre les bureaux de Charlie Hebdo a été le signal d’un vaste flot de commentaires hypocrites et égoïstes en Amérique du Nord et dans les médias européens. On nous a dit à plusieurs reprises que l’attaque terroriste islamiste à Paris représentait une menace fondamentale pour la liberté d’expression et les principes d’une société démocratique, droits et principes chers aux gouvernements occidentaux, et qu’elle a démontré, une fois de plus, que les musulmans fanatiques haïssaient nos « libertés ».

Ce déversement de camelote par les gouvernements et les institutions politiques dans le processus de déchiquetage des droits démocratiques, s’accompagna à travers l’Europe d’une accélération des efforts pour mettre en œuvre des mesures d’État policier. Les actions répressives proposées ou prises en France, au Royaume-Uni, en Italie, en Allemagne et ailleurs ont été préparées longtemps avant l‘attaque du 7 janvier, qui a simplement servi de prétexte. En outre, l’affaire Charlie Hebdo est inévitablement devenue une partie de l’argument général en faveur de l’intervention impérialiste au Moyen-Orient, destinée à « extirper » la menace terroriste.

La décision du PEN de récompenser Charlie Hebdo doit être vue dans ce contexte politique, dans le cadre de l’effort pour légitimer la bigoterie anti-musulmane et l’appui du public pour la « guerre contre le terrorisme. »

La biographie politique de Suzanne Nossel, directrice exécutive du PEN et ancienne fonctionnaire du Département d’État des États-Unis, éclaire le genre d’opération que ce doit être. Nossel est sur le dossier partisan de « combiner à la fois la puissance dure, la force militaire, la coercition avec ce qu’on a appelé la puissance douce ; la diplomatie, l’appel de la culture américaine, ses habitants, les liens économiques. » Elle prône de « choisir judicieusement entre un large éventail de différents outils », à savoir entre bombes et propagande. Le prix Charlie Hebdo est une instance de cette dernière.

Les 145 membres du PEN ont jeté des bâtons dans les roues de cette entreprise, ce qui a provoqué des cris d’indignation dans les cercles riches de l’ex-gauche et des ex-libéraux. L’action des écrivains protestataires mérite d’être félicitée et, de plus, a une certaine signification objective. Il y a un certain temps qu’un corps d’artistes ou d’intellectuels n’avait pris position sur une telle question.

La situation politique est en train de se briser. Certaines personnes prennent position ; d’autres, y compris les personnes qui prenaient une posture de «gauchistes» depuis des décennies, sont révélées pour ce qu’elles sont, un peu plus porte-parole de l’établissement et de l’appareil d’État. Une polarisation politique et morale se déroule devant nos yeux.

La défense de la récompense à Charlie Hebdo par Katha Pollitt, chroniqueuse à The Nation, est significative, sinon particulièrement choquante. Pollitt, comme tout autre apologiste de la publication française, choisit d’ignorer le contexte politique, la montée du racisme anti-musulman et la légitimation du Front national néo-fasciste en France, la «guerre contre le terrorisme» sans fin et les interventions impérialistes au Moyen-Orient.

Elle affirme benoîtement que Charlie Hebdo « est un petit magazine satirique dirigé par de vieillissants gauchistes des sixties » et qu’il « ne se moque pas des musulmans. » En fait, comme un point de vue dans le WSWS l’a noté en janvier, « Charlie Hebdo a facilité la montée d’une forme de politisation du sentiment anti-musulman qui a une ressemblance troublante avec l’antisémitisme politisé qui a émergé comme un mouvement de masse en France dans les années 1890. Dans son utilisation de caricatures grossières et vulgaires qui véhiculent une image sinistre et stéréotypée des musulmans, Charlie Hebdo rappelle les publications racistes bon marché qui ont joué un rôle important dans la promotion de l’agitation antisémite qui a balayé la France lors de la célèbre affaire Dreyfus ».

Pollitt, comme un certain nombre d’autres irrités par la protestation des 145 écrivains (l’ex-libéral, pro-guerre Nick Cohen en Grande-Bretagne, par exemple), s’identifie avec ces «vieillissants gauchistes des sixties» qui ont viré brusquement à droite et qui considèrent la population musulmane pauvre en France et la classe ouvrière dans son ensemble avec mépris. Ce sont des « oiseaux d’une plume ».

