Freddy Saïd Skouma. Corps du boxeur et politique de l’amour

Quelques passages d’un portrait de Freddy Saïd Skouma qui figure dans mon livre Politique de l’amour.

freddy said skouma

Freddy Saïd Skouma, deux fois vice-champion du monde et six fois champion d’Europe de boxe anglaise

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À la fin, il s’est vraiment livré. Et j’ai appris une chose étonnante et très émouvante en écoutant Freddy Saïd Skouma : c’est qu’un champion de boxe est aussi une icône tragique et incandescente d’une féminité exacerbée, une « geisha » comme il dit. Mais nous n’en sommes pas tout de suite arrivés là…

L’entretien avec lui se déroule sur un ring. Je pose une question, il esquive. Ou bien danse autour, à mots dispersés, dont mon stylo ne parvient pas à saisir l’obscure cohérence. Et soudain envoie un uppercut : « Ma vie aujourd’hui est morte. »

Quand je l’ai rencontré, lors d’un cocktail, il se tenait dans un coin de la pièce, aux côtés d’une frêle jeune femme. Malgré sa réserve, il ne passait pas inaperçu au milieu de cette petite foule d’intellectuels. Massif dans son costume de ville, crâne lisse, yeux noirs, lèvres charnues, il dégageait une impression de puissance contenue, un mélange explosif de vitalité et de mélancolie. De toute évidence son corps avait une histoire. (…)

Une vie de boxeur est une vie violente à tous les égards, et cette violence qui s’imprime dans le corps n’a d’égale que la fragilité de l’homme qui la porte et l’exalte. Un paradoxe que j’ai découvert bien plus profond que je ne pouvais l’imaginer.

« La boxe te donne de l’assurance et de l’élégance, pas seulement sur le ring mais aussi dans la vie, dit-il. C’est pour ça que je dis qu’elle m’a appris à me défendre. Et puis, c’était la meilleure façon de récupérer les femmes. Il y avait toujours des femmes qui m’attendaient dans mes chambres d’hôtel. On dit qu’il faut s’abstenir avant un combat, mais je faisais l’amour comme un fou. Mon corps sait ce qu’il lui faut. J’avais des érections fantastiques avant chaque combat. Les femmes sentent ça, cette envie de détruire et de renouveler, et cette sensibilité extrême. Ma compagne aujourd’hui est violoniste, on se comprend très bien. »

Au fil de la conversation, Freddy se met à parler de son corps avec amour. « J’étais fin, nervuré, élégant. Mon corps était subtil, sculpté comme l’est le corps d’une femme quand elle met des bas. Il avait la beauté d’une œuvre d’art, et c’était en même temps une machine fragile, une voiture de Formule 1 ».

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Comme dit le vieux moine dans Le grand silence, plus on se rapproche de Dieu, plus on va vite, n’est-ce pas ? À en traverser les murs.

De la Pitié à la Mosquée (9). La peau et les os

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Il ne suffit pas de lire ce qui est arrivé à ces internées de la Pitié-Salpêtrière, l’horreur qui leur a été faite. Il faut en faire l’expérience, au profond de son cœur. Oui, aller au fond, vivre par compassion la déshumanisation que l’homme fait subir à l’homme. Ainsi seulement est-il possible d’être de ceux qui assument, qui assomptionnent l’être humain, avec sa peau et ses os, ses bêtes et ses étoiles. Être à jamais vivant, rendre à jamais vivant tout homme qui, au lieu de fermer les yeux, se laisse élever en levant le regard vers l’œuvre-vie élevée comme le serpent par Moïse dans le désert.

Voyons Georges Hyvernaud, ancien prisonnier de guerre. « Lui seul, dit Raymond Guérin, a su peindre le drame intérieur de l’homme qui sent qu’il cesse d’être un homme. Le seul drame qui compte. Le seul dont on ne se remet pas. Le seul aussi (heureusement, peut-être) dont bien peu de nos compagnons avaient conscience. Car combien y en eut-il, au fond, qui refusèrent d’accepter le fait accompli et l’ignoble secours des artifices ? Combien y en eut-il pour regarder la chose en face, pour l’affronter chaque jour cyniquement ? Pas de massacres, pas d’abjections, pas de calamités infernales comme chez Dwinger, dans le petit monde d’Hyvernaud. Non, mais la pire des déchéances. Celle de l’homme que d’autres hommes ont dépossédé de lui-même. »

Écoutons Hyvernaud, dans son récit La peau et les os (éd. Pocket) :

« L’expérience de la faim, de l’humiliation et de la peur donne aux choses leurs dimensions exactes. On voit clairement que les débats de Péguy avec quelques pions, ça ne compte pas. Ça se passe hors de l’action, hors de la vie. Dans cet univers arbitraire et sans résistance où la pensée scolaire mène ses jeux dérisoires.

(…) Pourtant, il arrive qu’une déchirure se fasse dans cet univers d’apparences où se tiennent les professeurs. Il arrive qu’ils soient mis en présence d’un de ces gestes insolites qui crèvent la toile. Comme cette fois où un petit élève de seconde s’est enfui du collège. On ne s’était jamais douté de rien. Il était si sage, si effacé, si quelconque. Pas fort en mathématiques, disait le professeur de mathématiques. Pas mauvais en anglais, disait le professeur d’anglais. Ce qui s’appelle un élève moyen. Et voilà qu’il avait fait ça. Personne n’y a rien compris. Il est parti un soir, et toute la nuit il a erré on ne sait où dans la campagne. Toute une nuit il a eu pour lui seul toute la nuit et toute la campagne, avec leurs bêtes et leurs étoiles. Et au matin, il s’est jeté dans un étang. Ses livres et ses cahiers étaient bien rangés dans son pupitre. Mais il ne laissait pas une confidence qui éclairât son drame. Pas un des ces pauvres carnets où l’enfance tente de démêler ses chances et ses forces. Pas même la lettre qui commence par : « Quand vous lirez ces lignes, je serai mort. » Il avait effacé ses traces et emporté toutes les clefs. Quand ces choses-là arrivent, on se demande si ça suffisait de corriger soigneusement des versions. Ils sont là, ces ombres de vivants, autour de ce jeune mort si lourd.

(…) Et on ne veut pas d’histoires. Surtout pas d’histoires. Rien de ce qui menacerait notre confort moral. Donc, les yeux fermés, les oreilles bouchées, la mémoire bouchée. Éviter de prendre contact. Éviter de prendre conscience. »

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à suivre

Dans la nuit du destin, des bons cœurs

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Je vois ce titre de journal : « Les Etats-Unis vont rendre des milliers de pièces d’antiquité volées à l’Irak », mais par lapsus je lis :  « Les Etats-Unis vont rendre des milliers de pièces d’identité volées à l’Irak ». En fait, pour les identités volées par la guerre, il faudrait compter par millions.

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Je lis dans Trouve ta mosquée : « La mosquée a été baptisée Laylat al Qadr car selon Hajj Ahmed, le permis de construire de la mosquée a été obtenu le jour de Laylat al Qadr et que la première prière qui a été réalisée dans ces lieux fut pour Laylat al Qadr.

Ahmed est fier de cette mosquée et des musulmans de Sète qui ont tous contribué à la construction de celle-ci.

 Il me raconte une anecdote « Le chantier avançait  bien, le plâtrier qui avait fini son travail ne m’avait pas donné sa facture. Sète ce n’est pas très grand alors je le croisais souvent pour lui demander la facture afin que l’association le paie. Après une dizaine de relances, je lui fais comprendre que c’est urgent pour notre comptabilité. Le plâtrier me répond « Vous voulez que je l’envoie à qui la facture ? A Dieu ? Vous me devez rien » ». Ahmed me raconte cette anecdote avec beaucoup  d’émotion comme celle du vendeur de carrelages qui est de confession juive. Lorsqu’il a appris que c’était pour la mosquée, il a fait les 1700 m² de carrelages pratiquement à prix coûtant, le vendeur lui avait dit « Nous avons le même Dieu ».