Elle suggère que la « gauche » est « désespérément confuse au sujet de l’islam: la moitié du temps nous nous rappelons les uns les autres que les fondamentalistes violents comme ceux qui ont commis les meurtres Charlie Hebdo sont une infime fraction de 1,6 milliard de musulmans dans le monde, qui sont ordinaires, des personnes non-violentes de bonne volonté, et l’autre moitié du temps, nous en parlons comme si les meurtriers étaient là pour redresser des torts réels et compréhensibles, même si la cible est mal choisie. Qu’en est-il ? « 

Il est significatif que Pollitt raille ici, tant la possibilité que la majorité des musulmans pourrait être « des personnes non-violentes ordinaires de bonne volonté » et qu’il pourrait y avoir de «réels torts» à redresser. En fait, le terrorisme est une faillite politique et une réponse réactionnaire à de «vrais torts », la longue histoire de l’oppression coloniale au Moyen-Orient et le pillage impitoyable toujours en cours de la région par les grandes puissances, ainsi que l’hostilité et la brutalité de l’institution politique française, de droite comme de «gauche», envers la population immigrée.

Si le terrorisme, en fait, n’est pas une réponse à de «vrais torts», alors qu’est-ce  que c’est ? Il doit y avoir une certaine qualité de «terroriste» inhérente à la population musulmane ou à l’islam comme religion. Est-ce ce que croit Pollitt? Elle devrait nous en dire plus. Ses références démagogiques aux « fondamentalistes violents» et aux «assassins» font écho à la langue de la presse de droite caniveau.

Les socialistes combattent l’influence de la religion sur les masses populaires par la dénonciation de, et l’opposition à, la misère sociale qui génère le retard idéologique, et non par des attaques cyniques et méprisantes « satiriques » sur ceux qui ont des croyances religieuses. Pollitt parle en tant que représentante de la petite bourgeoise américaine auto-satisfaite, bien indifférente aux conditions et aux sentiments des opprimés.

Pour être franc, Charlie Hebdo était une provocation raciste et crasseuse. Son émergence comme feuille anti-musulmane a quelque chose de commun avec l’apparition des pro-guerre, des films pro-CIA tels que ceux de Kathryn Bigelow The Hurt Locker et Dark Zero Trente, Fury de David Ayer, Sniper de Clint Eastwood et autres. Les éléments les plus corrompus salignent dans la défense de la guerre coloniale et de la violence impérialiste.

La défense de Charlie Hebdo par Pollitt est méprisable.

Sa cécité et son hypocrisie sont presque accablantes. La ligne rédactionnelle de Charlie Hebdo, commente-t-elle à moment donné, « en effet, est blasphématoire. N’est-ce pas une chose honorable pour la gauche ? « Et plus tard, elle fait valoir :  » N’avons-nous pas besoin d’écrits et d‘illustrations qui repoussent les limites de l’acceptable ? « 

Pourtant c’est la même chroniqueuse qui s’est jointe à la campagne pour salir et discréditer Julian Assange en 2010, face à de fausses allégations d’agression sexuelle visant à arrêter les révélations de WikiLeaks sur l’entreprise criminelle impérialiste des États-Unis.

Face à quelqu’un dont l’activité était véritablement « blasphématoire » et « honorable » et véritablement « repoussait la limite de ce qui est acceptable », et par conséquent était exposé à des persécutions par le gouvernement américain et ses alliés, par des forces de renseignement et de police innombrables, par les plus puissants médias, Pollitt se tint du côté des persécuteurs. Où était son zèle pour la « liberté d’expression », alors ?

Sur la base des allégations d’agression sexuelle montées de toutes pièces contre Assange par les autorités suédoises, Pollitt a écrit que «quand on en vient au viol, la gauche ne comprend toujours pas. » Incroyablement, la chroniqueuse de Nation a suggéré que le fondateur de WikiLeaks appartenait à la catégorie des «célébrités de renommée mondiale » qui tentent de rester impunies pour leurs crimes. Son hostilité à Assange a éclaté sur la page.

L’instinct de classe est infaillible. L’ex-de-gauche Pollitt a participé à la campagne contre Assange, qui a légitimement gagné l’inimitié des élites mondiales dominantes. D’autre part, elle soutient Charlie Hebdo, qui se moque des pauvres et des sans-pouvoir. Telle est la logique de son évolution et celle de toute une catégorie sociale.

J’ai traduit ce texte de l’écrivain David Walsh lu ce matin sur le World Socialist Web Site

Albert Einstein, « ma profession de foi »


Déclaration d’Albert EINSTEIN (en allemand), enregistrée en septembre-octobre 1932 pour la ligue allemande des droits de l’homme. Traduction issue du rapport d’écoute : – à 0’00 : « faire partie des hommes qui ont consacré leurs meilleures forces à l’objectif de recherches représente une grâce particulière » (4’21).- à 04’21 : il rend hommage à ses collaborateurs, puis se dit contre la « liberté de volonté »(46″)- à 05’07 : Il se dit pacifiste, anti-militariste, et il refuse tout nationalisme. (35″) – à 5’42 : il dit se préoccuper de l’idéal de la démocratie, bien qu’il soit conscient des insuffisances de ce régime. « La plus belle chose que puisse exprimer l’homme, c’est le sentiment de la plénitude intérieure ». L’aspiration à la beauté représente, pour lui, la religiosité et, dans cette acception, il est religieux (1’45).

A l’occasion de la mort d’Albert EINSTEIN, rediffusion d’une émission diffusée le 13 février 1955, lors du cinquantenaire de la théorie de la relativité. Réalisée sous la haute autorité du comité des sciences de la radio. Titre original du programme : « La plus grande découverte des temps modernes » : la théorie de la relativité. – A 1’50 : Nathalie NERVAL lit un texte sur la jeunesse d’Albert EINSTEIN. (6’00)- A 8’42 : le Révérend-père DUBARLE, professeur à l’Institut Catholique de Paris explique ce que représente pour la science l’introduction de la théorie de la relativité. (4’00)- A 13’45 : débat sur la théorie de la relativité restreinte avec messieurs Francis PERRIN (Haut-commissaire à l’énergie atomique), Louis LEPRINCE-RINGUET (professeur à l’école polytechnique, monsieur Paul COUDERC (astronome à l’Observatoire de Paris), Monsieur François LE LIONNAIS (président de l’Association des Ecrivains Scientifiques), Monsieur André GEORGES (directeur de la collection « Sciences d’aujourd’hui »). 14’40)- A 28’38 : André GEORGES raconte quelques anecdotes sur Albert EINSTEIN. (3’24)- A 33’45 : Francis PERRIN raconte sa rencontre avec EINSTEIN à l’université de Princetown aux USA en décembre 1941. (1’30) – A 36’03 : Frédéric JOLIOT CURIE raconte des entrevues entre EINSTEIN et Marie CURIE. (Archive)- A 39’20 : suite du débat : la théorie de la relativité générale qui mettait EINSTEIN en extase. Les découvertes associées à cette théorie. Interrogation sur la courbure de l’espace et de l’univers… l’espace-temps. (9’10)- A 49’30 : Louis de BROGLIE, de l’Académie des sciences, parle des apports d’EINSTEIN à d’autres théories comme celle des quanta (de lumière) et ses prolongements : la physique quantique. (7’30)- A 58’24 : témoignage d’Antonina VALLENTIN, amie d’EINSTEIN et auteur de sa biographie . Elle parle du quotidien du physicien, de la simplicité de son mode de vie (détaché des contingences matérielles). Ses loisirs et passions. Diverses anecdotes. Sa bonté, son sens de la justice sociale. Son angoisse face à l’avenir du monde « le vrai danger est dans le coeur des hommes », pense que pour survivre les hommes devront adopter une nouvelle manière de penser pour se « mouvoir vers des plans plus élévés ». Sa vie recluse à Princetown. Son aspiration à l’harmonie universelle.(Archive)- A 01H07’25 : enregistrement de la voix d’EINSTEIN, en anglais, diffusé après l’explosion de la première bombe atomique (+ traduction simultanée). (2’10)- A 01H10’07 : le révérend-père DUBARLE évoque la destinée de témoin de notre époque d’EINSTEIN. (4’17)- A 01H14’26 : indicatif de fin, conclusion et désannonce de l’émission.