Hajj Ahmed m’a raconté une dizaine d’histoires de ce genre. » (L’article entier, et le visage de Hajj Ahmed, sont ici).

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Alain Kremski


tout à l’heure à Paris, photos Alina Reyes

 

Aujourd’hui nous sommes allés écouter Alain Kremski, pianiste envoûtant par son répertoire, son jeu et son toucher chargés d’énergie parfaite, de sensibilité mystique, de douceur infinie. Interprétant des œuvres de Liszt, Wagner, Brahms, Satie, Borodine, et d’écrivains dont j’entendais pour la première fois des compositions, excellentes : Nietzsche, Pasternak, Gurdjieff et Hartmann. Sensation de le sentir jouer à même mes tympans, de devenir tout entière un tympan, tendu dans l’univers. Aux Parisiens de l’été, je le conseille, il rejouera, au Théâtre de l’Île Saint-Louis.

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Maï

En début de soirée, nous sommes allés écouter Thomas Tobing jouer préludes et études de Chopin à Saint-Julien le Pauvre, la plus vieille église de Paris. Puis nous sommes allés dîner chez Maï, une vieille petite dame souriante. Trois tables dans son minuscule restaurant, couvertes de toile cirée, et ses plats vietnamiens à quatre ou cinq euros. J’ai tout de suite vu, sur l’étagère du fond, à côté des biscottes, au-dessus des cartes du Vietnam et parmi beaucoup d’autres choses, la Bible TOB, avec ses feuilles dorées. Sur l’autre mur, une image de la Vierge, à côté d’un petit drapeau français. À la fin, il n’y avait plus que nous quatre dans la petite pièce. Maï a fermé la porte et elle nous a raconté sa vie. Son père, instituteur, décapité par les communistes, et elle-même jetée en prison quand elle avait dix ans. Les pieds dans la boue, debout, la pluie à travers la paille. Un jour l’aviation française, l’évasion, la fuite à Hanoï, la nécessité pour l’enfant de se débrouiller seule pour survivre. Puis l’embarquement en boat people. Deux millions de boat people vietnamiens sont morts noyés, dit-elle. Elle et ses compagnons ont survécu en écopant avec leurs mains le bateau qui prenait l’eau. Maï est arrivée en France il y a longtemps, elle travaille toujours et s’y trouve très bien, elle rappelle que c’est un pays où l’on vit très bien, même si tout le monde semble l’oublier. Elle parle encore du Vietnam, montre une photo de sa soeur restée là-bas, quand elle était squelettique par manque de nourriture, raconte la corruption qu’elle y a trouvée en y retournant une fois, en 91. Quelqu’un l’appelle au téléphone, comme la conversation s’éternise je lui tends l’argent de la note, elle me désigne du doigt l’endroit où elle a posé l’argent de la soirée, que je puisse moi-même me servir la monnaie. Avant de partir je lui envoie de la main un baiser, nous nous serrons les bras bien fort.

Picasso masaï

 

Pour moi la pudeur c’est d’être nue. Je m’adapte à l’impudeur que la société impose, je m’habille. Tant que j’ai des habits de pauvre, je ne me sens pas impudique.

Dieu garde les mauvais en vie pour qu’ils puissent voir leur désastre et peut-être, y retrouver la vue. C’est une occasion qu’il leur donne, même s’il est rare qu’ils la saisissent. Tout ce que fait Dieu est bon.

Si des mauvais vous font du mal, sachez que Dieu n’aime pas cela, et le transformera en bon pour vous et pour autrui. Plus vous serez proches de Lui, plus vite se fera la transformation. Et jour après jour vous serez dans la béatitude, de constater cela.

Il faut juger l’arbre à son fruit, mais beaucoup prennent pour bons les fruits empoisonnés. Rien de nouveau sous le soleil humain, trop humain.

En ce moment dans un village de Tanzanie une jeune fille masaï porte autour de ses épaules une étole en voile léger où sont imprimées des esquisses de Picasso. Juste retour des choses, que j’ai confié à O.