Jacques Lacarrière

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Sans les livres de cet homme, ma vie aurait été beaucoup moins belle, vraiment. Alors je lui dois bien de la continuer aussi belle qu’il m’a aidée à la faire. Il aimait la Grèce, les dieux, les déesses, les déserts, les ermites, il aimait marcher, il aimait le temps. Je l’aimais beaucoup, beaucoup et depuis toujours. Un jour je le lui ai dit. C’était à la Maison des Ecrivains, je venais de participer à un débat, mon premier débat, autour du premier roman – et de découvrir la méchanceté du milieu littéraire par la bouche et le visage grimaçant d’une femme, J. Savigneau, une critique qui s’en était prise à moi. Il y avait du soleil ce jour-là, ça fait longtemps mais je m’en souviens bien, en quittant la table j’ai vu Jacques Lacarrière, je suis allée lui dire que je l’aimais beaucoup, et depuis toujours. Il m’a regardée, ravi, et plus encore que ravi, étonné. Moi c’est son étonnement qui m’a étonnée. Je le revois, son visage ravi et étonné, dans le soleil.

Quelques années plus tard, j’avais projeté de faire un long voyage en Grèce, au terme duquel j’aurais voulu m’installer en Crète. Je lui ai écrit pour lui demander un renseignement, je ne sais plus lequel. Il m’a répondu par une belle lettre, en me proposant de nous rencontrer un jour à Paris. Le papier était beau, avec au dos une calligraphie arabe de Hassan Massoudi, l’enveloppe était belle, le timbre en forme de gros cœur.

Chemins faisant, le site des Amis de Jacques Lacarrière

Le paraître et l’être

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la vitrine du relieur, tout à l’heure rue Buffon à Paris 5e, photo Alina Reyes

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L’existence de Diogène dans son tonneau pouvait paraître insignifiante, mais en fait elle était extrêmement signifiante, au point qu’on s’en souvient toujours. Et la qualité de sa vie, c’est-à-dire de son être, était excellente, meilleure et plus haute que celle de l’empereur, lequel ne pouvait lui donner rien d’autre que de se pousser de la lumière où il s’était indûment mis.

L’existence de Jésus sur les chemins puis sur la croix pouvait paraître minable, mais en fait elle était glorieuse, comme sa vie, son être, si bien qu’il est toujours vivant.

L’existence de tant d’hommes peut paraître insignifiante ou minable, alors qu’ils sont rois selon le ciel.

Stomy Bugsy. « Les Noirs et les femmes, même combat »

Après le boxeur Freddy Saïd Skouma hier, « Rencontre avec… » Stomy Bugsy. En 2000 nous avions parlé ensemble pendant plus de deux heures, entre poètes… puis j’avais rédigé ce dialogue pour le magazine Femme, dont j’extrais ces phrases de lui.

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Stomy Bugsy, rappeur, musicien, acteur

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Heureusement j’ai fait de la boxe, ça m’a aidé à me gérer.

Dans n’importe quel endroit de la terre, je suis chez moi.

Un bon rap doit pouvoir être chanté a cappella.

Quand j’écris, je pense à quelqu’un qui est en banlieue ou en province. Quelqu’un qui est dans une solitude. La nuit, dans sa chambre. Et il ouvre les volets.

On dirait peut-être pas, mais je ne suis pas à l’aise à la télé. T’es sous les projecteurs, on t’interroge… Des fois, tu te crois chez les flics…

La religion divise, plus qu’autre chose. Je n’ai pas de religion, mais je crois en Dieu, en une force supérieure. Quand je l’ai appelé, il m’a aidé.

La famille, c’est comme un arbre. Ça tient au sol.

Les hommes sont déstabilisés parce que les femmes évoluent, mais moi je trouve ça très bien.

Le rap, c’est beaucoup une attitude.

Les Noirs et les femmes, c’est même combat. Ça fait juste cent cinquante ans qu’on est libérés de l’esclavage, et cinquante ans que vous avez le droit de vote. Quand la langue que tu parles est une langue d’esclave, que toute ta culture découle de l’esclavage, tu peux pas oublier. Le 22 mai pourrait être un jour férié, mais on veut pas de cette mémoire-là. C’est comme l’Holocauste pour les juifs, il faut pas oublier. Les gens me disent : « Pourquoi tu penses à ça ? Ça sert à rien, c’est fini… » Mais c’est pas vrai, ça peut pas être effacé comme ça.

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Freddy Saïd Skouma. Corps du boxeur et politique de l’amour

Quelques passages d’un portrait de Freddy Saïd Skouma qui figure dans mon livre Politique de l’amour.

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Freddy Saïd Skouma, deux fois vice-champion du monde et six fois champion d’Europe de boxe anglaise

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À la fin, il s’est vraiment livré. Et j’ai appris une chose étonnante et très émouvante en écoutant Freddy Saïd Skouma : c’est qu’un champion de boxe est aussi une icône tragique et incandescente d’une féminité exacerbée, une « geisha » comme il dit. Mais nous n’en sommes pas tout de suite arrivés là…

L’entretien avec lui se déroule sur un ring. Je pose une question, il esquive. Ou bien danse autour, à mots dispersés, dont mon stylo ne parvient pas à saisir l’obscure cohérence. Et soudain envoie un uppercut : « Ma vie aujourd’hui est morte. »

Quand je l’ai rencontré, lors d’un cocktail, il se tenait dans un coin de la pièce, aux côtés d’une frêle jeune femme. Malgré sa réserve, il ne passait pas inaperçu au milieu de cette petite foule d’intellectuels. Massif dans son costume de ville, crâne lisse, yeux noirs, lèvres charnues, il dégageait une impression de puissance contenue, un mélange explosif de vitalité et de mélancolie. De toute évidence son corps avait une histoire. (…)

Une vie de boxeur est une vie violente à tous les égards, et cette violence qui s’imprime dans le corps n’a d’égale que la fragilité de l’homme qui la porte et l’exalte. Un paradoxe que j’ai découvert bien plus profond que je ne pouvais l’imaginer.

« La boxe te donne de l’assurance et de l’élégance, pas seulement sur le ring mais aussi dans la vie, dit-il. C’est pour ça que je dis qu’elle m’a appris à me défendre. Et puis, c’était la meilleure façon de récupérer les femmes. Il y avait toujours des femmes qui m’attendaient dans mes chambres d’hôtel. On dit qu’il faut s’abstenir avant un combat, mais je faisais l’amour comme un fou. Mon corps sait ce qu’il lui faut. J’avais des érections fantastiques avant chaque combat. Les femmes sentent ça, cette envie de détruire et de renouveler, et cette sensibilité extrême. Ma compagne aujourd’hui est violoniste, on se comprend très bien. »

Au fil de la conversation, Freddy se met à parler de son corps avec amour. « J’étais fin, nervuré, élégant. Mon corps était subtil, sculpté comme l’est le corps d’une femme quand elle met des bas. Il avait la beauté d’une œuvre d’art, et c’était en même temps une machine fragile, une voiture de Formule 1 ».

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Comme dit le vieux moine dans Le grand silence, plus on se rapproche de Dieu, plus on va vite, n’est-ce pas ? À en traverser les murs.

De la Pitié à la Mosquée (9). La peau et les os

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Il ne suffit pas de lire ce qui est arrivé à ces internées de la Pitié-Salpêtrière, l’horreur qui leur a été faite. Il faut en faire l’expérience, au profond de son cœur. Oui, aller au fond, vivre par compassion la déshumanisation que l’homme fait subir à l’homme. Ainsi seulement est-il possible d’être de ceux qui assument, qui assomptionnent l’être humain, avec sa peau et ses os, ses bêtes et ses étoiles. Être à jamais vivant, rendre à jamais vivant tout homme qui, au lieu de fermer les yeux, se laisse élever en levant le regard vers l’œuvre-vie élevée comme le serpent par Moïse dans le désert.

Voyons Georges Hyvernaud, ancien prisonnier de guerre. « Lui seul, dit Raymond Guérin, a su peindre le drame intérieur de l’homme qui sent qu’il cesse d’être un homme. Le seul drame qui compte. Le seul dont on ne se remet pas. Le seul aussi (heureusement, peut-être) dont bien peu de nos compagnons avaient conscience. Car combien y en eut-il, au fond, qui refusèrent d’accepter le fait accompli et l’ignoble secours des artifices ? Combien y en eut-il pour regarder la chose en face, pour l’affronter chaque jour cyniquement ? Pas de massacres, pas d’abjections, pas de calamités infernales comme chez Dwinger, dans le petit monde d’Hyvernaud. Non, mais la pire des déchéances. Celle de l’homme que d’autres hommes ont dépossédé de lui-même. »

Écoutons Hyvernaud, dans son récit La peau et les os (éd. Pocket) :

« L’expérience de la faim, de l’humiliation et de la peur donne aux choses leurs dimensions exactes. On voit clairement que les débats de Péguy avec quelques pions, ça ne compte pas. Ça se passe hors de l’action, hors de la vie. Dans cet univers arbitraire et sans résistance où la pensée scolaire mène ses jeux dérisoires.

(…) Pourtant, il arrive qu’une déchirure se fasse dans cet univers d’apparences où se tiennent les professeurs. Il arrive qu’ils soient mis en présence d’un de ces gestes insolites qui crèvent la toile. Comme cette fois où un petit élève de seconde s’est enfui du collège. On ne s’était jamais douté de rien. Il était si sage, si effacé, si quelconque. Pas fort en mathématiques, disait le professeur de mathématiques. Pas mauvais en anglais, disait le professeur d’anglais. Ce qui s’appelle un élève moyen. Et voilà qu’il avait fait ça. Personne n’y a rien compris. Il est parti un soir, et toute la nuit il a erré on ne sait où dans la campagne. Toute une nuit il a eu pour lui seul toute la nuit et toute la campagne, avec leurs bêtes et leurs étoiles. Et au matin, il s’est jeté dans un étang. Ses livres et ses cahiers étaient bien rangés dans son pupitre. Mais il ne laissait pas une confidence qui éclairât son drame. Pas un des ces pauvres carnets où l’enfance tente de démêler ses chances et ses forces. Pas même la lettre qui commence par : « Quand vous lirez ces lignes, je serai mort. » Il avait effacé ses traces et emporté toutes les clefs. Quand ces choses-là arrivent, on se demande si ça suffisait de corriger soigneusement des versions. Ils sont là, ces ombres de vivants, autour de ce jeune mort si lourd.

(…) Et on ne veut pas d’histoires. Surtout pas d’histoires. Rien de ce qui menacerait notre confort moral. Donc, les yeux fermés, les oreilles bouchées, la mémoire bouchée. Éviter de prendre contact. Éviter de prendre conscience. »

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à suivre

Dans la nuit du destin, des bons cœurs

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Je vois ce titre de journal : « Les Etats-Unis vont rendre des milliers de pièces d’antiquité volées à l’Irak », mais par lapsus je lis :  « Les Etats-Unis vont rendre des milliers de pièces d’identité volées à l’Irak ». En fait, pour les identités volées par la guerre, il faudrait compter par millions.

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Je lis dans Trouve ta mosquée : « La mosquée a été baptisée Laylat al Qadr car selon Hajj Ahmed, le permis de construire de la mosquée a été obtenu le jour de Laylat al Qadr et que la première prière qui a été réalisée dans ces lieux fut pour Laylat al Qadr.

Ahmed est fier de cette mosquée et des musulmans de Sète qui ont tous contribué à la construction de celle-ci.

 Il me raconte une anecdote « Le chantier avançait  bien, le plâtrier qui avait fini son travail ne m’avait pas donné sa facture. Sète ce n’est pas très grand alors je le croisais souvent pour lui demander la facture afin que l’association le paie. Après une dizaine de relances, je lui fais comprendre que c’est urgent pour notre comptabilité. Le plâtrier me répond « Vous voulez que je l’envoie à qui la facture ? A Dieu ? Vous me devez rien » ». Ahmed me raconte cette anecdote avec beaucoup  d’émotion comme celle du vendeur de carrelages qui est de confession juive. Lorsqu’il a appris que c’était pour la mosquée, il a fait les 1700 m² de carrelages pratiquement à prix coûtant, le vendeur lui avait dit « Nous avons le même Dieu ».

Hajj Ahmed m’a raconté une dizaine d’histoires de ce genre. » (L’article entier, et le visage de Hajj Ahmed, sont ici).

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Alain Kremski


tout à l’heure à Paris, photos Alina Reyes

 

Aujourd’hui nous sommes allés écouter Alain Kremski, pianiste envoûtant par son répertoire, son jeu et son toucher chargés d’énergie parfaite, de sensibilité mystique, de douceur infinie. Interprétant des œuvres de Liszt, Wagner, Brahms, Satie, Borodine, et d’écrivains dont j’entendais pour la première fois des compositions, excellentes : Nietzsche, Pasternak, Gurdjieff et Hartmann. Sensation de le sentir jouer à même mes tympans, de devenir tout entière un tympan, tendu dans l’univers. Aux Parisiens de l’été, je le conseille, il rejouera, au Théâtre de l’Île Saint-Louis.

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